Thème: Celui qui parle le dernier a t- il vraiment raison ?

Essai de restitution du débat. Café philo Chevilly-Larue
21 janvier 2008

Arthur Schopenhauer

Animateurs : Guy Louis Pannetier. Guy Philippon. Michel Perrin
Modérateur : Christian Lacaud.
Introduction : Guy Sanchez

Introduction : Vouloir avoir raison peut être une finalité recherchée, un philosophe nous a fourni un ouvrage à cet usage, c’est Schopenhauer avec « L’art d’avoir toujours raison », « catalogue raisonné de 38 stratagèmes possibles pour convaincre l’autre ». «  Cet ouvrage permet à celui qui a tort, tous les moyens d’obtenir une victoire sur son adversaire, en évacuant le problème moral de la bonne ou mauvaise foi. Il n’est pas question ici de rechercher la vérité, nous rendons hommage à l’optimisation de la pensée sur la morale dans l’art de la joute verbale. Sa performance servira les causes les plus viles, comme les meilleures volontés ». (Extrait de la préface). « A l’origine du débat les deux parties le plus souvent croient avoir la vérité pour elles, et à mesure qu’il se développe, l’une et l’autre commence à en douter car c’est seulement la fin qui doit trancher de la vérité, la confirmer. Donc la dialectique n’a pas à s’engager dans cette direction, pas plus que le maître d’arme a chercher qui  à raison.., mais bien placer sa pointe, bien parer les bottes, car c’est de cela qu’il s’agit. Ainsi en est-il de la dialectique, c’est une escrime intellectuelle…. » (Arthur Schopenhauer). Dans les 38 stratagèmes, nous trouvons par exemple: exagérer – jouer sur les mots – généraliser – cacher son jeu – affirmer péremptoirement – noyer le poisson – susciter la colère de l’adversaire – brouiller les pistes par l’antithèse – l’induction – le titre ronflant – trouver une exception – ridiculiser – faire diversion – mystifier – opposer théorie et pratique – étourdir par la parole……

Débat : F On pourrait ajouter un 39 ème stratagème qu’on appelle « la prolepse », qui est une tournure de rhétorique, un exercice dialectique qui consiste à prévenir les objections à son discours, ce que l’on fait par avance, en se faisant à soi-même ces objections et en y répondant. C’est vouloir désamorcer toute tentative critique.
– Une des nymphes accompagnant Artémis, (la déesse chasseresse), s’appelait Echo. Héra la femme de Zeus savait que son coureur de mari entretenait une relation amoureuse avec l’une des nymphes d’Artémis. Ne trouvant laquelle et cherchant à tout prix la coupable, elle choisit d’accuser la plus bavarde, et qui avait toujours quelque chose à rajouter ; celle qui s’appelait Echo. Elle la condamna, et lui signifia sa punition : « Tu auras toujours le dernier mot, mais plus jamais tu ne parleras la première ». Plus tard Echo devint amoureuse, mais l’élu de son cœur voyant que dans toute une vie, jamais il n’aurait le dernier mot, se détourna d’elle. En dehors du fait que ce mythe nous raconte une  histoire,  il y a aussi le message que celui qui parle trop, peut, être victime de sa propension à trop parler..
– Le dernier qui parle c’est aussi une technique, une stratégie pour garder le pouvoir : sur un groupe, des collaborateurs, des élèves. N’intervenir qu’en dernier peut être vouloir profiter de l’avantage, pour tromper, manœuvrer. Dans ces stratégies il y a plus de psychologie que de philosophie. Il faut d’autant plus s’accrocher, que le dernier qui s’exprime est celui à qui on donne le plus souvent raison. Cela suppose une distribution de la parole, une hiérarchie, plusieurs intervenants avec une organisation, et un risque majeur : l’affrontement, l’agression, la violence ! Et ce qui n’est pas cité dans les stratagèmes évoqués, c’est qu’on peut s’en aller d’une discussion, on peut « envoyer promener ! ». On est dans une grande période de débats publics, il suffit de regarder comment çà se passe. Dans les réunions publiques, avant d’aboutir au ténor, le dernier qui en tout état de cause, doit avoir raison, on peut être abreuvé d’intervenants, intermédiaires pauvres en idées, ou médiocres… On écoute sagement …, de temps à autre un trait d’esprit.., par politesse on écoute.., de fait, on attend souvent  le dernier ! Enfin « la vedette » parle, prenant soin d’établir une relation avec le public, avec un mot d’esprit à l’américaine : « On est bien là ! », il chauffe la salle, le lien s’établit avec l’orateur, et le public va le suivre, au mot. Alors il développe le sujet avec conviction affichée, redondance. Et ça marche ! Le dernier qui parle va avoir raison ! Et puis, peut-on imaginer qu’il en soit autrement ? Tous les discours, les débats, petites ou grandes messes sont construits de la même façon : introduction – développement – conclusion. Si le dernier qui parle avait tort, ça bousculerait un peu nos principes. Il y aurait alors, non-sens, anomalie de fonctionnement.
– Dans un débat contradictoire, celui qui aura raison, à qui l’on donnera raison, c’est le choix ou d’un juge, (le prélat du Pape dans la controverse de Valladolid), ou du public, de l’opinion (des média). Au final, les commentateurs auront le dernier mot. Le dernier qui parle a écouté les autres, il peut donc faire une synthèses des bonnes approches, bonnes analyses. Il aura raison en donnant raison à tous.
– Tout le monde n’a pas forcement reçu une formation, une éducation qui lui permette d’avoir un esprit critique qui lui permet de faire ses propres choix dans le flot d’informations qui nous est asséné. Par exemple dans un débat contradictoire, quelqu’un peut, tour à  tour trouver que chaque intervenant a raison, et que l’argument de celui qui vient de s’exprimer vaut mieux que les arguments des précédents, et là c’est finalement le dernier qui a parlé qui a raison.
– Faut-il en passer par la référence philosophique pour aborder le fait de « raison ». J’essaie momentanément, de faire abstraction de Schopenhauer, en voyant plus dans le mot « raison »,  raisonnement et discernement. En toute bonne foi, on a raison, « à chacun sa vérité », et la vérité d’aujourd’hui nous l’avons vu, n’est pas celle de demain. L’important se trouve parfois derrière les mots ; si je dis : « Je suis contre la guerre » ou si je dis «  je suis pour la paix », on retiendra dans le premier cas le mot « guerre », dans le second le mot « paix ».
– En Afrique, (et ailleurs) parfois, dans le domaine politique, la première question est déjà, pouvoir s’exprimer. La parole appartient à un chef, à un « leader », à son groupe et ceux qui gèrent ce pouvoir arbitraire. Leur parole est toujours raison, et puis si ça ne suffit pas il y a d’autres moyens…. Le chef a des idées pour vous, il ne peut qu’avoir  raison…
–  Papa tu as toujours raison » peut-on entendre à la maison. Le papa doit souvent trancher, décider, alors il parle en dernier, ce qui peut être ressenti comme frustration.., « gare à l’autoritarisme ! » Cela doit nous interpeller, nous inciter à demander avis, à faire participer au mieux, à laisser le dialogue ouvert…
–  Il y a ceux qui veulent dialoguer pour convaincre, et ceux qui veulent le dialogue pour tenter d’approcher la vérité. Ce ne sont pas les mêmes et ce ne sont les mêmes buts recherchés. Quand on cherche la vérité ensemble, on à  que des options, pas une méthode, ni  des stratagèmes…
– L’opinion la plus largement partagée, la majorité,  s’arroge « la raison » : « Vous avez tort parce que vous êtes minoritaires » (Lénine)
– «… il importe peu que ce soit vous qui ayez le dernier mot, que jusqu’ici aucun philosophe n’a eu le dernier mot, et qu’il y aurait une véracité plus louable dans chaque petit point d’interrogation que vous mettriez derrière vos paroles et vos doctrines favorites que dans vos gestes pathétiques et les atouts que vous abattez devant vos accusateurs et vos juges. » Nietzsche. Faut-il comprendre de ces paroles de Nietzsche, que nul propos fusse t-il le dernier  sur un sujet n’est pas la vérité indépassable. Nous avons tant de vérités dépassées avec le temps. Nous ne pouvons que prétendre tout au plus : que en temps, en lieu,  la vérité est plausible jusqu’à plus ample information…
– Avoir raison peut s’entendre par « faire autorité » ou « avoir l’autorité ». Avoir raison sur les autres (non pas détenir la raison) passe par l’art du discours, appris ou intuitif, c’est aussi un métier. « Peut importe que je sois de bonne foi si la raison est juste, peu importe que la raison soit juste si je suis de bonne foi » ( ?)
– C’est le rôle du marketing, de la pub, de délivrer le dernier message, « d’utiliser le temps de cerveau disponible » (P.Le Lay. TF1). Les pubs s’enchaînent, la dernière, celle du jour, presque subliminale,   nous motive, « crée l’envie de choses dont nous avons pas besoin » (Beigbeder). L’achat étant le dernier mot.
– La pub c’est un peu : arrêtez de réfléchir, on pense pour vous…
– Si nous respectons bien le dialogue, comme dans les cafés philo, la recherche, l’approche de la vérité n’est pas autorité ou pouvoir, elle peut se trouver  dans les diverses interventions.
– Insister en toute bonne foi pour amener à la raison, face à une personne qu’on voit  s’enferrer dans l’erreur, avoir a cœur de lui faire entendre raison, n’est pas vouloir « avoir le dernier mot ». Abandonner le dialogue, abdiquer, peut être un manque de d’intérêt, un abandon…….
Conclusion : Plus le temps passe plus nous pouvons être  perplexes quand a celui qui aurait raison, qu’il ait parlé en premier ou en dernier. Après tant de mensonges assénés comme vérités indépassables, irréfutables. Après avoir vu tant de trésor d’ingénuosité pour nous vendre les idées auxquelles  nous étions opposés, nous pouvons être dubitatifs. Alors faut-il se méfier de celui qui a parlé le dernier, de celui qui est trop consensuel, du discours dans l’air du temps. On  peut  aussi douter de la sincérité de celui qui parle, celui-ci ayant pu lui aussi être abusé. La pratique de la philo, le temps, devrait apprendre à bien juger du vrai et du faux et enfin aider à croire, et puis, nous disait André Gide : « Avoir raison ! Qui donc y tient encore ? Quelques sots ! ». Nous nous réunissons pour évoquer des sujets dans un cadre philosophique, et si nous étions de vrais sages, il nous faudrait privilégier le silence. Ce serait alors dire que c’est celui qui se tait qui  a toujours raison.

 

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