Thème: Qu’est-ce qu’un homme révolté ?


Essai de restitution. Café-philo de l’Haÿ-les-Roses
9 janvier 2008

Albert Camus

Introduction : (Guy Philippon) : Demandons-nous tout d’abord : qu’est-ce que la révolte ? C’est une posture ? Une action? Un sentiment ? Un jugement moral ? Pourquoi pas une attitude métaphysique ? Elle est, elle existe suivant la conscience de chaque individu, mais il se peut qu’elle exprime à la fois le souci du monde, l’indignation devant l’inacceptable, et peut être que derrière la révolte s’annonce la source de l’action salvatrice. Il n’y a pas une définition très précise de la révolte, mais plutôt des domaines où elle peut s’exercer…..Son domaine est humain et collectif ; la révolte ça concerne l’homme et la société, la politique et la société. …Il y a toujours un rapport entre l’individuel et le collectif. Dans l’histoire, même avant le mot « révolte », elle existe. On la nommait,  émeute.., on parlait de rébellion. Nous trouvons d’autres vocables de cet état, de ce sentiment de révolte.  Il s’agit : des contestataires – des insoumis – des rebelles – des séditieux -des insurgés – des mutins – des factieux. Il faut distinguer la révolte de la révolution. La révolte a une ampleur limitée, la révolution, elle, vise à changer l’ordre politique ou social. La révolution s’appuie sur les révoltes individuelles de ses participants. Mais il faut se rappeler que la révolte individuelle, rendue parfois collective, peut être instrumentalisée, organisée… Le révolté c’est toujours quelqu’un qui a une attitude de refus, d’opposition, et qui se dresse contre l’ordre établi, et c’est peut-être aussi une dimension de l’apprentissage de l’homme…Le révolté est soulevé d’indignation, ce qui pose la question de la dignité; il est rempli de réprobation, choqué, dégoûté, écoeuré, outré, scandalisé ! « Dans l’épreuve quotidienne qu’est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le cogito dans l’ordre de la pensée, elle est la première évidence, évidence qui tire l’individu de sa solitude, elle est le lien commun qui fonde pour tous les hommes la première valeur » (Camus), je me révolte, donc nous sommes, donc, « je suis » ! La révolte n’a pas toujours pour objet de transformer le monde, elle peut être sa propre fin. Après une révolte ça va beaucoup mieux ! Enfin  pour celui qui s’est ainsi exprimé.

Débat :     –  Au mois de juin dernier, à Saint Hyppolite du Fort,  dans le Gard, une entreprise vendue à un fonds de pension américain va délocaliser.  Celui qui a créé cette entreprise, Monsieur Jallat,  qui a 89 ans ne supporte pas que les ouvriers, les gens avec qui il a construit cette affaire se retrouvent à la rue. Il se suicide. La révolte existe en tout homme, en dehors de toute condition sociale, elle semble liée à un sens de l’honneur, à l’altruisme, à la conscience, à la dignité. Dignité d’un homme mais aussi dignité d’une société, qui devrait privilégier solidarité et humanisme. Son geste reste anachronique dans un monde qui devient de plus en plus individualiste. Cet homme représente un nouveau symbole d’homme révolté, son geste constitue « l’honneur d’un patron ».
– La révolte commence dès l’enfance, c’est d’abord le sentiment d’injustice qui se manifeste, ce qui peut concerner également les injustices à l’égard des autres.., après on accepte mieux, on s’habitue, on se résigne.
– Le mot révolte je le prends comme positif. Mais des individus peuvent être, tour à tour, rebelles, insoumis, et dans d’autres domaines « des moutons », des passifs. Au final les gens sont bien disciplinés, ils réagissent peu, nous voyons une société qui entérine… Mais la révolte a des développement imprévisibles, elle peut mener à la catastrophe, jusqu’à la Révolution, laquelle même si elle fut sanglante n’en a pas moins revitalisé, redynamiser les choses.
– L’homme révolté est capable de se révolter contre toute forme d’injustice. Il est celui qui sait dire non. Il voudrait changer les choses, en partie pour les opprimés. S’il devient révolutionnaire il est plus dans une idéologie…Par ailleurs la révolte est un soulèvement contre l’autorité, un refus d’obéissance systématique, une réprobation, un sentiment d’indignation justifié ou non. Nous gardons en mémoire ce symbole de la révolte qu’est la chanson, « le déserteur » de Boris Vian : un exemple de refus, celui de la guerre.
– Le début de la vie est d’abord soumission, soumission aux parents, aux règles de vie. La révolte ne vient que dans un second temps, à partir du moment où l’on prend une certaine conscience de soi par rapport à ce que l’on veut imposer.., en regard d’autres modèles…
– Je vois deux aspects de la révolte : 1° Révolte contre un certain nombre de choses, contre les abus, contre ce que l’on n’admet pas, et puis, 2° Un besoin de se révolter pour faire passer ses idées, se révolter dans un sens positif, pour construire, pour transmettre…
– Que deviennent nos révoltes au fil de la vie, avec le temps ? (Relativisation?)
– La révolte est souvent associée à la révolution, et la révolution est associée au progrès. On peut penser que l’homme révolté a un compte à régler avec une ou plusieurs injustices, objectives, ou subjectives. Et dès qu’on rentre dans le subjectif, on peut atteindre des sujets de révolte qui ont en leur temps conduit à l’extermination des juifs. Hitler, enfant était « le roi de sa mère », adulte il ne retrouve pas ce « trône », il lui faut des coupables, et faire sa révolution…
– La révolte n’est pas toujours provoquée par un sentiment d’injustice. Elle peut être une réaction qui elle, est injuste. Réaction de quelqu’un de caractériel, intimidation, comédie de celui qui estime qu’il a des droits qu’on ne lui accorderait pas.
– Chaque excès est une forme de révolte : tabac, alcool, drogue, violence, sexe…
– La révolte est une part de l’être humain qui est inscrit en lui dès la naissance. A savoir, qu’on ne choisit pas de naître, on ne choisit pas son capital cellulaire, ni le milieu dans lequel on naît, donc déjà des inégalités qui peuvent révolter. Le rôle de la société serait de corriger ces injustices, elle ne le peut, ou ne le veut, et pour cela à tout moment chez des individus la révolte peut exploser. Quant à la révolution, elle est un aspect de la révolte, mais nous avons vu que ces dernières n’ont jamais atteint les buts, ni les raisons qui les avaient fait naître.
– Une des premières révoltes célèbres, individuelle puis collective,  est celle de Spartacus. Il se rebelle alors qu’il est à l’école des gladiateurs et il s’enfuit avec d’autres gladiateurs.  Dans les campagnes les esclaves le rejoignent. Il gagnera quelques célèbres batailles contres des légions romaines, il fera même 300 prisonniers qu’il va obliger à se combattre entre eux, comme les gladiateurs…Il finira par mourir, mais les armes à la main. Pendant des siècles de nombreux individus vont se révolter, ce sera souvent en vain ; car leur nom sera oublié ; l’Histoire est  toujours écrite par les vainqueurs. Mais d’autres sont restés dans l’Histoire : nous pensons à ceux dont le révolte fit avancer ce monde, c’est Gandhi, ou Gisèle Halimi, ou Angéla Davis…Plus près par exemple, un homme qui mène actuellement son combat en faisant une grève de la faim, c’est José Bové.  Ayant passé un moment avec lui la semaine passée, il m’a demandé de transmettre un message au café philo de ce soir : « C’est bien de relayer cette lutte,  même dans des cafés philo, car mon combat ne relève pas d’une idéologie. Oui, bien sûr je me considère comme un homme révolté, mais comme un homme qui ne renonce pas, soit la révolte comme l’entendait Camus. J’ai récemment relu « L’homme révolté » de Camus. Certains combats doivent se faire même à contre courant. Le courage de l’homme peut être aussi de remonter sans cesse le rocher, comme Sisyphe. Là,  nous sommes revenus à Camus ». J’entends avec ses propos que lorsque nous n’aurons plus cette capacité de nous révolter, alors l’humanité sera en danger !
– Nous avons beaucoup évoqué l’homme révolté, mais on pourrait poser la question : qu’est-ce qu’un homme non révolté ? Un mouton ? Il y a des individus qui ne se révoltent pas. Peut être s’agit-il des sages !
– L’homme qui ne se révolte pas, est un homme sage peut-être, ou un stoïque ? Les Stoïciens nous disaient que nous ne devions pas nous révolter contre ce qui ne dépendait pas directement de nous. Est stoïque celui qui demeure impavide face à des avanies de toutes sortes – la douleur – les insultes – les infortunes du destin – la mort enfin. …le sage accède ainsi à un permanent bonheur…
– La révolte fut avec Gandhi en Inde, la non violence, cette forme de révolte calme, maîtrisée, passive, mais efficace.
– Relisant un ouvrage de l’Egyptien Naguib Mahfouz, j’y retrouve la soumission des femmes face à l’oppression séculaire des hommes, et des coutumes ou règles et, où toute révolte est interdite, même impensable. Dans cet univers la femme accepte tout, même d’être répudiée. .. Elle ne connaît rien d’autre que ce carcan social. Et cette situation hélas aujourd’hui n’est pas seulement une fiction littéraire…
– Le manque de révolte est souvent dû au manque de connaissance. Dans les cultures basées sur l’accès à la connaissance, le stade de soumission est dépassé. La connaissance libère et nous sommes toujours face à un sujet difficile, « la liberté de la femme » dans le monde…
– Les révoltes ont des causes directes, des causes profondes. Les causes profondes découlent souvent d’une situation critique d’inégalités mal vécues par un groupe social. La cause directe est un élément déclencheur qui va conduire un individu ou un groupe à la réaction…une révolte pour modifier la réalité, cela peut aussi bien s’appliquer, au politique, au social, au religieux…
– Evoquant l’homme « non révolté », on pense aux esclaves. Aux USA on leur interdisait d’apprendre à lire et à écrire…« l’ordre des choses », et la soumission. Ils ont évolué dès qu’ils ont accédé à la connaissance, et dès qu’ils ont su qu’ailleurs ont vivait en hommes libres…
« Ce n’est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu’elle exige » (Camus). Mais la révolte peut échapper à ceux qui l’initient, elle peut être l’avalanche qui balaie tout sur son passage.., et pour de bonnes ou moins bonnes raison, l’avalanche peut être programmée..
– Pourquoi nous révoltons-nous ? Nous vivons dans un monde qu’on ne maîtrise pas, des données que nous ne maîtriserons jamais, comme le comportement de « l’autre ». On ne peut le prévoir, l’anticiper, connaître ses fins. Alors par peur de l’inconnu, on peut se révolter….
– L’homme n’est pas toujours homme révolté ou homme soumis..,  à la fin de sa vie il fait le bilan. Les plaques de marbre des « regrets éternels » concernent peut-être ceux qui ne sont pas révoltés… « Heureusement il y a des idéalistes pour arranger les choses » (Camus). Se révolter c’est affronter les difficultés, ne pas renoncer à ce que l’on aime, c’est une révolte en conscience. Cette révolte doit être dirigée contre ceux qui détiennent le pouvoir, ceux qui y participent, et ne pas se limiter à celui qui le représente. La révolte doit commencer par une part de légitimité.
– Pendant des siècles la monarchie de «droit divin» a contrôlé toute révolte.., notre société n’aurait pas existé sans révoltes, et comme une société est toujours en construction, la révolte est toujours latente…
– Il y a des révolte où l’on ne sait  pas  contre qui, contre quoi se révolter, on a rien en face, on ne peut pas mettre de mots sur sa révolte, c’est le cas dans la mort de « l’autre », la perte d’un être cher,  tout devient absurde, plus rien n’a de sens.., cela peut donner une relecture de l’existence… Certains se révoltent contre le Créateur mais d’autres ne croient en rien de supérieur. La révolte suprême est contre le sens.
– Nous avons jusqu’ici répondu à ce qu’est un homme révolté, et quelles peuvent être les raisons de sa révolte. L’homme révolté est plus que cela, car il est aussi ce qu’il va faire de sa révolte, comment il va lui donner corps dans l’action. Se révolter par la seule parole reste un exutoire pour satisfaire la conscience, le surmoi, qui ne peut-être totalement heureux face aux injustices, et la révolte peut devenir acte « la parole n’est que l’ombre de l’acte » (Aristote). Nous avons tous nos révoltes : je me révolte lorsque je lis un article qui nous dit que « nous manquons cruellement de place pour les bateaux de plaisance, et que tel conseil général a voté une subvention pour l’agrandissement d’un port de plaisance », et  à une page plus loin on nous dit que « plus de 10 % des Français vivent en dessous du seuil de pauvreté »…, alors me direz-vous, que faire ?  Si nos activités nous laissent un peu de temps libre, l’engagement reste possible. La révolte pour certains, a besoin d’être extériorisée. C’est ce qui fait parfois  les bataillons de  bénévoles des associations, les militants de partis politiques… Voir que d’autres se révoltent pour les mêmes raisons que soi, c’est déjà moins révoltant.
– La  révolte pose la question de l’autorité et du pouvoir. Elle ne vise pas nécessairement l’individu qui a le pouvoir mais le système qui le maintient.
– Actuellement un homme atteint du sida a entamé une grève de la faim pour manifester contre la décision gouvernementale d’une franchise sur les médicaments.., l’impuissance à se faire entendre entraîne des réactions violentes… est-il courageux ? Est-il fou ?
– Dans l’homme révolté on ne peut écarter le tempérament de l’individu.
– Nous avons envisagé l’homme révolté et l’homme non révolté, car il toujours intéressant d’aller voir les contraires pour bien comprendre une expression, un mot. Il y a des hommes qui ne se révoltent jamais. Sont-ils de tempérament passif ? Sont-ils conformistes ? Sont-ils des stoïques, observateurs, sans plus ? Ou font-il un usage fréquent de ce joker sémantique, le pragmatisme qui permet de s’arranger quand ça arrange…Il y a aussi des combats qui ne valent pas ou plus la peine d’être menés.
– « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, le plus sacré des droits, le plus indispensable des devoirs » (Loi 1793). Qui est juge du moment où le droit à la révolte peut légitimement s’exprimer. Le révolté donne un sens à sa vie, parce qu’il veut changer l’ordre des choses, il ne se résigne à être l’homme soumis, celui qui ne sait que se plaindre, celui qui dit « on ne peut pas faire autrement », ou « à quoi bon » ! On peut toujours agir ! Il y a potentialisation de ces luttes quand les individus se  rassemblent. Révolte et réconciliation sont les deux moments symétriques et nécessaires dans le monde. Il ne faut pas être tout le temps dans la revendication.
– Quelqu’un qui se révolte fait appel à sa conscience. « Chaque homme est un poète qui se plaint » Aragon. La poésie, les arts et les lettres, sont-ils des alternatives à la révolte?
Conclusion : Des individus restent les symboles de la révolte : de Voltaire, à Zola. Nous voyons moins aujourd’hui d’intellectuels en révolte. Tout n’est pourtant pas  « pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Nous voyons des personnes présentées comme « intellectuels », qui  s’indignent de ce qui se passe à l’autre bout du monde, mais qui s’arrangent très bien avec des injustices dans un univers tout près d’eux,  et ils donnent sur des plateaux de télé, à la radio des belles leçons d’humanisme. Un homme révolté, exprime, et vit sa révolte. L’homme ou la femme révoltés, concrétisent leurs révoltes en actes : c’est : Gisèle Halimi l’Abbé Pierre, Coluche, Albert Jacquart, ou Josiane Balasko…, la révolte qui se limite aux propos peut être utile si l’on a une grande écoute, mais elle engage peu si elle ne se  traduit pas  dans les actes, elle peut n’être  qu’une posture, laquelle  à la longue devient  une imposture. Allez ! Disons  à la  décharge des « pseudo intellectuels » évoqués, qu’il faut  reconnaître que se révolter contre les pouvoirs en place ferme bien des portes. La soumission,  le conformisme, le pragmatisme,  offrent plus de possibilités que la révolte, car c’est évident: La révolte ne nourrit pas son homme!

 

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