Thème: Être idéaliste, est-ce dépassé ?

Essai de restitution du débat.  Café-philo de  l’Hay les roses
11 avril 2007

Proudhon, par Courbet. Musée du Petit Palais. Paris.

Introduction (Guy Louis):  En philosophie, l’idéalisme considère que le concept intellectuel , l’idée même qui se fait par l’esprit, est une réalité irréductible, une idée, une projection qui ne saurait s’effacer devant ce qui est généralement admis comme réalité. Ce concept  de l’idéalisme divise déjà les philosophes grecs, Platon va développer l’engagement pour l’idéalisme de Socrate, ce qu’il montrera avec l’image du « mythe de la caverne »ou, un seul homme, ose regarder d’un œil différent et se trouve avoir la connaissance objective, avoir raison seul contre tous. Protagoras également nous dira « Que l’humanité ne peut atteindre la vérité objective par la raison », ce qui sera repris par Kant  dans son œuvre : « la critique de la raison pure ». Descartes entre autres défendra l’idéalisme, rappelant que nos perceptions peuvent être subjectives et nous induire en erreur. Nous aurons d’autres modèles, d’autres exemples de l’idéalisme au cours de l’histoire, comme avec ce texte de  Robert Musil : « La réalité d’aujourd’hui est pour une part essentielle le produit des rêves du passé. Le monde actuel est celui que les générations passées ont voulu, sans l’avoir jamais vu tel qu’il est ».
Qui plus que les philosophes des Lumières vont faire aboutir un idéalisme longtemps considéré comme utopie. Mais cette soif d’idéalisme va aussi engendrer Robespierre qui va vouloir établir « une République de la vertu », mais toujours entre  l’idéal rêvé, et les contraintes qui s’en suivent, se dresse des oppositions. Ce bel idéal sera détourné, ce qui aboutira à la République bourgeoise, et va permette le 18 brumaire, qui anéanti cet idéalisme des Lumières. Ceci doit nous remettre en mémoire que l’idéalisme, a  toujours été, et peut être encore aujourd’hui  récupéré, détourné à des fins politiques contraires à l’idéal recherché. Mais l’idéalisme, avec les risques qu’il comporte reste un moteur de l’histoire : « Les grands hommes, les génies, les géants, n’ont fait de grandes choses, que parce qu’ils étaient inspirés par un grand idéal. On a besoin d’accrocher sa charrue aux étoile ». Ralph Waldo Emerson. USA. 1803.1882.
L’idéalisme n’est-il pas une poursuite de l’enfance ?
L’idéalisme comporte t-il des  risques, et des prises de risque ?
L’idéaliste ne nous met-il pas à l’écart de la réalité de ce monde ?
L’idéalisme, n’est-ce pas croire aux chimères, être utopiste ?
Allons-nous vers un monde sans idéalisme, un monde essentiellement réaliste ?
Comment éviter que l’idéalisme ne devienne idéologie ?

Débat :    – On a tous été des enfants, on a tous construit un monde idéal , « quand je serai grand », puis ce monde idéalisé n’est pas celui qu’on rêvait, quel idéal leur restera t-il : participer à la « Star AC »,ou avec des parents au chômage,devenir des fatalistes…pas des idéalistes !
–  Notre conception du bonheur pour tous, est une prédisposition acquise dès l’enfance, qui se développe à l’adolescence, c’est aussi en fonction des personnes qui vous entoure, des gens que qu’alors on fréquente,  là, quand l’individuation se forme…Il n’y a pas d’âge pour l’idéalisme, (comme pour la philosophie !)
– Il n’est  plus idéaliste que les enfants, ils sont pleins d’espoir, sûrs qu’ils feront mieux que leurs parents, ils se projettent parfois dans un futur où ils seraient utiles…ne subissons pas seulement la réalité, ne cédons pas au découragement.. 
– Suivant les contextes de la société nous avons eu des idéaux différents, droits de l’homme,  humanisme quels sont les idéaux pour nos enfants.., peuvent-ils encore nourrir cet idéalisme alors qu’ils perdent confiance dans la politique..,ont-ils la disponibilité d’esprit quand ils sont tant accaparés par leur vie professionnel.
– Vouloir transmettre un idéal c’est peut-être vouloir  faire vivre quelque chose de virtuel
– Est-ce que tous les moyens sont bons pour faire aboutir un idéal, même dans une démarche humaniste, peut-on dire comme Jacques Attali : « Ce qui est bon pour le Juif, est bon pour moi, ce qui est bon pour chacun de nous est bon pour le monde entier ».
Si l’on souhaite que son idéal soit l’idéal pour tous, n’allons-nous pas tomber dans le dogmatisme ? Ceux qui souhaitent imposer leur religion, même s’ils sont croient fermement que ce sera bon pour eux sont dans le dogmatisme…
– Certaine personne ne pouvant vivre sans idéalisme, se tournent vers la religion… l’idéal ne s’impose pas, on le suit si l’ont veut.
– Que ce soit les jeunes ou les adultes l’individualisme prime souvent aujourd’hui  sur toute idée de solidarité, sur ce que certains nomment les « vieilles lunes » idéalistes…mais l’idéaliste n’a pas lui-même conscience du poids que son idéal pourrait représenter dans l’histoire…
-Comment se forme un idéal, qu’est-ce qui fait naître un idéal  on cherche le meilleur monde possible, toujours en fonction de notre conception du bonheur, individuel ou collectif…
– Un idéal peut se former dans des périodes de crise, dans des épreuves douloureuses, la résilience parfois mène à l’altruisme…amener à chercher un idéalisme dans des activités associatives
– Lors du dernier café littéraire (Stupeur et tremblements, à Chevilly-Larue le 28 mars 2007) a été évoqué le monde l’entreprise au japon, où l’idéalisme est une notion qui leur est tout à fait étrangère… l’idéalisme ne serait-il pas une notion à la base propre aux Latins ?
– On retrouve chez les Japonais ce même comportement que dans les systèmes de Castes, on à la place qu’on doit occuper, on est intégrer au système, et l’on participe au système,  sans se poser de question sur l’idéal  
– Est-ce qu’on parle du principe ou de la forme ? Hitler poursuivait un idéal, améliorer la race, faire « une race pure», des blonds aux yeux bleus…Concevaient-les la possibilité d’erreur, ou était-ce aller jusqu’au bout de leur délire
– L’eugénisme fut en un temps une recherche de société idéal, idéal renié et espérons le dépassé, quoique, nous entendons parler du mal qui serait inscrit dans les gènes. Ce dangereux idéal n’est-il complètement dépassé ?
– Des idéologies ont eu leurs  pages noires lorsqu’elles ont été mises en place…il est des idéalismes que les hommes ont su dépasser…
– Comment concevoir quelque chose qui n’existe pas, qu’est-ce qui peut justifier des idéalismes, utopies d’aujourd’hui, portant  peut-être en elles les réalités de demain.. 
– Cet idéal de société « pure » a aussi engendré l’eugénisme. L’idéalisme n’est ni moral ni amoral, et souvent au nom de cet idéal, tous les moyens sont bons…mas à partir où l’on veut imposer ses vues de l’idéal on va vers le totalitarisme.
– Y a-t-il quelque chose d’inné dans la recherche d’idéalisme ? Comment se forme un idéal, un idéal  qui recherche le meilleur des mondes. Mais là, meilleur de mondes, individuel ou collectif ? Le meilleur des mondes pour Hitler était de faire une « race pure »….
– Pour aboutir à cet idéal, nous avons eu des partisans de l’eugénisme, ce qui pose la question de savoir quels sont les moyens acceptables pour la réalisation d’in idéal, même si l’on pense le faire pour le bien de l’humanité ?
– Qui mieux que les écrivains vont utiliser l’idéalisme, créer des personnages en quête d’idéal, ce qui permet comme un exutoire au lecteur qui s’identifie au personnage. Mais le personnage le plus idéaliste de la littérature reste Don Quijote, avec ses illusions, son idéalisme dépassé, à la recherche de l’inaccessible étoile, tourné parfois en ridicule, héros en quête d’un idéal inatteignable. Mais l’auteur met à côté de Don Quijote, Sancho Pança, homme de bon sens, personnifiant le réalisme, lequel va souvent sauver son maître de situations difficiles. Don Quijote renoncera à la chevalerie, au regret de  Sancho Pança qui gardera cette dimension supérieure de l’individu que lui a transmis Don quijote, un besoin d’idéalisme qui nous donne toute notre humanité.
– Cervantès avec son personnage de don Quijote ridiculise l’idée du noble chevalier, un idéal qui devient alors dépassé..
–  Comme le vie, l’idéalisme se transmet, comme un feu sur lequel on veille et qu’on transmet, l’homme poursuit cet idéalisme de perfection de la société, de l’humanité.
– L’idéal est d’abord un élan de jeunesse. Un élan, qui est aussi un besoin pour les idéalistes… L’idéal est une idée qui correspond à nos désirs. Je ne peux nourrir mon idéal sans être un militant de l’idéalisme. Mais souvent l’idéaliste est qualifié de rêveur, de naïf, d’utopiste, c’est dit-on aussi croire aux chimères, c’est se nourrir d’illusions. Voltaire va tour à tour avec Candide, vanter l’idéalisme, puis faire des aller retours vers le réalisme, il écrira par ailleurs : « J’arriverai peut-être un jour au pays où il ne manque rien ; mais jusqu’à présent personne ne m’a donné des nouvelles positives de ce pays là ».
L’idéalisme peut avoir des effets collatéraux, de là peut naître la révolution…
– L’idéalisme de Jean Jacques Rousseau a suscité des retours à la nature, comme en 68, avec des essais pas toujours heureux….à la recherche de mondes qui n’existent pas…L’idéalisme réalise  aussi pour l’homme son besoin de rêves…
– Pour atteindre son idéal, sa perfection ce monde ne doit-il pas passer par des phases perçues comme des reculs.., d’où cette sagesse populaire : « la fin justifie les moyens »…
– Imaginer que l’idéal du monde l’oblige à passer par des épreuves imposées,  des phases inévitables n’est-il pas renier l’idéalisme, en parlant d’un monde qui serait alors, prédéterminé ? Les choix ne sont pas fait par avance, ou alors   il appartiendrait plus  aux peuples de choisir leur histoire…
– Des sociologues pensent que l’humanité va passer par des périodes des retours au barbarisme…Pour aller vers cet idéalisme, vers ces mondes qu’on ne connaît pas, il faut passer par des chemins qu’on ne connaît pas.
– L’idéaliste d’hier serait surpris de voir aujourd’hui des militants de la décroissance, d’une différente façon de consommer, des conceptions idéalistes nouvelles comme : l’écologie,  le commerce équitable, l’alter mondialisme …toute un nouvel idéalisme dont les idées progressent…tout un pan de nos sociétés pour qui l’idéalisme n’est pas dépassé !
– Le communisme, ou plus précisément  l’expérience qui fut faite découle d’un idéal, lequel  pour nombre de ceux qui y ont cru sincèrement, il n’a pas porté tous leurs espoirs. Toujours la soif du pouvoir corrompt les hommes, on ne change pas une société si l’on ne peut changer l’esprit des  hommes, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Un autre idéal a marqué l’histoire, c’est l’idéal national socialiste, il fut pour beaucoup d’allemands un idéal. C’est un exemple d’idéal qui peut conduire un peuple à des errements lourds de conséquence. Ce qui paraît un sujet d’étude intéressant est de savoir quand, et comment un idéal, peut conduire à une idéologie, lesquelles idéologies se trouvent toutes un jour, être dépassées.
Idéal et Idéologie : « Les deux mots viennent d’eidon, « image », « représentation », mais aussi « forme » et « beauté, qui a donné le mot « idée » ; les idéologues sont une invention récente et révolutionnaire – dressant à la manière totalitaire son « catalogue des idées », sa « grille » d’interprétation, alors que l’idéalisme est né de la notion religieuse, chevaleresque et philosophique de l’idéal, parente du concept originel de beauté.  On forge une idéologie, on tend vers quelque chose, on rêve d’un idéal. L’une sort toute armée du cerveau (d’un idéologue), l’autre s’élabore, comme une vision de l’esprit à laquelle les sens n’ont pas accès – ce que Balzac appelait « la mystérieuse fleur de l’Idéal ». L’idéal nous entraîne, l’idéologie nous enchaîne, nous soumet à sa loi : elle a des obligations de résultat ».

– L’idéalisme a beaucoup inspiré les poètes, comme ce poème :  
Utopies
Nous allons porter nos yeux au-delà de l’infamie, pour deviner un autre monde possible
un monde où,
L’air sera exempt de tout poison qui ne viendra pas des peurs et des passions humaines ;
les gens ne seront pas conduits par l’automobile, ni programmés par l’ordinateur,
Ni achetés par le supermarché, ni regardés par la télé.
Les gens travailleront pour vivre, au lieu de vivre pour travailler.
On introduira dans le code pénal le délit de stupidité, que commettent ceux qui vivent pour posséder ou pour gagner, au lieu de vivre tout simplement pour vivre, comme un oiseau qui chante sans savoir qu’il chante, et comme un enfant qui joue sans savoir qu’il joue.
On emprisonnera plus les jeunes qui refusent de faire leur service militaire
Mais ceux qui veulent le faire.
Les économistes n’appelleront plus, niveau de vie, le niveau de consommation.
Les politiciens ne croiront pas que les pauvres sont enchantés de promesses.
Le monde ne sera plus en guerre contre les pauvres, et l’industrie  de l’armement n’aura plus d’autre solution que de se déclarer en faillite.
La nourriture ne sera pas une marchandise, ni la communication un commerce, parce que la nourriture et lcommunication sont des droits humains.
Nul ne mourra de faim, car nul ne mourra d’indigestion.
L’éducation ne sera pas le privilège de ceux qui peuvent payer.
La police ne sera pas la malédiction de ceux qui ne peuvent pas l’acheter.
Une femme noire sera présidente du Brésil et une autre femme noire, sera présidente des Etats-Unis ; une Indienne gouvernera le Pérou, et une autre le Guatemala.
Notre sainte mère l’Eglise, corrigera les erreurs des tables de Moïse, et le sixième commandement ordonnera de fêter le corps.
L’Eglise dictera aussi un autre commandement que Dieu avait oublié «  Tu aimeras la nature dont tu fais partie ».
Les déserts du monde, et les déserts de l’âme seront reboisés.
Les désespérés et les égarés seront retrouvés, car se sont ceux qui se désespèrent à force d’espérer et qui s’égarent à force de se chercher.
La perfection restera l’ennuyeux privilège des Dieux,
mais dans ce monde fou et foutu, chaque nuit sera vécue comme si elle était la dernière, et chaque jour comme s’il était le premier.
Profession de foi clairvoyante et malicieuse de l’Uruguayen Eduardo Galeano,
lors du discours pour le 50 ème anniversaire du Monde diplomatique. (8 mai 2004)

– Un monde qui serait parvenu à sa perfection, le monde enfin idéal, un monde tranquille serait en danger s’il oubliait que toujours le mal existe, et que toujours il faut lutter contre le mal avant qu’il n’apparaisse.
– Si l’on reprend le mythe d’Adam de Êve dans cet état possible de vie éternelle, sans risque, la notion d’idéal ne pouvait exister sans  goûter le fruit de l’arbre de la connaissance, que par la transgression. Sans le serpent nous serions toujours au paradis « un troupeau de bœufs en train de paître dans les champs de l’Eden ». Lorsque les individus ont obtenus tout ce souhaitent, qu’ils ont une richesse qui leur permet de satisfaire tous leurs désirs, tout idéalisme peut s’avérer notion dépassée…il faut tout de même éviter le raccourci en pensant que l’idéalisme n’existerait que chez les pauvres.. 
Conclusion : Nous avons souvent  confirmé que nos cafés philo s’inscrivaient dans la philosophie  éclectique, celle qui ne se plie à aucune école, aucune doctrine, c’est pourquoi nous pouvons dire que l’idéalisme ne sera jamais une notion dépassée, ou nous tombons dans le monde de George Orwell « 1984 ». Plus près de nous, le refus de l’idéalisme, nous a donné la « realpolitik » qui nous dit qu’il n’est d’autre voie possible que les règles actuelles qui régissent notre monde, que l’idéalisme basé sur la solidarité des peuples est une notion dépassée, que nous sommes arrivés à la fin des utopies…: ce serait alors comme nous l’aurait dit  Descartes : « Changer ses désirs, plutôt que de vouloir changer l’ordre du monde ». Néanmoins, nous restons nombreux à nourrir un « idéal réaliste » parce que nous savons que l’idéal que nous poursuivons est réalisable, « Il faut aller à l’idéal en passant par le réel » (Jaurès) Se départir de ses idéaux, c’est refuser  que la société et l’homme  soient perfectibles, c’est enfermer l’individu dans un horizon indépassable, c’est  alors perdre la part la plus importante de notre humanité. « On ne devient pas vieux d’avoir vécu un certain nombre d’années, on devient vieux parce qu’on a déserté son idéal » « Les années rident la peau, renoncer à son idéal ride l’âme »,

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