Quelle aptitude avons-nous à juger les autres, et à nous juger nous-mêmes ?

Thème « Quelle aptitude avons-nous à juger les autres
et à nous juger nous-mêmes ? »
Essai de restitution du café philo de Chevilly-Larue 
du 28 janvier 2004

Modératrice : Julietta Solis                               
Introduction au débat  Guy Pannetier
Animateurs : Guy Pannetier. Tébi Ablé.

Introduction: Le sujet est inspiré d’une « sagesse » de Jean de la Fontaine, (La besace)
« Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes.
On se voit d’un autre œil que l’on voit son prochain
Et, le fabricant souverain….
Nous créa besaciers, tous de même manière.
Tous ceux du temps passé, que du temps d’aujourd’hui,
Il fit pour nos défauts, la poche de derrière,
Et celle de devant pour les défauts d’autrui !»
Nul n’échappe au jugement des autres, et chacun juge chacun. Tout au long de notre vie nous sommes jugés. Jugés par nos parents, nos professeurs, nos collègues, nos amis….Tout comme vous, je porte des jugements, mais disant cela, je peux, je dois me demander ce qui m’autorise à juger ; en quoi aurai-je aptitude  à juger ? Les Evangiles nous disent : « Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés, car on vous jugera du jugement dont vous jugez, et l’on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez » (St Mathieu). Pouvons-nous nous abstenir de juger, ou, dénier la possibilité et l’aptitude à juger n’est-il pas une atteinte à la liberté de jugement, à vous d’en  juger !

Débat : J’aimerai que l’on prenne la question à l’envers, qu’on évoque d’abord le jugement de soi…Je suis très sévère avec moi-même, et si je fais une introspection, je découvre trois personnes en moi : celle que je suis, celle que je crois être, celle que les autres voient, alors ! Comment me connaître, me juger moi-même ?
–  Oui, comment gérer trois personnes en moi, alors qu’à deux, (mon ombre et moi) c’est déjà la schizophrénie !
– Il arrive parfois qu’on oublie la personne que l’on était…, cela peut entraîner une mécanique de duplication, nous portons tous un masque, comme une autre personnalité .., de là à brouiller les pistes, brouiller le jugement, même pour soi…
– Quelle différence entre l’idée que les autres se font de moi, et ce que je juge être  dans ma manière d’apparaître aux autres ?
– J’ai du mal à rentrer dans ce débat, car je ne vois pas comment on pourrait avoir « aptitude » à se juger soi ! Le « Moi » étant forcement partisan, pas forcement sincère, avec des références sujettes à caution !
–  Dans la question initiale, le mot « aptitude » est volontairement provocant. Pourtant c’est à partir des autres que l’on se connait nous disent les Taoïstes, on ne peut pas se juger de sa seule position, et profiter du regard des autres. C’est additionner l’introspection à la psychologie comportementale. L’application de ce principe  se retrouve dans le test dit de « la fenêtre de Johari » : Imaginons un rectangle, dans lequel est notre personnalité. Sur le dessus une lumière éclaire en faisceau une partie du rectangle, c’est le regard des autres, mais des zones d’ombre, des angles morts subsistent. Sur le côté, un autre  faisceau, c’est notre regard qui éclaire des zones non visibles pour les autres, mais il reste des zones non visibles pour vous et que les autres ont perçu…, alors il faut savoir se servir de ces autres regards, afin de mieux s’appréhender soi-même, pour, peut-être, s’améliorer. Rappelons-nous le café philo sur l’égoïsme : « Comme nous aimons bien que les autres nous aiment nous faisons des efforts sur nous-mêmes » (Voltaire).
– Avec le plus d’objectivité possible, je tâche de me juger, de juger de ma volonté, de mes actes, et lutter contre les aspects négatifs de l’égocentrisme.
– Il nous faut rajouter dans nos jugements l’éclairage de l’inconscient collectif, découvrir le point aveugle, de ce qui n’est éclairé que par flashes….On ne peut pas faire autrement que de se juger, et même sévère, il nous faut le jugement des autres. Le pire c’est le manque de regard, l’indifférence, le faisceau noir !
– Si je méjuge de trop, ne m’aimant pas moi-même, je ne pourrai créer des liens avec les autres ; le mauvais jugement de soi, isole !
– Et ceux qui ne s’aiment pas ? Face à toi, c’est ton propre miroir ! Face à soi, affronter le miroir ? Ou demander le regard du thérapeute ?
– Je me juge souvent par défaut ; sur tout ce que je n’ai pas fait !
– Le jugement même exigeant envers soi, peut, être positif, et vous amener à vous dépasser.
–  Adolescent on imagine sa vie.., devenu adulte on regarde où la route nous a conduit, de réussites en échecs, de déceptions en récompenses, on n’échappe pas au jugement rétrospectif.
– Certaines personnes vont retomber toujours dans le même scénario qui ne leur convient pas, de là ils se jugent mal ; pouvons-nous avoir un jugement positif d’ambition, et déceler notre point d’incompétence…
– Jeune, j’ai eu des jugements très sévères envers moi, jugements dus à mon éducation, aux critères de jugement de mes parents, j’avais mis l’idéal très haut, sans cesse je me sentais en dessous.
–  Revenant au jugement de soi, « face au miroir » cela renvoie à des références esthétiques qui créent des inhibitions…, le regard de la société m’oblige à être différente  de ce que je serais si je vivais seule dans  une grotte, ou un château…
« Il est très difficile que l’homme puisse juger l’autre et se juger » (Jules Renard).., à partir de mon éducation, des valeurs normatives imprégnées, de lignes et d’idéal que je me suis fixé.., et, tenant compte des chances au départ, je fais un jugement, tant actuel, que rétrospectif.
–  Dorian Gray personnage d’Oscar Wilde, évoque et illustre cet angle mort dans le regard des autres, la part du refus, par exemple par rapport à l’homosexualité.
–  On peut se méconnaître, ne pas savoir mesurer ses possibilités ; je jugement à postériori sera surtout mauvais si l’on a rien tenté ; le jugement de soi peut générer : la honte, comme la fierté.
– Tâche de te connaître avant de juger les autres, on en revient toujours au « connais-toi toi-même ». Déjà Platon évoquait toute la subjectivité du jugement des hommes « ceux de la caverne » ! D’abord il nous faudrait faire l’inventaire de nos critères de jugement.
« La subjectivité même intuitive est une part inévitable et essentielle du jugement, elle peut avoir sa pertinence » (Thomas Nagel). Un psychologue ( ?) nous dit : « Méfiez-vous de la première impression, c’est souvent la bonne. Lors d’une première rencontre, nous formons notre jugement à partir de la règle de 4 X 20 :
1° Les vingt premières secondes de la relation (sympathie, feeling).
2° Les vingt premiers mots dits, entendus.
3° Les vingt premiers gestes.
4° Les vingt centimètres carrés du visage (miroir de l’âme, de la Psyché) »
– Juger ! Se juger ! Le premier est grave, le second est responsable!
-Comprendre les autres, n’est pas juger les autres. On comprend les autres en se comprenant soi-même.
« Juger n’est pas comprendre, car si l’on comprenait, on ne  jugerait pas » (A. Malraux).
—– Il s’ensuit une brève discussion sur les acceptions du mot « comprendre », « prendre avec », l’intelligence du cœur, la solidarité… « Accepter», ce qui va faire intervenir tous les jugements de valeur, et c’est d’autres vois ouvertes….
– Parfois le jugement sur les autres peut être une « projection », et alors là, voir ? Ou ne pas voir ?
–  « Nous ne sommes jamais si enclins à juger autrui, que parce que nous craignons pour nous-mêmes » (Oscar Wilde)
– On juge suivant une « intime conviction ». C’est parce qu’elle a une intime conviction  que son jugement est « la justice » qu’Antigone affronte le roi Créon, au prix de sa vie. Elle va enfreindre les lois de la cité pour sauvegarder celles du cœur, de l’Humanité. !
– Enfin, au-delà des critères, références et valeurs reçues, n’oublions pas le rôle joué par l’expérience.

Conclusion : Quelle société aurions-nous sans la possibilité de juger ? Comment fixer les règles, les valeurs, les références qui font un peuple ? Le déni de jugement s’accompagne du laisser faire (loi de la nature) qui peut être néfaste. La sévérité des jugements n’est pas forcement animosité, on peut aimer et juger sévèrement, mais sans tomber bien sûr dans l’excès ; Robespierre aimait tant le peuple qu’il était prêt à lui faire passer le goût de rire pour le rendre vertueux ; je préfère le jugement de notre ami Alceste, le Misanthrope, qui est si sévère dans ses jugements, mais par un trop d’amour de l’homme, (ou par fuite de l’humanité).
Quant à l’aptitude à juger : vous doutez ! Bien sûr (position de philosophe). Nous avons souvent entendu : juger, c’est aussi chercher à comprendre les autres « Plus je cherche à comprendre les autres, plus je me comprends moi-même » (Dixit café-philo)

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