Thème: Peut-on rire de tout ?

Restitution du débat. Café philo de Chevilly-Larue
22 octobre 2008

Pierre Desproges

 

Animateurs/ Guy Louis Pannetier, Guy Philippon, Danielle Vautrin

Introduction: Annie Dyrek

Modérateur. André Sergent

Introduction : On peut comprendre de deux façons cette question. 1°. Rire de tout, Je ne peux pas rire dès le  matin en mangeant ma biscotte, puis rire jusqu’au soir 2° : Rire de tout, oui, hormis des tabous. Il y a peu, on a essayé d’imposer un tabou,  le blasphème, face à la religion (ou religiosité) suite à des caricatures liées à l’Islam. Les religions dominantes souhaitaient une condamnation,  à partir de quoi il aurait été interdit de rire des religions et de leurs dieux. Bien rire sûr de tels sujets peuvent choquer, mais à partir du moment où le rire n’appelle pas au meurtre, à la violence, à l’exclusion on peut rire de tout. Je ne crois pas trop aux tabous, car derrière ce mot  « tabou », il y en a  autre mot inquiétant, c’est la censure ! On rit du pouvoir, de la politique, c’excellent ! C’est une forme de contre pouvoir inoffensif,…mais, est-ce que tous les rires sont valables, acceptables ?

Débat : F: Rire de tout ? Oui ! Mais pas se moquer de tout ! Peut-on rire de ce qui arrive, de ce qui nous arrive ? Il y a des drames, des humiliations, des choses qui réactivent des souvenirs douloureux, des blessures d’amour propre, ou, ce qui touche aux êtres chers, on ne peut  pas en rire, ou il faut qu’on ait réussi à dépasser la blessure pour pouvoir un jour rire de soi-même. Alors que c’est plus facile de se moquer des autres, du pouvoir, des religions… Et cela dépend encore de la forme. En  évitant le rire de dérision, d’humiliation, celui qui veut ridiculiser l’autre. Il faut manier le rire avec beaucoup de précaution. S’il y a un tabou, il est moral, c’est le respect de l’autre. Le rire peut avoir une dimension extrêmement forte. Dans le livre d’Elie Wiesel « Le Testament d’un poète juif », il explique l’idiotie du système et comment il a été emprisonné, et il fini par avoir un grand rire libérateur. Devant l’absurde, le dérisoire, le rire surpasse la douleur…
– On peut observer que dans les religions du « Livre » il y a peu, ou pas de place pour le rire, l’humour. Par exemple dans la religion dominante en France, le seul qui rit c’est le diable, alors, que sait-il de si drôle que nous ne saurions pas ? Quelque chose qui ne nous ferait pas rire ?
– Rire des autres c’est aussi un business, un fond de commerce, déjà  que 50% des individus se  moquent des autres 50%.
– Le risque est, qu’à force de tout tourner en dérision, politique, institutions, sans rien proposer en lieu et place, on détruise des valeurs, qu’on favorise des systèmes arbitraires, on peut alors faire la place à des totalitarismes.
– Le rire est une arme, et selon son utilisation, on peut tuer, sauver, on peut nuire. Il est indispensable à la vie, par contre il faut des précautions en fonction des personnes, du lieu du pays, du contexte social. Dans un spectacle par contre, on est capable d’entendre des choses qui ailleurs nous renverseraient !
– Le rire est une arme de survie, il peut aider dans des situations difficiles à dépasser l’évènement. Il est également utilisé comme thérapie dans les hôpitaux pour les enfants, il permet d’évacuer de notre corps, de notre esprit énormément de pression, d’angoisse. Dans des moments de tension, moments parfois inappropriés on peut être pris d’un fou rire irrépressible, c’est atroce, on a mal, on a honte, on a perdu le contrôle…
– Nous fonctionnons différemment dans l’émotionnel, le tragique de l’un peut différer du tragique de l’autre, il arrive que la vie laisse des traces dans la sensibilité. Le rire étant à double tranchant, il peut même se retourner contre nous, et l’on peut se retrouver à fortiori ennuyé, blessé par des propos qu’on voulait drôles…
– Quelque fois la langue va plus vite que la pensée…
– On parle du rire comme d’une arme ; j’ai ri, et me voilà désarmé. Parce que si je garde mon rire, mon envie de rire, dans une négociation je suis encore fort face à celui qui est devant moi…, et cela peut être : s’observer, se jauger, avec ce moyen qu’est le rire. Mais rire avec l’autre c’est aussi partager, échanger, rencontrer.  A la télé nous voyons souvent un rire, ricanement, rire mécanique qui s’adresse à tous et à personne à la fois. On peut lui préférer le sourire qui s’adresse à quelqu’un, c’est plus généreux, « Le rire c’est comme les essuie-glaces, ça permet d’avancer, même si ça n’arrête pas la pluie ».
Quelques humoristes se sont allé trop loin, croyant qu’en osant, ils allaient surprendre et faire rire ; mais il y ce qu’on appelle « le manque, ou faute de goût », les blagues limites : Ce sera Patrick Timsit avec une histoire de « crevette roses » en parlant des trisomiques, ce sera Bedos et une histoire de relations incestueuses qui font le faire siffler dans un spectacle, c’est pour certains, Bigard évoquant toujours ses attributs sexuels. Il reste des tabous : la maladie, les infirmités, l’inceste … Le rire est libérateur, c’est une vielle thérapie. Il arrive aussi que des singes pour amuser leur congénères « fassent l’homme », le rire est exutoire, même s’il ne libère pas que les bons sentiments ; les deux animaux qui avec l’homme, rient, sont  le singe et la hyène. Sous une apparence bon enfant le rire peut par exemple véhiculer du racisme : Léopold Sédar Senghor dénonçait une forme d’humiliation de la négritude lorsqu’il disait : « Je déchirerai tous les rires « Banania » sur les murs de France ».
Le rire peut être une réaction psychologique à une contrainte, une pression, il est alors moyen d’y échapper. Il y donc deux aspects bien différents. On doit rire de toute chose, mais pour soi. C’est-à-dire qu’on doit parfois se poser dans une position  qui rejoint le doute scientifique, on doit le remettre en question. A partir du moment où l’on rit cela peut révéler un problème, et comme on ne peut pas avancer si on se soumet, alors se libère par le rire, (échappatoire) vis-à-vis de l’argument d’autorité supérieure.
– « Le rire compense une faiblesse lorsqu’il ne manifeste pas une supériorité ». (Freud)
– Dans un spectacle, on est dans un lieu où l’humoriste, l’artiste, va créer des archétypes, ridiculiser, mais la personne qu’il va caricaturer  personne ne la connaît, car tout le monde l’a en soi, en se moquant des autres on se moque de soi. On nous dit qu’on a « beaucoup ri » sous le 3ème Reich. Une émission passait des sketches, des histoires juives à longueur de journée jusqu’à en fatiguer les auditeurs.
– Nos philosophes ont rarement été des « rigolos ». Celui qui a étudié et parlé le plus du rire est Bergson, mais il ne nous en donne que des explications psycho physiologiques, sans la moindre touche d’humour, c’est la pure mécanique des zygomatiques
– On évoque souvent deux philosophes, l’un Démocrite symbolisant l’homme qui rit, et Héraclite l’homme triste. Démocrite (460/370) est originaire d’Abdère une ville la province grecque de Thrace. Ce présocratique est  réputé, entre autres comme le philosophe rieur, « Tout le faisait rire », « Un rire perpétuel secouait Démocrite » diront de lui des historiens « Toute rencontre avec les hommes » écrit le poète romain Juvénal « fournissait à Démocrite matière à rire ». Devant cette hilarité jugée excessive par beaucoup, les gens de son village firent appel au célèbre médecin Hippocrate, lequel va trouver Démocrite qui est  assis sous un arbre en train d’écrire un traité sur la folie. Les deux hommes parlent longuement, Démocrite s’explique : « Je ris d’un unique objet : l’homme plein de déraison, (l’homme) vide d’œuvres droites, (l’homme) puéril en tous ses projets, en tous ses propos, souffrant sans nul bénéfice… »…et l’on retiendra de lui cette phrase qui pourrait résumer tout son comportement : « La conscience a été donnée à l’homme pour transformer la tragédie de la vie en une comédie », ce qu’Alphonse Allais dans sa verve a traduit avec : « Le rire  est à l’homme ce que la bière est à la pression ».
– Y a t-il un rapport entre la recrudescence des humoristes et les périodes troubles ? Devant la gravité d’une situation, est-ce une réponse, une façon de dédramatiser ? Plus c’est grave plus on aurait besoin de rire, comme par exemple dans le Film de Benini, « La belle vie », où l’enfant continue de rêver, de rire, il est épargné par le rire protecteur du père..
– Rire peut remettre en cause un dogme, un pouvoir établi ; les fondamentalistes n’admettent pas le rire, (surtout le rire diabolique !) Et sous quelle dictature a-t-on vu des humoristes ?
– Une société avec beaucoup d’humoristes prouve qu’on n’est pas sous la censure, pas dans une dictature. Ceux qui ont le pouvoir peuvent interdire le rire, ou certaines formes du rire.
– On a évoqué des hommes politiques qui ne savent pas rire, c’est parce qu’ils n’ont pas choisi le bon parti, celui que recommandait Francis Blanche, « le parti d’en rire ! »
– Le rire exutoire, rire toléré, pas toléré, c’est dans notre histoire ; nous avons une grande tradition d’humoristes en France : chansonniers, libellistes,  caricaturistes (sous l’Empire), puis il a eu les «  fous » des rois, ceux qui osaient qui s’approchaient toujours des limites…qui étaient déjà dans le sujet : tout dire ?
« Il faut se méfier des humoristes, parce que quelque fois ils disent des choses pour plaisanter ». Coluche.
–  Texte de France Laruelle: Les rires : Le rire a semble t-il de multiples facettes, le sourire risette, léger étirement des lèvres entr’ouvertes, minauderie forcée. Le rire déférent et contraint ;  esquissé pour complaire, image hypocrite dans le seul but de plaire, le ricanement ou rire sardonique, grossier et maladroit pour ceux qui le pratique. Le rire guttural ou rire homérique, bruyant, emphatique, émis par le gosier souvent par impudence ou par commodité. Le rire sous cape, ou rire embarrassé émis par manifeste. Le rire délirant qui agite tout le corps de façon saccadée d’un courant de folie ardu à réprimer. Le rire franc, éclatant de gaité, sans contrainte, sans arrière pensée, à gorge déployée, à rate dilatée…. Ce rire de liberté, cette expression de joie,  apaisante pour le corps, réconfortante pour l’âme, c’est lui mon préféré. 
« Méfie-toi de l’homme dont le ventre ne bouge pas quand il rit » (Proverbe chinois)
–  Rire de tout et pas de tous, mais à partir du moment où quelqu’un devient une figure hiératique, un symbole, là on peut en rire.  L’humour peut être au deuxième degré. Dans un sketch sur le chômage Coluche fait rire non pas des chômeurs, mais du chômage. Parler et rire du chômage c’est  aussi une façon d’attirer l’attention sur le problème, sur un sujet grave, mettre le doigt dessus ; lorsque le chirurgien passe le doigt sur une fracture, il va trouver le point de « douleur exquise », là est  la cassure, L’humoriste met alors le doigt là où ça fait mal. Et c’est peut-être aussi pour le chômeur un exutoire.
– Fallait-il faire des procès à Le Pen pour ses dérapages avec par exemple « Durafour crématoire ». Cela a servi surtout à sa promotion, et en faire pour certains comme un martyr. Le rire diffamatoire, qui fait-il rire ? Ne faut-il pas mieux l’ignorer ?
– Instant de discussion générale autour de la candidature de Coluche à la Présidence la République. Les avis sont très partagés : Une plaisanterie – Une blague – De la promo – Un canular – Une démarche sincère.
– Desproges acrobate du rire nous parle de la genèse à sa façon. « …le septième jour Dieu se reposa.., il contempla l’homme qu’il avait fait à son image, et Dieu dit : Tu t’appelleras Adam, tu me rendras grâce et louanges, car c’est moi le patron..-le petit déjeuner est servi jusqu’à neuf heures trente… Merci mon Dieu répondit Adam, mais dommage qu’il n’y ait pas de gonzesse. Alors Dieu dit :que la femme soit, et la femme jaillit splendide et nue de la côte d’Adam, les anges s’extasièrent c’était la première fois qu’ils voyaient une femme à poil sur la côte.. Puis Dieu dit à la femme : allez en paix, chantez, danser, embrassez qui vous voulez….Il connurent un bonheur exquis, ils ne connaissaient ni la faim, ni le froid, ni la soif, ni Julio Iglésias…Mais ,Mais, Miam, miam dit Eve en mordant dans la golden maudite, et elle en fit croquer à son concubin, alors la colère de Dieu fut terrible.. ! Depuis ce jour-là l’homme doit racheter sa faute. Dieu est peut-être éternel, mais pas autant que la connerie humaine. (Extrait de Genèse. Desproges)
– Le rire bien sûr est libérateur, ça fait sortir de soi, ça soulage, ça brise des barrières. Qui pourrait sensément  être opposé au rire ? Mais nous avons tous eu dans nos vies des jours de rires, des jours de larmes. Nous avons pu parfois penser qu’il ne restait que les pleurs, le chagrin, et inopinément le rire un jour revient, on se surprend a rire, on se sent fautif, coupable envers la personne qu’on pleurait, je trahis ! Mais c’est justement ce rire qui nous raccroche à la vie, aux autres.
– Lacan avait créé l’expression Gué-rire !
– Quand l’humour est discours politique et cynisme à la fois c’est cette formule que l’on cite à Oscar Wilde : Drinking is the curse of the working class » (La boisson est le fléau de la classe ouvrière » que retourne Oscar Wilde avec « Working is the curse of drinking class » (Le travail est le fléau des classes qui boivent »
Le rire d’Henri Salvador était-il naturel ? Ou seulement un moyen de communication ? Une protection ? Ce n’est pas pour rien que le rire c’est aussi un masque.
– Le rire ne fut pas toujours en odeur de sainteté. Du temps des pères de l’Eglise Rabelais prend des précautions et met un petit texte en préambule de son « Gargantua »: « Amis lecteurs qui ce livre lisez, despouillez vous de toute affection ;et le lisant ne vous scandalisez : il ne contient mal ni infection. Vray est qu’icy peu de perfection, vous apprendrez si non en ce cas de rire ; aultre argument ne peut mon cueur elire, voyant le dueil qui vous mine et consomme, mieux est de ris que de larmes escripre. Pour ce que le rire est le propre de l’homme ». (Rabelais, 1534) 
Un instant de discussion générale autour d’une question : « Si tout le monde était parfaitement heureux, aurait-on besoin de rire ? » – Dans le bonheur parfait, la plénitude, pas besoin du rire – Le bonheur c’est pas drôle – Mais si ! Est-ce que le ciel n’est pas, des bienheureux qui rient ….

Conclusion : Lors d’un café philo à Chevilly-Larue (7 février 2001) un intervenant demandait : « Quelles sont les barrières, les tabous qui font qu’un certain humour vous paraît déplacé ? ». Une des réponses était « l’humour  a des barrières et  certains savent les passer  sans jamais les renverser ». Maintenant,  face à cette « absurdité » de la vie,  à la vanité de ce monde, faut-il rire avec Démocrite ou pleurer avec Héraclite ? L’un et l’autre sont devenus des symboles, et chacun de ces deux personnages coexiste en nous, Rembrandt peint un autoportrait. Il se peint en Démocrite qui peint Héraclite. Peut-être nous faut-il simplement entendre ce que  nous a dit  Spinoza : « Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas  détester,  mais comprendre » ! (Traité politique. 1.4)

 


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