Thème: A t- on le droit de tout dire ?

Essai de restitution du débat, Café philo de Chevilly-Larue,
26 septembre 2007

La discrète. 1820.

 

Animateurs : Guy Louis Pannetier. Guy Philippon
Introduction au débat : Guy Louis Pannetier.
Modérateur : Guy Pérez.

Introduction : Dans le Misanthrope de Molière Philinte s’adresse à Alceste : «  Il est bien des endroits, où la pleine franchise/ deviendrait ridicule, et serait peu permise; / et parfois, n’en déplaise à votre austère honneur, / il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur. / Serait-il à propos, et de la bienséance, / De dire à mille gens tout ce d’eux on pense ? /Et quand on a quelqu’un qu’on hait, ou qui déplait, /Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ? » .Encore un sujet qui ferait de nous des philosophes « Normands » ; et  se pose la question : jusqu’où peut-on tout dire ? A partir de quoi,  d’où, et sur quoi il est-il  préférable de ne pas dire ?  Quand devons-nous utiliser ce droit, et ne pas l’utiliser ? Quel impact sur soi, sur les autres, de dire ou pas ?

Débat :     – Bien sûr, il faut tout dire ! Mais encore faut-il savoir comment le dire. Cela dépend  de la personne à qui l’on s’adresse ; va-t-il comprendre, est-il à l’écoute ?
– Comment un médecin peut-il dire à une personne qu’elle est condamnée, à deux mois, à six mois ? Faut-il dire, faut-il taire ?
– Témoignage : J’ai cru rendre service en disant à un ami metteur en scène que sa pièce n’était pas bonne. Ce fut six mois de brouille, puis cette même personne est venue me demander conseil plus tard, sûre qu’elle était  que je lui dirais la vérité…   
– Quand on dit quelque chose, il y a un émetteur et un récepteur. Il faut alors être en phase, et même si le message n’est pas reçu dans l’instant, il peut l’être avec le temps….Puis il y a les secrets de famille, des secrets parfois lourds à porter. Des secrets qu’on ne peut pas dire : des adoptions, un suicide…etc.; cela peut être lourd de conséquences pour les enfants.
– Il se peut qu’on veuille en parler, dévoiler un secret, mais on ne peut pas, on n’a pas, ou on ne trouve pas, les mots pour le dire.
–  Le droit de tout dire recouvre deux domaines : domaine privé, domaine public (en conformité avec la loi). Le domaine privé est une affaire à régler d’abord en soi pour savoir comment on va aborder le sujet à l’autre. Le domaine public concerne plus particulièrement les Média ; exemple, ce jour une personne est accusée de détournement, la presse s’empare de l’affaire… seule l’enquête nous dira si la personne est coupable. Ici le mot « droit » est lié au mot « Liberté ».
– Une mère peut-elle avouer à son enfant qu’il est le résultat d’un viol ? Récemment une jeune femme de 20 apprenant que sa mère avait été violée, s’est suicidée. Une vérité qui peut tuer !
– On est obligés de vivre avec des non-dits, on ne  peut pas, on ne doit pas révéler toutes les vérités. Dans beaucoup de familles il y a des non-dits, des secrets qui parfois nous enferment, il faudrait pouvoir se libérer du poids du secret, de la peine …On devrait dire quand il est temps de le dire. On ne veut pas faire de mal, et on laisse un problème latent. Ceci est illustré par une jeune chanteuse d’aujourd’hui : « Dans le lit de tous les non-dits, sommeillent tous nos paradis/ puis on s’dira c’qu’on voulait pas/ ….N’attendons pas d’être plus là, pour nous raconter tout cela. Extrait de la chanson d’Olivia Ruiz : « Non mais non, dis ! Non mais dis donc ».
– Il nous faut parfois mettre les personnes devant les réalités.., nous souhaitons dire des vérités, mais ces vérités sont sujettes à interprétation. On est parfois plus en phase avec les autres qu’avec soi-même…..Le « dire aux autres » fait appel à un ressenti, c’est être en éveil sur la réception ; je me permets de dire beaucoup de choses, mais je suis attentif aux signes, à la réception, et s’il le faut je vais changer d’approche en cours de  propos.
– Le droit de dire est codifié par une, ou des législations, telle, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, Article 19, ou le Pacte international de L’ONU, article 19. Aux USA c’est le fameux premier amendement, tant de fois invoqué dans des procès. Le droit de dire n’est pas dans tous les cas protégé : dire est parfois par l’écrit, et que d’écrits ont fait l’objet de vives polémiques ; le dernier exemple est celui du Philosophe Robert Redeker, enseignant à Toulouse, il signe le 16 septembre 2006 une tribune dans le Figaro, intitulée « Face   aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ? ». Il a été l’objet de nombreuses menaces de mort ; depuis  un an, il vit caché. Nous abordons là un obstacle à la possibilité de tout dire : le blasphème ! La notion de blasphème est inscrite dans la  Constitution de la Grande Bretagne (art. 594). Le délit d’opinion est la version laïque du blasphème.
– Il y a des époques où il est difficile, voire interdit de dire. Ce sera parfois avec les arts : Poésie, Littérature, Chanson, Peinture….., qu’on pourra « dire ». C’est par exemple « Guernica » de Pablo Picasso ; ce fut en d’autres temps, les « fous du roi ».Aujourd’hui les guignols. Souvent  on trouve d’autres moyens pour tout dire d’une façon tolérable.
– Il faut, il faudrait pouvoir tout dire quand on en a envie, sinon cela peut amener à la somatisation, c’est alors, « les maux pour le dire ». Si on ne peut pas s’exprimer, tout dire, il y a frustration, ce qui peut déclencher une maladie…Il vaut mieux dire au fur et à mesure, « mieux  vaut rendre les timbres un par un, plutôt que de rendre la collection en une seule fois » !
– Lorsqu’il y a des rancoeurs qui s’accumulent, le temps qui passe entraîne le risque de l’explosion, du débordement, c’est particulièrement vrai pour les couples, où, dire , communiquer est un facteur déterminant….
– Ce qui est dit en un temps ne peut être dit en une autre époque, Montesquieu dans « L’esprit des lois »  écrit  que « grâce à l’esclavage nous pouvons consommer du sucre », et il se demande « Comment Dieu a pu mettre une âme dans le corps d’individus si noirs, ayant le nez épaté….etc. »,  De nos jours, fort heureusement un tel propos ferait l’objet de poursuites….
– En terme de droit, on a ce droit de tout dire, de fait on a déjà les droits qu’on se donne. Ai-je ou n’ai-je pas le droit de dire ? Cela dépend de sa propre histoire, par rapport à la parole que l’on s’accorde ; ou l’on s’interdit de dire, et alors on prend conscience du pouvoir de la parole et du silence, et ça permet de prendre un risque.
– Le droit de tout dire , oui, à partir du moment où je ne me mets pas en danger, car je peux engendrer de sérieux problèmes, c’est une prise de risque qu’il faut bien mesurer.
– On peut  comme Voltaire défendre  le droit de dire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que puissiez le dire », (Citation apocryphe), avec précaution bien sûr, mais sans tomber dans  les excès du « politiquement correct »: les sourds sont dits mal entendants, les aveugles mal voyants ; verrons-nous des jeunes « mal comprenants » suivant le refrain faire des vieux « mal comprenants ». Il faut libérer la parole, sans oublier que la façon dont on s’adresse aux autres est un reflet de soi-même, on ne parle pas qu’à son chapeau !
– Finalement on finit par tout dire, avec le temps et quelle que soit la forme d’expression, on finit par exprimer ce qui nous tient à cœur, par les expressions, le corps, l’art, l’écriture., et somatiquement parfois !
– Il y avait une époque où la sexualité était un tabou. On en parlait aux jeunes femmes la veille du mariage, avec des périphrases, des images, mais jamais directement. Aujourd’hui avec l’évolution, nous savons répondre aux questions des enfants, lorsqu’ils questionnent
« Les mots sont comme les abeilles, il y a le miel, et l’aiguillon » (proverbe suisse)
– On ne peut pas juger des propos sans tenir compte du contexte, et souvent seuls ceux qui sont concernés entendront dans les mots les choses qui ne sont pas énoncées…
– Est-ce que l’interlocuteur a vraiment envie qu’on lui dise tout, je n’aimerais pas que l’on me dise tout « ce que de moi l’on pense », « Il n’y a pas de société possible, si elle n’est pas basée sur l’hypocrisie » (Maurice Donnay).
– Chez les philosophes certains ont dit, émit des idées qui sont mal  perçues ; ce fut par exemple, les Sophistes qui s’attirèrent mauvaise réputation par leur propos, critiqués plus sur la forme que sur le fond. Plus près de nous ce fut Nietzsche avec ses propos racistes, sexistes, battant en brèche la morale. Mais au final il apporte un repère dans la philo ; de tels propos obligent  la société à faire réflexion sur elle-même, et de ce fait « nous  permettent d’exercer notre philosophie ».
– Il y a plusieurs qualités  contenues dans la parole ; quelquefois il vaut mieux se taire ; parler ne touche pas toujours son but…quant aux enfants, (sujet abordé) nous avons vu après 68 des modifications dans les rapports enfants/parents,  il faut s’imposer des règles pour dire.
–  Lorsque des personnes sont revenues des camps de concentration, la plupart se trouvaient dans l’impossibilité de communiquer, de raconter ces choses qui dépassaient l’entendement. Pour beaucoup il leur aura fallu quelques années avant de pouvoir parler de ces horreurs. D’ailleurs en ce temps de réjouissance de fin de guerre quelle audience auraient-ils eue. C’était l’indicible vérité de la Shoah, ce que nous avons le devoir de dire, de rappeler.
– Il y a bien des façons de dire, ce sera dans les gestes, dans les expressions, dans le climat qui est créé, c’est « être dans la relation ». 
–  « Certains jours il ne faut pas craindre de donner les choses impossibles à décrire » (René Char), il faut bien arriver à dire l’indicible, c’est-à-dire ce que peut faire l’homme lorsqu’il  oublie conscience et humanité…
– On ne dit pas,  on n’ouvre pas son jardin secret, ses domaines intimes avec tout le monde, c’est un partage à deux , pas à dix ou plus, ou  alors c’est la téléréalité….il y même des sentiments forts, des émotions qui ne se partagent que dans le silence.
– Il y a le temps pour dire, parfois la personne n’est pas prête pour entendre, « tu n’en es pas là », « dans 10 ans tu comprendras », et à quel niveau de réflexion et de maturité en est l’autre?
– Lorsqu’on décide de tout dire, est-on bien sûr que l’on détient la Vérité. Faudrait-il déjà être sûr de détenir la vérité, soyons modestes.., tout peut être admis, compris à condition d’expliquer, de dialoguer, de démontrer avec respect, voire avec affection , avec amour. Mais il peut arriver qu’on dise tout sous le coup de la colère ! On va tout dire, même, quitte à le regretter, un certain nombre de « vacheries » !
– Dire est une expression d’un contenu à partager avec les mêmes codes, une même langue ;
– « Tout » signifie quoi ? Des choses qui préoccupent les autres ou soi-même. Nous voyons par exemple une expression à la télé qui s’est modifiée dans la manière de s’adresser aux personnes interviewées, manière parfois insultante en regard des personnes, de ce qu’elle représente ; la liberté d’expression ne devrait pas exclure le respect !
Conclusion : Si les cafés philo doivent avoir des buts, l’un des ces buts  est de rappeler, que  dire,  nous engage, et  que la façon dont on s’adresse aux autres, les précautions de langage marquent le respect qu’on leur porte, et qu’il ne s’agit pas de dire pour se faire plaisir, « que ça plaise ou pas », et garder à l’esprit que « la franchise dit souvent ce qu’on ne lui demandait pas ». Toujours ce que nous disons est une image de nous-mêmes. On peut, on doit oser dire, en  tournant parfois « sept fois la langue dans sa bouche » avant de parler,  On vient dans les cafés philo pour exprimer ce qu’en d’autres lieux on ne peut dire ; car dire demande aussi d’avoir des auditeurs.  Si l’on y défend le droit de tout dire, ou presque tout, nous nous efforçons tous de dire sans donner de leçons, dire en écartant les  certitudes, dire, sans avancer son opinion comme vérité première.  Tout dire, reste fort heureusement  un droit, mais un droit codifié, codifié par la loi qui nous est commune, codifié par la morale, c’est un droit refreiné par notre souci de l’autre, par l’altruisme, l’amitié, l’amour, ou pour éviter qu’on nous renvoie la balle. On peut toujours s’accorder le droit de tout dire, il faut alors assurer son propos, sinon la question de ce soir aurait été : « a-t-on le droit de dire n’importe quoi ?».
Une poésie illustre très à propos notre thème : « Non-dits » Poème de (?)

Non-dits

 

 

 

Il y a
Les mots que l’on ne dit pas
Parce qu’on les a tus trop longtemps
Parce qu’ils rouvriraient nos blessures
Parce qu’ils sont trop lourds de colère
Et réclament une justice
Qui ne sera pas rendue

Il y a
Les mots que l’on ne dit pas
Parce qu’ils rempliraient nos yeux de larmes
Parce qu’ils nous font trop peur
Parce qu’ils nous feraient trop mal
Parce qu’il est trop tôt
Ou bien qu’il est trop tard

Il y a
Les mots que l’on ne dit pas
Parce qu’on a appris à se taire
Parce qu’ils feraient désordre
Parce que de toute façon les autres
Ne les comprendraient pas

Il y a
Les mots que l’on ne dit pas
Parce qu’on y pense pas
Parce qu’on n’a rien à se dire
Parce qu’on veut les oublier
Parce qu’on ne les pense plus
Et qu’on est fatigué

Il y a
Les mots que l’on ne dit pas
Parce qu’on ne sait comment les dire
Parce qu’on n’a jamais appris
Parce qu’on ne peut que les écrire
Parce qu’ils sont contradictoires
Et que ce n’est pas permis

 

 

 

Il y a
Les mots que l’on ne dit pas
Parce qu’on n’ose pas aller vers l’autre
Parce qu’il est dangereux d’aimer
Parce qu’on ne veut pas ôter son masque
Parce qu’on se sait tellement fragile
Et qu’on préfère se protéger

Il y a
Les mots que l’on ne dit pas
Parce qu’on n’ose pas demander
Parce qu’on ne veut même plus rêver
Parce qu’on n’ose pas se toucher
Parce qu’il est tard,
Qu’on n’a plus rien à espérer

Il y a
Les mots que l’on ne dit pas
Parce que ça bouleverserait l’ordre établi
Parce que ça obligerait à les entendre
Parce que ça ferait tellement de bruit
Parce que ça ouvrirait les vannes
Et qu’on a peur d’être noyé

Il y a
Tous ces mots que l’on ne dit pas
Alors qu’ils déplaceraient les montagnes
Alors qu’ils ouvriraient portes et fenêtres
Alors qu’ils bâtiraient des ponts, des routes
Alors qu’ils feraient chanter la lumière
Et revenir la vie

Il y a
Tous ces mots que l’on ne dit pas

Comment faisons-nous pour nous taire
De quoi pouvons-nous bien parler
S’il ne restait qu’une chose à faire
Ce serait d’enfin s’écouter

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