Que veut dire réussir ?

Thème  « Que veut dire réussir ?  »
Essai de restitution du café-philo 
de l’Haÿ-les-Rose
le 12 janvier 2005

Introduction (par Guy Philippon) : Nous avons reçu et envoyé des vœux dont « la réussite du café philo », mais rien n’est plus subjectif que cette notion de « réussir ». Notion relative, tant dans la mesure du résultat et des comparaisons, que des références et des valeurs. Pour celui-ci, la réussite sera : argent et pouvoir, pour tel autre, elle sera : vertu et savoir ou beauté. Qui l’emporte, du poète, du savant, du capitaine d’entreprise. On peut penser avoir réussi dans une fonction modeste et se sentir en échec en étant prestigieux. Dans une situation sociale, modeste ou élevée, a-t-on réussi si l’on est à seule hauteur de ses ambitions ? Est-ce, seule la société qui fixe les normes de la réussite ? La vie se charge souvent de remettre en place celui qui est important ; la réussite ne dépend-elle pas du regard des autres ?

Débat : Il y a différentes notions de la réussite : de la réussite sociale, à la réussite pour soi, réussir dans la vie, ou réussir sa vie. Quel objectif avions-nous, et laquelle des réussites nous apporte le plus de bonheur ?
– La réussite n’est pas nécessairement une ascension vers quelque chose. Un voleur qui a fait un bon coup peut avoir réussi son coup ? La réussite peut-être positive ou négative. Nous ne considérons « réussir » que dans son sens valorisant, mais n’oublions pas les réussites d’actions que nous condamnons, négatives.
– Nous sommes dans une société de compétition qui ne laisse pas de place à l’échec, alors que la simple volonté de réussir doit être considérée, comme mouvement, comme moteur d’action. La tentative de réussir, c’est la métaphore du tireur à l’arc de Cicéron : « Il faut chercher à atteindre le cœur de la cible. La densité de l’air, le vent.. ou tout autre élément peut empêcher la flèche de faire mouche. Que la cible soit touchée ou non ne change rien, car le sens de notre action n’est pas de changer le monde, mais de s’y accorder ». On peut parfois passer à côté de la cible, ce n’est pas pour autant, passer à côté de sa vie ?
– L’important est moins la Vérité que le chemin pour y parvenir.
–  Quels que soient les jugements, le bilan, la vie m’a enrichi d’expérience, j’ai appris qu’il peut parfois y avoir échec(s) avant de réussir….
– Si réussir n’est pas partager le fruit de la réussite, le mot me semble vide de sens. Je vois dans la réussite un enrichissement humain. Mais la réussite est négative si elle génère la jalousie, ou un sentiment négatif ; si elle fait peur ou excite la convoitise, le mépris ou la vengeance…. Et tous les gens n’ont pas l’ambition de réussir. La volonté de réussir peut parfois participer à l’individuation, valoriser la personne à ses yeux, comme vaincre un handicap, et transformer un échec en réussite.
– Si la réussite n’altère pas la clairvoyance, l’honnêteté, l’humilité on ne peut que s’en féliciter. La réussite n’est pas une tare mais elle peut permettre aux autres de réussir, notamment par la transmission. Ce mot qui doit être un cadeau, ne doit pas être un monstre qui devient un fardeau.
– Nous pouvons parfois procéder à un examen de conscience, où devons-nous mettre la barre ? Il faut savoir raison garder, et plus considérer la qualité de la vie que le quantitatif ? En fait l’important est peut-être de s’être approché des buts que l’on s’était fixés, d’avoir enrichi sa vie intérieure…
– Une intervenante nous cite un exemple d’un homme ayant enfin réussi, atteint le but de sa vie ; mais il fait alors le constat qu’il est  seul pour profiter de cette chance, de cette réussite…
– L’approche que nous faisons est surtout dans le jugement de valeur, ce qui peut faire penser à « l’échelle de Jacob » où l’on peut être socialement très haut, en étant plus bas, au sens humain, l’inverse étant également possible… On n’est pas toujours au même niveau dans l’échelle sociale et l’échelle de Jacob.
– La réussite est beaucoup jugée à partir de l’aspect financier, mais des réussites peuvent être l’aboutissement d’une passion : un exploit sportif, une œuvre d’art, une interprétation d’acteur… c’est aussi un challenge avec soi, atteindre son niveau d’excellence.. Nous avons évoqué la part de chance, mais parfois l’individu était déjà tendu vers un but, la chance constitue alors un élément déterminant. A terme cette notion de réussir reste ambiguë : Mozart avait-il réussi ?
– Je ne peux pas me satisfaire du prix d’excellence et point final ! Il me faut une aspiration, toujours aller vers quelque chose, vers un idéal ou une meilleure proposition philosophique…
–  L’ambition de réussir peut amener à des usages répréhensibles, comme le dopage dans le sport, et constituer un grand danger à terme. Mais la réussite peut se situer dans des petits faits, tel « réussir un panier » au basket, réussites des petits bonheur, « Il y a autant de bonheurs qu’il y a de tailles d’hommes ».
Nous avons évoqué le facteur chance et la volonté. Quelle responsabilité avons-nous réellement quant à nos réussites et nos échecs. L’existentialisme nous dit que « nous ne sommes que les choix que nous avons faits », mais qu’avons-nous décidé ? On peut céder au doute et suspendre son jugement.
– Dans le cas du dopage il y a tricherie.
– Quand des moyens immoraux sont utilisés peut-on parler de réussite ? Est-ce que tous les moyens sont bons pour réussir?
– Le modèle de réussite et de corruption est évoqué. Il y a déplacement de valeurs, où tout ce qui n’est pas sanctionné est librement permis. Quoi que fasse un président de la république il est dans l’impunité pendant sa présidence… Certains sont obligés de tricher pour survivre mais cela est plus choquant qu’un puissant triche et il reste choquant que des pratiques immorales mènent à la réussite.
– Pour certains tous les moyens sont bons et tout ce qui est utile à un objectif est bon pour la réussite sans poser de limites morales…
– Réussir pourrait être approcher de plus en plus de son but et tous les buts peuvent être nobles : travail, art, engagement politique ou associatif…
– Réussir c’est aussi avoir un but, voir comment on va y parvenir et se donner les moyens de moyenner. Il y a aussi des chances sur le chemin mais aussi des rencontres qui peuvent perturber profondément un itinéraire personnel.
– Il est difficile de faire la part des apports positifs et négatifs dans une rencontre le bon grain pousse avec l’ivraie… Tout dépend du regard que l’on porte sur cette rencontre ; de son étape sur son chemin de maturité et si on est prêt à l’accueillir ou pas…
– Réussir c’est atteindre ce but qu’est le bonheur, mais « ce serait en vain que l’on se fixerait ce but, si l’on ne se donnait pas aussi tous les moyens pour y parvenir » (Thomas Hobbes), ce qui pose la question de la fin et des moyens. (Dans un stage de développement personnel pour cadres d’entreprise, on leur confie à chacun un hamster dont il ont à s’occuper durant tout le stage. Le but du stage étant de se détacher de tout ce qui peut écarter du but que l’on s’est fixé, se donner les moyens pour réussir. C’est pécher par manque de sagesse que de s’attacher aux êtres et aux choses disent les Stoïciens. L’éthique du stage est proche de l’idée des philosophes « utilitaristes » pour qui « tout ce qui est utile est moralement justifiable »,ou « si le fait accuse, le résultat excuse (Machiavel) » … A la fin du stage, on leur demande de tuer le hamster qui n’a plus d’utilité pour la suite, tous acceptent, sauf un, qui menace les organisateurs de poursuites judiciaires pour maltraitance…Est-on prêt à tuer le hamster ?
– Le niveau, les objectifs que l’on va se fixer ne sont que par rapport à soi ; le dépassement de ses limites est déjà une réussite ; on peut réaliser des petits objectifs que l’on se fixe pour être sûr de les atteindre, ou ne se fixer que des buts que l’on est sûr de ne pas atteindre quand on est dans une attitude un peu immobiliste. Si en essayant de dépasser ce niveau nous n’y parvenons pas, on aura démontré qu’ils étaient hors de portée, et donc, il n’y a pas échec.
– Un animateur (réagissant à ces propos) : il y deux façons d’interpréter cette approche spécifique : ou, un manque d’ambition, un manque de confiance en se fixant des objectifs très bas sans risque d’échec. Mais le jugement du surmoi peut-il s’en contenter ?
– Ou, c’est savoir modérer ses désirs, ne vouloir que ce qui est en notre pouvoir, et c’est peut-être là, la vraie sagesse, celle que nous enseignait les Stoïciens.
– Transformer l’échec, surpasser le mal, comme nous on peut le voir chez les grands résilients, est une forme de réussite extrêmement intéressante chez certains individus, et encore plus lorsque ces derniers ayant surmonté un traumatisme, vont aider les autres à leur tour à sortir de la spirale du mal.
–  Guérir, comme certains cancers par exemple peut-être une réussite mais les réussites sont rarement individuelles et plutôt collectives désormais, notamment dans ces domaines… Quand nous jugeons en notre âme et conscience, l’important peut être dans les services rendus à soi et aux autres…

Poème de Florence :                      Qu’est-ce que réussir ?

Réussir c’est gâcher un plein pot de peinture
Sur l’asphalte bleuté des méandres alpestres.
Les bras levés au ciel dans un élan céleste
Tu rêves à du jaune pour finir l’aventure.

Réussir c’est voler un peu de temps qui passe
Réussir c’est changer des boulets en ressorts
Et rebondir encor’ malgré les coups du sort
Redéployer ses ailes malgré le vent qui lasse

Réussir c’est toucher à l’absolu du beau
Et goûter aux couleurs de la diversité
Pour émouvoir un peu en toute humilité
Un groupe de bipèdes évadés de leur zoo.

Réussir c’est aimer en toute inconscience
Et malgré les censeurs, malgré les bien-pensants,
Ceux qui ne veulent que ton bien évidemment
Tu ne dois écouter que ta propre conscience.

-On peut décider que sa vie est réussie en mesurant sa vie à ce qui a été accompli.
– Par raison on peut adapter son jugement, réévaluer en fonction du résultat… , Je n’ai pas pu agir sur tout, mais pour la part où j’ai choisi, je prends tout à mon compte…
– Peut-on considérer qu’on a réussi sa vie, si l’on n’a pas en premier lieu réussi sa vie affective ? C’est un point peu évoqué, (par pudeur ?), mais primordial. Tout autant que la notion de réussite, le questionnement, l’évaluation, prend toute son importance : « Vis ta vie de telle sorte que tu dois souhaiter la revivre ». Nietzsche.
– Réussir semble être à partir de critères utiles et mesurables sans se poser la question du sens, de la sagesse, de l’intelligence, dans nos sociétés. Il y a le cas du triomphe de la volonté qui fonctionne de manière absurde. ….On nous vante le triomphe de la volonté, de la compétition de chacun contre chacun, où toute la mise est pour le vainqueur, ce qui met hors jeu et démotive tous ceux qui n’ont pas réussi, ou, qui ont souhaité rester en dehors de la compétition et des rapports de domination….
– « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Pascal)
– Il semblerait donc qu’il faut accepter au mieux ce qui ne dépend pas de nous.
– Nous avons surtout évoqué la réussite personnelle, mais la volonté de réussite peut être, de réussite collective, celle qui met parmi les valeurs dominantes l’amour de son prochain. La politique, l’engagement politique reste une des voies pour tendre vers cet idéal de réussite collective qui prend en compte la dimension humaniste.

 

 

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