Thème: Peut-on dire en philosophie, qu’une chose est vraie ou fausse ?

Restitution du débat – Café-philo de l’Haÿ-les-Roses
9 décembre 2009

Voctor Brauner. 1941

Introduction par André Sergent :
Peut-on dire, en philosophie, qu’une chose est vraie ou fausse, et, par extension, la liberté tolère-t-elle qu’on travestisse la vérité ou qu’on la nie ? Pour ouvrir le débat, je vous soumets une proposition affirmative, suivie d’une conclusion. Je cite : Il existe trois degrés de vérité ! Et pour le démontrer, prenons une table rectangulaire à quatre pieds égaux. Selon la vérité objective ou scientifique, cette table est rectangulaire, elle a quatre pieds égaux. Si je place cette table à distance, j’observe qu’elle a la forme d’un trapèze, que deux pieds sont plus longs que les deux autres et que les pieds les plus longs sont situés de part et d’autre des pieds plus petits. Ce que je vois de cette table de là où je suis est vrai. Je ne peux pas la voir autrement que ce qu’elle apparaît à distance. Ce que je dis là d’où je suis n’est pas une falsification. Pourtant, m’approchant de la table, je la vois d’une autre façon. Ce que je disais de cette table est donc partiel. Ce que j’affirmais est donc une vérité relative ou subjective, cependant qu’elle est à la fois vraie et fausse. Maintenant, je ramène la table à hauteur et je prétends qu’elle est ovale et qu’elle repose au sol par simple lévitation. Ce que je dis est vrai et, si vous contrariez ma position, vous aurez de graves ennuis! En vérité, je suis schizophrène et ce qui me plaît de voir est vrai, au-delà du raisonné (raisonnable). Pourtant mon affirmation est fausse ! J’en conclus que tous,  nous fonctionnons en toute chose et conjointement, à partir de ces approches du vrai ; à savoir : approche scientifique – approche relative – approche pathologique. Cette conclusion, les affirmations qui la précèdent, sont-elles vraies ou sont-elles fausses ? Peut-on dire que ce qui est vrai est vrai et que ce qui est faux est faux ? Peut-on dire, que ce qui est vrai partiellement est vrai aussi, au sens du principe de la pensée complexe en opposition au principe de la pensée unique ?
Pour mieux poser cet atelier, prenons un exemple extrême : celui de Philippe Pétain. Cet homme est-il un salaud ou bien l’inverse ? Chacun connaît le Pétain de 1940 et de la collaboration. On connaît moins le Pétain de 1914, celui qui refuse en pleine guerre de gaspiller aveuglément des vies humaines. Pourtant ce Pétain là existe ! Il est l’exact contraire des généraux Nivelle et Mangin ! Historiquement parlant, Pétain est le général le plus « aimable » de la première guerre mondiale.
Dans ce cas, la vérité absolue, au sens de la pensée complexe, impose ceci : Pétain a été un salaud et un brave homme ! Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Par extension, peut-on tolérer que la liberté de penser, que le poids du jugement de l’Autre au travers de la pensée correcte, autorise la négation ou bien la falsification du vrai ? Que penser enfin de l’influence des logiques mathématiques, comptables, informatiques et/ou techniques qui imposent que les deux aspects contradictoires d’une chose, mais vrais cependant, ne puissent cohabiter ?
Débat : G Le pouvoir de nos sens est limité. Prétendre une vérité absolue serait une utopie. Il y a un facteur important qui est notre subjectivité, notre expérience, notre culture, notre histoire, notre imaginaire. Selon les hystéries collectives, on va être amené à interpréter la réalité plutôt que de la décrire objectivement comme vérité. Ce que j’avance pour la vérité peut-être pareil pour le faux. Un exemple très banal : un accident dans la rue ; il y a plusieurs témoins et pas un n’a vu la même chose, tous disent « le vrai » et « le faux » est là aussi. Il y aura plusieurs interprétations d’un fait, d’une réalité/vérité, et chacun sera prêt à jurer de ce qu’il a vu. On peut penser que c’est avec la science qu’on peut être plus cartésien ; en fait, c’est parfois pareil : la science est toujours en évolution, le vrai d’aujourd’hui sera peut-être infirmé demain. Cela ne veut pas dire qu’il faut tout balayer. Finalement, j’aurais tendance à dire qu’il y a des petites vérités du moment.
G Cette dernière réflexion m’emmène vers un sujet connexe. C’est une idée de référentiel par rapport à une façon de voir une réalité, une vérité. Il existe aujourd’hui ce qu’on appelle « la réalité augmentée » ; c’est à dire, on a des outils qui permettent à quelqu’un de scientifique de se projeter au cœur de l’atome. Donc, cette personne là, dès lors qu’elle bouge ses mains, elle est en train de jouer avec la matière avec un microscope électronique et de faire bouger des molécules et, là, de créer de nouvelles formes de vie, de nouvelles formes minérales. Elle a une réalité, elle a un référentiel, quelque chose qui vient de la science, mais qui pour la plupart d’entre-nous n’existe pas ! Dire par exemple que cette table est constituée majoritairement de vide, pour un scientifique qui travaille sur l’atome, ça paraît évident ! Pour le commun des mortels c’est plus difficile à concevoir. On avait donc l’idée de la table avec ses quatre pieds, où tout est une question de point de vue, de positionnement visuel, donc relatif. D’autre part, les vérités peuvent être assises sur des valeurs reçues en héritage, valeurs culturelles liées à un dogme comme dans la religion. Nous retrouvons également l’idée évoquée de la réalité augmentée dans les jeux vidéos : les joueurs sont capturés par une caméra, ils se retrouvent eux-mêmes dans le jeu, dans les dimensions du jeu, ils deviennent acteurs réels, dans un univers totalement virtuel.
G Est-ce qu’il n’y pas là un danger pour les enfants de ne plus bien faire la différence entre monde réel et monde virtuel, entre vrai et faux, entre idées et vérités objectives, d’une part, et d’autre part, idées et vérités suggestives.
G Les enfants n’ont pas besoin des jeux électroniques pour être dans le virtuel, avec l’imaginaire. Ils font très bien les transitions entre idées objectives et les idées de mondes irréels. Les enfants n’ont pas de problèmes métaphysiques avec la vérité. Le seul souci qu’ils pourraient avoir, c’est les repères, les explications qu’on oublierait de leur donner pour appréhender la réalité.
G Il y a un mot qui vient tout de suite à l’esprit, c’est consensus, vérité chez le plus grand nombre, et l’on sait que consensus n’est pas forcement vérité. Mais la vérité la plus partagée reste un élément pour avancer.
G Que peut-on qualifier de vrai ou de faux. Cette question de vérité et de fausseté n’est pas claire pour moi ; on a dit c’était relatif. Je me dis que la « chose vraie » résiste à l’examen, à l’argumentation, qu’elle est reproductible dans diverses expériences ou qu’elle relève d’un récit, d’un témoignage vérifié, qui parle de l’expérience du sujet ou qui a fait l’objet de plusieurs témoignages convergents. Il y a plein de façons d’aborder la vérité et, même si on l’admet comme relative, il est extrêmement important dans sa vie d’avoir un certain nombre de vérités auxquelles on tient, sur lesquelles on s’appuie, auxquelles on se réfère, en sachant très bien qu’elles ne sont pas absolues, inébranlables. La chose fausse, pour moi, c’est un fait non avéré, qui relève d’une fiction, d’une erreur de jugement, voire de malhonnêteté intellectuelle, d’une argumentation de mauvaise foi, d’un mensonge délibéré ou de la négation d’une vérité constatée et démontrée. C’est la défense d’une thèse par la polémique ou la remise en cause d’un auteur et de sa théorie, dictées par les passions, la haine, la jalousie, l’envie, l’orgueil, où le sujet qui défend ce qu’il appelle une vérité, sa vérité, est dans une situation où il n’est pas suffisamment maître de sa parole. Le vrai et le faux me font penser aux gens qui sont en dénégation des thèses qui les ont précédés, comme le « révisionnisme », et la façon dont on voudrait reconstruire l’histoire. Je voudrais aussi poser la question de la vérité « révélée » d’un point de vue métaphysique, par rapport aux vérités en situation et contingentes. Par ailleurs, je crois qu’il existe des invariants humains, telle chose, tel évènement, telle vérité, se retrouvent sous toutes les cultures, toutes les civilisations, toutes les religions. Il y a de nombreux points communs entre les différentes cosmogonies. Je pense aussi que chacun a le droit à sa vérité, ça ne veut pas dire forcément qu’il n’y a pas une vérité transcendante.
G Cet exemple de la table et de la perspective, donné dans l’introduction, pose cette question essentielle, la philosophie peut-elle définir ce qui est vrai ? L’exemple reprend le thème de l’empirisme, c’est-à-dire vérité subjective, comme « le bâton brisé » de la fable de La Fontaine, ou «  La tour de la cité  que nous voyons au loin », et qui « souvent apparait ronde alors qu’elle est carrée » (Lucrèce. De la nature des choses). C’est le  thème de la connaissance sensible, relative et subjective, ce que développe également David Hume en 1749 dans son « Enquête sur l’entendement humain », où il nous confirme que : « toutes nos idées proviennent de nos sens ; nous passons de la perception sensation, aux impressions, puis aux pensées, puis aux idées ». Cette démonstration nous montre bien que nombre de vérités, que nous admettons comme telles, dépendent de notre situation spatio-temporelle, « d’où nous parlons », autrement dit, de notre condition sociale, de notre niveau de culture, de nos croyances. Cela doit aussi nous rappeler  que, suivant la façon dont on présente, on éclaire un projet, une idée, une opinion, on lui donne publicité. La perception qu’on en aura de cette vérité est opinion subjective. Elle est celle de celui qui montre, sans plus, et que l’on fera nôtre ; qu’elle soit chose vraie, chose fausse, nous la validerons comme vérité. C’est ce que nous dit également Nietzsche : « Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des perspectives ». Mais cela ne doit ni nous conduire à l’impasse du pragmatisme ni à celle du relativisme, ni à considérer qu’est vrai ce qui est reconnu comme tel par le plus grand nombre.
G La vérité du plus grand nombre, ce fut souvent la vérité de la religion dominante : ayez la foi, croyez  ce qu’on vous dit ! Pour ces vérités, ceux qui osèrent dirent que la Terre était ronde, qu’elle tournait autour du soleil furent emprisonnés, torturés ; c’était alors l’idée fausse largement partagée. La démarche des religions n’est pas la vérité, c’est la  croyance.
G Chacun aborde la vérité avec son système et, à partir de là, fabrique, élabore sa vérité. La vérité est quelque chose qui est démontré, qui part de bases qu’on a validées comme vraies. Ce sera, pour certains, la foi, ou un autre référent ; chacun a ses axiomes de base. Aujourd’hui, nous avons de multiples croyances en France. Le choc des idées est le choc de systèmes qui les construisent et l’Autre ne comprend pas nécessairement.
G Lorsqu’une personne est compétente en sa matière, éminent professeur, on a tendance à lui demander son avis sur un tas de questions, comme si la compétence à juger pouvait se transférer d’un domaine à l’autre ; ses idées justes dans son domaine, que valent-elles hors de son champ de compétence ? Revenant à la perception, Kant nous dit qu’entre le flux des objets et nos propres flux, il y  a une idiosyncrasie *, qui en quelque sorte donne des concepts. C’est à dire qu’on arrive à dépasser, à respecter la diversité dans le concept. Nous retrouvons cette idée de vérité liée à l’homme seul avec Protagoras : «  L’Homme est la mesure de toute chose », relativité déjà évoquée. Nous avions évoqué récemment les Stoïciens qui nous disent que les sensations viennent de l’extérieur et que la raison interne fait des choix, élague, intègre ou n’intègre pas. En dehors des flux, est à prendre en compte l’intuition, vérité qui se fait jour. Quant à penser que chacun doit avoir sa vérité et que toutes les vérités se valent, c’est nier la vérité, si tout se vaut, rien ne vaut, et même ce que je viens de vous dire peut-être une idée fausse qui vaut vérité.
*(Disposition personnelle à réagir à des agents extérieurs)
G On a beaucoup parlé de « la vérité » ; il existe aussi des mensonges tellement beaux qu’ils paraissent vérités, qu’ils nous font douter. Idées fausses et idées vraies ont toujours donné lieu à des joutes verbales, comme par exemple : « Qu’importe si je suis de bonne foi, si la cause est juste ; qu’importe si la cause est juste, tant que je suis de bonne foi ? » ou encore le fameux paradoxe du menteur : « Tous les Crétois sont des menteurs, je suis crétois et je vous dis la vérité !… » On a attribué à Epiménide le Crétois ce propos « Tous les Crétois sont des menteurs.» Épiménide étant Crétois lui-même, si cette affirmation est vraie, alors Épiménide est un menteur, donc son affirmation est fausse : contradiction ! En fait, il n’y aurait  pas vraiment de paradoxe et la citation s’avérerait fausse ; autrement dit, les Crétois ne seraient pas des menteurs, mais seul Épiménide serait un menteur.
G Il vous est peut-être arrivé d’écouter quelqu’un qui développe un sujet avec une bonne argumentation, de bons exemples, convaincants, bref ! On y croit ! Et il se trouve qu’à la fin il annonce qu’il a la foi. Et là, tout change ; j’y crois moins : son discours peut être biaisé. Il ne me convainc pas, car nous ne partons pas des mêmes bases.
G Je ne vois pas pourquoi le discours d’une personne religieuse serait plus entaché d’erreur que le discours d’un athée ! Il s’agit de deux attitudes métaphysiques, philosophiques et idéationnelles,  qui ont leur logique et leur raison d’être. Mais je crois vraiment aussi qu’il y a des invariants universels, des vérités universelles. Quand j’entends : « Tu ne tueras point », je pense que cela concerne toutes les civilisations. Le tabou de l’inceste est aussi couramment considéré comme universel. Ces invariants sont ce qui fait que l’homme est l’Homme, a une réalité humaine et peut communiquer au-delà des particularismes culturels. croyance
G J’ai toujours en mémoire ces foules enthousiastes qui s’enflammaient aux discours d’Hitler à Berlin, qui était le vrai alors pour ceux-là. Quand on développe son système, c’est de la foi ou de la séduction, de l’idéologie, avec la séduction d’un raisonnement avec lequel il se crée comme une parenté. On évoque le commandement : « Tu ne tueras point » ; en fait, depuis ceux qui l’on édicté jusqu’à nos jours, on a n’a pas cessé de tuer, notamment pour fonder des sociétés.
G Je ne pense pas qu’il y ait de vérité invariante. Il y a diverses cultures, diverses religions qui recommandaient de tuer l’Autre ; c’était un élément de survie pour les sociétés, civiles et religieuses. Chez les Inuits, nos référents sont exclus : tuer l’Autre est un élément de survie; il n’y a pas de pardon, qu’il soit ou non de la tribu. Il y a un rapport différent à la mort et l’Autre n’est pas « un autre moi-même ». On a des exemples de sectes, notamment celle de Kali en Inde, où, pour faire partie de la secte, il faut avoir tué, être prêt à tuer, donc on est dans un système de valeurs différentes ; est vrai le but qui leur est fixé.
G On a parlé d’axiomes des mathématiques ; ce sont des référentiels qui permettent quelque part, sous une construction mentale, d’arriver à parler, à rassurer, à trouver des solutions à plein de problèmes quotidiens. Pour revenir à l’exemple de la table, on est tous construit avec nos neurones et, pour communiquer, pour tenter le consensus, on fait des simplifications, par exemple, on se met d’accord sur la forme de la table.
G En regard du concept, du référent universel fondateur de vérité, si on est réaliste, cela parait dérisoire, ni chose vraie, ni chose fausse. « Tu ne tueras point » et tous les marchands d’armes font fortune ; en dépit de bonnes intentions, toutes les armes ont été essayées, même la bombe A. Alors qui peut encore prendre comme valeur, comme référentiel « tu ne tueras point » et l’assumer ; ça ressemble plus à un dogme qu’à une réalité.
G « Tu ne tueras point » n’est pas une réalité, un fait, mais une position philosophique et humaniste. Ce qui est vrai, par exemple, c’est que les chambres à gaz ont existé ! Quand j’entends des gens qui tentent de démontrer le contraire, je considère qu’ils sont dans le mensonge même s’ils y croient. Le sous-titre du  thème initial du débat s’applique alors: « La liberté de penser tolère-t-elle  qu’on nie ou qu’on travestisse la vérité ? ».
G On a évoqué les référents liés à l’alter égo, le principe de survie, comme chez les Inuits qui déplacent ces référents, les annihilent, nous rendent perplexes en face du faux, du vrai ; c’est l’exemple de « La planche de Carnéade » (Cicéron) : C’est un naufragé sur le point de se noyer qui contraint un compagnon d’infortune, premier occupant de l’unique planche de salut, à lâcher prise, la planche ne pouvant les porter tous les deux, et, prenant sa place, le livre en proie certaine aux flots. Celui qu’il tue, on le voit, n’est point cause du danger qu’il court ; c’est un innocent ; donc celui qui s’empare de la planche n’est pas attaqué, mais il attaque lui-même. Il s’ensuit un jugement : où est la vérité, que verra la justice à travers son bandeau ?
G Jusqu’ici, dans le débat, nous avons malgré nous relié vrai et bien, faux et mal : le manichéisme est toujours un peu là. La vérité, où qu’elle soit,  n’est « en soi » ni bonne ni méchante ; elle échappe aux bons sentiments, elle n’a que faire des commandements.
G Quelle subjectivité dans la chose vraie découlant de la foi a-t-on évoqué ? Je partage l’avis que le propos qui ne repose que sur une croyance, que sur la foi, me semble a priori subjectif, pas la personne, mais le propos. La personne peut être  de bonne foi.
G Le philosophe espagnol Ortega y Gasset évoque ce sujet de vérité révélée dans « Idées et croyances » (1940). De même, le philosophe anglais Bertrand Russel, nous dit (1952) que  la plus grande partie de notre savoir relève de la croyance. Dans un article titré « Is there  a God ? », ce dernier illustrait son propos avec la fameuse théière en orbite entre Mars et la Terre, si petite qu’aucun télescope n’a pu à ce jour la détecter. Il l’expliquait ainsi: « Si l’existence d’une théière était affirmée dans les livres anciens, enseignée comme vérité sacrée tous les dimanches matin et inculquée dans l’esprit des enfants à l’école, alors,  hésiter à croire en son existence serait une excentricité  ou  vaudrait au sceptique les soins du psychiatre,  dans une époque éclairée,  ou,  de l’inquisiteur, dans des temps plus reculés ». Toujours ces différentes approches de vérité du théologien ou vérité du philosophe. Averroès  avait bien tenté la double vérité, il ne fut pas récompensé.
G Les vérités partagées sont utiles pour le vivre ensemble ; c’est des  injonctions ; on a toujours la sensation de partir du jugement, bien et mal, comme dans l’exemple avec Pétain. De fait, on a du mal à vivre la contradiction, nos contradictions, et pourtant, parmi ces idées, se cache la vérité.
G Quelqu’un qui a une recherche exigeante de vérité est condamné à la rechercher toute sa vie, même s’il a beaucoup d’options. Cette quête fait partie du doute.
G Heureusement que nous avons la science pour nous donner des vérités qui soit sûres, l’eau sera toujours H2O.
G Nous sommes partis de l’aspect philosophique et, là, nous ne parlons que de symboles chimiques, conventions, outils ; la vérité scientifique qui nous intéresse tout autant est aussi relative dans le sens où elle évolue ; elle est appelée à évoluer. Comme l’individu, elle est  en devenir  « sub specie durationis » (sous l’angle de la durée). Les chercheurs savent que les postulats d’aujourd’hui, les théories dont ils se servent, s’avéreront peut-être faux demain ; en attendant, ces postulats et ces théories les aident à progresser. La question que nous posons ce soir n’a pas le même impact.
G Nous avons évoqué la vérité comme éphémère, insaisissable, ce qui rend quelque part l’existence merveilleuse. Depuis le début du débat, idées fausses, idées vraies, nous avons tous, dans l’échange, montré comment on perçoit, comment on ressent, puis chacun a ses idées de différentiels, de critères ; cette recherche nous fait avancer. « La vie, c’est comme le vélo, quand on cesse de pédaler, on tombe ! » (Einstein). Quand on s’arrête, on est déjà un peu mort. Si quelqu’un est ancré dans ses valeurs, sait tout, est omniscient, pour lui, nulle vérité à douter et tout ce qui l’entoure ne l’interroge pas. Nous avons des vérités qui nous sont assénées par les médias, parfois « un peu » orientés, et, si l’on écoute la même information sur Internet, sur un média  étranger, on va trouver un traitement de l’information différente, différentes vérités ; à nous de choisir, si on en a l’accès.
G Dans son ouvrage « Les sources de la morale occidentale » édité en 1957, Georgia Harkess, professeur à Berkeley (Etats Unis), dit ceci en substance : « En toute raison, tout ce qui est établi par la croyance, par la foi existe. Cela existe puisque la raison ne peut pas prouver que cela n’existe pas ».
De fait, elle retourne le discours cartésien : « Ne recevoir aucune chose comme vérité acquise » (Discours de la méthode, 1°) ou n’admettre comme vérité acquise que ce qui est passé à l’examen de la raison, ce qui  devient : admettre comme vérité acquise ce qui échappe à l’examen de la raison (exercice de rhétorique). C’est le mistigri que se repassent depuis toujours les croyants et les athées : « C’est vrai, car vous ne pouvez pas prouver que c’est faux » – « C’est faux, parce que vous ne pouvez pas prouver que c’est vrai ». Des gens peuvent croire en l’existence d’un ou de divers Êtres suprêmes ; on peut leur accorder qu’ils sont sincères et respecter leur croyance, mais nous sommes dans le ressenti, dans ce qui échappe au logos, au rationnel. Le philosophe peut-il se contenter de cela ?
G Pour revenir sur le référentiel, le mouvement perpétuel de quête de la vérité est cet insaisissable qui fait vivre, qui fait parler, et qui ressort enrichi des contacts. Dès lors que, de temps à autre, on pense s’en être approché, on est plus loin de la vérité ; finalement, on se rend compte, au bout d’un moment, qu’on s’est peut-être fourvoyé ; on appelle cela aussi l’expérience et c’est d’autres vérités. Au fur et à mesure de ces mutations d’idées fausses vers des idées vraies, on recrée. Par contre, parfois en relisant des philosophes anciens, on retrouve les mêmes idées, ce que nous partageons comme idées vraies.
G Une vérité qui est figée tue celui qui la détient, sinon cela enlèverait tout espoir. Les personnes qui refusent  que des idées puissent faire l’objet de doute, sont enclines à l’intolérance.
G Il y a vérité figée, vérité partielle. La première est très personnelle. La vérité doit être reproductible et universalisable, c’est pourquoi Kant dans ce domaine parle de concepts et pas d’opinion.
G Dans l’univers médiatique, publicitaire, de la consommation, est-ce qu’on cherche le vrai ? Oserait-on chercher le vrai ? Oserait-on dire le vrai ?
G Dans un texte attribué à Xénophon, qu’on appelle « la Constitution des Athéniens », on peut trouver : « Dans une cité où ce sont les meilleurs qui seuls ont le droit de parler, où ce sont les meilleurs qui donnent leur avis et décident, que se passe-t-il ? Les meilleurs cherchent à obtenir – puisque ce sont justement les meilleurs – des décisions qui soient conformes au bien, à l’intérêt, à l’utilité de la cité. Or, ce qui est bon, ce qui est utile pour la cité, est en même temps, par définition, ce qui est bien, ce qui est utile et avantageux pour les meilleurs de la cité. De sorte que, en incitant la cité à prendre des décisions qui sont utiles pour elle, ils ne font que servir leur propre intérêt, leur intérêt égoïste à eux qui sont les meilleurs. Or, dans une démocratie, dans une vraie démocratie comme la démocratie athénienne, que se passe t-il ? On a un régime dans lequel ce ne sont pas les meilleurs, mais les plus nombreux qui prennent les décisions. Et que cherchent-ils ? À ne pas se soumettre à quoi que ce soit. Dans une démocratie, les plus nombreux veulent avant tout être libres, ne pas être esclaves, ne pas servir. Ne pas servir quoi ? Ils ne veulent pas servir les intérêts de la cité, ni non plus les intérêts des meilleurs. Ils veulent donc, par eux-mêmes, commander. Ils veulent donc chercher ce qui est utile et bon pour eux, puisque commander, c’est quoi ? C’est être capable de décider et imposer ce qui est le meilleur pour soi-même. Mais puisque ce sont les plus nombreux, ils ne peuvent pas non plus être les meilleurs, puisque les meilleurs sont, par définition, les plus rares. Par conséquent, étant les plus nombreux ils ne sont pas les meilleurs et, n’étant pas les meilleurs, ils sont les plus mauvais. Ils vont donc rechercher, eux qui sont les plus mauvais, ce qui est bon pour qui ? Pour les plus mauvais de la cité. Or, ce qui est mauvais pour ceux qui sont mauvais dans la cité, c’est aussi ce qui est mauvais pour la cité. De là, l’auteur en conclut que, dans une cité comme celle-là, il faut bien que la parole soit donnée à tout le monde, aux plus nombreux, donc aux plus mauvais (comme le souligne Michel Foucault en 1984 dans Le courage de la vérité).

Conclusion : Nous avons tout au cours du débat traqué la vérité, comme une chose rare, difficile à découvrir ; nous avons délaissé cette part bien à nous aussi, le mensonge. Mais nous avons tous eu la « sagesse » de dire que la vérité peut-être se cachait, d’où notre débat, notre quête ; par deux fois, on a entendu que la vérité se cachait derrière la vérité, que c’était une porte qui ouvrait sur plein d’autres portes. Nous n’avons pas oublié notre patrimoine cartésien, ni le « discours de la méthode ». Vérité révélée et vérité rationnelle ont un instant créé la polémique. Nous avons évoqué les idées que nous ne recevons pas forcément comme vraies et que nous avons néanmoins intégrées dans notre acquis culturel.
Bien sûr, nous n’avons pas dégagé de vérité consensuelle et nous serions plus d’accord sur les idées fausses. On a plusieurs fois entendu : « On a tous ses vérités ». C’est pourquoi nous venons au café-philo : chacun apporte un éclairage différent, chose qu’on sait rarement faire et difficilement seul ; de là, on fait ce que nous enseigne diverses écoles de philosophie, dont la chinoise : on pose un regard différencié. Toutes ces positions différentes, éclairages différents, ces avis différents nous interpellent. Très souvent, nous connaissons déjà celui qui parle ; on ne peut douter de sa bonne foi. Tiens ! Alors ! Lui (Elle) pense comme cela ! « L’évidence la mieux partagée est bien que la vérité, si elle est possible, ne peut être ni le don de la révélation, ni le fruit de l’autorité de la tradition. La vérité est fille de discussion et non point de la sympathie à l’égard des héritages des mots et des idées ». (Nietzsche). S’il est déjà « sage », le philosophe ne tombera ni dans la réponse manichéenne, ni dans le relativisme, où la philosophie « normande » (peut-être bien que oui, peut-être bien que non !). Philosopher peut aussi demander qu’on s’engage. Autrement dit, on peut et on doit parfois dire qu’on considère une chose fausse, qu’on a la conviction que ceci ou cela. Il nous faut, pour « être et agir » dans ce monde, accepter des choses pour vraies ou d’autres pour fausses, pour établir des raisonnements, créer des références et nous  baser sur ce que nous acceptons comme  vérités, pour nous construire ; sauf à être pyrrhoniens, « ces sceptiques sans domicile de l’entendement », cela parait une nécessité : « il faut bien, parfois, que la porte soit ouverte ou fermée »… («ou entrebâillée ! », a rajouté un intervenant).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 réponses à Thème: Peut-on dire en philosophie, qu’une chose est vraie ou fausse ?

  1. jean-pierre castel dit :

    On ne peut arbitrer entre vrai et faux qu’à partir d’un critère de vérité extérieur à la chose considérée, comme par exemple la logique ou l’expérience partageable. Dès lors, l’introduction « du vrai et du faux » dans le domaine des dieux relève du coup de force. Car on ne peut envisager de critère de vérité pour les dieux qui n’appartiendrait pas au domaine des dieux, ce ne serait donc plus plus un critère extérieur mais autoréfenrentiel. Existe-t-il une biblio sur cette question? Merci d’avance

    • cafes-philo dit :

      Si je dois parler de ce qui serait vérité pour les dieux, je parle d’un sujet qui m’est étranger.
      Je pondra comme Epicure pour qui les dieux n’ont que faire de nos préoccupations de fourmis
      Les dieux sont « au-delà du bien et du mal »
      La vérité n’a pas de « mesure étalon »

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