De l’usage de la parole

 Thème                « De l’usage de la parole »
     « Qui n’a pas réfléchi sur le langage n’a pas commencé à philosopher »
              Le café philo et la Maison du conte de Chevilly-Larue. 
     
Essai de restitution du débat du Café-philo de Chevilly-Larue
                                      22 novembre 2006.

Animateurs : Michel Jolivet. Guy Louis Pannetier. Guy Philippon.      
Avec la participation de Bruno de la salle. (Conteur, auteur de « Plaidoyer pour les arts de la parole)

 Introduction : (Michel Jolivet, Directeur de la Maison du conte et centre culturel de Chevilly-Larue):
La maison du conte  s’est créée à partir du festival du conte et des conteurs, dans les années 80. Elle accueille environ 30 conteurs différents, elle s’inscrit dans la  transmission de la tradition orale dirigée vers tous. Comme le « café philo » de Chevilly-Larue, elle se veut lien de parole unissant, réunissant les participants, ce sont des «  lieux d’échange, des lieux propres à favoriser l’exercice de la prise de parole » ….

Bruno Delasalle : Evoque et présente le Centre de l’expression orale de Vendôme qui regroupe des conteurs ; c’est 700 intermittents et 162 festivals  en France autour du conte.
Le sujet retenu ce soir, est passionnant mais néanmoins paradoxal, puisque nous allons parler d’une chose avec laquelle nous allons parler ! « La parole pour parler de la parole ».Mais aussi nous entendre…et s’entendre (notion de miroir). On peut penser que dans les temps préhistoriques, la parole s’est ajoutée au langage gestuel, apportant l’avantage de sa portée en distance, de sa perception dans le noir, des intonations, des significations …La parole fut, et reste un moyen d’action, elle est un geste, le plus performant de l’individu ? Elle est aussi un moyen de pouvoir, elle est une arme, un vêtement, une cuirasse, elle peut assujettir. Elle est un des paramètres les plus manifestes de l’ Humanité, quand la parole est menacée, l’Humanité est menacée. Elle est un lien, qui relie, qui emprisonne. Elle peut être l’outil, l’arme d’une idéologie. La parole nous rattache au passé, elle est une part importante de notre culture. Nous utilisons différentes paroles, de la parole élaborée à la parole domestique. La parole est aussi, Démocratie, car nombreux sont les pays où la parole est interdite. Et nous aurons à évoquer toute la palette, la richesse de la parole, celle qui effraie, qui apaise, qui charme, avec ses sonorités, son rythme, avec les expression qui l’accompagne,  des respirations…et des silences…

 Guy Louis : La Maison du conte est un lieu de parole ; les cafés philo sont plus particulièrement des lieux d’échanges, lieux où l’on donne la parole à ceux qui n’ont pas l’habitude de s’exprimer, qui ne sont la plupart du temps que consommateurs d’informations formatées. C’est aussi la parole pour que s’expriment, se confrontent, se forgent des idées. Les cafés philo sont de nouvelles Agoras, ou un peu comme les veillées d’autrefois, mais correspondant à un besoin ; mais la parole est un exercice difficile ; c’est un des buts recherchés par les cafés philo que d’inciter à oser la parole. La  parole libère : la question reste posée ?

 Débat :      – Et maintenant, peut-être pouvons-nous commencer à parler ?
    – La pensée ne se traduit pas forcement de suite en paroles ; la pensée s’adresse à l’Être, mais dans quel langage ? La parole est dans un temps qui peut devancer la pensée. L’émission  et la réception de la parole demandent qu’on fasse silence en soi, l’écoute et le silence sont les compléments de la parole. Pourtant « l’inverse de la parole n’est ni l’écoute, ni le silence, c’est l’attente » (Lebowitz).
    – S’il y a intensité dans le désir de communiquer, les moyens de la parole se trouvent décuplés, et alors la parole prend forme.., il faut se lancer, entrer dans son propos, et alors les formulations vous viennent… « Ce que l’on  conçoit bien s’énonce clairement, et les mots  pour le dire arrivent aisément » (Boileau)
    – Ce n’est pas évident, nous ne sommes pas tous des Fabrice Luchini, (Qui lui, ferait plutôt dans ce domaine de l’auto-allumage !).Souvent ce que nous voulons dire est bien clair dans notre esprit, mais pour le dire, il faut structurer sa pensée, construire sa phrase, choisir ses mots pour être compris de tous .  Ah ! Si je savais dire comme je sais penser !
    – Il est certain que je conçois très bien ce que je veux dire, alors me suis-je toujours bien exprimé ?  Il  arrive parfois d’avoir l’impression  en s’adressant  aux autres, de « se tromper de langue »  nous dirait Swist.
    – On ne prend parfois conscience de sa pensée qu’au moment où on l’exprime- la parole accouche la pensée- selon la maïeutique de Socrate. Mais est-ce que la pensée subsiste sans la parole ? « Penser, c’est classer ses idées » (Spencer). La pensée est une construction intime et personelle,  « La parole est un dialogue intérieur » (Platon).
    – On entend souvent dire : « il n’y a pas plus bavard que des sourds et muets », comme nous, ils utilisent un  langage traduit en gestuel, avec, nous le voyons pour  des néologismes beaucoup d’imagination, (L’intervenant nous donne quelques exemples…)
    – « La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée ».Talleyrand.  Nos propos traduisent la pensée, lesquels peuvent trahir notre pensée, car la parole est aussi mensonge ; en Italien le mot tradere  est à la fois traduire et trahir.
    – La parole avant d’être outil de culture, est utilitaire ; l’apprentissage ajoute l’oral au geste, elle permet nombre de transmissions, elle est  outil de compréhension et de survie…
    – C’est en voyant un énième reportage sur les banlieues dites « difficiles » que l’on peut s’interroger quant à la parole ; nous voyons là des ados, des enfants qui  maîtrisent mal la parole, difficulté à communiquer avec les adultes, et qui s’en trouvent souvent désarmés. La réaction est  dans la parole, c’est alors violence verbale, parole agressive, mécaniste, ou peut-être,  violence verbale défensive.
    – La situation évoquée pose autant le problème de la parole que celui de l’écoute. C’est peut-être aussi la difficulté à trouver l’écoute qui provoque la violence verbale…
    – Nous avons tous, différents registres de langage ; on ne s’adresse pas de la même façon à son médecin qu’à ses enfants. Les adolescents souvent ont crée leur registre (Verlan), ils y trouvent un signe de reconnaissance,( toujours le même besoin de lien par la parole), c’est aussi un signe d’appartenance et d’affirmation que personne d’autre ne comprend…Donc d’isolement.
    – Le registre de la parole, hors culture ou catégorie sociale, est aussi lié parfois à une région, à un métier, où elle peut être plus imagée, par exemple dans le midi, on dit « Parler, c’est marcher devant soi » !
    – Déjà Esope nous dit que «  les langues sont la meilleure, et la pire des choses ». Mais elles restent le seul moyen d’approcher la vérité, même si elles peuvent véhiculer le mensonge. La parole est en philosophie  outil du questionnement, pas de l’affirmation…
    – Il existe un besoin de passage à l’oral, je pense donc j’agis. Mais je peux déjà me parler à moi-même, et même parler pour accompagner mon geste.., et l’inverse, le geste accompagner la parole …et la parole alors organise la pensée et l’action.
    – Il est des gens qui font un usage ennuyeux de la parole, des gens qui prennent la parole et qui ne la rendent pas. Au bout de dix minutes on peut voir que l’intérêt de l’auditoire se relâche, c’est l’ennui ! Le proverbe espagnol nous rappelle que  « Los largos sermones más mueven los culos que los corazones » (Les longs discours remuent plus les derrières que les cœurs), Parfois vous entendez, « je serai bref », et c’est reparti jusqu’à cette autre expression : je vous le dirai « en un mot, comme en cent », hélas c’est la deuxième option qui est retenue !  
    – Il y a inévitablement un jugement de valeur attaché à la parole…, le jugement des autres peut mettre dans la crainte de s’exprimer, et puis une « sagesse » dit : « Qu’il vaut mieux se taire et passer pour un imbécile, que de parler et ne laisser aucun doute ». ( !)
    – Entre ce que l’on dit, ce que l’on veut dire, ce que l’autre entend, il y a des fossés, d’où la nécessité d’être clair, de se répéter s’il y a lieu, pour écarter tous les incidents liés à une mauvaise interprétation…
    – L’art de délivrer à l’autre le message qu’il souhaite entendre, était chez le Grecs, l’art des Sophistes. Ainsi l’ambiguité, l’ambivalence des mots utilisés va permettre à posteriori différentes interprétations. Les sophistes grecs, déjà,  se faisaient payer très cher pour donner des cours aux enfants des riches de la cité ; qui détient la parole, détient le pouvoir !
    – De tout temps quand une idéologie a voulu s’imposer elle s’est emparée de la parole, de la langue, de l’information …Elle en a fait une force, une arme, le pouvoir et la parole sont toujours liés. Pour cela des idéologies ont, et utilisent toute la palette sémantique, changeant le vocabulaire ,  le contrôlant, modifiant les concepts, introduisant des néologismes, mettant du flou dans le sens afin de tromper les gens, « On prend les bêtes par les cornes, l’homme par la parole ». L’usage répété des mêmes termes définit les codes, les apôtres, les porte-parole d’une idéologie. Nous remarquons, tous, un usage, de plus en plus fréquent de termes tel : Déréglementation. Contraintes sociales. Efficacité économique. Flexibilité. Forces vives. Gouvernance. Refondation sociale. Réforme. Privilégiés. Nantis. Corporatisme. Loi de Marché. S’adapter. Utilité sociale…. Derrière l’usage ostentatoire d’une nouvelle sémantique se cache toujours des vérités que l’on ne saurait dire, que l’on ne saurait voir, celle d’un pouvoir qui n’ose pas dire son nom.  
    –
On utilise l’expression « prendre la parole », ce qui évoque la préhension manuelle, l’usage de la main, la main qui manipule ! D’où le risque que prise de parole, soit prise de pouvoir sur l’autre.
     – La parole a aussi des fonctions heureuses, dont donner du plaisir, (jeux de mots, calembours, contes, sketches, gags, mots de tendresse, de tristesse).Elle peut aider à extérioriser, elle peut être thérapie, on met des paroles sur nos émotions…
    – La parole est pouvoir, aujourd’hui le pouvoir aux mains d’une société de communication.., ce soir cet échange de paroles s’inscrit dans un contre pouvoir. Autrefois la parole  était un fort lien social : les places publiques, les cafés, les lavoirs.., étaient des lieux de parole ouverts à tous.., aujourd’hui les cages d’escalier sont devenues aussi lieux de parole.
    – La parole, la langue est évolutive, le Français est vivant parce qu’il se modifie, nul académicien n’a pu figer la langue.., le parler dit « Jeune » est un « métalangage » qui  aussi donne vie à la langue française, pas forcement la vie, mais une vie !.
    – La parole nous le savons évolue avec la société, nous avons un bel exemple de cette évolution en lisant un texte de Rabelais qui fait parler Pantagruel : « Lors nous jecta sus le tillac plenes mains de parolles gelées, et sembloient dragées, perlées de diverses couleurs. Nous y veis  des mots de gueule, des mots de sinople, des motz de azur, des motz dorés. Lesquels estre quelque peu eschaufféz entre nos mains, fondoient comme neige, et les oyons réalement, mais ne les entendions car c’estoit languaige  barbare… Panurge requis Pantagruel luy en donner encore. Pantagruel lui respondit que donner parolles estoy acte des amoureux ; / « Vendez-m’en donc, dit Panurge /- C’est acte de advocat  de vendre parolles !  Sûr que Rabelais aurait bien du mal ce soir à saisir nos paroles, encore que… ?
    – Au Maroc il faut aller vers les conteurs pour apprendre à parler.., pour pouvoir se lier à l’autre il faut utiliser la même corde. Un langage partagé, élaboré donne toutes les capacités d’exprimer des concepts les plus larges possibles. La parole reste à ce jour élitiste, le vocabulaire est élitiste. Mais il est  des gens qui, hélas,  ne s’expriment qu’avec seulement 500 mots…
    – Nous avons évoqué le tort que de la société de communication  peut générer à propos de la parole. Mais nous avons vu que l’arrivée de l’imprimerie n’a pas tué la parole, mais l’a rendue nomade ; elle a donné plus de connaissances, donc plus de paroles, et surtout a touché plus de personnes. La télévision a ouvert les esprits dans les lieux les plus reculés…
    – Le pouvoir de la parole est aussi dans le pouvoir de parler, c’est le cas des tribuns qui acquièrent la notoriété par l’éloquence. Démosthène, qui  enfant, était bègue,  va travailler la rhétorique en s’exerçant avec des petits cailloux dans la bouche…Amener, aider des personnes à parler est le rôle du formateur, faire parler ceux qui n’osent pas. La parole est démocratie, il faut développer tous les moyens qui aident à la prise de parole, et à l’accès à la parole, à l’art oratoire.
    – L’éducation, le milieu familial, l’ambiance sont des  facteurs déterminants dans l’apprentissage de la  parole, … : « Très tôt, tu m’as interdit de prendre la parole. ’’Pas de réplique’’ ! Cette menace de  main levée qui la soulignait m’a de tout temps accompagné ». Kafka. Lettre au père.
    – Dans l’enseignement longtemps les fondamentaux furent apprendre à lire, à écrire, à compter. Aujourd’hui on y a ajouté, « Parler ».
     – « La parole »nous dit Montaigne : « est à moitié à celui qui écoute, à moitié celui qui parle ». La parole est d’abord l’attention portée par l’autre…même si nous n’usons pas toujours d’un langage élaboré, nous devons enseigner un langage élaboré, car la non maîtrise du langage renvoie vers les catégories sociales défavorisées.
    – Longtemps la non maîtrise de la parole était signe de pauvreté, de rudimentarité. De plus, l’usage d’un langage plus élaboré apporte plus de plaisir, surtout s’y ajoutent  les expressions, les intonations, la rythmique…En cela le conte, le récit est une forme élaborée de la parole. L’essentiel ne peut être dit et entendu que quand l’outil de la parole est bien maîtrisé.
    – « La parole doit être pensée avant que d’être parlée ». Mais chez certains il semble que les paroles s’envolent avant que l’analyse ne soit faite. Certaines personnes expriment des pensées sans toujours mesurer la portée de leurs propos. Deux exemples récents :  celui-ci qui s’en prend à des joueurs (de couleur) dans  l’équipe de France, et cette autre, speakerine sur FR 2 et France Inter, indiquant que « 18 enfants isolés dans une secte, n’avaient jamais eu de contact avec l’extérieur, et ils ne connaissent même pas Zidane » !

 Conclusion : Vous avez largement usé de la parole, sans pourtant en abuser. Il ne faut pas penser que ceux qui ne s’expriment pas préfèrent écouter,  et que ceux qui n’osent pas la parole, n’aient rien à dire. C’est peut être de la sagesse ? Et c’est mieux que de « parler jusqu’à ce que l’on ait quelque chose à dire » (Sacha Guitry)Et n’oublions pas que dans la parole, de tous ces mots qui nous gouvernent, l’essentiel c’est le lien.

Cette entrée a été publiée dans Saison 2006/2007, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>