Thème: A quoi tient le pouvoir de la beauté ?

Restitution du débat. Café-philo de l’Haÿ-les-Roses
10 décembre 2008

Madame de Pompadour, par Boucher. 1756. Alte pinakothek. Munich

Introduction Guy Louis : « Toutes nos idées proviennent de nos sens » (Hume. Enquête sur l’entendement humain 1741). Nous percevons la beauté par la vue, par l’ouïe. Ces perceptions, peuvent devenir émotions, émotions esthétiques, qui prennent force, qui nous envahissent. Exemple, (reportage télé) : un homme s’envole en parapente du Mont Blanc avec un jeune aigle qui, élevé par les hommes n’a encore jamais volé. L’homme et l’aigle sont seuls dans l’espace, le jeune aigle apprend à voler, au bout d’un instant il se fatigue, il vient se poser sur la main de l’homme , les deux sont sous le parapente, l’aigle repart, à quelques mètres du parapente il vole dans un décor grandiose, puis les deux arrivent au sol, l’aigle vient sur la main de l’homme, le regarde…qu’y a-t-il dans ce regard, dans le regard de ceux qui ont vu ces images ? Il y a l’émotion  pure, émotion transcendantale, celle qui parle autant au cœur qu’à l’esprit.
Autre exemple d’une beauté qui nous envahit, sans qu’on se pose de question, également beauté pure. C’est regarder le ciel la nuit dans un télescope ; c’est impressionnant, c’est émouvant : des milliers d’étoiles des astres, la lune tout près, l’univers là devant vous, avec ses mystères, ceux qui sont il y a 14 milliards d’années l’origine de la Terre, puis  l’origine de la vie, ce système est en expansion, avec  un infini  qui s’éloigne à l’infini. Nous savons que peut-être la réponse à nos questions métaphysiques est là, dans ce spectacle, dans ce quelque chose  qui nous dépasse, avec un pouvoir qui nous rend petit,  humbles et émerveillés. Cette beauté est tout émotion, mais là, nos acquis, notre culture conditionnent notre ressenti. Si nous écartons l’aspect émotionnel, l’image d’une bombe atomique avec son champignon peut être ressentie « esthétiquement belle » !
Alors, la puissance de la beauté, sa valeur esthétique, passe t-elle par un processus de conception liée à notre acquis, notre culture, ou la beauté peut-elle exister en dehors de tout concept, de toute culture, de toute initiation. L’adolescent qui aurait été élevé totalement écarté de tout, individu totalement inculte va-t-il ressentir une émotion  à regarder cet aigle voler, ou à regarder l’infini de l’univers ? Au final, la beauté existe-t-elle par elle-même, et là ; la  question devient : d’où provient le pouvoir de la beauté ?  ?

Débat :     –  Nos capacités de perception sont déjà déterminantes, je me méfie de mes perceptions. Quand au rapport à notre culture, on est complètement fabriqué par cette culture, par les connaissances acquises. On est jamais pur face à ces perceptions, même avec peu de culture, c’est toujours orienté, de l’enfant  à l’adulte nous sommes beaucoup manipulés : avec la télévision, les différents médias…
– Qu’est-ce qui fait qu’on trouve quelque chose de beau ? Il y a plein de raisons : les harmonies de couleurs, de forme, ce que transmet l’objet ou la personne, l’investissement libidinal qu’on a mis dans l’objet ou la personne, ou la dimension affective, ou l’amour qu’on y porte… Donc la beauté dans ces cas là c’est éminemment  subjectif. Cela peut être lié à la valeur de l’objet, une valeur liée à son histoire, non seulement à son ancienneté, qui acquiert de la valeur avec le temps…Donc la beauté dépend d’un tas de critères. Ça peut être aussi un artifice, un maquillage, des vêtements, une technique à l’effet trompeur. La beauté peut être aussi en fonction d’une mode, suivant une époque, une culture, un contexte socioculturel,  et des canons officiels de la beauté, un certain académisme…Il peut y avoir des choses qui sont belles et pas forcement jolies. C’est très bien fait, réussi, perfectionné, et c’est parfois le travail qu’on admire, l’harmonie visuelle de construction…Puis il y a un autre aspect : c’est la beauté par mimétisme ; parce que l’autre possède, qu’on y a accès, donc on a tendance à vouloir la même chose, on trouve cela beau parce qu’on l’a vu chez l’autre…Il y a aussi une beauté à laquelle je tiens, c’est une certaine grâce, quelque chose qui vous touche, ou une belle âme, ce quelque chose d’important à rencontrer. Nos motivations, nos choix sont variés, éclectiques.
– La puissance de la beauté est pour Schopenhauer une simple ruse de la nature à la seule fin de la reproduction de la race humaine, il se réfère en cela aux animaux qui usent d’artifices, de leur beauté pour attirer leur partenaire. A Venise les prostituées furent en un temps autorisées à racoler leurs clients avec les seins nus. En effet les Doges avaient constaté que l’homosexualité se développait trop rapidement chez les jeunes garçons et que l’avenir de la cité était en danger, de même, une reine du Siam « Titanda » pour dégoûter les hommes d’un amour déshonnête, crut devoir employer toutes la puissance de la beauté en promenant sur des litières dans la ville des jeunes femmes prostituées et aux cuisses à moitié découvertes. Mais nous ne pouvons pas nous contenter de la seule définition de Schopenhauer.
– On a évoqué l’émotion esthétique, mais c’est aussi une alchimie qu’une image qui s’offre  au regard, aux sentiments, qui est rendue presque matérielle…La beauté est magique, elle peut être la fée bienfaitrice, ou maléfique, elle peut nous envoûter, nous sauver, nous détruire ; elle nous laisse rarement indifférent. Mais elle a aussi la capacité de nuire, de réduire le cerveau humain au niveau de celui d’un chien devant un plat de saucisses. L’animal ne résistera pas, l’homme lui peut avoir du mal à résister…..Nos yeux voient, on peut être fascinés, la force émotionnelle nous trouble, nous risquons alors de tomber sous le joug de la beauté …d’en devenir esclave.
– La beauté est-elle un piège pour les femmes ? Est-ce la beauté qui les a maintenues sous la domination des hommes…

Une Vénus aux formes arrondies 
A proclamé à la face du monde
Le triomphe d’une terre féconde 
Elle a perdu la guerre à ce qu’on dit

Et lorsque Mars du haut du ciel fondit
Ce fut le début d’une guerre immonde
Pourtant la pomme d’or était bien ronde !
Mais Minerve la sage répondit :

Le prix de la beauté est bien amer 
Elle consacre ta mise en esclavage

Captive, épouse et mère est un breuvage 
Je n’en ferais pas un plus long sommaire
La pomme est pour longtemps ton infamie
Personne ne t’a demandé ton avis.

– Il y a des femmes qui ne sont pas jolies. Il faut différencier joliesse et beauté. Elles n’ont pas les yeux bleus, pas les traits réguliers…., et pourtant elles ont du charme, une séduction qui le même  pouvoir que la beauté…
– La beauté figée, c’est rien ! L’expérience me l’a appris. La seule beauté qui existe chez la personne, c’est ce que le visage renvoie de l’âme (le miroir de l’âme), on peut beau, belle, liftés, à l’usage qu’en reste t-il ?
– Un clin d’œil à Raymond Devos qui évoque beauté : « Si tu étais plus belle, je me serais déjà lassé. Tandis que là, je ne me suis pas encore habitué ».                                      
Il y a tant de formes de beauté : peinture, musique, les personnes, les vêtements… Mais la beauté naturelle, première, pure ou vraie, c’est la nature, où l’homme rencontre cette émotion du beau ; exemple : un ciel étoilé dans le désert, on découvre des sentiments extraordinaires, on est face à quelque chose de tellement magnifique, il y a transcendance, ça soulève….
– On retrouve aussi une forme de beauté dans le spectacle de la ville illuminée. Etre sur la Seine à Paris et voir toutes ces merveilles éclairées….et en plus on imagine toute la vie des humains qui y vive…
– Nous voyons dans ces deux dernières approches des réponses à la question de l’introduction.  1° « La voûte céleste » : le beau hors concept sans aucune intervention humaine, « le beau qui  est en soi ». 2° « Les lumières de la ville », le beau conceptuel, qui renvoie à notre acquis notre culture – Le beau créé par l’homme.
– La beauté est tellement subjective et pas toujours utile: (témoignage) : Une jeune collègue à l’hôpital d’une grande beauté, intelligente.., mais les hommes ne voyaient que sa beauté plastique, ils n’entendaient pas ce qu’elle disait, sa beauté était presque un handicap…
– Il a ceux qui veulent en faire un pouvoir, s’arroger le pouvoir le définir « le beau », imposer un diktat du goût, et que ceux qui ne pensent pas comme eux sont des c…..On en revient aux canons de la beauté…
– Ça peut être aussi quelque chose d’idéal, quelque chose pour lequel on va s’investir, la beauté d’une idée…
– Un pouvoir naturel de la beauté et néanmoins intentionnel, c’est le pouvoir des fleurs à se transformer, à se parer pour attirer l’insecte, on est revenu à la ruse de la nature et Schopenhauer. 
– La beauté peut être ressentie comme violence.  Dans le livre « Les voleurs de beauté » Pascal Bruckner montre son côté négatif. Etant laid le héros emprisonne des personnes, belles, et s’active à les rendre laides. Certaines personnes réagissent mal à ce qui est beau, ce qui est bon, à l’affection, c’est là un joug négatif.
– Le fait de qualifier de beau une œuvre d’art ou un Etre humain, ça crée un lien interactif. Ce choix peut finir par nous mettre en position d’allégeance, de soumission, car on aura du mal à renier ce qu’on avait défini comme beau.
– Je privilégie les sentiments et émotions que je tire de la nature. De la peinture, la musique, les couleurs.., toutes les formes, les modèles viennent de la nature source du beau, qui nous donne tout. On a rien inventé, l’homme ne fait que s’en inspirer traduire le préexistant.., l’homme dans tout cela « il passe ! »

Poème de Florence :               La beauté

La beauté est une orange
Sans fard elle se mange
Sans art elle se venge

La beauté est une longe
Sans dard elle s’allonge
Sur le tard elle prolonge

Les actes manqués 
Les tracs avortés
Les pactes condamnés

La beauté s’oublie
La beauté s’ennuie
La beauté s’essuie

Elle est l’excuse
Elle est la ruse
Et puis la muse

Des amis enflammés
Des amants dédaignés
Et du temps piétiné

Elle est la chaîne
Elle est la reine
Elle est l’enseigne

Lorsqu’elle se déguise
Lorsqu’elle s’épuise
Lorsqu’elle s’amenuise

La beauté est regret
La beauté est secret
La beauté est décret

Et lorsqu’elle est mûre
Lorsqu’elle est sûre
Lorsqu’elle est pure

Dépouillée de ses artifices
Elle se glisse et s’affiche
S’assume et persiste

Je suis l’alpha et l’oméga
L’alpiniste du yoga
La saga qui rend gaga.

« C’est la beauté qui sauvera le monde » (Dostoïevski), lorsqu’on est dans cet état émotionnel  créé par la beauté, on ne peut pas avoir de pensée agressive, ni négative, on dans le bon, le bien…, on a le droit d’être utopique !
– Le dictat de la beauté, c’est aussi parfois le dictat de la maigreur, ce désir mimétique,  le drame de l’anorexie, avec parfois au bout le deuil pour les parents.
– Qui détient le pouvoir défini parfois les canons de la beauté : la fille d’un pharaon était née avec une tête en « pain de sucre », le temps n’y faisant rien, les courtisans et courtisanes portèrent des bonnets, des postiches,  leur donnant cette même forme de tête…..
– Le pouvoir de la beauté est essentiellement lié à nos aptitudes réceptives. Ce pouvoir ne dépend que de nous, nous analysons, nous ressentons, il a du conceptuel, du naturel…..
– La beauté nous prend parfois au dépourvu, sans contexte, sans publicité préalable des esthètes du bon goût ; ce sera par exemple une expérience : Une madone dans une exposition au Grand Palais autour du siècle Rubens. Sur la joue de la « Madone » une larme, chaque spectateur s’arrêt devant cette toile, et tous sont presque tentés d’essuyer cette larme, tant on pense qu’elle va tomber d’un instant à l’autre. Dans cette larme se trouve toute l’âme de cette toile, tous les regards de ceux qui ont admiré ce tableau, qui l’admire sont là dans cette larme, la force de la  beauté est dans les regards, c’est le miroir inversé ! C’est l’expérience  que Kant nomme « esthétique transcendantale.
– Si on n’est pas cultivé, on peut passer à côté des tas de beautés, mais si on très formaté on perd son innocence, et là on peut perdre son innocence, son aptitude à s’émouvoir, sa spontanéité, sa capacité d’émerveillement. Il faut conserver son âme d’enfant….
– Un instant de discussion générale autour de la beauté des personnes, comme atout, ou non. Des avis très partagés (presque un débat dans le débat… !)
– Une définition en réponse à la question initiale : Le pouvoir de la beauté est une manipulation de la capacité d’émerveillement.
– « Ce qui est évident est insignifiant ». La beauté n’est qu’évidence si elle ne s’accompagne  chez une personne de rien d’autre, ou il faut découvrir ce qu’elle est d’autre. « Les femmes aiment avec les oreilles, les hommes avec les yeux », ce que l’on me dit est plus important que ce que l’on me montre. Selon  l’âge, selon l’époque, l’état d’esprit, le contexte socioculturel, on trouvera une chose belle ou pas belle, d’où une certaine relativité de cette puissance de la beauté… Ce qu’on trouve beau touche aux invariants de l’humain dans toutes les cultures, tout humain réagira sous une voûte étoilée…Après il ya des particularismes culturels.
– Comment peut-on regarder une laideur extrême, malgré nous notre regard se détourne…la beauté ne peut que venir du regard de l’autre, qui comme dans « La belle et la bête » peut rendre « beau ».
– Les poètes et ont souvent rendu hommage à la beauté, mais aussi parfois à la laideur

Il était laid, les traits austères,/ la main plus rude que le gant. / Mais l’amour a bien des mystères, / et la nonne aima le brigand. / On voit des biches qui remplacent / leur beau cerf par des sangliers…. La légende la nonne. Victor Hugo)        –      Ils vont même parfois la sublimer, lui donner autant de puissance qu’à la beauté : « Carmen est maigre, un trait de bistre / cerne son œil, gitana. / Ses cheveux sont d’un noir sinistre, / sa peau le diable la tanna. / ………Les femmes disent qu’elle est laide, / mais tous les hommes en sont fous, / Et l’archevêque de Tolède / lui chante la messe à genoux » (Carmen. Théophile Gauthier.)
Puissante, cette beauté que nous définissons comme tel, peut nous entraîner dans les passions, nous enchaîner, nous enlever le sens commun : « Ma mère arrête tes prières, / ton Jacques retourne en enfer, / Mathilde est revenue !………./ Mon cœur arrête de répéter,/ qu’elle est plus belle qu’avant l’été. / la Mathilde est revenue ! …………./ Amis, ne comptez plus sur moi, / Je crache au ciel encore une fois. / Ma belle Mathilde, puisque te v’là !/ (Jacques Brel. Mathilde)

Conclusion : Nous pouvons parler de la beauté à l’infini, mais la définir, c’est autre chose ! Nous avons été très partagés quand au pouvoir de la beauté tant nos avons des approches riches et variées sur notre conception de la beauté. Nous l’avons dit parfois, sans concept, mais aussi parfois seulement conceptuelle. Elle a, avez-vous dit : le pouvoir qu’on lui accorde, elle nous touche en fonction de notre sensibilité, de nos acquis, des empreintes de l’enfance, d’une culture, d’un vécu. Que très souvent subjective elle peut être destructrice. Elle ne se plie pas à un concept, elle échappe à l’analyse, et ne  peut-être que définie une fois pour toute, ou alors,  elle cesserait « d’être » (comme l’amour). « La beauté sauvera le monde » a-t-il été rappelé, et, que sauvegardant notre innocence, notre aptitude à nous émerveiller, elle a la puissance de  nous rendre meilleurs –  elle nous subjugue, elle nous grandit.

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