Les Stoïciens et la citadelle de l’âme

1ère partie
Restitution du débat. Café-philo de Chevilly-Larue
25 mars 2009

Sénèque.

Sénèque.

Animateurs : France Laruelle – Danielle Vautrin – Lionel Graffin –Guy Pannetier.
Introduction : Danielle Vautrin.

Introduction : J’ai, pour ce débat interrogé trois personnes non initiées en philosophie, avec cette question : « Qu’est-ce qu’être stoïque pour vous ? ». Pauline : – C’est rester de glace, sans réaction devant un évènement. Antoine : –  C’est rester dans la réalité, concret face à un évènement, ne pas se perdre dans les passions. Danielle : – C’est accueillir l’adversité avec courage et rester impassible, impavide devant la situation mais avec une certaine grandeur de sentiment, et de la dignité. Pierrette : – C’est rester sans réaction, insensible, et supporter sans mot dire. Puis j’ai consulté les dictionnaires, de différentes époques : En 1923 : « Est stoïque ce qui vient de la pensée stoïcienne, exemple : prendre une résolution stoïque. Un Stoïcien est celui qui appartient la doctrine de Zénon, appelée aussi doctrine « du portique » du nom du lieu de réunion avec les disciples. On parle de maxime stoïcienne. Un stoïque est un homme ferme et inébranlable. Le stoïcisme a pour point de départ une physique assez compliquée. Son idée mère, c’est l’idée de tension, d’effort, les seuls êtres de la nature sont les corps, mais en tous, le principe actif, la cause, la force est inséparable de la matière : pas de matière sans force, pas de force sans matière. Le souverain bien consiste dans l’effort pour arriver à la vertu. Les vertus comme les vices n’admettent point de degrés. Le « sage » réalise l’idéal de toutes les perfections et son bonheur est complet…. En 1957 : « Est stoïque qui tient de la fermeté, du courage des Stoïciens……Le stoïcisme est une forme de panthéisme faisant exister la substance dans du feu subtil qui est à la fois matière et force. Ils étaient surtout célèbres par leur morale qui place la souveraineté dans l’effort pour n’obéir qu’à la raison, en se rendant indifférents aux circonstances extérieures : fortune, santé, douleur, etc. En 1977 : « Philosophie et art de vivre qui prit naissance à la fin du 4 ème siècle av. J.C. en Grèce…..C’est non seulement une morale, mais encore une conception du monde (ou une physique) et une logique. Longtemps méconnue, la logique stoïcienne se définit par son caractère rhétorique, comme art du bien dire, dialectique dans la mesure où elle élabore les règles et conditions de la validité formelle du raisonnement, sans se référer d’aucune façon au contenu des propositions…..Le souverain bien de l’homme consiste à vivre en harmonie avec ses semblables, lui-même, et la nature. L’harmonie est la clé de voûte de la doctrine stoïcienne….. ». Après tout cela, qu’est-ce qu’être stoïque ? : Un repli sur soi, une intériorisation des passions ? Une tension surhumaine vers un idéal d’harmonie et de vertu ? Une exigence personnelle difficilement atteignable ? Le silence des sentiments, des affects, des passions ? Une philosophie au quotidien avec des principes de vie ? Et, enfin, peut-on être « stoïque, Stoïcien » aujourd’hui ?

Débat :  G A Athènes  au 3ème siècle avant JC (334 – 262), Zénon donnait  ses cours de façon informelle à des élèves nommés initialement Zénoniens sous une colonne ornée de peintures, sur la place publique d’Athènes, lieu appelé « le portique  bariolé » (en grec Stoa poikilê), ou se retrouvent les adeptes, « ceux du portique » ce qui nous donnera le terme Stoïque.  Pourquoi a-t-il choisi cet endroit ? Un peu comme les Sophistes, les Stoïciens  participent à l’éducation populaire. Sous le gouvernement des  trente tyrans, vers 400 av JC, 1400 citoyens avaient été exécutés sur ce lieu du Portique, et Zénon moins d’un siècle plus tard choisit  cet endroit pour en effacer l’odieux souvenir et maintenir l’éducation du peuple. Ils sont un prolongement et tout à la fois un tournant dans les idées philosophiques. Toute philosophie tend à être pour une part une synthèse des idées de l’époque. Pour l’anecdote, Zénon est élève du Cynique Cratès ; on dira que ses écrits ont parfois un fond de ses premières études avec les Cyniques, qu’ils ont été écrits « sous la queue du chien », (cynisme étant lié au chien). Zénon est originaire de Chypre, il se retrouve à Athènes où il a été rejeté par un naufrage, ce qui va faire que  souvent il va  louer  la faveur des vents qui l’ont emmené vers ce port du Pirée. D’où une propension chez beaucoup de Stoïciens au déterminisme, à « l’amor fati », ce, « vouloir aimer son destin ». On va souvent rappeler à cet effet « l’argument paresseux » de Cicéron  (qui là, empreinte aux Stoïciens) : «  Si c’est ton destin de ne pas guérir, que tu appelles le médecin ou que tu ne l’appelles pas, tu ne guériras pas. Si c’est ton destin de guérir, que tu appelles le médecin ou que tu ne l’appelles pas, tu guériras Or ton destin est de guérir ou de ne pas guérir. C’est donc en vain que tu appelles le médecin ». Zénon aura six successeurs : Cléanthe (331/230), Chrysippe (280/204), Zénon de Tarse, Diogène de Séleucie (230/150) Antipater de Tarse 210/129), et Panétius de Rhodes (185/110), qui va être le passeur du Stoïcisme dans le monde romain. Certains vont faire carrière dans la rhétorique, d’autres se retrouveront précepteurs de personnages importants, par exemple Sénèque (4/65) sera précepteur de Néron. Puis il y aura Marc Aurèle (26/121) Empereur, et enfin Epictète esclave affranchi qui deviendra philosophe. Nous allons voir par la suite les différents aspects de leur philosophie, et tout le contexte politique, social, historique, de ce courant de pensée.

G On a souvent évoqué concernant les Stoïciens le terme « secte ». Des écrits de Zénon, de ses premiers disciples on n’a pratiquement rien retrouvé, ou tout au plus des commentaires. Ce fut de même avec les écrits des Sophistes qui avaient disparus dans un autodafé auquel participait  Platon (nous dit l’histoire). Les Stoïciens ont été eux aussi, été, ignorés, écartés, ou effacés ! Par exemple on ne redécouvre Marc Aurèle que vers le XVI ème siècle. Pendant près de 15 siècles nous n’auront que deux références : Platon et Aristote. Montaigne pourtant déjà un peu en rupture avec le clergé, et alors qu’il prend beaucoup chez les Stoïciens, les traite lui aussi de sectes. La philosophie pendant ces 1500 ans fut le domaine exclusif de l’Eglise, des Pères de l’Eglise, ceux que nous nommons les « Scholastiques » (les Schoolmen), ce que Montaigne et d’autres philosophes jusqu’aux Lumières appellent, l’Académie. Pour cette académie, il ne peut y avoir de métaphysique qui ne renvoie  pas à  la cause première, le créateur. Par ailleurs, dans cette époque, toutes les écoles de philosophies antérieures, (hors Platon et Aristote) seront dénommées sectes

G Pour les Stoïciens, c’est en partant de la connaissance de la théorie et du monde que l’homme accède à la connaissance par la sensation, (ce qu’on retrouve chez D. Hume) le matériel, (les choses), donc ce matériel est à la base de la connaissance. Notre âme est tangible, elle est touchée par l’intermédiaire de la sensation, donc c’est un peu l’interface. Cette perception par le biais de la sensibilité marque notre âme comme une empreinte dans la cire ; et chacune des nouvelles impulsions se mêlent aux précédentes, de là naît automatiquement le concept, une idée générale, et tout cela grâce à la raison,  c’est-à-dire le logos. L’âme appréhende un objet  lorsqu’il existe une conjonction véritable avec la raison (le logos). Donc l’objet peut-être à l’origine de plusieurs sensations qui vont donner un concept. ….Le logos est le juge absolu, l’Être ne peut être qu’un corps ; donc sa matière est la dimension passive, le logos la dimension active, la dimension de l’Être. Toujours pour les Stoïciens, l’élément originel est le feu, lequel a donné naissance aux autres éléments débouchant sur la création du monde tel que nous le voyons, le monde physique. L’origine de la matière reste Dieu, forme créatrice, cause de toutes choses, c’est le Logos avec un grand « L », dans un plan, un ordre déterminé auquel nul ne peut échapper. La grande âme est celle qui s’abandonne au destin, mais cette résignation devant le destin libère les affects qui pourraient troubler l’âme, et il nous faut nous en affranchir à tout prix. Quels sont ces troubles, ces raisons pernicieuses? Ce sont : le plaisir, le déplaisir, l’envie, et la crainte, auxquels peuvent s’opposer les quatre vertus cardinales : la sagesse, le courage, la justice et la modération. Comme quoi c’est manque de sagesse de s’adresser aux choses et aux êtres, et ce n’est pas par hasard quand on sait tous les emprunts faits aux védas des Indous (2000/1800 avant notre ère) que le concept stoïcien de l’apathie soit si proche du « nirvana ». Pour les deux, absence de désir, détachement de soi. C’est cette volonté qui mène à la sagesse suprême, « C’est malhonnêteté », nous dit Pascal (Les pensées) « d’accepter l’amour de l’autre, car je sais que je suis mortel, et que, acceptant cet amour, je suis responsable du chagrin qu’il pourra avoir après ma mort », et il poursuit : « Il est injuste que l’on s’attache à moi, quoiqu’on le fasse avec plaisir. Mais volontairement je tromperai le désir qu’on en a, ne suis-je pas prêt à mourir ? », Ce que nous retrouvons encore plus extrême chez Epictète : « Si tu aimes un pot de terre, dis-toi : ‘’J’aime un pot de terre.’’ S’il se casse, tu n’en feras pas une maladie. En serrant dans tes bras ton enfant ou ta femme, dis-toi : ‘J’embrasse un être humain.’ S’ils viennent à mourir, tu n’en seras pas autrement bouleversé. » (Manuel d’Epictète, VIII)., ce même auteur nous laisse une citation « délicieuse, et odieuse » : « Un homme sage doit aimer sa femme avec sa tête (judicio), pas avec son cœur (affectu), il lui faut contrôler ses désirs, ne pas se laisser aller à la copulation ; rien n’est plus immonde que d’aimer sa femme comme une maîtresse ». Au final, on peut retenir des Stoïciens, qu’il nous faut opérer une séparation « entre les choses qui ne dépendent pas de nous » : la fortune, la condition sociale, la santé, le monde environnant dont il faut s’affranchir, et « les choses qui dépendent de nous » dans lesquelles il faut s’impliquer totalement. Donc avec eux, nous sommes dans la recherche de la perfection morale et des vertus cardinales quelles que soient les circonstances : « Le sage est libre même en prison. L’homme livré sans la moindre défense aux revers de fortune a tous les accidents de la vie, peut toujours juger conformément à la raison, au sein d’une situation tragique, l’indépendance du sage demeure possible si l’on édifie en soi une citadelle intérieure où l’on retrouve la liberté » (Marc Aurèle). Pierre Hadot, philosophe spécialiste des Stoïciens, dans « La citadelle intérieure » cite Marc Aurèle, lequel : « bâtit en lui-même une citadelle inaccessible aux troubles des sentiments et des passions, ces mouvements irrationnels de l’âme contraires à la nature. En ce lieu règne l’apathie, cette tranquillité de l’âme que rien ne vient troubler ».

G Nous découvrons des personnages particuliers, mais intéressants par bien des points,  et surtout nous allons retrouver ce fonds de morale présent dans toutes les œuvres philosophiques. Quand à l’apathie, cette expression existe déjà avant eux ; Aristote emploie « l’apathia » en tant qu’expérience à ne pas renouveler, expérience malheureuse, préjudiciable. Les Stoïciens la généralisant, en feront une règle de leur philosophie

(Etude sur les stoïciens)
: « Celui qui donne son accord à la « nature » est heureux … ». Le terme « nature » n’est pas à prendre au sens écologique, mais par rapport à l’ensemble des choses qui présentent un ordre, constituant « l’univers » (être vivant),  lequel nous offre tout ce qui existe. La nature est le « Logos » (rationalité suprême gouvernant le monde) attestant que tout ce qui existe a sa raison d’être ; suivre l’ordre du monde c’est suivre la raison. Zénon disait que la nature conduit à la vertu. Aristote oppose la nature au hasard.
Le stoïcien considère l’Univers comme un tout gouverné par la raison. Il prône l’accord avec le destin et notamment l’acceptation de la douleur et de la mort. Le « sage » est celui qui met son comportement en pleine conformité avec « l’ordre naturel, l’ordre du monde».  La nature est la donatrice universelle. C’est la « nature » qui détermine notre spécificité en faisant de nous ce que nous sommes. Dans la théorie des Stoïciens, il serait impossible de changer notre nature : soit nous sommes vertueux, soit nous sommes brigands.
Quelle est la grande idée du Stoïcisme ? (la philosophie stoïcienne enseigne que « l’Avoir » entrave la  réalisation de  « l’Etre »). L’idée c’est  que la nature est le tout réel en qui tout revient éternellement au Même. Ce Même est la Vie du monde, dont tous les éléments sont liés par la sympathie universelle. La loi du monde est le destin. Chez les stoïciens l’Univers est un « être vivant ». L’âme est un souffle (pneuma) composé d’air et de feu qui est uni à notre nature et qui, pénétrant tout le corps en fait « l’unité » tout en ayant néanmoins les attributs de l’esprit. Les qualités morales, les vertus, les vices sont également des corps.
L’accord avec la nature engendre le bonheur parce qu’il réalise l’unité de la vie et de la personne sous la règle de la raison, qui s’accorde elle-même avec la nature. En ce sens, l’homme achève la nature. Le Stoïcisme, c’est la mort des plaisirs, des désirs considérés comme des maladie. L’homme peut-il encore vivre humainement et vivre heureux ? Ils  le pensent à condition d’admettre que les choses sont ce qu’elles sont, comme elles le paraissent, et qu’il est néanmoins possible de construire là-dessus une sagesse qui le rende heureux.
Le stoïcisme, comme l’épicurisme  nous propose le nécessaire et le suffisant. On a dit de ces sagesses  qu’elles étaient « filles du désespoir » pour souligner qu’elles ne cherchaient plus ni savoir, ni salut, répudiés avec toutes les illusions du désir.
Le point de vue du stoïcien à la question « qu’est ce qu’une vie heureuse » est le suivant : « Nos souffrances viennent d’un désaccord entre nos désirs et les lois du monde. Comme on ne peut changer ces dernières, il faut que nous y conformions notre volonté et nos désirs ce qui signifie « Vivons conformément à la nature ».   « Ne cherche pas » (nous dit Epictète) «  à faire que les évènements arrivent comme tu veux, mais veuille les évènements comme ils arrivent et tu seras heureux ». Pour Marc-Aurèle : une vie heureuse n’est pas une vie simplement agréable. Le plaisir n’est pas un critère : ce qui prime, c’est la vertu, c’est à dire la volonté de faire le bien. Le bonheur est affaire de volonté.
Que gagnons-nous à savoir cela ? Juste la possibilité de nous libérer des craintes et des explications illusoires ? Dans la philosophie stoïcienne, seul le sage connaît le quadruple remède qui peut guérir : (en fait nous trouverons là de l’Epicurisme en copier/coller)
1- Il n’y a rien à craindre des Dieux. Après la vie, Il n’y ni récompense des bons ni punition des méchants. C’est cette croyance (une impiété) qui rend les hommes craintifs et malheureux.
2- La mort n’est rien puisqu’elle abolit la sensation qui mesure le réel « tant que nous existons, la mort n’est pas…quand la mort est là, nous ne sommes plus ».
3- On peut supporter la douleur puisque l’on cesse de la ressentir si l’on sait la dompter, la dominer, l’accepter..
4- Le bonheur est facile si l’on sait se contenter des plaisirs naturels et nécessaires en rejetant les mets délicats, les plaisirs amoureux, la richesse, les honneurs…
Il faut donc  se suffire à soi-même et se contenter de peu.Mais alors, pourquoi ceux qui croient qu’il suffit de jouir de l’instant pour être heureux provoquent-ils leur malheur ? Le sentiment de plaisir serait-il trompeur ? La jouissance relève bien du corps qui est la seule réalité.
Le Bien, le Mal, ne seraient que des mots recouvrant nos affections, puisqu’il y a 3 bonnes affections : Joie, prudence et volonté : La joie est le contraire du plaisir car c’est un désir raisonné qui comprend : la gaieté et la bonne humeur. La prudence est le contraire de la crainte car c’est une fuite raisonnée, le sage n’a pas peur, mais reste sur ses gardes. La prudence comprend : la pudeur, la chasteté.
La volonté c’est le contraire du désir car c’est un souhait raisonné. La volonté comprend : le calme, la douceur, l’affection et la bienveillance : La tempérance est la vertu du sage car elle permet d’atteindre « l’ataraxie » (absence de trouble qui est la clef du bonheur / quiétude de l’âme). Le sage est heureux même dans les pires douleurs car le bonheur est de ne vouloir que la seule nécessité. Dans leur philosophie, l’homme est un petit dieu et cet aspect lui crée une exigence morale. Le but de leur sagesse  est d’atteindre le bonheur en distinguant ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Mais alors : Le stoïcisme serait-il une fantaisie ?
Si le destin ne dépend pas de nous, c’est pourtant bien nous qui « consentons ou refusons ». Aucune contrainte ne peut obliger le sage d’adhérer à une proposition s’il ne le veut pas. Tout ce qui ne dépend pas de nous doit nous laisser indifférent. Ainsi en est-il de la mort, de la douleur ou de tout ce qui provoque de la tristesse. Pour supporter tout cela, il faut user du dogme suivant: « Ce n’est pas un malheur, mais un bonheur que de supporter avec courage ce qui nous arrive ». « De même que nous ne pouvons pas faire souffler le vent, mais que nous pouvons l’utiliser au mieux pour faire avancer le voilier, nous avons la possibilité d’éviter de nous soucier de notre mort, ou d’ignorer ce qui martyrise notre corps en acceptant sereinement ce qui nous arrive ».
Le stoïcisme est « un athlétisme » de la vertu ? Toutes les vertus n’en font qu’une : être bon, libre, aimable, divin : c’est un tout.   La vertu est le Bien parce qu’elle est « force ». Le vice est « faiblesse », il n’y a pas de degrés dans les fautes. Toute défaillance de la volonté est un « mal ». D’après la théorie Stoïcienne : il serait impossible de changer notre nature : Soit nous sommes vertueux, soit nous sommes brigands. Qu’en penser ?…..

G On relève des différences notables entre tous ces Stoïciens, de grandes différences de conception : ceux qui ont lutté contre l’esclavage, ceux qui l’ont accepté, ceux qui ont soutenu les grands, ceux qui sont résolument restés à l’écart de la vie sociale, ceux qui se sont engagés en politique, avec des risques, par exemple : Néron condamnera Sénèque à se donner la mort (célèbre tableau « La mort par procuration » de Luca Giordano)

G « Les choses sont ce qu’elles sont » a-t-on entendu, c’est une phrase qui revenait souvent dans le roman « No et moi » (notre dernier café-littéraire), acceptation d’un réalisme indépassable, d’où un stoïcisme toujours très présent. Nous avons vu une différence fondamentale entre Stoïciens et Epicuriens qui est : pour les premiers : bonheur par la vertu, pour les seconds, bonheur par le plaisir. De fait il y a toujours référence à l’Epicurisme, que ce soit chez Marc Aurèle et encore plus particulièrement chez Sénèque lequel n’adresse pas une seule « lettre à Lucilius » sans citer Epicure ou l’Ecole du jardin.

Essai sur les Stoïciens
J’ai fermé la porte de cette citadelle
Je suis un homme parfait, un sage ! Comme ils disent !
Le vol d’une hirondelle, au pas la haridelle !
Destin marche, je te suis, oracle ! Comme ils disent
Le labyrinthe de mes pensées interlopes
A égaré bien des dictateurs, je suis libre !
Plus rien ne peut m’atteindre. Si les enveloppes
sont fragiles, Parques* vous pouvez tisser, libre
A vous, j’ai lâché prise, le destin haridelle
J’ai posé la bride sur son cou, mes passions
Je les fais danser au cœur de la citadelle
Valse le monde autour, j’ai donné l’impulsion
Libre, je maîtrise, je me laisse bercer
Les passions clapotent, la toile du destin
Brille, douce comme la soie, pourquoi lutter
L’immaîtrisable est là, C’est le plus beau festin
Au menu, ma foi : plus de rate au court bouillon
Dictatorial ? Je suis libre ! Pauvre couillon !

Florence Desvergnes

* Les Parques ou Moires, (mythologie) sont trois sœurs, elles tiennent le fil de la vie. Clotho tient la quenouille, Lachésis la met sur le fuseau, Atropos coupe le fil.

Thème :     « Les Stoïciens et la citadelle de l’âme »  2 ème partie
Restitution du débat. Café-philo de Chevilly-Larue
du 25 mars 2009

Animateurs : France Laruelle – Danielle Vautrin – Lionel Graffin – Guy  Pannetier.

Contexte politico-social : Toute philosophie est étroitement liée à son époque de  création, de principal rayonnement. Pour les Stoïciens cela nous mène de 300 avant JC, jusqu’à 300 après JC. De la puissante Grèce jusqu’à la domination de Rome, c’est-à-dire à ce basculement entre deux grandes civilisations qui sont nos références culturelles. Il n’y a pas un véritable corpus de la pensée stoïcienne, car elle va avoir une influence sur six siècles, pour cela elle va beaucoup évoluer depuis Zénon jusqu’à Sénèque. C’est comme si l’on comparait la philosophie de Montaigne avec celle d’un philosophe contemporain. De plus, les écrits sont sur papyrus ou sur argile, ils correspondent aux règles du discours d’alors, qui est très codifié, d’où des possibilités d’interprétations diverses.
Les idées ne sont jamais indépendantes du contexte, des contingences qui les ont fait naître. « Les philosophes sont dans leur monde » (dit D. Hume), ce qui veut dire qu’ils ne peuvent être appréhendés hors du contexte politique d’alors. Les  expériences politiques des Grecques créent un climat en recherche d’orientation, d’objectif, de projet de société. Après le Gouvernement des Aristocrates, la tyrannie sous Pisistrate, la démocratie du siècle de Périclès, avec les  lois citoyennes de Solon  le législateur et  de Protagoras le sophiste. Après la défaite d’Athènes devant Sparte, le mauvais souvenir de l’instauration du gouvernement des trente, qui deviendront les trente tyrans. Puis  Alexandre, ayant soumis tout le Moyen Orient va organiser son royaume, mais une guerre des petits chefs s’installe. En Grèce se sont les officiers des campagnes les « Diadoques » qui deviennent de véritables petits rois et vont se faire la guerre. L’Empire d’Alexandre se désagrège, c’est ce que nous appellerions aujourd’hui « balkanisation ». Il n’y a plus d’état centralisateur, la démocratie n’est plus, des minis royaumes se créent, des régions, des ligues. Malgré quelques résistances la Grèce va tomber comme un fruit mûr, ou un fruit blet, sous la domination des Romains. Les empereurs romains qui se réclament de la démocratie se comportent aussi souvent en tyrans. Les Romains sont eux aussi passés par des périodes troubles,
Les Républiques romaines n’ont pas mieux réussi que la démocratie athénienne, après des empereurs comme Néron et Caligula, les Romains sont dans une période de doute sur la grandeur de Rome. L’Empire romain  c’est une partie de l’Europe, tout le tour de la méditerranée et une partie de l’Asie mineure, les Romains ont perdu leur identité, le grec est devenu la langue de la philosophie, des discours. Les dieux de la mythologie romaines sont  déchus, une nouvelle religion, plus une religion monothéiste arrive, encore un énorme bouleversement. Nous sommes en plein choc de civilisations ! En pleine rupture des valeurs ?
Dans ces périodes troubles les peuples sont à l’écoute de ceux qui montreraient une autre voie. Les Stoïciens qui recommandent tout à la fois la vertu et le souci de soi vont aller dans le sens de l’attente, des aspirations des individus désorientés. Le transfert de cette philosophie dans l’empire romain se fera par le Grec Panétius de Rhodes lequel prendra la direction de l’école stoïcienne. Si ce dernier prolonge le Stoïcisme de Zénon, son propos a évolué, toujours l’inévitable rapport avec son époque,  ne condamnant aucune école, il se réclame tout autant d’Aristote que de Platon et n’exclut aucun courant, c’est le philosophe de cette nouvelle sagesse avec déjà cette part d’éclectisme que l’on retrouvera chez Cicéron.  Cette philosophie dite parfois,  philosophie de la soumission va pénétrer diverses couches sociales, des esclaves jusqu’à l’empereur Marc Aurèle. Il en restera une influence sur le monde chrétien : l’examen de conscience, qui va se transformer avec la confession, le rigorisme, le contrôle de soi, le refus des passions…le déterminisme stoïcien est reprit par Saint Paul : « Dieu veut ce qui nous arrive » Des écrits il restera surtout ceux de Sénèque qui seront redécouverts vers le 15 ème siècle. Le Stoïcisme va rencontrer des adeptes dans ces temps de crise, car c’est une philosophie existentielle, qui donne des modèles, même s’ils sont stricts. Les Stoïciens, « Les philosophes de la distance »,  voudraient nous mettre à l’abri des accidents de la vie, de tout ce qui peut nous affecter, nous faire souffrir, et aussi dans nos rapports avec les autres, alors ? Alors avons-nous là une philosophie avec des barrières, un renfermement en soi, la citadelle de l’âme, où un modèle de  philosophie existentielle?

G Il nous invitent à mesurer sans cesse ce que valent nos actes « Tu parles  d’une manière et tu vis d’une autre »(Sénèque), ils nous rappellent la sagesse face à ce qui ne dépend pas de nous, richesse, pouvoir…. Ce qui dépend de nous : nos désirs, nos humeurs, on peut s’en rendre maître grâce à l’exercice  sur la pensée, sur nous-mêmes. Même dans une société plus évoluée, il reste bien des domaines qui ne dépendent pas de nous, là est le commencement du malheur : « Que ceux qui veulent être libres s’abstiennent donc de vouloir ce qui ne dépend pas d’eux, sinon inévitablement ils seront esclaves » (Sénèque). Dans une société hédoniste comme la nôtre qui fait du bien-être et de la jouissance immédiate l’essentiel de la valeur, la morale stoïcienne en temps que technique mentale, de lutte contre la souffrance, est-elle encore raison ? En regard de l’image donnée de nos vies, le malheur semble être repoussé, mais à quoi tient ce sentiment de sécurité ? Jamais nous n’avons été plus dépendant de mécanismes qui nous échappent, « Ce n’est pas en oubliant la souffrance qu’on s’en prémunit » (Sénèque). Au contraire il faut toujours s’attendre au pire, « Ce qui tourmentent les hommes », nous disent-ils « ce n’est pas la réalité, mais les opinions qu’ils s’en font ». En déplaçant la puissance imaginaire des choses, la société spectaculaire (ou du spectacle), qui met en scène, nous porte à devenir le jouet de nos représentations. A quoi peut nous servir cette morale du détachement des Stoïciens. Dans une société qui ne trouve de satisfaction que dans toujours plus d’objets inutiles, il n’est pas vain que les Stoïciens nous rappellent ce soir que l’aptitude à être heureux réside d’abord en soi, de s’en tenir à ce que l’on a décidé, et dans l’estime que l’on se porte. Le seul ennemi que l’on aurait à redouter c’est soi-même.

G Dans une fable La Fontaine, celui-ci nous les présente comme, ennuyeux… « Le philosophe Scythe » : …..tout languit et tout se meurt, ce Scythe l’exprime bien / Un indiscret stoïcien : celui-ci retranche de l’âme / désirs et passions, le bon, le mauvais, / jusqu’aux plus innocents souhaits. / Contre de telles gens, quand à moi je réclame/ Ils font cesser de vivre avant que l’on soit morts.

G Stoïcisme (Poème):

Rappelle-toi ce fier précepte des ancêtres
fais d’abord ton devoir qui seul dépend de toi ;
tranquille pour le reste obéis à la loi
qui régit sans amour tout ce troupeau des Etres.
Garde ferme en ton cœur, pour la lutte ici-bas,
l’orgueil dernier appui de cette race humaine.
Fais ton devoir d’abord et par quoi qu’il advienne,
Soit le héros qui tombe et ne déserte pas !
Poème de Jules Lahor. 1888. (Extrait de l’ouvrage, l’Illusion) (Document B.N. F.)

G G G G Un instant de discussion générale :  On retient d’eux beaucoup de rigueur, mais ils nous renvoient à nous-mêmes. – Il y a chez eux, repli sur soi, égoïsme. – Egoïsme c’est amour de soi, pour eux c’est plutôt indifférence, surtout refus de souffrir. – L’amour d’un Être c’est déjà pour eux, une passion, alors ils mettent la barrière, si ton enfant meurt penses que c’est un pot de terre qui s’est cassé. – Pour nous ils sont un peu inhumains. F Nous nous plongeons dans l’étude des Stoïciens, mais n’avons pas pris « notre carte », même si prendre de la distance envers les passions est utile. – J’aurais bien du mal à être stoïcien, ne pas m’attacher, mettre des murs autour de moi, ne pas me passionner…- Peut-être que ces philosophes étaient heureux? –  Ils n’ont pas tout à fait tord lorsqu’ils disent que nous n’avons pas tous les choix, nous sommes ces  « paralytiques qui prétendent leur immobilité choisie ! » (René Girard). Nous sommes peut-être « attachés à la charrette » ; la part du libre arbitre n’est pas  si étendue que cela, on peut n’avoir parfois que  l’illusion de choisir….

G Finalement nos cafés-philo sont très liés les uns aux autres, que ce soit sur la passion, le libre arbitre, le destin, le déterminisme, nous avons inévitablement rencontré les Stoïciens tant ils ont influencé la philosophie, que d’emprunts aux stoïciens chez Montaigne, puis Pascal, Descartes…

G (Etude sur les Stoïciens, suite). Que faut-il à un stoïcien  pour être « Heureux » ? Il lui faut être en accord avec la nature c’est à dire vivre selon l’ordre du monde, l’ordre des choses. L’ordre du monde c’est suivre la raison.  Il doit y avoir harmonie entre les valeurs de l’homme et l’ordre du monde et des choses. Un des principes de vie des stoïciens réside dans le fait que : la recherche de plaisir est exclue, le plaisir étant contraire à la raison.
Le stoïcisme ne vise pas la réduction des plaisirs mais leur extinction. Le but du stoïcisme c’est de vivre dans la seule idée de la conservation de soi et non dans la recherche du plaisir. L’idéal stoïcien est donc la mort des désirs et des passions considérés comme des maladies (les maladies de l’âme). Pour y parvenir, il faut regarder les choses dans leur « nudité » afin de tuer dans nos cœurs tout sentiment excessif. Exemples : Pour l’amour, « le regarder comme le contact de deux épidermes, le frottement d’un boyau et l’émission d’un peu de morve ».  Pour le vin: « c’est un jus de raisin pourri ». Pour le pouvoir : « c’est un hochet pour adultes » (Marc Aurèle. Pensées pour moi-même. Livre VI. § 13)
Le stoïcien est un soldat toujours en guerre. Il doit veiller à ne pas se laisser déstabiliser par le « trafic de la condition humaine ».
Les stoïciens nous enseignent que nous pouvons analyser nos émotions et que de ce fait, la force des émotions « tombe ». C’est alors que la raison prend le pas sur l’émotion et parvient parfois à la vaincre, à la tuer. Si nous n’avons aucun empire sur les choses, nous pouvons vaincre nos passions. Cela dépend de nous, et l’empire sur nos passions fait partie de notre liberté. Les stoïciens insistent sur le rôle de la volonté dans l’assentiment (acte par lequel on approuve) grâce auquel seule la sensation devient « connaissance ». « Lorsque le plaisir est conforme à l’ordre du monde, il s’appelle « bonheur ».
Les Stoïciens distinguent dans l’âme une partie « dirigeante » (principe directeur)  qui correspond à la raison ; mais cette partie dirigeante est elle-même une page blanche prête à recevoir des inscriptions. La sensation (état psychologique découlant des impressions reçues à prédominance affective ou physiologique) est  une impression faite dans l’âme et c’est d’elle que dérivent les notions générales……Pour Sénèque « c’est dans la vertu que réside le vrai bonheur ». Ce qu’on peut retrouver chez Spinoza « la béatitude n’est pas la seule récompense de la vertu mais elle est la vertu elle-même ».
La vertu se confond avec le Bonheur : c’est la thèse Eudémoniste (doctrine morale qui fait du bonheur le but de l’action) dont le stoïcisme se réclame. Le bonheur c’est de posséder la plénitude de la vie dont notre nature est capable.. Pourtant la thèse Eudémoniste néglige un aspect de la moralité : Le Bien se trouve subordonné au Devoir.
Il faut accepter et aimer ce qui arrive. Ce «  aime ton destin » se retrouve chez Nietzsche c’est  « l’amor fati. » Dicton : « quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a ». Le bonheur a lieu quand nous sommes dans un état de calme dégagé des plaisirs et des désirs. C’est l’apathie où nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels en tant que nous vivons dans un monde immobile, toujours semblable à lui même et qui pourrait le demeurer comme l’éternité, (cela nous rappelle le  nirvana)  « Chaque minute contient en elle toute la richesse d’une vie. C’est en ce sens que le sage peut vivre comme un Dieu dans l’éternité d’un instant, dans un bonheur qu’aucune angoisse ne peut venir gâter ».
C’est le bien suprême au sens éthique de l’harmonie avec le tout. L’apathie s’enseigne puisque les méchants peuvent devenir vertueux…(quid de ce qui a été dit précédemment entre vertueux et brigands ?)
Les stoïciens sont précurseurs dans la discipline de la grammaire. Ils furent les premiers à développer une théorie des lettres, à distinguer les noms, les verbes, les conjonctions et surtout pour des raisons philosophiques à distinguer le nom propre du nom commun. Les Stoïciens diffèrent des Epicuriens par le fait (entre autres) qu’ils ne reconnaissent pas la théorie des atomes. Si le modèle de vie préconisé par le stoïcisme paraît  trop difficile, on peut au moins faire : du sage un modèle, de l’acte vertueux un devoir, et se donner ainsi les moyens d’imiter la sagesse. « Le plus sage est peut-être de s’exercer à la vertu avec une énergie stoïcienne et une joie de vivre toute épicurienne » (Kant. Métaphysique des mœurs)
Peut-on aimer sans attachement profond ? (donc aimer superficiellement)
L’Amour doit-il s’écrire en lettres minuscules pour ne pas prendre trop de place dans la vie de soi et des autres ? Un encéphalogramme des sentiments « plat » (sans attachement profond) présente-t-il un intérêt? Peut-on se séparer sans remords particuliers de ce qui ne nous est plus utile? En se disant qu’ après tout ce n’était qu’un objet, qu’un animal, ou qu’un Être humain
Le Stoïcisme ne risque t-il pas de mener à indifférentisme total, à un ascétisme ?  Toutes ces vertus ne risquent-elles pas de conduire à un enfermement dans une tour d’ivoire et aboutir au fait que ce qui se vit autour de nous ne puisse plus nous atteindre ? Les vertus du stoïcisme sont : sagesse, courage, justice, modération. Diogène commentant les Stoïciens, écrit : « Le sage est sans  passion parce qu’il ne se laisse pas entraîner », « Le sage est sans orgueil, parce que la gloire lui est égale. « Tous les sages sont sévères (ils ne conversent pas pour le plaisir). « Les sages sont sincères et attentifs à se montrer sous leur meilleur jour, leur meilleur aspect ». Le sage est celui qui se suffit. Ayant obtenu l’accord complet avec la nature, il est heureux.

G Ce que les Stoïciens considèrent comme passion c’est, le sentiment excessif ; chez eux c’est recherche d’équilibre, c’est mettre le frein. Par ailleurs, le Stoïcien parle de charité, ce qui conduit à l’amour de l’humanité, il y ajoute la compassion, la bienfaisance, l’assistance ; aimer autrui  ce n’est pas seulement s’efforcer d’adoucir les souffrances, c’est aussi respecter la dignité. On trouve chez eux cette absence de trouble quel que soient les circonstances, ce n’est pas forcement des gens indifférents, au contraire, il y a dans leurs sentiments, recherche d’équilibre, volonté de vaincre les dépendances, (les addictions). Il faut rester maître de soi-même et fidèle à soi-même.

G Ce sentiment de charité chez les Stoïciens, la compassion, la bienfaisance…, nous avons là, déjà, tout le langage de l’Eglise, ce qui montre une fois de plus l’influence, le lien. Nous étudierons prochainement les Epicuriens, ceux qui prônent plus une forme de partage, ce que plus tard nous nommerons, solidarité.

G (Pensée N° 23. Marc Aurèle) : « Médite fréquemment la rapidité avec laquelle passent et se dissipent les Êtres et les évènements, la substance est en effet comme un  fleuve en perpétuel écoulement. Les forces sont soumises à de perpétuelles transformations, et les causes premières à des milliers de modifications, puisque rien n’est stable, et nous voici tout près du gouffre infini du passé et de l’avenir où tout s’évanouit. Comment ne serait-il pas fou celui qui s’enfle d’orgueil pour ce tourbillon, se tourmente ou se plaint, comme si quelque chose pendant quelque temps, et même longtemps pouvait le troubler ». C’est un rappel de  l’impermanence des choses et du temps.

G Qui dit enseignement (pour les Stoïciens) dit un maître. Effectivement pour beaucoup de ces maîtres de l’antiquité ce qui comptait pour eux, c’était d’être sur la place publique, et d’être accessibles à tout le monde, et du coup ils ne prenaient pas le temps d’écrire, c’est finalement les disciples qui remplissaient cette fonction, qui notaient. Cette philosophie est un art de vivre pour soi au sein de la société. Ils n’étaient pas enfermés dans leur « tour d’ivoire », Marc Aurèle écrivait « pour lui » mais ses « pensées » restent un enseignement pour montrer la voie, pour que les autres accèdent au bonheur. Dans cet univers romain, souvent mouvementé, trouble, il fallait du courage pour émettre certaines opinions, pour parler de liberté, de développement personnel…

Conclusion : Le Stoïcisme qui pourrait être une  philosophie modèle de vie, une philosophie existentielle, reste une école incontournable. Après deux mille ans, dans un contexte que nous avons bien du mal à imaginer, après tant de traductions, d’interprétations, toute approche doit comporter une certaine réserve. Ils ont  apporté à la physique, à la rhétorique, à  la grammaire. On ne peut pas les enfermer dans leur seule rigueur. Nous retrouverons leur éthique chez Montaigne, comme chez Descartes, et Pascal. Ils ne sont pas que « patience sans espérance », même si leur déterminisme nous a sûrement donné cette formule de soumission : « il faut être philosophe », ou « il faut se faire une philosophie ». Ils restent surtout ces ennuyeux mais indispensables modèles de morale, de vertu, de courage, de rigueur,  de respect de soi, tout autant de valeurs qui ne sont pas toujours à la mode. Comme de toutes les philosophies, il nous faut savoir tirer l’essentiel. Leur culture de soi pourrait prise à la lettre et nous  enfermer dans la citadelle de l’âme, et  trop nous détacher des autres. Mais ils sont plus que rigueur morale, ils sont précurseurs de valeurs qui ont eut du mal à s’imposer : « les Stoïciens étaient opposés à l’esclavage…ils introduisaient dans le lien conjugal l’égalité homme femme, à l’encontre du droit romain ». (Jules Barri « Les martyrs de la libre pensée. 1850. Document BNF). Pour Chrysippe (successeur de Zénon) celui qui fait travailler un esclave est un prostitueur.
Il n’est pas de philosophie qui nous apprenne mieux à nous connaître, et de là à mieux orienter notre vie.  De chaque philosophie, de chaque école, nous pouvons prendre pour nous-mêmes ; faire comme l’éclectique de Diderot, ramasser les idées qui nous semblent bonnes, et en rejeter d’autres, mais il sera toujours utile de revenir de temps à autres aux textes de Sénèque, ou de Marc Aurèle, de «… ces héros qui  planaient dans des régions sublimes  où il semble impossible de les suivre..,ils étaient des géants dans le domaine de la morale, ils avaient reçu du ciel une vertu extraordinaire qui avait sa raison d’être dans des siècles de tyrannie et de corruption » (La morale des Stoïciens. Julie Fabre. 1888. Document BNF) Au final ce qui les résume le mieux et qui reste, ce sont des maximes qu’on peut faire siennes, voire, être tentés d’appliquer, comme : « vivre chaque instant comme un instant d’éternité » ou, « Pour accéder à la sagesse, il faut opérer une séparation entre deux domaines : les choses qui dépendent de nous et celles qui n’en dépendent pas, et nous attacher uniquement à celles qui dépendent de nous ». et également, «  Affirme ta propriété sur toi-même, et le temps que jusqu’ici, on t’enlevait, on te soutirait ou qui t’échappait, recueille-le et préserve-le…Toute chose, Lucilius est à autrui, le temps seul est à nous, c’est l’unique bien, fugace et glissant dont la nature nous a confié la possession » (Sénèque. Lettre à Lucilius. Lettre I. § I) On peut, par contre, avoir du mal à les suivre lorsque  par exemple, Sénèque nous recommande : « Un homme sage doit aimer sa femme avec sa tête (judicio), non avec son cœur (affectu). Il lui faut contrôler ses désirs et ne pas se laisser entraîner à la copulation. Rien n’est plus immonde que d’aimer sa femme comme une maîtresse ». Leurs jugements sont souvent manichéens, lorsqu’ils définissent l’individu : ou vertueux, ou brigand, sans possibilité de s’améliorer, et  ils nous provoquent même quand ils nous refusent notre libre arbitre en nous disant que nous serions tel le chien attaché sous la carriole, lequel  croit qu’il avance délibérément. Malgré une certaine  image de « pères la rigueur », le terme de « sage » » reste à tout jamais lié aux Stoïciens. On retrouve souvent l’expression pour cette école « d’art de vivre ». On doit pouvoir en tirer des leçons, ne serait-ce qu’en élargissant « ce qui dépend de nous », passant parfois  de l’individuel au collectif. La philosophie stoïcienne est certainement bien plus complexe. Elle a été très caricaturée, par l’histoire, par l’Eglise, il en reste tout de même un sentiment de sympathie, pour certains,  à l’égard de cette école du stoïcisme!

Bibliographie:
Les martyrs de la pensée. Jules Barri. 1850. BNF
Essai sur le libre arbitre. G.L. fonsegrive. 1887.BNF
Sénèque. Lettre. (p, 120)
Diogène Laërce. (VII,127)
Plutarque. Des notions communes (1063.AB)
Manuel. Epictète
La citadelle intérieure. Pierre Hadot. 1882.

 

 

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