Doit-on perdre sa vie à la gagner ?

Thème : « Doit-on perdre sa vie à la gagner ? »
Essai de restitution après projection du film
20 avril 2005

Avec les Cafés philo de Chevilly-Larue et de  L’Haÿ-les-Roses,  les Amis de Monde Diplomatique, La ligue des Droits de l’Homme  et le Centre culturel « André Malraux »
Film : « Attention   danger    travail » de Pierre Carles, Christophe Coello, Stephan Goxe.

Introduction : Jean Daniel Dupasquier.                    Participants : 85  
Animateur Café philo : Guy Philippon.     
Animateur pour les Amis du Monde Diplomatique : Guy Pannetier

Résumé du film : A partir de différentes séquences sur le terrain, reportage du vécu, le film montre comment des individus sont heurtés bousculés par des méthodes de gestion du personnel, par la volonté de dépersonnalisation, et comment d’autres individus en viennent à envisager de ne plus  travailler, (se contentant du RMI). Ce film, avec peut-être parfois des outrances, nous montre des scènes de désocialisation, et du mal vivre au travail.
Ceux qui ont choisi de ne plus travailler expliquent comment ils en sont venus là, expliquent l’aspect social, l’aspect économique, et l’aspect philosophique. Les interventions et interviews d’hommes politiques participant aux universités du Medef, donnent à sourire, et laissent penseur ! D’une séquence à l’autre, nous sommes, tour à tour, dans des faits de sociologie, puis, le choix fait de ne plus travailler, la maîtrise de ses besoins, peut-être la sagesse philosophique.
Trois séquences entre autres illustrent ce film :
1° Celle de l’enrégimentement chez Domino’s pizza, la standardisation des individus sur une norme, esthétique, vestimentaire, de comportement. La norme est toujours dans le propos,  « la norme n’est pas à toi, la norme n’est pas à nous, la norme n’appartient à personne » dit le formateur, « les cheveux doivent être à 1, 5 cm au dessus des sourcils, pas de boucles d’oreilles pour les filles, avez-vous vu des boucles d’oreille chez Mac DO, alors ? ». Toujours la norme, «  il ne suffit pas que le client soit satisfait, il doit être enchanté ». (Et le personnel désenchanté !) 
2°  La séquence la plus horrible est celle de la télévente, de la télé performance, où les standardistes sont harangués par un « leader » qui les harcèle, véritable garde-chiourme, kapo de l’économie de marché, et, avec tableau de notation en continu. Les agents sont tels des bagnards attachés à leur micro comme à des rames ; des galériens des temps modernes, ne manque que le fouet. C’est avilir l’humain ! Il devrait y avoir une société protectrice  des standardistes ! Sûr que cette violence sociale est bénéfique au commerce des tranquillisants (Ce qui nous rappelle qu’à l’origine le mot travail, tripalium, désigne un instrument de torture).

3° Un ancien chef d’entreprise nous explique que suite à un accident qui l’a immobilisé plusieurs mois,  il a fait le point sur sa vie. Il fait alors constat de la puérilité de son action, de la vacuité de sa vie, que « se réaliser par le travail est un facteur dépassé ». Se posent alors les questions existentielles : « Y a-t-il une existence hors de l’existence sociale par le travail ? Qu’ais-je fait de ma vie jusqu’à ce jour ? Que vais-je faire désormais de ma vie ? »

Introduction : Jean Daniel présente l’auteur du film et rappelle ses productions telles : « La sociologie est un sport de combat » (sur Pierre Bourdieu) ou « Enfin pris ». Ce sujet mêlant « réalité et humour » s’inscrit dans ce cinéma social de Ken Loach à Michaël Young. Il choisit de présenter la perte d’emploi, non pas uniquement comme un drame, mais à travers les chômeurs interviewés, comment  ils apprennent cette vie sans travailler, en adaptant leur consommation à leurs besoins.

Guy Louis : Le titre comme le film est provocateur, volontairement provocateur, dérangeant puisqu’il s’attaque à cette valeur fondamentale qu’est le travail. La situation de ces chômeurs, « ravis de l’être » nous interpelle. Nous devons nous garder du jugement réactif, « je suis un parasite » dit un des personnages « mais il y plein de parasites dans cette société, les militaires, la publicité… ». Le film nous pose une cette question, sociologique comme philosophique : comment appréhender ce monde qui pour beaucoup est : sans travail ?

Guy : la démobilisation procède de ce que l’on ne voit pas toujours où est la cause, où    est l’effet. La dépersonnalisation modifie les démarches. Ceux qui dirigent connaissent de moins en moins  ceux qui travaillent, les liens se distendent et cela tend à s’aggraver. Nous voyons dans ce film des individus qui arrivent à se poser des questions essentielles sur leurs besoins, en démontrant à leur niveau comment ils adaptent finalement leurs besoins à leurs ressources….

Débat G: Beaucoup de séquences sont caricaturales, mais aussi réalité ; réalité dans le travail ou comme à l’hôpital on exige toujours plus de travail, plus de service, avec toujours moins de moyens, moins de personnel, ce qui crée des situations extrêmes, lesquels vous minent, et mordent chaque fois plus sur le temps de vie hors travail.. Comme des séquences du film, le rythme imposé, a quelque chose d’inhumain, c’est parfois de la violence au quotidien…

G Une certaine logique d’entreprise mène souvent à l’individualisme, on est plus partie prenante d’un groupe. La finalité de travail échappe parfois aux principaux acteurs, on ne saisit plus la frontière entre travail utile et travail inutile. Quant à se libérer par le travail, c’est trop souvent une contrainte…J’ajouterai que le film pose problème, car il élude le cas de ceux qui ne peuvent choisir, qui n’ont d’autre choix que d’accepter un travail et les conditions de ce travail ….

G Ça nous pose question ! Nous n’entendons que le mot travail, jamais le mot, métier ! L’amour du travail, de son métier existe encore. On est trop dans la caricature de ceux qui vivent le travail comme un enfer, où quelques personnes rejoignent volontairement ce que certains nomment « Le troupeau des assistés » !

G Le travail, nous le voyons, lorsqu’il n’est que « subi » « contraignant » est dévalorisé, alors qu’il peut autrement être œuvre collective et avoir un peu de sens. Nous voyons des personnes qui semblent avant tout  dégoûtées, révoltées devant ce manque de sens.

G L’approche du travail est une notion qui a beaucoup évolué, on demande autre chose à la vie professionnelle que nous nourrir. Le temps de travail, y compris les congés a été divisé par trois, ce qui pose le problème de la concurrence dans le travail entre les normes qui sont les nôtres et des offres « hors normes », avec des horaires hebdomadaires de onze heures pour des salaires que nous considérons « de misère ».

G  Ceux qui se contentent de peu, qui acceptent de vivre avec le RMI sont parfois considérés comme  les « moutons noirs » de la consommation, ils se placent hors système, le refusant et présentant un danger pour un modèle de société conventionnel, pour la religion de la croissance exponentielle.  Ils sont en cela jugés doublement indignes, indignes car ils  contestent le mode de vie de la majorité, indignes, car la perte de travail est ressenti et considérée comme une indignité dans un monde où le travail est encore estimé comme fondement  irremplaçable de notre société, moyen de s’insérer, de se réaliser, valeur fondamentale dans un monde où l’on continue à honorer le travail comme une vache sacrée ! L’oisiveté des pauvres serait-elle un véritable tabou ? Si vous êtes héritier d’une très grosse fortune de terres, usines, biens immobiliers, actions…vous pouvez très bien vivre sans jamais travailler, alors peut-on culpabiliser ceux qui se contentent du RMI ? : « Si tu veux rendre un homme heureux » nous dit Epicure « n’ajoute pas à sa fortune, restreint ses désirs, apprends lui à se passer des biens terrestres superflus. Car rien ne suffira jamais pour qui le suffisant est peu ». Est-ce Abel le berger ou Caïn l’agriculteur qui avait raison ? Dépassons cette vieille querelle.

° Le RMI c’est quatre cents et quelques Euros par mois, le salaire minimum est peu motivant, il y a le risque que ce film alimente, renforce une volonté de supprimer le RMI !

G Le film est provocateur, avec le risque de mettre en exergue, « le chômeur fainéant » ; à 500.000 chômeurs on entendait « c’est parce qu’ils ne cherchent pas », puis ce fut le tour des cadres qui s’identifiaient pourtant à la direction, qui étaient un peu « patron » et qui se retrouvaient à leur tour « Jetés » ! Cela reniait l’idée d’une quelconque reconnaissance…Puis ce fut un million, puis deux, puis trois millions de chômeurs, plus les chômeurs dans « les placards », contrats, formation, plus de 57 ans, et Rmistes, au total 5.500.000 sans emploi, et parfois on entend encore «  c’est parce qu’ils ne cherchent pas » !

G Ce film ne doit pas être pris au pied de la lettre. Il éveille beaucoup de contradictions. Nous voyons là surtout les effets d’une culture du résultat, de la compétition, une course dangereuse….Des études montrent que le travail tue, directement ou indirectement parfois plus que la route, c’est là « perdre sa vie à la gagner »

G Le film force le trait, les chômeurs qui s’expriment ne cachent-ils pas leur douleur, leur immense déception dans cette posture du « Chômeur heureux de l’être », de ceux qui font le choix de temps de liberté contre de l’argent. Mais il y a un élément positif, c’est qu’individuellement ou collectivement les individus peuvent totalement modifier leur façon d’être, leur façon de vivre, influant peut-être ainsi sur des orientations sociales, économiques, et donc « faire bouger un peu le curseur » !

G La tentation de baisser les bras est parfois grande quand les conditions imposées sont proches du harcèlement (on a vu les standardistes), confrontés à l’évaluation permanente, quand on vous fait sentir que vous n’êtes pas au niveau, on est déprécié à ses propres yeux….on est comme dans un tambour de machine à laver, collés aux parois !

G Lorsque l’on enseigne à des jeunes des valeurs travail, difficile aujourd’hui d’expliquer vraiment le « pourquoi faire » ; La logique d’entreprise, le discours qui en découle démolit les principes : de solidarité ; d’œuvrer ensemble. La  concurrence du produit travail  (pas toujours libre et non faussée) fait des hommes des adversaires dans le travail, société du « chacun contre chacun ».

G Revenons à la philo…J’ai apprécié le nouveau philosophe JP Raffarin, ça m’a réjouie ! (Trêve de plaisanterie) Je n’ai pas du travail l’idée présentée dans ce film, il y a encore des activités d’œuvre collective, et même des réactions aux conditions imposées, dont quelques unes ont réussit, la grève doit être aussi une action collective.

G Ce beau principe de dignité par le travail se heurte aussi à la douleur dans le travail. Même si il a eu une légère baisse du temps de travail, il faut non seulement compenser, mais être chaque fois plus productif ; dans un cadre qui dérégule les normes, la protection sociale, il faut être « combattant » être « un gagneur »…nous le serons de plus en plus si la nouvelle directive européenne du temps de travail, fixant la durée hebdomadaire à quarante huit heures, n’est pas rejetée par les peuples.

G Ce substrat qui transforme le chômage en en un autre mode de vie a quelque chose de pervers en soi. Ce film est en contrepoint et ne montre que ceux qui se tirent d’affaire. Parmi les personnes présentes ce soir, il y a des retraités, n’est-ce pas votre travail qui vous permet aujourd’hui, ce bon temps, de profiter….On ne peut à la fois nier les valeurs du travail et profiter de ses fruits.  La question sous-jacente, intéressante du point de vue philosophique est : quelle société faisons-nous si demain nous disons tous : « et si on ne travaillait pas » !

G GLes technologies qui évoluent très vite créent de moins en moins de travail tel que nous l’entendons à ce jour. La population active des pays émergents augmente de 40 millions par an, il faudra créer 120 millions d’emplois d’ici à 2020 » (Gail Fosler, Economiste) .Il nous faudra bien, sans  passion, en toute raison imaginer comment des personnes qui n’auraient pas accès au travail peuvent, non pas survivre, mais vivre, sans être au banc de la société : un professeur d’université Paris 12 (Val de Marne) Yollan Bresson, milite pour un revenu d’existence. Ce revenu consisterait en une rente à vie payée par l’Etat à toute personne de sa naissance à sa mort. Le chiffre aujourd’hui avancé est de 33O Euros par mois. Cette idée est actuellement reprise par la député Christine Boutin qui elle lui donne de nom de « dividende universel ». A ce jour les Catalans mettent en place le projet. Le Brésil également va proposer un référendum pour l’établissement d’une «  rente citoyenne »  avec l’obligation pour les parents d’envoyer les enfants à l’école pour toucher cette rente. L’Afrique du sud met en place cette rente en commençant par les plus âgés pour aller dans le temps vers les plus jeunes. Un Etat d’Alaska verse à tous ses habitants ce revenu minimum nommé « Basic Income », payé à partir de la rente pétrolière. Cette idée est diversement appréciée et sera sûrement à court terme l’objet de débats.

G Des voies hors échange argent contre temps de travail ont été expérimentées, ce peut être entre autre l’échange, l’échange des savoirs, il y a des voies à explorer pour ne pas être totalement enfermé dans la société du profit immédiat, du profit souvent déstructurant. Quant à la valeur travail, acceptons que la dignité ne puisse reposer que sur le travail.

G Ce film a suscité des réactions variées, il était volontairement provocant, mais au-delà de la position des personnages, il nous a posé la question quant à la valeur fondamentale du travail. Nous sommes fortement marqués par l’époque, par l’Ere industrielle, nous ne redeviendrons pas des « chasseurs cueilleurs ». Ce monde évolue, l’offre travail diminue fortement ce qui va nous obliger à appréhender un mode, non pas sans travail, mais très en deçà de l’offre. La question reste entière, nous y sommes confrontés, c’est la question de la société de demain.

En conclusion on peut retenir cette intervention d’un participant:

Je suis Rmiste, étranger (Européen), handicapé, chercheur d’emploi. Ce film c’est aussi le vrai, il est provocant, mais cacher ce film c’est aussi cacher la vérité, ce cinéma est utile ! J’ai demandé du travail à l’ANPE, on m’a tout de suite donné le RMI, où est la dignité, et pourtant j’aimerais être dans un groupe, travailler, j’ai beaucoup à donner….

Le film aurait pu également être intitulé : « Attention danger chômage » !

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