Thème: « Epicure et la philosophie du jardin »

Restitution du café-philo de Chevilly-Larue
24 mars 2010

Buste d'Epicure. Musée du Louvre

Buste d’Epicure. Musée du Louvre

Animateurs : Edith Pertunski-Deléage, philosophe.Pascale Coutard –
Danielle Vautrin – Lionel Graffin – Guy  Pannetier
Modérateur : Marc Ellenberger
Introduction : Guy Pannetier

Introduction : Epicure nait en 341 avant notre ère dans l’île de Samos (Asie mineure). Son père est « instituteur » grammairien, maître de lecture. Tout jeune, dès 14 ans, il est déjà intéressé par la philosophie. Sa mère, Chérestrate, était magicienne ; elle se rendait chez les gens pour dire des prières propitiatoires, (c’est-à-dire pour chasser les démons ou appeler la protection de dieux) et, là, il voit toutes les superstitions chez ces gens. Il réagit devant cela, jugeant que les gens s’enferment dans leurs croyance et que c’est surtout cela qui les empêche d’être heureux.
Il s’instruira de la philosophie auprès de différents maîtres, d’un Platonicien, Porphyre, puis auprès d’un disciple de Démocrite, dont il développera les principes sur l’atomisme. Il enseignera quelque temps à la palestre d’Athènes (lieu d’entraînement physique annexe du gymnase) et il sera accusé de corrompre la jeunesse avec son enseignement ; il devra quitter la ville. Il reviendra plus tard à Athènes et fondera en 306 une école, « le jardin », six ans après que Zénon le Stoïcien ait ouvert l’école du Portique ; c’était une période créatrice.
Epicure va enseigner à des personnes qui s’initient à la philosophie, dont des femmes : Themista, Mammarion, Hédéia, Erotion et Léontion, laquelle, dit-on, était d’une grande beauté et fut aussi sa maîtresse ; il aura même pour élèves des hétaïres (courtisanes) et des esclaves. Epicure est là, une fois de plus, en rupture avec Platon, en ce qui concerne les esclaves, les femmes, la composante pédérastique, et en rupture avec Aristote, rupture de fait, car il ne se positionne pas du tout en regard de ces deux philosophes.
Epicure n’est pas dans la lignée des grands penseurs tels Platon et Aristote. Si l’Académie de Platon et le Lycée s’adressent à une élite et forment les futurs gouvernants, le Jardin serait plus ce que nous appelons aujourd’hui une université populaire ou, en l’occurrence, un « Jardin-philo ». Le « Jardin » sera aussi décrit comme communauté intellectuelle, amicale, et aussi d’entraide matérielle ; certains parleront de confrérie.
Cette philosophie qui fut décriée par les Stoïciens, puis par ce qui fut « la secte » des premiers Chrétiens de Rome, semble être la rupture entre la philosophie antique et la philosophie moderne. Il y a là, toutes les bases de notre philosophie actuelle ; elle donne des règles de vie simples. Epicure se dit lui-même autodidacte, il ne s’encombre pas d’un vocabulaire savant, il passe outre les règles dialectiques du langage et enseigne peut-être une philosophie impie parce que populaire et peu axée sur la métaphysique, plus pratique et comportementale qu’en parole. Il se méfie de la dialectique: « La première chose nécessaire », dit-il dans la lettre à Hérodote, « est d’avoir compris ce qui est sous les mots ». Ce courant philosophique s’étale sur près de huit siècles, la période la plus connue va d’Epicure en passant par Lucrèce, jusqu’à Ovide. Outre cette « médecine de l’âme » contenue dans « les quatre remèdes », le tétrapharmakon, que nous développerons. Cette philosophie dans son approche de la physique reste d’actualité.
Nous avons souhaité présenter le corpus de cette philosophie autour de six thèmes, comme socle au débat. Les quatre animateurs aborderons tout à tour : 1° Tempérance et éthique – 2° La mort, les dieux, les croyances – 3° Désir, bonheur et Carpe diem – 4° Théorie atomique et matérialisme – 5° Epicurisme et religion, connotation – 6° Contexte politique et social, l’influence sur la philosophie.
Edith interviendra lorsqu’elle le souhaitera, et chacun à son tour pourra prendre la parole.
Maintenant, nous poussons la porte du « Jardin » et nous allons rencontrer Epicure, ses disciples, et ouvrir le débat.

Débat : G Doctrine – Ethique.
Nous devons à Diogène Laërce (IIIème siècle après JC), dans le dixième et dernier livre d’une compilation sur la vie et les doctrines des philosophes de la Grèce classique, la conservation de trois lettres d’Epicure à ses disciples : La lettre à Hérodote sur sa théorie physique, la lettre à Ménécée sur son éthique et la lettre à Pythoclès sur les questions astronomiques et météorologiques. Puisqu’il n’y a rien au-delà de la mort pour Epicure, c’est sur la Terre que le bonheur doit être recherché. Une satisfaction raisonnable des plaisirs, une vie sage, tempérée, contemplative, et vertueuse permettent d’y accéder. L’épicurien respecte les vrais besoins de la nature et refuse ce qui en dépasse les limites; la modération est une vertu importante. Le choix de vivre sans trouble (ataraxie) implique le respect des lois pour éviter les sanctions de la société qui veut protéger ce qui est utile. Le droit est basé sur l’intérêt mutuel et la réciprocité. Parmi les thèmes majeurs de la doctrine d’Epicure, on peut relever que :
– Il n’y a pas d’âge pour faire de la philosophie, car la philosophie est un art d’être heureux
– Philosophe matérialiste inspiré de l’atomisme de Démocrite, Epicure s’oppose à l’idéalisme de Platon. Pour Epicure, tout est matériel, y compris l’âme, et la sensation est seul guide de la connaissance et de la morale.
– La sensation de plaisir est signe du bien, la sensation de douleur est signe du mal. Pour atteindre le bonheur, il faut maximiser le plaisir. Mais satisfaire tous ses désirs n’est pas la bonne façon d’atteindre cet objectif; car certains désirs non naturels comportent à long terme, dans leur satisfaction, plus de douleur que de plaisir.
– Ainsi, la morale d’Epicure est eudémoniste (morale du bonheur) et hédoniste (morale du plaisir) mais l’épicurisme n’est pas la débauche.
– Il ne faut pas craindre la mort. La mort nous est indifférente, puisqu’elle est la fin de toute sensation.
C’est en effet par la pieuse fidélité gardée par ses disciples pour le maître et sa doctrine que se distingue l’école épicurienne. C’est une chose merveilleuse, dit Plutarque, de voir comme ses frères étaient affectionnés avec lui! Les épicuriens aiment leur maître, ils le respectent, bien plus, ils l’adorent à l’égal d’un dieu. Il était à peine mort que déjà on l’honorait de statues et d’amulettes. Les disciples célébraient chaque année l’anniversaire de sa naissance. Tous les mois, ils rappelaient son souvenir par une cérémonie solennelle. Et ils s’entouraient de son effigie.
Pour ses disciples, Epicure est le libérateur. Il apporte un immense soulagement à leurs âmes courbées depuis si longtemps sous le joug de tristes superstitions. Il est le défenseur des droits de la liberté et de l’indépendance personnelle contre toute tradition religieuse. Aussi Lucien de Samosate parle-t-il d’Epicure comme d’ « un homme saint, divin qui seul a connu la vérité et qui en la transmettant à ses disciples est devenu leur libérateur ». Les disciples ont un égal respect pour la doctrine d’Epicure. Ils ne lisent que ses écrits et ceux de Métrodore, en rejetant les autres. Le succès de l’épicurisme tenait dans l’unité de cette « petite république », où l’accord était complet entre les membres d’une même famille de pensée.
Cicéron, qui était un adversaire de sa pensé, disait : « Beaucoup d’épicuriens furent et sont encore fidèles en amitié ». Lucrèce était enthousiaste et salue son maître comme le libérateur des âmes, le sauveur de l’humanité, l’inventeur d’une science nouvelle, l’homme courageux qui osa toucher à l’antique superstition.

G Ethique :
Dans la tradition des philosophes grecs, Epicure s’est proposé comme but de ses recherches ce qui est le plus désirable, autrement dit le Souverain Bien. Or, ce Souverain Bien ne peut être que le bonheur, « puisque lorsqu’il est à nous, nous avons tout, et que, quand il nous manque, nous faisons tout pour l’avoir » (Lettre à Ménécée, p. 11). L’éthique épicurienne se veut donc une théorie raisonnée des désirs, dans le but de répondre à la question : « Comment puis-je atteindre le bonheur ? ».

G Edith : Dans la lettre qu’Epicure écrit à son ami Ménécée, il s’agit d’une éthique et non d’une morale. C’est-à-dire une éthique comme ensemble de règles pour bien vivre, et non d’une morale qui est un ensemble de normes. Ethique a pour étymologie « èthos », ce qui est en Grec « mœurs », et morale a pour origine « moralis, mores » ce qui en latin est aussi « mœurs ». Mais l’étymologie grecque n’a pas le même sens que l’étymologie romaine. Alors que la culture grecque est une culture de l’épanouissement de soi, la culture romaine, elle, est une culture de la normativité. Donc la lettre à Ménécée est une éthique, et j’essaierai de montrer que cette éthique, cet art de bien vivre, peut être d’une certaine façon lue comme l’éthique « écosophique » *, c’est-à-dire l’éthique à laquelle se rattache aujourd’hui les divers courants de l’écologie.
* L’écosophie est un concept forgé par le philosophe Arne Naess à l’Université d’Oslo en 1960. C’était au début du mouvement de l’ écologie profonde qui invite à un renversement de la perspective anthropocentriste : l’homme ne se situe pas au sommet de la hiérarchie du vivant, mais s’inscrit au contraire dans l’écosphère comme une partie qui s’insère dans le tout[]. C’est autour de ce constat que va se développer l’écosophie comme un courant de pensée du mouvement écologiste depuis les années 1960.

G La naissance d’Epicure à Samos n’est pas sûre à 100%. Ce qui est sûr c’est qu’une famille athénienne de colons a vécu à Samos.

G On a soulevé l’opposition et la différence entre la morale ou le normalisme et une recherche personnelle de plaisir, et c’est intéressant de voir qu’on a déjà une culture qui a vécu avec à l’origine des liens essentiels pour des personnes qui recherchaient le bonheur personnel. Bonheur personnel opposé plus tard à un besoin normatif de vivre mieux en société, ensemble.

G La mort, les dieux, les croyances :
Dans l’atmosphère religieuse en Grèce à cette époque, les dieux sont multiples, immanents à toutes choses, le soleil est un dieu, la lune est un dieu, les astres sont des dieux, les villes donnent des dieux ou déesses éponymes, ainsi Athéna pour Athènes. Les rois, les reines sont des divinités. Il suffit qu’un bout de bois taillé représente quelque chose d’un homme pour qu’il devienne une divinité. Il y a les dieux, les demi-dieux, des dieux spécialisés, des dieux de circonstance. Les sacrifices sont incessants, ils visent à apitoyer les dieux et à les gagner à des causes partisanes. Il y a dans les pièces de théâtre, les tragédies, qu’on joue à Athènes un épilogue qui va faire intervenir les dieux. L’épilogue de la tragédie offre une situation insoluble et un dieu, par des artifices mécaniques, va résoudre le problème, d’où l’expression « deus ex machina » (dieu issu de la machine).
Aussi longtemps qu’on rapportait aux dieux tout gouvernement des choses terrestres, on ne pouvait que vivre dans une perpétuelle inquiétude. Epicure dit avec ironie: « La Terre entière vit dans la peine, c’est pour la peine qu’elle a le plus de capacité ». Théophraste, lui aussi de l’école du Jardin, donne un bon exemple dans le portrait à peine forcé qu’il fait de son « déisidaïmôn », non pas « le superstitieux », ce qu’on donne comme traduction habituellement, mais l’homme qui est perpétuellement dans la crainte des puissances divines. Ces déisidaïmôn, en effet, se retrouvent par milliers à Athènes. On mesure, le fossé, le précipice séparant les idées épicuriennes des croyances religieuses en vigueur trois siècles avant notre ère. Les épicuriens réfutent l’idée que les dieux s’intéressent aux affaires humaines, c’est un point clé ; de plus, ils ne craignent pas le jugement dernier, n’attendent aucune résurrection, réfutent l’idée d’existence, d’entité dans l’au-delà, pas d’enfer (l’Hadès) ou de paradis, et ils ne font aucun cas d’un enseignement révélé. Epicure éprouve de l’aversion pour les croyances, les superstitions des Athéniens. Il reproche aux croyances de ne pas être fondées sur la manifestation des sens et d’être une extravagance de l’imaginaire. La religion, dit-il, est une source d’angoisse que la science est capable de dissiper. Sa position se retrouve dans le fameux dilemme d’Epicure, qui lui valu d’être diabolisé :
Le dilemme d’Epicure débute par une assertion : « Le mal existe !». Donc de deux choses l’une : ou : Dieu le sait, proposition A, – ou : il l’ignore, proposition B.
Proposition A : il sait que le mal existe, il peut le supprimer, mais il ne veut pas ; alors un tel dieu serait cruel et pervers ! Donc inadmissible ! Dans cette même proposition, il sait que le mal existe, il veut le supprimer, mais il ne peut pas le faire, alors un tel dieu serait impuissant ! Donc inadmissible !
Proposition B : Dieu ne sait pas que le mal existe, alors ; un tel dieu serait aveugle et ignorant ! Donc inadmissible !
Les dieux d’Epicure ne sont pas faciles à discerner. Ces dieux en tout cas, ne sont ni sournois, ni vindicatifs, ni cruels, ni dictatoriaux, ils sont « bonhommes », béats, pleinement satisfaits et immortels. Les hommes n’ont pas à s’occuper des dieux, les dieux ne s’occupent pas d’eux, si ce n’est pour participer à leur bonheur, c’est-à-dire que lorsqu’ils font des fêtes, les dieux sont associés à travers les fêtes rituelles et civiques de la cité. Et Epicure se permet d’ironiser en se moquant à la fois des hommes et des dieux : « Si un dieu obéissait aux prières des hommes, assez vite les hommes auraient péri. Car continuellement ils demandent des choses nuisibles les uns pour les autres ».
Son école enseigne également à ne pas craindre la mort, car la mort est également un argumentaire pour les croyants. La mort, disent-ils, n’est rien d’autre que la perte de sensibilité : « Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous…. Car tout bien et tout mal réside dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous, nous rend capable de jouir cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir d’immortalité…» (Lettre à Ménécée). Dans ce domaine la plus célèbre citation est : « …Ainsi de tous les maux qui donnent le plus d’horreur, la mort n’est rien pour nous, puisque tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’existe pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus ; donc la mort n’existe, ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers et que les seconds ne sont plus » (Lettre à Ménécée).
En somme, nous dirait Epicure, nos jours nous sont comptés, donc sachons vivre et être heureux ensemble, nous sommes comptables de notre vie (existentialisme !). Apprécions les fêtes, le bonheur partagé, la beauté, en essayant de ressembler à des dieux. Epicure à sa mort laissera un testament dans lequel il laisse à Hermarque de Mithylènes, un de ses successeurs, le soin de veiller avec d’autres sur l’éducation du fils et de la fille de son disciple et plus proche ami, Métrodore, et du fils de Polieno. Il voulait qu’après sa mort on continua sa sollicitude auprès des pauvres. Il affranchit dans son testament un vieux serviteur, ainsi que trois esclaves, dont une femme. On devait, d’après le testament, garder l’usage des offrandes annuelles aux morts, ainsi que les fêtes aux jours anniversaires de sa naissance, et il léguait des biens pour le faire. Quant à la religion d’Epicure, puisqu’il en avait une quand même, c’était la religion du lien aux dieux qu’il invitait lorsqu’il festoyait, du moment qu’ils lui ressemblent, et aux hommes auxquels il était reconnaissant de l’avoir aidé à donner un sens à la vie. Il excluait ceux qui vivent dans le libertinage, et ceux qui vivent dans les troubles de l’âme.

G La science provient des sensations, nous dit Epicure. Et c’est par elles que sont possibles les anticipations, qui sont l’équivalent des idées générales.

G Ces propos comme ceux sur la mort nous semblent à la fois lointains et proches de nous. Ils nous disent que la mort ne nous atteint pas psychiquement ; de fait, elle atteint ceux qui nous entourent.

G Ces propos autour de la mort me font penser à la fameuse phrase de Lapalisse : « Un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie », même si la phrase, le propos ont été pervertis, (on trouve deux versions), c’est une idée totalement épicurienne.

G Edith : Cette lapalissade épicurienne montre bien qu’il y a, et c’est ce qu’Epicure indique dans la lettre à Ménécée, un désir que chacun cherche pour lui-même, et aussi avec les autres pour un art de bien vivre, une éthique qui est le bien vivre là où l’on se trouve, avec ceux avec qui l’on vit, dans son milieu, autrement dit, cette recherche épicurienne d’un art de bien vivre, peut être lue et adaptée à nos jours. En effet, nous vivons dans une époque, où les catastrophes, écologiques, économiques, et sociales sont probables, comme nous l’a dit le philosophe Jean Pierre Dupuy dans un ouvrage qui a pour titre : « Pour un catastrophisme éclairé ». Quand l’impossible est certain, nous avons effectivement avec le texte épicurien des éléments pour réfléchir à : Quel « bien être » ? Quelle éthique pour chacun de nous ? Quel art de bien vivre sur cette Terre que nous habitons ? En ce sens, l’éthique épicurienne est une éthique écologiste qui renvoie à l’écosophie écologiste.

G On a l’impression d’une doctrine, d’une éthique assez individualiste. Epicure attache beaucoup d’importance à l’amitié, mais la recherche du bonheur semble être, personnelle ! Cet individualisme se retrouve par exemple dans son approche de la justice : Maxime XXXVI : « La justice n’est rien en soi. La société des hommes en a fait naître l’utilité dans les pays où les peuples ont convenu des certaines conditions pour vivre ensemble, sans offenser, sans être offensé ». Et maxime XXXVII : « L’injustice n’est point un mal en soi. Elle est seulement un mal en cela qu’elle nous tient dans une crainte continuelle par le remords dont la conscience est inquiétée, et qu’elle nous fait appréhender que nos crimes ne viennent à la connaissance de ceux qui ont droit de les punir »
En fait, ce qu’il nous dit, c’est que quand on commet une injustice, finalement ce n’est pas la crainte du remords qu’il faut redouter, mais la crainte de « se faire choper » et la punition ! Et c’est la maxime XXXVIII : « Il est impossible que celui qui a violé, à l’insu des hommes, les conventions qui ont été faites pour empêcher qu’on ne fasse du mal ou qu’on en reçoive, puisse s’assurer que son crime sera toujours caché; car, quoiqu’il n’ait point été découvert en mille occasions, il peut toujours douter que cela puisse durer jusqu’à la mort »

G Poème (acrostiches) épicurien, de Florence :

Au jardin des supplices, il n’est point de bonheur
Mon âme est aux abois, elle voit passer les heures
Illusion des excès, illusion des palaces
Tant de peurs, tant d’erreurs, horreur ! Mon sang se glace
Infinité de dieux, branlebas de combat !
Et j’invit’ la physique, à mon dernier repas

Au jardin des délices, ils n’est point de douleur
Mon âme ne craint plus l’ire d’un Dieu vengeur
Il est des besoins, des envies, qui passent, qui lassent
Tout peut naître de tout, nos atomes s’enlacent
Il est des chagrins qui nous suivent pas à pas
Et si la mort est là, c’est moi qui n’y suis pas

 

G Cette école du Jardin était contemporaine d’autres grandes écoles de philosophie et elles n’avaient pas du tout la même audience. Et si Epicure a été à ce point tant décrié, c’est peut-être que les autres étaient jaloux de son succès. On a d’autre part comparé Epicure à une sorte de Jésus païen s’entourant de disciples pour continuer son œuvre, la perpétuer, pour transmettre sa doctrine. Le Jardin sera présenté aussi parfois comme une sorte de communauté, un phalanstère.

G Dans certaines communautés, comme chez les Bénédictins, on y vit un peu comme les disciples d’Epicure et c’est assez frappant de retrouver dans un certain christianisme des origines cette façon de fonctionner.

G Le « carpe diem »
Le carpe diem (aspect essentiel de la philosophie d’Epicure) est une expression latine qui se traduit par « cueille le jour », profite de l’instant présent sans t’inquiéter de l’heure de ta mort
Donc, Epicure veut nous dire qu’il faut vivre et habiter chaque instant de notre vie, sans dérobade devant le réel, en vivant sa propre personnalité, avec ses émotions, son ressenti, et être nous-mêmes, avec notre mystère d’êtres humains. Le carpe diem va devenir ce beau poème au 16ème siècle avec Ronsard : « Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain, cueillez, dès aujourd’hui les roses de la vie……., » (Les sonnets pour Hélène). Ces vers vont devenir une maxime, une métaphore canonique pour rappeler la brièveté de la vie.
Le bonheur n’est pas inséparable d’un certain art de vivre, où les désirs sont l’objet d’un calcul pour atteindre sa félicité. « …Le bonheur, sinon la béatitude, n’est pas au bout du chemin, mais dans la marche elle-même » (Epicure).
La recherche du désir, cette tension issue d’un sentiment de manque, doit être une recherche ordonnée, raisonnée, apaisée, qui doit éviter tout débordement et être dans l’idée que le futur est incertain et que tout est appelé à disparaître
En me faisant l’avocat du diable, je pose la question : Décidé à vivre l’instant présent, immédiat, n’engendre-t-on pas l’égoïsme et l’irresponsabilité ?
Est-on sûr de vivre le présent, comme on devrait le vivre et pourtant c’est en vivant le moment présent qu’on peut jouir de la vie. – Cela peut-être un autre débat. –
J’aime beaucoup ce quatrain d’Horace :
Bienheureux est celui qui possède le jour,
Qui, sûr de lui, peut dire :
Que m’importe demain, même si je dois mourir,
Aujourd’hui j’ai vécu, à fond et sans détour.

G Epicure n’a pas parlé de la mort comme en parle un bien portant. Durant presque toute sa vie de philosophe, il a souffert de la « maladie de la pierre » (calculs rénaux) avec des coliques néphrétiques. Il dit, et il sait de quoi il parle, que les souffrances ne durent pas éternellement, qu’il y a des rémissions, et c’est là que se retrouve, grandi, le plaisir de vivre. De là, il dit que c’est parfois à la suite d’un grand mal qu’on éprouve un grand bien, et qu’on a un très grand plaisir. Il dit avec humour que ce serait peut-être une bonne chose d’apprendre à souffrir, et ainsi apprendre à éprouver du plaisir.

G Edith : Epicure ne parle pas de la mort de manière théorique. Il conseille à chacun de ne pas la craindre, c’est-à-dire de chercher en tout instant, en toute circonstance, comment faire en sorte d’éprouver le plaisir de vivre. Donc ce n’est pas du théorique, c’est au contraire de la vie pratique.
C’est : Agis! Toi, individu ! Et puis aussi ceux qui vivent avec toi, et puis aussi ceux qui réfléchissent à ce qui peut être bien. Donc il faut commencer à le faire de manière individuelle et sans recherche métaphysique, mais presque de manière scientifique aussi. Aujourd’hui les médecins, les scientifiques, les politiques, jusqu’à la collectivité, s’interrogent sur les moyens que tous peuvent proposer, quels moyens pour que chacun éprouve le plaisir de vivre, jusqu’au moment où il meurt !
Le Clézio, dans la préface de l’« Almanach d’un comté des sables » d’Aldo Léopold, nous dit : « Il y a dans l’Epicurisme, une portée révolutionnaire », même si l’épicurisme est un art de vivre individuel. Il ne propose pas de réforme politique. Néanmoins, il faut que chacun et que tous se proposent de réfléchir à ce qui peut permettre d’éprouver le plus possible le plaisir de vivre. Finalement l’épicurisme nous enseigne à réfléchir à chaque acte de notre vie, dans chaque situation sur cette maison qu’est notre Terre.

G Cela semble possible et réalisable dans nos sociétés occidentales plutôt aisées, mais dans le quart monde ? Et qu’en est-il si l’on est au chômage ?

G Effectivement, le chômeur peut avoir la sensation d’être en retrait de la vie, exclus, rejeté, donc comment peut-il éprouver le plaisir de vivre ? C’est pour cela que suivant la doctrine épicurienne, les politiques devraient se questionner sur les conditions de vie d’un chômeur. Ce qui valait il y a plusieurs siècles est encore d’actualité. Finalement, les êtres humains que nous sommes, nous n’avons pas beaucoup varié malgré toute cette évolution autour de nous. Ce qui est important d’évoquer aussi c’est que souvent il y a un complexe du survivant, c’est-à-dire, qu’une personne qui a frôlé la mort, ou qui a « senti son souffle », veut ensuite vivre plus pour elle et aussi avec ceux auxquels elle tient (c’est le classique de chez classique). D’un autre côté, on a une conscience collective qui aujourd’hui partage beaucoup la notion de catastrophe plausible, possible au quotidien, et même parfois plus que probable, parce que vécue. Donc, il y en a beaucoup qui peuvent se sentir grain de poussière, suivant qu’ils sont influencés par un évènement, et se dire, sentir que la vie, ça peut être fini demain. Alors ! Qu’est-ce que je vais choisir aujourd’hui pour continuer à répondre à certaines normes sociales ? M’autoriser à « pas grand-chose » ? Faire plaisir pour être bien avec moi ? Ou, m’accorder d’autres libertés ? (Sans forcement tout remettre en question). Donc, le concept d’Epicure peut être dévoyé par certains pour signifier l’excès ou un égoïsme forcené. Mais on pourrait très bien, en contrepoint, dire : le concept d’Epicure, pourquoi pas ! Pourquoi ne pas vivre mieux ! Un autre art de vivre ! Pourquoi ne pas s’autoriser à être autre chose que ce que les autres voudraient qu’on soit. Dans notre société, où l’on profite d’un certain confort matériel, un enfant, un ado, va être éduqué pour être un outil de production. A côté de cela, il y a la nature humaine, et on va essayer de lui montrer comment être bien, être lui, et pas seulement un outil de production. Il est vrai que dans les pays du Tiers-monde, on va peut-être n’avoir à un moment donné que : « je suis là » et « j’essaie de survivre ». Donc, quand on a simplement frôlé cette chose qu’on appelle la mort, cet état de non-être, on peut se dire qu’on a le luxe d’être encore là pour faire autre chose, en faire profiter d’autres, ce qui est aussi un bonheur. Donc, on parle d’absolu, d’une philosophie centrée sur l’individu, « c’est pour moi ! », mais c’est aussi le plaisir de partager avec l’autre. Finalement, le sens de l’épicurisme prend toute sa valeur dans une société assez confortable qui a une conscience de fragilité de confort, et socialement on voit quand même de plus en plus de personnes dans une insécurité totale, et qui prennent conscience que demain ça peut se terminer, et être une mort socialement. Aujourd’hui quand on veut se faire plaisir, le modèle qui nous est donné, c’est la consommation, « avoir tout, tout de suite ! » ; il faut alors « avoir du fric ! », si on n’a pas de fric, on est mort !

G La mort en soi, c’est une projection, l’idée d’une projection dans l’avenir, dans un avenir qu’on n’aura pas. Ça n’a absolument rien à voir avec la mort corporelle, dans la mesure où, quand on prend « un Alzheimer » en phase terminale, il est mort au sens où il ne projette rien, il n’est plus dans le domaine psychique des vivants. La mort, d’autre part, est permanente ; on vit avec : « Le moment où je parle est déjà loin de moi ». Donc, je vais dans le sens des idées d’Epicure, dans la mesure où, en-dehors de l’activité psychique, la mort n’est qu’une projection extrêmement amplifiée par le christianisme, et parce qu’on a projeté des idées sur un monde ultérieur, c’est-à-dire « un futur d’avenir », dont Epicure, je crois, se moque totalement !

G La consommation, comme nous la connaissons aujourd’hui, serait, en regard des théories d’Epicure dans « les plaisirs vains », des plaisirs de l’apparence, du « bling-bling ». La consommation élevée au rang de bonheur est tout le contraire de la philosophie épicurienne.

G L’épicurien ne garde pas sa liberté telle une possession privée, il la réalise en l’offrant, en la déployant dans le rapport amical. Les joies obtenues émanent du plaisir sans excès et résultent des sensations éprouvées, elles-mêmes résultant des efforts pour y parvenir. Donc le plaisir, c’est d’abord un effort, comme le dira Kant : « Tout plaisir suppose un effort et une douleur », et même Schopenhauer nous le dit : « C’est la douleur qui traduit le plus la volonté de vivre ». Ce qui me semble le plus important dans l’épicurisme, c’est de préférer donner, plutôt que de recevoir, et là l’Epicurisme possède en lui un trésor, la capacité de se suffire parfois à soi-même, ce qui dans bien des cas pourrait nous aider.

G Ce bonheur plein de sagesse est très intéressant, mais là-dedans que devient la passion ?

G Il n’y a pas de place dans l’épicurisme pour la, ou les passions, c’est le refus des passions, l’ataraxie, ce que les stoïciens nomme eux, l’apathie.

G Donc si la passion est exclue, je ne peux pas être une adepte !

G Théorie atomique – hasard et nécessité – matérialisme
Epicure, ayant eu pour maître un disciple de Démocrite, va reprendre et développer la théorie des atomes de ce dernier, pour qui toute matière est composée d’atomes (du grec « átomos » : parties insécables) ; toute matière est « atomes et vide » (Lettre à Pythoclès). Pour imager ces infimes particules, Epicure parle des poussières dans le rayon de soleil. Dans cette physique, les atomes sont dans un mouvement de chute. Et de façon imprévisible l’un d’eux peut changer de trajectoire, ce qui prendra le nom de déclinaison ou « clinamen » ; de là, il va choquer un autre atome et provoquer une réaction en chaîne. Cette théorie, qui n’est que conceptuelle, est presque futuriste, prémonitoire de grandes découvertes, et, de plus, elle enseigne que des hasards déterminent des évènements, que des éléments instables peuvent créer un ordre stable, que rien ne se crée dans un monde immuable, ce qui vaut pour les individus ; un monde immuable ne crée rien, seules les contingences sont créatrices.
Nous retrouverons cette philosophie dans les sciences, dans la biologie, la physique : tel un marqueur génétique nouveau, rare, qui devient un marqueur dominant à terme ; ce sera aussi « La théorie des espèces » : un hasard pourra répondre à une nécessité. Aujourd’hui, Epicure nous dirait que, comme l’atome, la cellule, l’embryon, le gène, toutes les sciences cognitives, sont aujourd’hui les principaux moteurs de l’histoire des hommes. Pour lui, tout scientifique est de ce fait, un matérialiste. Sur les 300 livres écrits par Epicure, 30 parlaient de physique.
Epicure nous dira que l’univers est infini, que des milliers d’autres mondes existent de toute éternité, ce qui exclut l’idée de création (encore une sacrée pierre d’achoppement avec les religions). Si ses idées avaient été portées sur la place publique il eut été un révolutionnaire dangereux. Pour tout cela, il sera classé dans les matérialistes. De plus, il part du postulat que : « rien ne se crée à partir de rien », l’univers est sans mystère (au sens mystique), la vie n’est « qu’ici et maintenant », les hommes sont les acteurs de leur vie (Existentialisme).
Cette théorie des atomes est également une allégorie ; autrement dit, la déclinaison, « le clinamen », est la contingence qui, toujours dans nos vies, crée un autre demain, laquelle trace une autre route. Cela montrerait qu’il n’y a pas d’ordre du monde, que les contingences vont créer d’autres continuités. « Les atomes sont éternels », dit-il dans la lettre à Hérodote, donc après avoir nié l’immortalité, voilà qu’il rend ces éléments immortels, presque un blasphème, une divergence avec ceux qui défendent les dieux de la cité, puis divergence par la suite avec les monothéistes. L’atomisme de Démocrite repris et adapté par Epicure est souvent présenté comme un moyen pour expliquer son éthique, faire intervenir le hasard, évacuer déterminisme et nécessité, et présenter un univers où les dieux n’ont aucun rôle. L’atomisme d’Epicure est souvent cité comme l’origine du matérialisme. Anne Fagot-Largeault, philosophe et biologiste, professeur au Collège de France, tient ce discours digne d’Epicure : « …à la vie il n’est pas de destin, la vie étant déjà le hasard de rencontres de molécules, dans un temps imprévisible, indéterminé dans cet infini où nous sommes. Alors comment à partir d’un début dû au hasard, la suite serait-elle, déterminée ?».
L’atomisme d’Epicure est devenu maintenant vérité scientifique, vérité expérimentale. Son approche matérialiste s’est vérifiée aussi pour la science.

G Edith : Je propose une lecture écologique de la lettre à Ménécée. L’univers d’Epicure est un univers aléatoire ; au sein de cet univers infini et éternel, des mondes se font et se défont au gré de gigantesques rassemblements et disséminations atomiques. Donc, en ce sens, notre Terre habitée a un devenir aléatoire. Mais, comme le dit l’écologue Vernadski, l’homme est un facteur géologique planétaire, c’est-à-dire que les actions humaines interviennent sur l’orientation que prend notre Terre, notre monde, dans ce devenir aléatoire. Epicure défend en effet « le vivre au présent » ; chacun est en mesure de se défaire de ses « désirs vains », insatiables, et d’accéder au bonheur. Chacun peut se rendre maître de son mode de vie, sans craindre ni les dieux, ni la mort. L’épicurien est un bon vivant, mais ce n’est pas un ascète, ni un jouisseur sans limite. Sa sagesse, c’est l’art de vivre les plaisirs du corps et de se réjouir des plaisirs de l’esprit, sereinement, en toute quiétude, en harmonie, « comme un dieu parmi les hommes », c’est-à-dire avec le sens de la mesure, avec de la tempérance, dans les limites à ne pas franchir. Tout cela renvoie aux cinq règles du savoir vivre écosophique. A partir de cette science de l’habitat (« oikos » = maison /écologie, ce sont développées des idéologies écologiques multiples et variées, qui toutes se réfèrent au texte fondateur l’« Almanach d’un comté des sables » d’Aldo Léopold, ingénieur agronome. Dans la préface de cet ouvrage traduit et réédité en 1995, l’écrivain Le Clézio écrit : « Le sens révolutionnaire de l’Almanach du comté des sables, la raison pour laquelle il a pris cette importance aujourd’hui, est que, dans notre monde d’abondance de biens et d’appauvrissement de la vie, nous ne pouvons pas ignorer la valeur des échanges et la nécessité d’appartenance au monde dans lequel nous vivons, fragile équilibre que Léopold nomme l’éthique de la Terre, ou écosophie, et qui sera le souci du siècle à venir ». J’ose dire que les règles de l’éthique d’Epicure dans la lettre à Ménécée rejoignent les règles du savoir vivre écologique, indépendamment des multiples variantes aujourd’hui. 1ère règle : « Ne pas craindre les dieux », mais « vivre comme des dieux parmi les hommes », c’est développer chez chacun le goût de la non-dépendance à l’égard des plaisirs artificiels, vains, sans objet (désirs de gloire, de luxe; désirs induits par notre société de consommation et notre système productiviste). C’est aussi ne pas vouloir s’engager dans la recherche du toujours plus. 2ème règle : « Ne pas craindre la mort », c’est vouloir que nos actions quotidiennes contribuent à élargir le plaisir de vivre et pas seulement se dire que la mort est absence de sensation. 3ème règle : « Le plaisir de vivre » est le critère du bien et du mal, c’est donc que nous devons examiner chaque question de l’existence (Comment se nourrir ? Comment et où habiter, se transporter ?) non du point de vue de l’avantage économique, mais du point de vue de l’épanouissement de soi ; cela vaut pour l’individu comme pour la collectivité. 4ème règle : Savoir hiérarchiser les désirs. Cela signifie que notre consommation, nos actions, nos relations aux choses et aux autres sont pour l’individu le moins déterminées possible par l’instrumentalisation (instrumentalisation des choses comme des hommes). Enfin, la vie de plaisir se trouve dans la tempérance, dans le sens de la mesure. Donc, il faut que tous, collectivement, dans nos responsabilités : parents – éducateurs – politiques, nous nous préoccupions de savoir comment tempérer les désirs de manière à ce qu’il n’y ait pas de recherche de plaisirs artificiels, vains, ce qui signifie la recherche de toute-puissance sur la Terre et sur les autres. Donc, il me semble qu’on peut trouver dans la lettre à Ménécée ce qui aujourd’hui nous permet de contribuer à l’élaboration du savoir vivre avec plaisir sur cette Terre. L’art de vivre épicurien, certes, est un art de vivre individuel, mais c’est en même temps une invitation à ce que tous nous cherchions comment permettre à chacun de vivre le mieux possible, avec les moyens sociaux, avec la conscience ; ce savoir bien vivre consiste dans un refus du système de consommation et de production qui est le nôtre. [Ce texte ne doit pas être pris comme un appel à un engagement politique écologique].

G « … Dans cette perspective, il est clair que si l’économie d’une société doit fonctionner en démultipliant les besoins, l’Epicurien montrera fort peu de sens social. On peut même envisager une sorte de condamnation économique contre l’Epicurisme… » Il « contredit radicalement ceux qui tiennent le commerce pour un trésor de bienfaits civilisateur »… « Une campagne publicitaire épicurienne bien menée pourrait provoquer aujourd’hui un effondrement économique mondial. » Aude Lancelin. Journaliste. Professeur de philosophie, auteur.

 

G J’ai l’impression qu’Epicure à beaucoup inspiré la poésie philosophique, dont l’épicurien Lucrèce qui écrit un poème didactique en 6 chants, « De rerum natura » :
« Ce ne sont pas les rayons du soleil, ni les traits lumineux qu’il faut pour dissiper cette terreur et ces ténèbres de l’âme, mais la vision de la nature et son explication raisonnée. Le principe dont nous nous servirons comme point de départ, c’est que rien n’est engendré de rien par une intervention divine. Car si la crainte retient tous les mortels, c’est que sur la terre et dans le ciel ils voient beaucoup de choses dont ils ne peuvent en aucune façon apercevoir les causes, et ils pensent que cela arrive par une puissance divine. C’est pourquoi quand nous aurons vu que rien ne naît de rien, alors nous verrons plus facilement ce que nous cherchons : d’où provient chaque chose et comment toute chose se forme sans l’aide des dieux ». (De rerum natura = De la nature des choses. 146 – 158). Donc, les épicuriens veulent arracher l’homme à ses craintes et à la superstition par la recherche scientifique.

G Epicure semble avoir cru en l’évolution de l’homme et dans le progrès. Vivre sans crainte permet d’avancer. Les peuples qui vivent dans la crainte et la souffrance n’évoluent pas, voire ils régressent. L’être humain se retrouve toujours devant ses propres défis.

G Epicure nous montre ce qu’on peut donner dans l’amitié : « Il ne faut approuver ni ceux qui s’empressent à l’amitié, ni ceux qui tardent, mais il faut se risquer à accorder sa faveur en faveur de l’amitié »

G [Billet écrit spontanément durant le débat :] Une chose est sûre ! C’est qu’Epicure n’aimait pas les piqûres ! C’était un philosophe appétissant ! Donc on ne peut que regretter de ne pas pouvoir le côtoyer. Incarnant la laïcité tranquille, le charme chaleureux, l’éclat de rire de l’anarchisme joyeux. Donc un philosophe étonnamment moderne, à l’origine des idées sur l’économie distributive de l’abondance.

G Tempérance – mode de vie – éthique (suite) :
Si l’épicurisme est un eudémonisme, à savoir un système moral ayant pour but le bonheur de l’homme, il peut aussi être conçu comme un hédonisme, c’est-à-dire une doctrine morale ayant pour but uniquement le plaisir. En effet, Épicure définit la perfection même de la vie heureuse comme ataraxie de l’âme, autrement dit comme repos ou quiétude de celle-ci, à laquelle vient s’ajouter la santé du corps. C’est donc le plaisir, entendu comme absence de souffrance pour le corps et absence de trouble pour l’âme, qui constitue « le commencement et la fin de toute vie heureuse » (Lettre à Ménécée), comme l’exprime Lucrèce dans le De rerum natura (II, 17-19): « La nature en criant ne réclame rien d’autre sinon que la douleur soit éloignée du corps et que l’esprit jouisse de sensations heureuses, délivrés des soucis et de crainte affranchis ». Pour atteindre un tel repos, il nous faut éviter autant la douleur physique que le trouble de l’âme, c’est pourquoi : « La suprême volupté est la délivrance de tout ce qui fait mal » (Maximes, III), à commencer par la crainte que nous avons des choses. Connaître pour accéder à la quiétude. L’inconnu est source d’inquiétude. L’ataraxie, qui consiste à être délivré de toutes les craintes, ne peut donc se faire qu’en connaissant les principes des choses, notamment des phénomènes physiques, ainsi qu’une vue d’ensemble de la nature.

G Prudence, justice et amitié :
Épicure définit le sage comme celui qui possède le principe du « raisonnement vigilant », à savoir la prudence, qu’il faut « mettre au-dessus de la philosophie même, puisqu’elle est faite pour être la source de toutes les vertus » (Lettre à Ménécée). Donc, On ne peut vivre heureux qu’en suivant la prudence, l’honnêteté, la justice; ni pratiquer ces vertus sans être heureux : de sorte que celui qui n’est ni prudent, ni honnête, ni juste ne peut manquer d’être malheureux (Maximes). Mais qu’entend Épicure par justice ?
L’idée de justice se confond chez Épicure avec celle d’utilité : En général, ce qu’on appelle justice est la même chose partout : la raison de l’utilité réciproque (Maximes, XXXIX). La justice découle donc d’un accord commun entre plusieurs personnes soucieuses de ne point se nuire. Il s’ensuit que toute position morale est nécessairement intéressée.
L’application pratique la plus connue de cette doctrine est sans doute celle qui concerne l’amitié et les plaisirs qu’elle fait naître.
En effet : De tous les biens que la sagesse procure à l’homme pour le rendre heureux, il n’en est point de plus grand que l’amitié. C’est en elle que l’homme, borné comme il l’est par sa nature, trouve la sûreté de son appui (Maximes, XXXII). L’amitié elle-même apparaît donc comme une attitude intéressée, soit que l’on recherche la sécurité qu’assure la présence d’un ami, soit qu’on ait besoin de son appui ou de ses secours. Une telle affirmation est cependant dépourvue de toute bassesse et de tout prosaïsme dans la perspective de l’idéal de sagesse que professe Épicure. Si le sage a besoin d’un ami, ce n’est pas dans le sens où on l’entend de prime abord : il n’a besoin ni d’appui politique, car il ne participe pas à la vie politique, ni de protection complaisante, car il ne commet aucune action contraire aux coutumes et aux lois, ni d’argent, car il se contente de peu pour vivre. Si toutefois, et donc pour des raisons absolument indépendantes de sa volonté, il se trouve dans le besoin, alors certes il pourra recourir à son ami, mais dans « une confiance réciproque ».

G L’Epicurisme, contexte politique et social :
Son prolongement, son influence sur la société, sur la philosophie :
Nous sommes un siècle après les Sophistes ; Platon et Aristote sont morts depuis peu, quand s’ouvrent à Athènes deux écoles importantes de philosophie, le « Portique » de Zénon et la philosophie stoïcienne, puis « le Jardin » d’Epicure. La Grèce, après la mort d’Alexandre, entame son déclin ; après qu’elle soit devenue une province de l’empire, après le déclin de l’Etat, on assiste à cette période de mutation, de questionnement, comme nous l’avions vu avec les Stoïciens. Comme beaucoup des premiers stoïciens, Epicure se tiendra toujours à l’écart de l’engagement politique et, de ce fait, le contexte social aura peu d’influence sur sa philosophie. L’élève d’Epicure Métrodore résume cela : « Ne nous occupons pas de sauver la Grèce, ni de mériter des couronnes civiques. La seule couronne désirable est celle de la sagesse ». Revisiter une école philosophique à plus de vingt siècles de différence est une gageure. Plusieurs philosophes et auteurs parlent de 300 œuvres d’Epicure, mais nous n’avons que peu d’écrits restants disponibles à ce jour: la lettre à Pythoclès, la lettre à Hérodote et la célèbre lettre à Mécécée, plus les sentences vaticanes et, plus récemment, les sentences inscrites sur le mur d’Oenanda en Italie.
On peut se demander où sont passés les écrits d’Epicure dont nous parlent Diogène Laërce et Montaigne, entre autres : « Epicure au rebours, en trois cents volumes qu’il laissa, n’avoit pas semé une seule allégation estrangière » (Essais. Livre 1. § XXVI). Même Nietzsche nous parle des 300 œuvres dans « Par delà bien et mal » (page 465).Y a-t-il eu, comme pour Protagoras un autodafé, pour que, en-dehors des documents (d’un élève d’Epicure) peu exploitables trouvés sous les cendres d’Herculanum, toutes les traces aient disparu ? Un tel effacement d’une école de philosophie qui va s’avérer dérangeante nous questionne. Nous avons plus de vingt siècles de démolition de l’Epicurisme, alors qu’Epicure a abordé presque tous les sujets. Cicéron et Lucrèce lui rendront aussi hommage, puis plus tard Montaigne, Erasme, puis Gassendi, qui publie en 1647 l’œuvre « Sur la vie et le caractère d’Epicure » réhabilitant l’épicurisme. Plus tard, les théories atomistes seront reprises par Galilée, puis par Newton, puis l’Epicurisme sera repris par Hume, Locke, Condillac, Voltaire, Nietzsche pour partie et jusqu’à Michel Onfray aujourd’hui.

 

1ère conclusion (Danielle) : Epicure nous invite au Jardin. Voltaire vieillissant concluait son Candide par « Il faut cultiver notre jardin ». Quel jardin? Notre jardin secret, intérieur? Certes, mais cela ne nous conduit-il pas alors au matérialisme prudent d’Epicure? Epicure propose tout sauf des Bacchanales. Il invite à une vie mesurée où « est bien ce qui fait du Bien et est mal ce qui fait du Mal » (à soi et aux autres). Pour moi, la morale d’Epicure est fraternelle, conviviale, mais relativement peu altruiste (à part pour ses condisciples) et sans vocation sociétale ou universelle. C’est une expérience communautaire basée sur une vie mesurée vécue à l’échelle microcosmique. D’autres expériences communautaires, comme les Sovkhozes ou les Kibboutzim, ont fini par péricliter, à cause de désirs individualistes dans des milieux trop fermés. Les philosophes de 1968 défendaient les philosophies du plaisir : « Small is beautiful » (Schumacher) ou « Travailler deux heures par jour » (Adret). Il reste encore aujourd’hui quelques hédonistes patentés qui jouent les thuriféraires en ce domaine.
Mais cette philosophie du plaisir, si elle est devenue nécessaire, est-elle suffisante? Epicure pour moi est loin de la vocation universelle du christianisme, par exemple, ou de l’expérience collective des systèmes politiques de la gestion de la Cité. Et cela m’interroge… De plus, chez Epicure, l’expérience spirituelle et métaphysique me parait faible. On a affaire à une réponse philosophique individualiste ou presque, prudente et protectrice du mal, mais un peu en retrait du monde. Elle permet de sortir de l’agitation des hommes et des idées, mais pas de construire des projets audacieux et futuristes qui demanderaient de faire plus de place à l’imaginaire et à l’inspiration. Peut-on se nourrir des écrits d’un seul individu, qu’il soit Epicure ou le Christ lui-même par l’Evangile? N’a-t-on pas besoin d’ouverture à toutes les écoles de pensées pour forger son esprit? A côté des philosophies hédonistes en 1968, on pouvait aussi lire ce que la « nouvelle philosophie » apportait à la réflexion politique et qui s’inscrivait dans un contexte sociologique et collectif plus général. J’ai lu les deux types de philosophie. Je n’ai jamais pu vraiment opter entre « cultiver son jardin » et « participer à la vie de la Cité »… Mais le faut-il? Aujourd’hui, on assiste encore à des avatars épicuriens à l’œuvre dans des désirs de repli sur soi et ses proches, avec des activités d’épanouissement de soi, et à une désaffection pour les questions sociales et les projets de société collectifs (cf. le taux élevé d’abstention aux dernières élections régionales, par exemple). Faut-il recommencer à s’en inquiéter? Ou bien « cultiver son Jardin »?

2ème conclusion (Guy Louis) : Face à une philosophie tant décriée, avec ce que nous en savons maintenant, on aurait tendance à la voir à l’opposé des critiques dont elle a été l’objet. En regard des passions soulevées et du peu de documents nous étant parvenus, nous mettrons quelques points d’interrogation sur le véritable Epicure et sa doctrine. Tout comme pour certains mots, tel : Sophistes, l’Epicurisme a été enfermé dans une connotation péjorative. D’une philosophie austère, on a fait un matérialisme au mauvais sens du terme, soit utilitariste, égoïste, de jouisseur impénitent, d’homme « sans foi ni loi ». Ces glissements sémantiques sont le résultat de plusieurs siècles de transmission du savoir. « Pour les scolastiques », nous dit l’Encyclopédie de la philosophie (Pochothèque), « le terme épicurien était purement et simplement synonyme d’athée et de libertin ». Peut-être voyait-on dans l’enseignement d’Epicure, un matérialisme, une philosophie qui pouvait écarter les hommes des croyances, qui les mettait en accord avec leur corps, qui glorifiait la femme et son corps, qui en faisait l’égale de l’homme, qui leur donnait (hommes ou femmes) la possibilité de se construire eux-mêmes sans référence aux dogmes ; c’était enseigner la détermination en refusant le déterminisme et c’était peut-être alors considéré comme une école et une discipline dangereuse, l’immanence contre la transcendance. Et pourtant, de toutes les philosophies que nous ont laissé les Grecs, cette philosophie du Jardin nous semble la plus pure, la plus vraie, la plus réaliste ; elle semble indémodable ; c’est une « médecine de l’âme » ou, nous dit Michel Onfray, « une philosophie qui guérit de la maladie d’Être ». Même exigeante, elle appelle à la vie ; c’est une philosophie de la lucidité, un hédonisme raisonné, voire souvent un ascétisme difficile à atteindre. Aujourd’hui, la philosophie d’Epicure est encore un mode de vie d’actualité ; autrement dit, ce serait aujourd’hui accepter de réduire notre consommation et aller vers la tempérance ; cet idéal nous parle encore comme une philosophie existentielle.

Nous espérons que, si cela était nécessaire, nous avons réhabilité ce mot d’épicurisme.

 

Bibliographie des ouvrages cités (Sources et références)

Epicure. Lettres – Maximes et sentences. Classiques de poche, n° 4628.
Epicure. Emmanuel Joyau. 1910. Bibliothèque nationale de France.
Pour un catastrophisme éclairé. Jean-Pierre Dupuy. Seuil. 2002
Almanach d’un comté des sables. Aldo Léopold. Flammarion. 2000
Epicure. Lettre sur le bonheur. Fayard. Mille et une nuits. 1997
Epicure et l’épicurisme. Henri Legrand. 1906. Bibliothèque nationale de France.
La morale d’Epicure. Jean-Marie Guyau. Félix Alcan. 1927. Bibliothèque nationale de France

 

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2 réponses à Thème: « Epicure et la philosophie du jardin »

  1. Guy louis dit :

    Voir le film « Le liseur » après avoir lu l’oeuvre, vous permet de l’apprécier encore plus, de voir et de ressentier encore plus

  2. MOURIER Hubert dit :

    Excellente petite discussion. J’étais à la recherche d’une approche avec la règle de Saint -Benoît de Mursie et je ne suis pas déçu d’avoir épluché cette étude. Merci encore. H.M.

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