Thème: Pourquoi raconter des histoires



Restitution du débat – Café-philo  à Chevilly-Larue
à la Maison du conte
25 novembre 2009
Soirée à l’occasion des
10
ème anniversaire du café-philo de Chevilly-Larue
10
ème anniversaire de la Maison du conte à Chevilly-Larue

Animateurs : Michel Jolivet et Guy Pannetier
Philosophe : Edith Pertunski-Deléage
Conteur : Abbi Patrix
Modérateur : Marc Ellenberger

Préambule : La soirée commence par une allocution de Guy Louis Pannetier, Président de l’association  des « Amis du café-philo » sur « Les 10 ans de café-philo », suivie par une allocution de Michel Jolivet, Directeur de la Maison du conte, sur  « Les 10 ans de la Maison du conte ».
Michel Jolivet poursuit : Le conte et la philosophie ont toujours eu à faire ensemble. Je vois sur une table, tout près, un livre de Levy-Strauss, lequel a collecté toute sa vie mythes et histoires… Puis, c’est dans la littérature, où Voltaire raconte ; ce sont « les contes philosophiques ». Mais, pour autant, les contes se sont-ils toujours nourris de la sagesse, voire de la sagesse populaire?… Dans les thèmes abordés par le conte et la philosophie, que de thèmes communs. On est ravi que, dans ce lieu de parole qu’est la Maison du conte,  la parole philosophique soit présente
Le conteur, Abbi : L’acte remarquable et fondateur du grand philosophe de l’oralité d’Afrique Amadou Hampâté Bâ est son travail sur la notion de patrimoine immatériel, qui a fait réfléchir l’UNESCO. Il a fait reconnaître l’oralité comme un bien nécessaire et il l’a fait avec une histoire, et, avec cette histoire, il a convaincu l’ensemble de l’Unesco que l’oralité était un bien à préserver pour l’humanité entière. Donc mon  rêve, ce que j’attends, c’est que la Maison du conte fasse partie du patrimoine immatériel, avec son jardin, avec ses artistes, avec sa maison… En introduction de son récit, Hampâté Bâ dit : « Conter, c’est raconter pour les bambins qui s’ébattent au clair de lune ; mon conte est une histoire fantastique pour les fileuses de coton pendant les longues nuits de la saison froide, mon récit est un passe-temps délectable. Mais pour les mentons velus et pour les talons rugueux, c’est une véritable révélation. Je suis à la fois futile, utile, et instructeur ». Le conte (relaté en totalité à la fin de cette restitution) évoque une petite querelle (en apparence) qui prend des proportions catastrophiques. Cette histoire a été racontée devant le Conseil exécutif de l’UNESO à propos du conflit Israélo/Palestinien pour faire prendre conscience à chacun des dangers potentiels d’une petite querelle qui risque de s’envenimer.
La morale livrée par Amadou Hampâté Bâ, c’est de dire que « chez nous les vieux enseignent aux jeunes » et que : « dès que vous voyez une querelle, si minime soit-elle, intervenez !  Séparez les combattants ! Et faites tout pour les réconcilier ». Car le feu et la querelle sont les deux choses qui sur cette terre, peuvent mettre au monde des enfants plus colossaux qu’eux-mêmes : un incendie ou une guerre !

Guy: Quand j’écoute le conteur, je me laisse porter par son langage, emporter par son histoire, et la saveur des mots me grise. Je sens bien qu’il ne prend que des chemins de traverse, mais je subis le charme ; seul le conteur a ce privilège qui ferait fermer d’un seul coup ses cent yeux à Argus. Le philosophe aussi aime à ce qu’on lui raconte des histoires ; toute son étude, son savoir ne pouvant le mener à la vérité scientifique, il se laisse d’autant plus séduire par les « vrais beaux mensonges d’une histoire ».
Raconter des histoires, des philosophes l’ont fait. Nous avons les exemples de Thomas More en 1516 avec « l’île d’Utopie », dont voici un échantillon : « Chez les Utopiens, le fer était beaucoup plus utile que l’or, de sorte qu’ils se servaient de l’or pour faire des vases de nuit. A ceux qui étaient marqués d’infamie, on leur mettait un collier d’or autour du cou ou un anneau en or au doigt ». Pour ses idées contraires aux idées de l’époque, il sera condamné, néanmoins il sera canonisé en 1935 ; nous avons un philosophe « conteur » au Panthéon des saints. Un autre exemple a été Voltaire avec « Candide »… Dire, raconter dans une époque, nécessite parfois que le propos soit masqué, développé dans une fiction, ou encore, comme le firent Esope et La Fontaine, transposé dans la fable, afin que le conte fasse « passer le précepte avec lui ». Il y a des choses qu’on ne peut pas dire « comme ça », « tout de go », il faut habiller l’histoire, trouver le ton anodin, raconter.
Mais, chez tout autre que le conteur ou que l’acteur (lequel a également cet art du langage), un propos, un mot, une expression peuvent vous mettre en éveil, et l’on devient comme le gibier aux abois, oreilles grandes ouvertes, analysant les mots. On a tout de suite senti qu’on avait affaire à un spécialiste de la rhétorique, à quelqu’un qui  tentait de vous abuser, car il est hélas plusieurs façons de raconter des histoires. A partir de ce qui occupe alors ceux qui racontent et des pensées qui viennent à ceux qui écoutent, il y aura ensuite ce qu’à leur tour ces derniers racontent : « d’après ce qu’on raconte… », « il paraît que…», « j’ai entendu dire que.. » et ainsi se forgeront des opinions. Raconter des histoires peut aussi découler d’une volonté de manipuler, d’endoctriner, et là c’est une autre histoire …

La philosophe, Edith : Si j’ai bien compris le conteur, Amadou Hampâté Bâ nous enseigne une leçon de vie : « Il n’y a pas de petites querelles », il faut intervenir pour éviter qu’elles ne deviennent un feu ! Et ensuite, Guy Louis nous dit que des philosophes ont raconté des histoires, et pourquoi ? Est-ce pour donner des leçons de vie, comme le conteur ? Est-ce pour d’autres objectifs ? Quelles sont les raisons pour lesquelles les philosophes racontent des histoires ? Il y a matière à se poser la question, en vue de quoi nous nous raconterions des histoires ? En vue de quoi, je me raconte mon histoire ? Je vais traiter la première question  avec Platon. Parce que, Platon raconte des histoires ! Platon nous explique, pour aller vite, qu’une argumentation rationnelle ne suffit jamais. L’argumentation rationnelle vise à convaincre, mais l’homme est un être sensible ; il est à la fois, raison et sensibilité. Et donc l’argumentation rationnelle qui convainc doit être accompagnée d’une histoire qui persuade la sensibilité. C’est en ce sens que nous avons besoin du conteur, c’est en ce sens que nous avons besoin qu’il y ait des histoires qui nous soient racontées, c’est dans ce sens que nous avons besoin de raconter des histoires à nos enfants. Des histoires pour qu’ils entendent que les vérités qui peuvent être l’objet d’une argumentation rationnelle sont en effet des vérités.
Dans « La République » au § 6, Platon argumente qu’il y a plusieurs manières de connaître la réalité. Il y a la perception, l’imagination, et il y a la connaissance scientifique et la connaissance philosophique. Donc, il explicite en quoi elle consiste. En effet, il argumente en quoi chaque monde de connaissance permet d’atteindre la vérité de la réalité, aussi bien la vérité de la réalité que le scientifique cherche à connaître, que la vérité de la réalité de notre expérience et que la vérité de la réalité des valeurs qui sont les nôtres. Mais, cette argumentation exposée au § 6 est longue, difficile d’accès, et son interlocuteur lui dit : – « Je n’ai pas très bien compris ! ». Alors, au § 7, Platon raconte une histoire nommée : « allégorie de la caverne », dont il dit que c’est une image par laquelle l’argumentation rationnelle qu’il a explicitée auparavant va être traduite de manière à ce qu’elle touche nos sens.
En quoi consiste cette allégorie ? Tout simplement, c’est l’histoire selon laquelle nous sommes tous prisonniers de nos sens, prisonniers des opinions, prisonniers des idées dominantes, prisonniers des préjugés, bref ! Lorsque nous cherchons la vérité du monde, comment il existe, la vérité de l’univers, comment il fonctionne, la vérité de l’expérience vécue qui est la nôtre, situation sociale, situation économique, situation sexuelle, situation culturelle, nous sommes prisonniers de la situation dans laquelle nous nous trouvons, comme l’est le prisonnier dans la caverne qui a le cou attaché, les jambes attachées, et qui ne voit sur le mur de la caverne que la réalité d’un point de vue partiel et partial. Nous sommes dans une caverne, comme ici, et chacun a un point de vue partiel et partial sur la réalité. La réalité, elle est en dehors de la caverne, c’est-à-dire qu’elle est ce que nous pouvons connaître à condition de sortir de la situation dans laquelle nous sommes, à la condition de tourner la tête, à la condition de marcher à l’extérieur de la caverne et d’aller voir la réalité telle qu’elle est, à condition de ne plus voir la réalité de manière partiale et partielle, en fonction de la situation qui est la nôtre… Pour cela, pour voir la réalité telle qu’elle est à l’extérieur, il faut vouloir parler avec l’autre, savoir que l’autre a un point de vue partiel et partial lié à sa situation. Autrement dit, il faut vouloir dialoguer avec l’autre, connaître son point de vue pour voir que les points de vue de chacun  sont des points de vue parfois partiaux et partiels, singuliers, et que ce n’est que par le dialogue avec l’autre qu’on peut atteindre la vérité, la vraie réalité. Sortir de la caverne, c’est sortir de son appartenance, dialoguer avec l’autre et confronter son point de vue à celui de l’autre, c’est pratiquer ce que Platon appelle l’exercice dialectique, l’exercice philosophique, c’est philosopher, c’est-à-dire réfléchir avec l’autre  pour mettre en évidence  le fait que l’idée que j’ai sur la réalité est une idée qui est fonction de ma situation.
Platon expose donc cette allégorie de la caverne et son interlocuteur lui dit : «  Ah ! Cette histoire que tu me racontes, qui est celle de la condition humaine, me montre que tout être humain est capable, à condition de vouloir dialoguer avec l’autre, d’atteindre une vérité. Cette histoire que tu me racontes, me persuade ; je n’avais pas compris, mais maintenant je l’ai senti ! ». Autrement dit, Platon nous enseigne dans « La République » le fait tout simple que convaincre ne suffit pas : il faut persuader ; c’est à cela que servent les histoires !
Débat :   G Il y a plusieurs questions qui sont posées.
Dans quel but ? Qu’est-ce qui fait qu’un homme est poussé à inventer, à raconter des histoires, un conte, un roman ?
Pourquoi se raconte-t-on des histoires à soi-même ? Pourquoi est-ce nous affabulons ? Pourquoi mentir, se mentir ? Pourquoi certains vivent une sorte de rêve éveillé, loin de la réalité ?

G Le conteur, Abbi : C’est difficile d’avoir un point de vue sur soi-même sans raconter toute sa vie. Quand j’étais petit, mon grand plaisir était de raconter ce que j’avais appris à l’école, à la maternelle, surtout quand mes parents recevaient des amis. Une vieille dame assez sourde avait un cornet ; elle s’extasiait. Si l’on me redemandait une histoire ou une chansonnette, je ne m’exécutais que si la dame mettait son cornet. Depuis lors, dans une assemblée de 10 ou de 500 personnes, je cherche où est celui qui n’écouterait pas et je cherche à le rattraper ; c’est comme une passion ; c’est ce désir de transmission, quelque chose que j’ai appris et que j’ai envie que toute le monde entende, partage ; voilà une de mes motivations. Récemment, j’avais commencé à introduire dans mon répertoire des histoires qui m’étaient arrivées et, pour qu’elles soient plus intéressantes, je les avais un tout petit peu réécrites. Jusqu’au moment où je ne souvenais plus très bien de l’histoire originale : j’ai donc rencontré ce problème où la fiction prend  la place de la réalité ; ça m’a posé un problème philosophique.

G Pour cette question « pourquoi se raconte-t-on des histoires ? », on peut revenir au roman de Sartre, « La nausée », qui évoque « choisir sa vie, vivre ou raconter », ou la vie comme un récit. Le personnage féminin, Annie, dit : «  Je revois les bons moments du passé, je revois ma vie… » et elle réinvente, elle fait une sélection ; on se raconte sa vie, celle qu’on a choisi, souhaité dans le lot de souvenirs, une vie reconstruite qui peut devenir son histoire.

G Edith : Paul Ricœur, dans un ouvrage « Temps et récits », explique, analyse pourquoi chacun se raconte son histoire. Se la  raconter, n’est pas forcement embellir sa vie, mais la réécrire, la redire de mille et une manières. En ce sens, la fiction finit par remplacer la réalité : on peut avoir l’impression de raconter des histoires et d’affabuler. Mais non !, dit Ricœur, ce n’est jamais mentir, affabuler. Réécrire, redire, « re-raconter » sa propre histoire, c’est lui donner un sens humain, parce que, finalement, dans ce que nous vivons, il y a la trame des évènements et puis il y a le récit, la narration, l’action de raconter, qui donne un sens, au double sens du terme : signification et direction. Cela est au cœur de chaque être humain ; le temps devient alors humain, les évènements vécus deviennent humains.  Dans la mesure où ils sont racontés, ils prennent un sens par l’homme qui les raconte. Ricœur ajoute : « Les choses ne nous sont données que dans les récits ; dans ce sens l’homme est enchevêtré dans des histoires ». Il est très important aujourd’hui de se raconter, d’écrire, de dire le récit de sa vie. Dans cette civilisation qui est parfois déshumanisante, il est extrêmement important que chacun raconte, se raconte, c’est-à-dire donne un sens humain à ce qu’il vit.

G Pourquoi se raconter des histoires à soi-même ? Ça peut être par économie de souffrance, pour réparer. Quand on a vécu un certain nombre de choses dans l’expérience, on est obligé de se les raconter de toutes les façons possibles pour les rendre acceptables, viables, pour les rendre belles éventuellement, donc il y a une idée de réparer.
Il y a plusieurs sortes d’histoires : les histoires dites vraies, concrètes, descriptives, où on essaie d’être au plus près de la réalité : c’est un témoignage. Il y a les récits mythiques, tel celui d’Œdipe bien connu, les mythes étant utiles pour l’identification du sujet. Puis, il y a les récits imaginaires, dans l’invention totale ; je trouve ça toujours très beau, mais j’ai du mal avec ces récits, car je ne sais pas où « se trouve » celui qui raconte; il nous raconte une histoire à sa manière, mais on ne sait pas toujours où il nous touche.

G Les histoires sont importantes dans une famille. J’avais une grand-mère qui me racontait ce qu’on se racontait de grand-mère en grand-mère en remontant jusqu’à l’Inquisition, la fuite de l’Espagne… Et moi, j’écoutais : c’était plus beau, plus passionnant que des histoires avec des fées. Peut-être qu’avec le temps ça s’était embelli ou dramatisé, mais cela faisait « passage » de génération en génération.
Maintenant je suis grand-mère, je raconte l’histoire, cette histoire, à laquelle j’ajoute mon histoire… On avait demandé à une petite fille : est-ce que c’est important d’apprendre à lire ? – Bien sûr, avait dit la petite fille, sinon comment on pourrait lire des histoires à nos enfants plus tard…

G Se raconter, raconter aux proches, raconter d’une manière générale, n’est-ce pas pour éviter qu’on nous raconte des histoires ? Récemment, ici, évoquant le « storytelling », un sociologue nous expliquait que raconter, narrer sa vie d’une manière réelle ou fictive, fait contrepoids au discours politique, lequel est truffé de récits. On crée des histoires même dans le discours économique. Plus on va ne pas se raconter, plus on va être sujets à capter ces histoires qu’on nous construit pour nous emmener là où on ne veut pas aller. Il faut pour cela que le conteur reprenne toute sa place. Une histoire illustre le sujet : Dans une tribu indienne un représentant en télévision dépose un téléviseur chez une famille et l’allume devant les spectateurs, puis il s’en va. Il revient huit jours plus tard, il trouve le téléviseur rangé sous une couverture. – Alors ! Ça ne vous a pas intéressé ?- Ce n’est pas ça, c’est que la télévision, elle nous parle du monde et que notre conteur à nous, il nous parle de nous.

G Dans tout ce que j’ai entendu jusque là je retiens deux termes : délivrer et dialoguer. On peut être délivré d’une prison en dialoguant. Pour moi, se raconter est un acte solitaire, tandis que raconter est un acte collectif. J’ai de l’admiration pour les conteurs. Ayant été élevée à la campagne sans télévision ni radio, j’ai connu ce temps ou l’on se racontait des histoires en famille.

Texte de France: Dans une tour d’ivoire, parfois nous sommes prisonniers : et de cette Bastille nous n’avons pas la clef ! Sans aucun horizon, sans lumière et sans gloire, notre vie se déroule sans rien  d’autre espérer ! Soudain  comme en un rêve, un miracle s’opère !  Un conteur est assis, là !, au coin du feu, promène son regard… scrute l’atmosphère, d’un œil inquisiteur…voire même un peu curieux, puis, tout à coup, déclame à haute et belle voix : « Il était une fois… ». Dès lors, par son attrait mystérieux empreint de magnétisme, le conteur nous harponne, nous ferre, nous enchaîne à son récit ardent, aux personnages étranges ou parfois magnanimes.  Il murmure des mots, il mime des scènes, il parle avec emphase, qui font que nos oreilles accouplées à nos yeux sont tenus en extase. Et le conteur poursuit son captivant récit où nous sommes entrés : tel un ver dans le fruit, en consommant la chair, en cheminant sans bruit ! Notre cœur, notre esprit s’abreuvent dans l’émoi et le feu de l’histoire vient réchauffer nos doigts.  Et c’est l’enchantement ! Il n’y a plus de porte et d’un battement d’aile l’histoire nous transporte au pays merveilleux des récits, des poèmes, cette vaste contrée qui adoucit nos peines ! De ce pays rêvé : l’histoire en est en la reine ! Le thème est son sujet et le conteur son roi : écoutons-le  nous dire : « Il était une fois… »

G On peut traduire ce terme anglais de « storytelling » par « en racontant des histoires » ; c’est, nous dit-on, raconter quelque chose, mobiliser l’émotion, donner à raconter à la presse, occuper les temps d’antenne, squatter chaque jour les colonnes des journaux, alimenter les bavardages de machines à café. C’est mettre le projecteur sur quelque chose, sur quelqu’un, ce qui met tout le reste dans l’ombre; c’est, disent les directeurs de communication, toujours avoir un coup d’avance. Nous avons vu étaler la vie antérieure et actuelle du Président de la République, la saga de sa challenger (sa rivale), sa vie amoureuse, sa vie familiale, sa séparation, etc. Au final, pour un certain nombre de gens, cela aura eu plus d’importance que n’importe quel programme politique, alors ce serait peut-être ceux qui croient à la politique qui se raconteraient des histoires.
Aux Etats-Unis, en 1992, Clinton, déclarait à ce propos : « Je pense que nous pourrions élire n’importe quel acteur de Hollywood à condition qu’il ait une histoire à raconter ; une histoire qui dise aux gens ce que le pays est, et comment il le voit. ». Nous avions déjà vu cela en 1980. Imaginez ! Un cow-boy du cinéma, celui qui punissait les méchants, qui va devenir Président des Etats-Unis.  Aujourd’hui c’est la publicité qui s’est emparée du storytelling. Nous le voyons particulièrement ces derniers jours avec « Le petit poucet » et « Le petit chaperon rouge », qui sont en publicité à la Banque populaire : une histoire, ça fait vendre.

G Le conteur, Abbi : Dans l’éloge au conteur, vous donnez beaucoup d’importance au conteur. Si on prenait l’image du récit, on arriverait à une métaphore intéressante. La caractéristique de la transmission des récits (des récits de fiction) est que mon récit m’échappe dès qu’il est raconté. Cette fiction, comme tous les grands récits du monde, est là avant nous et sera là après nous. Le moment de la narration est un moment où le conteur et l’auditeur sont tous les deux sortis de la « caverne » pour s’extraire de leur univers partiel et partial à la rencontre d’un univers plus large qui ne sera révélé qu’en écoutant la fiction, et, là, les rôles sont très clairs. L’un est conteur, les autres auditeurs, mais le récit sera à tout le monde. L’art du conteur, pour moi, c’est cette connaissance du récit et cette possibilité qu’au moment de la narration s’ouvre en celui qui écoute la possibilité de s’emparer du récit et lui-même avoir tous les outils pour rentrer à son tour dans l’acte de narration. La grande différence avec le « storytelling », c’est qu’il ne s’agit pas de s’approprier des récits pour les imposer aux autres, mais que le récit serait le lieu du dialogue et qu’il autorise la sortie de la « caverne ». Cela demande à celui qui raconte d’être aussi humble que celui qui écoute ; c’est le récit qui prend toute sa place et l’humanisation du récit se fait parce qu’un humain s’en empare et le partage avec quelqu’un  ou avec les autres.

G Raconter des histoires, c’est déjà pour se faire plaisir, pour faire plaisir. C’est la joie de partager un conte ; cela crée des liens dans un groupe ; c’est une identité qu’on se partage. C’est aussi la transmission sur plusieurs générations, un héritage en soi. Donc, cette identité du cercle familial, du cercle amical, c’est aussi du captif, de l’instructif, parfois moralisateur, des récits qui servent et à découvrir et à se découvrir. Dans mon activité, je raconte l’Histoire locale, c’est aussi de la transmission ; cela rejoint les histoires qui transmettent des messages. L’Histoire (avec un grand H) essaie de calquer au plus près de la réalité ; elle peut, si on l’habille, si on la transforme, servir de matière première à des contes.

G Dans des ateliers d’écriture, on raconte des histoires, mais ces histoires demandent que la personne les supporte. Une histoire, en général, ne suscite pas trop de résistance. Elisabeth Bing, qui a lancé les ateliers d’écriture, explique que si le récit peut être mythe, « un humain s’en empare et le fait partager aux autres ». Or, dans des classes d’écriture, il y a des enfants qui connaissent les pires difficultés : ils refusent tout à fait d’apprendre et, de plus, ont peur d’apprendre. Ceci parce qu’ils sont habités par des angoisses assez punitives. En même temps, c’est aussi des refuges identitaires, c’est à dire : « J’écris cela, c’est ce que j’ai à dire » ; cela peut être haineux. Puisque c’est un exercice d’écriture d’équilibre, comment se laisser aller à l’écriture libre si on a que de la haine, que des préoccupations sexuelles pour les adolescents, que des choses dures et crues à dire ? Est-ce qu’on peut faire partager ou non ? Ceux qui animent les ateliers d’écriture ont eu cette idée fulgurante de ne pas leur demander de parler, il fallait que d’autres personnes parlent à leur place. Donc l’enseignant devient conteur. Et qu’est-ce qu’il raconte ? Eh bien ! Des mythes ! Comme celui du Minotaure, par exemple. Après avoir réuni les élèves autour de l’histoire, ce matériau devient leur histoire ; on va leur demander de décrire, de dessiner leur labyrinthe et leur demander : – « Et ton labyrinthe à toi, comment il est ?  Y a-t-il une porte ? Sais-tu l’ouvrir ? Qu’y a t-il derrière ? » C’est l’histoire, dans un sens, qui leur parle d’eux.

G Pour conter des histoires, dans certains pays ou dans certaines régions, comme en Bretagne, on parle de « mensonges ». C’est des formulettes d’introduction qui signalent que ce qui va être raconté, ce sont des mensonges : «  Plus je vous en dirai, plus je vous mentirai ; je ne suis point payé pour vous dire la vérité». Au Maghreb, au Moyen-Orient, le conteur commence avec cette phrase : « Au nom de Dieu, je commence à mentir, j’ai vu une fourmi allaiter un lapin… ». Ces formules créent une rupture par rapport aux autres modes d’échange verbaux ; elles signalent que le conte se passe sur autre scène, dans un univers imaginaire. Le conte est un mensonge qui permet de dire beaucoup de vérités.

G Pourquoi raconter des histoires ? Cela amène aussi la question : Pourquoi raconter des mensonges, mentir, affabuler ? Est-ce pour se protéger ?

G Raconter ou conter des histoires,  c’est introduire une parenthèse dans la vie courante, c’est à dire que nous allons parler d’un monde où tout est possible. Le plus faible, le plus malheureux des enfants peut être un prince, un héros. Dans ce moment où beaucoup de choses sont déterminées par la naissance, le milieu social…,  il peut y avoir là un message d’espoir, une chance. Il y a des récits qui se situent entre Ciel et Terre, qui nous font complice… « Je vais t’en raconter une bien bonne… ».

G Pour le mensonge et la vérité, on vit des âges différents ; ce qui a été vérité en un temps, peut devenir mensonge et inversement. Picasso avait peint une femme (Gertrude Stein), et, quand ils ont vu le portrait, les gens disaient : – Cela ne lui ressemble pas ! – Je vous assure, répondit Picasso, que dans vingt ans elle sera comme ça !

G Quelle est la surface qu’on donne au mot histoire ? Que met-on derrière ce mot ? Conte, situation de compromission, contournement de la vérité ? Pour quel objectif ? Quand on raconte des histoires aux enfants dès le berceau, cela construit l’enfant et lui donne l’idée ensuite d’apprendre et de lire, et qu’on lui raconte encore des histoires. Une étude nous dit que 53% des mamans racontent des histoires à leurs enfants, contre 37% des pères. Quant à mon histoire, elle s’enrichit chaque jour ; elle fait même se déplacer la vérité, mais il reste le fond. En fonction de l’époque, on lui donne un autre sens sans volonté de tronquer, de mentir.

G Le conteur, Abbi : Nous avons accueilli il y a peu ici à la Maison du conte, dans notre opération « Grand dire, pour grandir », un psycholinguiste colombien, Evelio Cabrero-Parra,  qui nous expliquait comment le nouveau-né, dans ses deux premières années, au moment où il commence à prendre conscience de la parole par l’écoute d’abord, par le son, va appréhender le monde, le comprendre, le connaître par le fait de le nommer, et la parole va devenir son acte fondateur, son acte sonore par le fait de lier une écoute et une vision… Tout à coup, l’enfant prononce une parole : l’enfant est dans la situation du créateur, il fait le monde, il recrée le monde. Chaque nouveau-né recrée le monde dans l’acte de parole. Alors, au début, c’est une onomatopée, puis deux, puis un mot, et, petit à petit, la notion de temps inscrit la notion de récit, ça veut dire que tout à coup le nouveau-né accède au concept, puis à la phrase, au récit.

G Je n’arrive pas à raconter des histoires. Quand mes enfants étaient petits, je leur lisais des histoires. Aujourd’hui, avec et pour mon petit-fils, j’ai inventé une histoire autour des fleurs vertes ; (nous n’aimons pas les fleurs vertes) et dans notre histoire, il y a des lutins. Quand j’ai commencé à raconter, au début ça se passait bien. Au bout d’un moment, mon petit-fils me dit: – « J’aime pas ton histoire ! » Il reprend les lutins et il fait une autre histoire : il n’y a plus de fleurs vertes et les lutins font des choses que je n’avais pas prévu ; je ne peux pas le   rattraper…

G On m’a toujours raconté l’histoire de ma grand-mère. Son mari, recherché par la police allemande avait dû s’enfuir. Elle était amoureuse, follement inquiète, elle voulait le rejoindre. Elle habitait près du Lac Majeur (Italie) et il n’y avait aucun moyen de transport ; donc, elle a pris une barque ; hélas, la barque a coulé et ma grand-mère s’est noyée… J’ai eu l’occasion de retourner sur place et, dans la famille, j’ai appris que ma grand-mère était dépressive et que l’histoire était toute autre. Je n’ai jamais su dans quelle mesure ma mère y croyait. Quelque chose me dit qu’avec le temps quelque chose s’est construit. Avoir une maman héroïne l’avait peut-être aidée à se construire. Elle avait en quelque sorte sauvegardée une histoire, mensonge de protection. J’ai conservé cette histoire pour mes enfants;

G Au niveau de l’humanité, c’est comme pour le nouveau-né qui accède à la parole. L’homme tout au long de son existence a voulu laisser des traces de son passage sur la Terre de toutes les façons possibles (des peintures murales des cavernes aux scénarios les plus sophistiqués de nos jours). Est-ce que raconter des histoires, ce n’est pas pour laisser la marque de son passage et un peu pour conjurer la peur de la mort.

G Mon arrière grand-mère était une merveilleuse conteuse et  toute la famille habitait la même rue (rue Albert 1er à L’Haÿ-les-Roses). Elle avait quatre petits-enfants dans plusieurs maisons et elle allait d’une maison à l’autre ; elle racontait sa vie, sa vie avec son mari, la vie des grands parents… Cela nous a donné à tous le goût de la généalogie. Je continue encore aujourd’hui.

G Un professeur de philosophie, qui a choisi les « planches », nous montre dans son spectacle comment la philosophie racontée autrement pourrait être plus attrayante ; il nous donnerait envie de retourner à l’école. (Yves Cusset*) : « Diogène le cynique, qu’on appelait cynique (du grec kunos: chien) et qui pourtant n’avait rien d’un chien, ne trouvait rien comme nom à donner à son chien, il l’appela : « Rien », justement, puisqu’il ne trouvait rien, plutôt que de l’appeler : « Tout » : c’était donc le toutou Rien. Rien s’en alla le jour même de la mort du cynique, qui prononça alors ces derniers mots, souvent mal interprétés : « Mon dieu, je ne vois plus Rien ! ». Et ce fût tout.  Rien fut alors adopté par une enfant abandonnée appelée Néant, car elle avait oublié d’exister. Un beau jour, il faisait en fait un temps de chien, le toutou Rien et la môme Néant étaient en train de se diriger sereinement vers nulle part, quand Personne, le fils illégitime d’Ulysse et du cyclope, qui l’air de rien n’avait rien mangé depuis longtemps, mangea Rien tout cru, Rien qui passa aussitôt de toutou à trépas. Qui l’eût cru que le toutou Rien put finir tout cru en rien de temps dans la bouche de Personne ? Eh bien, Personne, justement, qui, s’il l’avait eu en trois fois rien, aurait pu au moins le partager avec d’autres. Mais il garda Rien pour lui tout-seul. Donc personne n’eut droit à rien. Et la môme Néant resta toute seule, elle qui sans Rien se sentait moins que rien, comme l’ombre de son chien…Elle resta donc triste et songeuse, et elle se cachait là à l’imaginer danser et sourire, et à l’écouter chanter et puis rire…»   (* « Rien ne sert d’exister. » Théâtre de Ménilmontant jusqu’au 29 Nov. 09)

G Edith. Le mythe que raconte Levy-Strauss dans La Potière Jalouse est le mythe des Jivaros. Les Jivaros racontent que le soleil et la lune, humains, vivaient sur la Terre. Ils avaient même logis, même femme. Celle-ci nommée Aôho, l’Engoulevent, aimait que le chaud Soleil l’étreigne, mais elle redoutait le contact de Lune dont le corps était trop froid. Soleil cru bon d’ironiser sur cette différence. Lune se vexa et monta au ciel en grimpant le long d’une liane, en même temps il souffla sur Soleil qui s’éclipsa. Les deux époux disparus, Aôho se crut abandonnée ; elle entreprit de suivre Lune au ciel en emportant un panier plein de cette argile dont se servent les femmes pour faire de la poterie. Lune l’aperçut et voulut se débarrasser définitivement d’elle ; il coupa alors la liane qui unissait les deux mondes. La femme tomba avec son panier, l’argile se répandit sur la Terre où on la ramasse maintenant ci et là. Aôho se changea en oiseau de ce nom ; on l’entend à chaque nouvelle lune pousser son cri plaintif et implorer son mari qui l’a quittée. Plus tard, le soleil monta lui aussi au ciel en s’aidant d’une autre liane. Même là-haut  Lune continue de le fuir ; ils ne font jamais route ensemble et ne peuvent se réconcilier. C’est pourquoi on ne voit le soleil que le jour et la lune seulement pendant la nuit. En conclusion du mythe : Si le soleil et la lune s’étaient entendus pour partager la même femme au lieu de la vouloir chacun pour soi, chez les Jivaros aussi les hommes pourraient avoir en commun une épouse. Mais parce que les deux astres sont jaloux l’un de l’autre, les Jivaros ne cessent de se jalouser, ils se combattent au sujet des femmes qu’ils veulent posséder. Tirez-en la leçon ! Soyez monogames ou réduisez les têtes ! Autrement dit, Levy-Strauss nous enseigne que lorsqu’on raconte des histoires sur nos origines, lorsqu’on raconte un mythe, c’est pour transmettre des valeurs

Conclusion : Nous avons évoqué histoires, mythes, contes et récits. Récits pour se faire plaisir, pour faire plaisir, pour réparer, pour se structurer et même pour se protéger, a-t-on entendu. Récits pour se révéler, nous dit le conteur. Pour compenser l’insuffisance de l’argumentation rationnelle, nous dit la philosophe, pour oser l’expérience dialectique et sortir de « la caverne ». Le conteur nous a également parlé du récit comme un bien commun, le patrimoine immatériel de l’humanité. Par la réflexion des participants, connaissances et vécus, s’est ouvert  un riche débat sur le récit, sa transmission.  Raconter a toujours été et a survécu à des montagnes d’écrits. Toute notre culture est un monument d’histoires. C’est  depuis les premières histoires contées, les bibliothèques du savoir qui s’ouvrent à nous; c’est le fleuve des connaissances, la mémoire du monde qui s’écoule dans la parole ; nous racontons à partir de notre acquis, notre savoir ; nous alimentons le fleuve. Nous sommes rentrés dans l’ère du numérique et toujours nous voulons qu’on nous raconte des histoires. Pourquoi raconter des histoires? Peut-être parce que « voir de l’intérieur » est plus fort que de « voir de l’extérieur ».

Conte d’Amadou Hampâté Bâ :
Il n’y a pas de petite querelle
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Il y avait un homme, un sage suffisamment connu pour être invité à toutes les grandes funérailles importantes dans son pays. Et, ce jour là, il doit quitter sa maison. Or, sa vieille mère est malade. Il n’aime pas partir de la maison en laissant sa mère malade, néanmoins il doit participer à la cérémonie de funérailles, et donc il appelle son chien et lui dit : – Chien, ma mère est malade, je dois aller, à deux jours de marche, au village voisin m’occuper de funérailles. Tu vas rester devant la porte, et tu vas t’arranger à ce qu’il ne passe rien de mal dans ma maison, dans ma cour, et pour ma mère. Tu m’as compris, chien ! Et le chien a compris. Il s’installe devant la porte et ne bouge plus. L’homme quitte sa maison, sa cour. Et le chien resté là observe tout ce qui se passe autour de lui, puis…il entend un bruit qui ne lui est pas familier. Il voit de loin  la chambre de la mère qui est malade, celle-ci est allongée sur un lit, une moustiquaire autour. Et voilà qu’au plafond, au-dessus de la moustiquaire,  il y a deux lézards qui ont décidé de se disputer, là. Et le chien qui est assis ne peut pas bouger, son maître lui a dit – « Bouge-pas de là ! Surveille ! » Donc, il appelle le coq qui passe par là : – Hé ! Le coq ! Tu ne peux pas s’il te plaît aller dans la chambre arranger cette querelle entre les deux lézards ? Ça va déranger la mère qui est malade. – Quoi ! Répond le coq ! Toi, le chien, tu voudrais me demander à moi, le coq, avec toutes les poules dont j’ai à m’occuper, tu voudrais que je descende de mon piédestal pour aller m’occuper de cette petite querelle de lézards, mais tu te moques de moi, adresse-toi à quelqu’un d’autre, ou va régler l’affaire toi-même ! – Je ne peux pas, dit le chien, le maître m’a demandé de rester là. Et le coq disparait.
Le chien attend, les lézards s’excitent, ça fait beaucoup de bruit, le chien a peur. Il y le bouc  qui passe par là. Eh ! Le bouc !  Tu  ne veux pas s’il te plait aller dans la chambre et arrêter la querelle qu’il y a entre ces deux lézards ? Ils sont au-dessus du lit de la mère qui est malade. Le bouc, avec sa barbe blanche, lui répond : Regarde-moi bien, le chien ! Tu voudrais que moi le bouc, qui m’échine au destin du monde avec toutes ces chèvres dont j’ai la responsabilité, que j’aille m’occuper d’une petite querelle de lézards ? Tu sais, une querelle de lézards, ça n’a jamais fait de mal à personne, ou va régler la querelle toi-même ! Je ne peux pas dit le chien, le maître m’a dit de ne pas bouger. Et le bouc s’en va !
Le chien attend, la querelle s’excite, même la moustiquaire tremble, le chien a peur. Passe le bœuf. – Le bœuf ! Je t’en prie, fais quelque chose, va régler la  querelle de ces deux lézards. S’ils tombent sur la moustiquaire, un drame peut arriver. Le bœuf lui répond : – Calme-toi le chien ! C’est toi qui fais la garde. Moi je suis important, je suis gros, je suis l’animal le plus important de la cour, le temps que je traverse la querelle sera terminée. Alors ! Quelle importance ? Et le bœuf s’en va.
La querelle s’excite, et le chien aussi. Le cheval passe par là. – Cheval ! Tu ne peux pas faire quelque chose pour arrêter cette querelle des deux lézards dans la chambre de la mère ? Le cheva lui répond : – Moi, un pur sang, qui n’est fait que pour être monté par le maître, tu voudrais que je m’abaisse à aller régler une petite querelle de lézards, mais il n’en est pas question ! Et il s’en va !
Et à ce moment là, les lézards se disputent tellement qu’ils tombent, rebondissent sur la moustiquaire, font tomber la lampe à pétrole qui enflamme la moustiquaire, qui brûle la chambre, et la vieille avec.
Toute la cour se précipite. Mon Dieu ! Quel drame ! Ils prennent la vieille; elle est brûlée de partout, et aussitôt les questions fusent. Que faire quand une vieille est brûlée ? Vite du sang de coq ! On attrape le coq, on lui coupe la tête, on arrose les brûlures. Le coq juste avant de mourir s’était penché vers le chien pour lui dire : – Tu avais raison, il n’y a pas de petite querelle !
Et la vieille meurt. Immédiatement il faut aller chercher le maître qui est à deux jours  de marche. On prend le plus jeune des garçons, on lui donne une cravache, on le met sur le cheval, on frappe le cheval, et on lui dit : tu vas chercher le maître. Et le garçon tellement heureux d’être sur le dos du pur sang, le fouette, et le fouette ; le cheval arrive en sueur au village, la langue pendante. Le maître quand il entend que sa mère est morte, saute sur le dos du cheval, met le fils en croupe, il cravache le cheval qui galope, qui galope, et lorsqu’ils arrivent le cheval est exténué, les quatre pattes écartées ; il meurt. Et juste avant de mourir, il se penche vers le chien et lui dit : – Tu avais raison, il n’y a pas de petite querelle !
A ce moment, on fait les funérailles, et quand on a creusé la tombe, pour que l’âme de la vieille puisse accéder à l’au-delà il faut l’arroser avec du sang d’un bouc. Quant à la chair du bouc, elle est partagée entre ceux qui sont là pour les funérailles.
Quarante jours plus tard, pour que l’âme de la mère s’élève et aille rejoindre les ancêtres, il faut inviter tout le village à un grand festin, et là, on mange le bœuf ! Comme l’avait fait le bouc avant de mourir, le bœuf s’était penché vers le chien pour lui dire : – Tu avais raison, il n’y a pas de petite querelle.
Le chien, qui n’a pas bougé, est toujours là, on lui a apporté des os de poulet, de bouc, des os de cheval, de la viande de bœuf, et il en fut ravi, et bien récompensé.
Cette histoire a été racontée devant le Conseil exécutif de l’Unesco à propos du conflit Israélo-palestinien pour faire prendre conscience à chacun des risques, des dangers d’une telle situation.

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