Thème: « Interpréter, est-ce fausser la vérité? »

Restitution du débat – Café-philo de Chevilly-Larue
22 janvier 2011

 

                                                 Théo van Rysselberge. La lecture. 1903

Animateurs : Guy Pannetier – Danielle Vautrin – Guy Philippon
Introduction : France Laruelle.
Modérateur : André Sergent.


Théo van Rysselberghe. 1903.

 

Introduction: Chacun d’entre nous interprète constamment, au point qu’on peut dire qu’on est en train d’interpréter et que c’est une manière ordinaire et fondamentale d’être. Interpréter le réel, c’est la manière la plus banale de s’y rapporter. Je prendrai pour exemple quelque chose de très courant : en regardant le ciel pour essayer de deviner le temps qu’il va faire, on interprète l’état du ciel. Interpréter, c’est donner une signification à un phénomène réel ou imaginaire, quel qu’il soit, c’est un des moments fondamentaux de la compréhension.
Toute communication implique et suppose la faculté de savoir donner un sens aux mots, aux choses, aux signes, aux situations. Interpréter, c’est donc d’abord comprendre et éventuellement expliquer ce qu’il y a d’obscur et/ou d’ambigu, dans un écrit, une loi, une action, un comportement. Le danger de l’interprétation, c’est le risque de perdre le sens original du sujet en lui donnant une autre signification pouvant aboutir à des malentendus, voire même à des catastrophes.
En latin, le mot traduit par « interprète » désigne un médiateur, un intermédiaire, un agent entre deux parties, puis par extension, celui qui explique, le traducteur. Au théâtre, c’est tenir un rôle en restituant le mieux possible les intentions de l’auteur et du metteur en scène. En musique, c’est jouer une pièce musicale en tentant de susciter une émotion en respectant l’œuvre. Par exemple, Glenn Gould a été considéré comme interprète de génie en jouant à sa façon des morceaux de grands compositeurs. Comme en musique, le commentateur d’une œuvre d’art, que ce soit en peinture, en architecture…, s’exprime non seulement en fonction de ses connaissances réelles, mais aussi en faisant intervenir plus ou moins malgré lui ses sentiments personnels ; on peut dire qu’il interprète l’œuvre à travers ses émotions.
On a encore affaire à l’interprétation lorsqu’il s’agit de préciser la signification d’un texte. Lorsque celui-ci est considéré comme sacré, l’interprétation de son sens se nomme exégèse et celui qui conduit l’explication est l’exégète.
L’interprétation est également présente dans le langage des signes et l’on comprend l’absolue nécessité du geste pur. Le savant se doit d’interpréter les phénomènes qu’il observe ou qu’il provoque dans le cadre de l’expérience scientifique. Le sociologue interprète des données statistiques reflétant une pratique sociale. Le psychologue interprète des pensées, des comportements. Le journaliste interprète partiellement l’information quand il exprime ses sentiments personnels sur un évènement ; il quitte là, son rôle d’informateur pour celui de commentateur.
On comprend qu’interpréter n’est pas une activité réservée aux spécialistes. Chacun de nous a le devoir de comprendre ce qu’il lit, ce qu’il entend, ce qu’il voit, pour s’exprimer, afin de limiter ou d’éviter les risques d’une mauvaise interprétation.
Donc, on a vu que l’interprétation était par définition plurielle, qu’elle entraînait de multiples questions. Pour ma part, quand j’ai préparé ce sujet, je m’en suis posé quelques-unes: Qu’est-ce qui peut être interprété ? Pourquoi a-t-on besoin de donner du sens ? Qu’est-ce qu’une bonne ou une mauvaise interprétation ? Faut-il se méfier de la multiplicité de l’interprétation ? Faut-il favoriser la liberté de l’information ? Je termine avec cette citation de Jacques Lacan : « L’interprétation n’a pas plus à être vraie que fausse, elle a à être juste ».
Débat : G Pour illustrer le thème de ce débat, je voudrais partir de quelques expériences personnelles.
Quand j’étais dans l’association Amnesty International, lors des congrès, nous avions des interprètes qui nous restituaient les discours en anglais par la traduction simultanée. Je comprenais, mais je mettais l’oreillette ; pour moi, il était extrêmement important que l’interprète traduise au plus près de ce qui avait été dit. Ce qui comptait pour moi c’était sa fidélité à la parole de l’orateur.
Un jour, je parlais à mon beau-frère, qui est bassoniste professionnel. Il me disait : Un bon musicien est celui qui interprète le plus fidèlement possible la partition telle qu’elle a été écrite par le compositeur. Le musicien lui n’invente rien. Sinon, ce n’est pas un musicien, mais un compositeur. Son interprétation est au service de la musique. J’aime écouter Glenn Gould dans les sonates de Haydn, mais Glenn Gould fait du Glenn Gould, pas du Haydn; il n’est pas seulement un musicien, mais un créateur. Il personnalise.
Par ailleurs, pour ce qui concerne la transmission historique, il me semble que l’interprétation de l’historien doit se faire au plus près des faits, des témoignages, des documents d’archives et des études qui ont précédé ; elle doit restituer au mieux la vérité. Si l’on reconstruit l’histoire à sa manière, on n’est plus un historien, mais un politique ou un « révisionniste ». L’historien doit, à mon avis, comme l’interprète ou le musicien, s’effacer pour laisser toute la place à son sujet. Il a quelque chose à transmettre, ce qui rend humble au niveau de l’égo.
De même pour le journaliste. Pour moi, un bon journaliste ne donne pas son avis, mais essaie de retransmettre l’information au plus près de la vérité, ce qui demande un travail d’investigation et d’enquête et pas seulement un avis personnel.
Il me semble que le thème de ce café-philo pose la question de la vérité, de la subjectivité et de l’objectivité. On sait que l’objectivité totale est impossible et que la composante personnelle de l’individu entre toujours un peu en ligne de compte dans tout ce qu’il fait, mais il me parait important d’essayer d’y tendre et d’être le moins subjectif possible, sauf dans la créativité et quand on ne parle qu’en son nom.
A travers ces exemples, vous aurez compris que j’attends de l’interprétation qu’elle ne fausse pas la vérité, mais qu’elle la serve et que le but de l’interprète n’est pas de se mettre en avant, mais de mettre en valeur son sujet avec le moins de parti pris possible.
Il est clair que dans la création, on est dans une autre perspective, mais l’on n’est plus dans l’interprétation.

G Je retiens de l’introduction : « Toujours essayer de privilégier le sens original » ; mais quelquefois, prétendre détenir quel fut le réel sens original, paraît être une gageure.
On a également évoqué l’interprétation de l’histoire et de « restituer au mieux la vérité ». On peut rappeler qu’on n’écrit toujours que l’histoire des vainqueurs et on réécrit sur les premiers documents existants, donc rarement à partir de sources variées pour une « re-vision »
Notre approche philosophique nous amène à un certain recul quant au concept de la vérité.
Bientôt (en mars 2011), notre débat portera sur le courant des Sceptiques, en se défiant toutefois du « relativisme ».

G Effectivement, cette question « Est-ce qu’il existe une vérité ? » reste primordiale. Si l’on reprend la question initiale « Interpréter, est-ce fausser la vérité ? », c’est qu’on a admis d’emblée qu’il existait « une vérité ». En fonction de l’angle d’approche, l’histoire est différente ; de fait, il y a parfois plusieurs vérités. Paul Valéry, dans ses vers, privilégie la forme sur le sens. Ainsi, dans trois vers de La jeune Parque, il nous laisse le choix de notre vérité : « […] / Cette main, sur mes traits qu’elle rêve d’effleurer, / Distraitement docile à quelque fin profonde, / Attend de ma faiblesse une larme qui fonde, / […] ». Qui a compris que « fonde » signifiait que la larme fond, ou qu’une larme fonde, soit « fondatrice » ? Mes vers, dit-il, ont le sens qu’on leur prête.

G Lorsqu’on regarde dans un dictionnaire, une des premières définitions d’interpréter nous renvoie au rêve, où il n’existe pas de vérité. Dans interpréter, on est l’intermédiaire entre quelque chose et celui à qui on veut transmettre. On peut interpréter aussi pour soi-même. Il y a des domaines, comme la loi, par exemple, où pour le spécialiste, c’est clair, mais pas pour les profanes ; il faut interpréter, rendre accessible, vulgariser. Dans l’interprétation, que mettons-nous de nous-mêmes ? Comment rester le plus neutre possible, coller au plus près. Plus le sujet au départ est flou, plus il ouvre la porte à de possibles interprétations : toujours ces possibles vérités. Pour un texte écrit, on parle de traducteur, oralement, on parle d’interprète. Est-ce que l’oral serait moins fiable que l’écrit ? D’une langue à une autre, comment être totalement fidèle ? Cela réclame du traducteur, de l’interprète, une certaine éthique.

G Dans « interpréter », j’entends « inter » et « prêter » La deuxième partie du mot nous dit qu’on « prête » dans une lecture une intention, une traduction, une couleur, un sens. Donc, il y a des nuances entre lire et interpréter, interpréter et voir, interpréter et comprendre. Ce que je dis moi de la chose n’est pas ce qui est la chose.

G Je ne suis pas trop d’accord avec l’expression : « Il y a plusieurs vérités ». Non, il y a généralement une vérité et plusieurs interprétations ; la vérité existe, mais on ne peut l’approcher qu’à travers des interprétations. L’important, c’est de savoir comment on va l’appréhender, la percevoir, la comprendre. On ne peut pas confondre les versions de la vérité et la vérité. Quand c’est un émetteur qui transmet, ce qu’il a vu à travers son prisme déformant, ça n’a rien à voir avec l’évènement lui-même. On doit tenir compte de tous les témoignages pour qu’on arrive à approcher un peu la vérité.

G On a dit que l’interprète, le musicien, devaient s’effacer devant l’œuvre, être au plus près. C’est une erreur. Si c’était ça, on n’aurait jamais eu Molière, La Fontaine, La Bruyère, parce qu’ils ont adapté, fait du nouveau, fait quelque chose de fantastique. Dans une soirée où il y a avait un orchestre tzigane et un orchestre yiddish, à la fin, chacun a joué un morceau avec l’autre, cela a été génial ! On peut faire quelque chose de plus grand. C’est de l’adaptation. Quand on adapte une pièce du théâtre anglais, on n’est pas au plus près. La fidélité totale au modèle original n’est pas obligatoire.

G Interpréter peut donner une nouvelle vérité à une œuvre, une vérité que l’auteur n’avait pas vue, une autre dimension.

G Interpréter en donnant une nouvelle dimension n’est pas un mensonge en soi. C’est quelque chose qui est autorisé dans les arts, on parle de licence poétique ou littéraire. L’art (ce beau mensonge) permet de créer d’autres vérités.

G J’ai vu il y a quelques années « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht. Depuis, j’ai acheté l’œuvre, le livre officiel, et je n’ai pas retrouvé la poésie qui m’avait alors enthousiasmée. Alors, c’est vrai qu’interpréter n’est pas traduire et que lire est différent d’entendre jouer.

G Il y a toujours des vérités provisoires, elles ne sont pas forcément pour neuf milliards d’êtres humains, mais assez suffisantes pour un moment de vérité de quelques-uns.

G Outre l’interprétation des rêves, des propos, d’un texte, nous interprétons aussi un discours, une image, un regard, un geste. On interprète même le silence !
Nous savons qu’interprétation n’est pas explication ; celle-ci évoque la cause, alors qu’interpréter serait donner le sens. Le sens ne peut être l’explication de la cause. Pour qu’une interprétation soit garantie comme fidèle à cent pour cent, il faudrait réunir bien des éléments. D’abord, mettre tous le même sens sous les mêmes mots, cela n’existe pas. Que nous soyons totalement détachés de nos opinions et croyances, qui sont le fond de notre individualité, cela ne paraît pas possible non plus. Il faudrait également que celui qui est le récepteur de l’interprétation ait la même grille de lecture que l’émetteur, qu’il soit inaccessible à toute subjectivité. A partir de là, même avec la meilleure volonté, comment interpréter sans que quelqu’un pense que la vérité est faussée ?
Une interprétation peut être volontairement arrangée, adaptée, reformulée, orientée, pour des buts de prise de pouvoir, de propagande, d’embrigadement, de prosélytisme. Cela peut correspondre à un engagement personnel de l’émetteur. Et là, parfois, la personne sait, connaît l’explication plus que le sens et adapte son propos à la finalité. C’est ce qu’on appelle « l’argument couché sur le lit de Procuste* », autrement dit, une argumentation que l’on fait rentrer de force dans le moule de ce que l’on croit dur comme fer. C’est alors argumenter plus qu’interpréter, c’est mouliner, raboter, orienter un propos. L’idéaliste interprète parfois en allant au delà du simple réel, l’idéologue limite et enferme son interprétation dans son idéologie, dans son dogme, dans « sa » vérité : « Donnez-moi seulement vos dogmes, je me charge des preuves ! », a dit Chrysippe à Cléanthe. L’idéaliste et l’idéologue, l’un comme l’autre, s’ils agissent en toute sincérité, ne peuvent être taxés de fausser volontairement la vérité. Pour que la vérité soit faussée, il faut qu’il y ait intentionnalité. Nos propos nous révèlent et, malgré nous, notre inconscient participe à la construction des idées. Quand je vous parle, je ne suis pas neutre, même si je ne n’ai nullement l’intention de tromper, de subjuguer, d’influencer. Toujours, mes orientations, mes goûts, croyance ou non croyance, tout mon acquis, sont là, présent dans mon propos. Souvent, comme le dit André Gide dans Les faux-monnayeurs : « […] nous tentons d’imposer au monde extérieur notre interprétation particulière […] ». Mais, d’autre part, le langage totalement vidé de tout sentiment personnel, de toute opinion est un langage neutre, aseptisé. C’est tout juste bon pour les catalogues, les modes d’emploi, pour une documentation technique.
* (Mythologie grecque) Procuste n’avait qu’un lit pour ses hôtes. Si ces derniers étaient trop grands, il coupait « un peu » les pieds, les jambes ; dans l’autre cas, il étirait.

G Je ne pense pas qu’on puisse comparer une vérité scientifique à une vérité historique ou toute autre vérité. Est-ce qu’il y aurait une vérité préexistant à l’être humain ? Pour Saint Augustin, au moyen-âge, c’était Dieu. On a dit qu’on peut amener d’autres éléments à son analyse et aboutir à une vérité. Est-ce que la vérité n’apparaît pas à travers le discours de l’homme qui la fonde ? Je pense au mythe de la caverne. L’homme dans la caverne n’a accès qu’à très peu de stimulations, très peu d’éléments, et pourtant, il a « sa vérité ». A mesure qu’il ira vers la lumière, il va se rapprocher d’une vérité intelligible, non pas Dieu comme au moyen-âge, mais le cosmos. Les vérités sont multiples, et, si l’on pouvait les regrouper, on dirait « la vérité ». La vérité, c’est ce qui nous apparaît et cela change au fur et à mesure que nous grandissons ; elle est aussi le fruit de nos expériences. Parler de « la vérité », n’est-ce pas une simplification ?

G Est-ce que du moment où il y a l’homme qui apporte sa vérité, son interprétation, il y a éventuelle déformation. Chacun perçoit en fonction de sa vie, son histoire. Lorsque je lis un livre, ce que je découvre, ce que j’imagine n’est pas ce qu’un autre va voir.

G Entre l’émetteur et le récepteur, deux interprétations : « Comment l’entendez-vous ? »

G Je n’ai pas pu relier directement l’interprétation à la vérité. On ne détient pas de vérité absolue, c’est ensemble qu’on peut tenter de créer une vérité, dans nos rapports sociaux, dans notre culture.

G On peut opter pour la liberté d’interprétation, c’est ce qui semble le mieux correspondre à des œuvres culturelles. Cela suppose que l’interprète ait du talent pour voir l’œuvre sous un nouveau jour. Donc, même le critique doit prendre ses distances vis-à-vis des éditions antérieures, des interprétations antérieures, et celle qui vient d’être interprétée
D’autre part, interpréter, pour moi, c’est donner du sens et Nietzsche a utilisé plein d’aphorismes obscurs pour obliger à chercher du sens, pour nous contraindre à réfléchir, pour chercher notre vérité. C’est à nous humains, dotés d’un cerveau, d’une intelligence, de donner du sens, d’interpréter.

G Je suis convaincue que pas un homme ne détient la vérité, qui n’appartient à personne, et qu’elle est bien au-delà d’une interprétation singulière. C’est pourquoi il faut confronter beaucoup de points de vue pour approcher un petit peu la vérité. C’est un travail collectif.
Il a été dit que l’interprétation peut se faire au-delà du réel. Mais qu’est-ce que la réalité ? Si c’est quelque chose de concret, c’est un petit aspect de la réalité réduit au monde phénoménologique. Mais ce qui est beaucoup plus difficile à interpréter, c’est ce qui ne relève pas du concret, du matériel, mais d’une autre réalité, psychoaffective, intellectuelle ou spirituelle, par exemple. Dans un précédent café-philo, on a effleuré la dimension métaphysique, ce qui dépasse l’interprétation singulière.

G Une année, il y a eu quatre versions de Cyrano de Bergerac par quatre compagnies différentes. J’ai vu quatre pièces différentes à partir d’un même texte. Si une soprano fait une bonne interprétation, alors, il faut qu’elle soit la dernière. Une seule et c’est fini !

G Mais ces quatre interprétations de Cyrano étaient quatre versions à partir d’un seul Cyrano original, celui d’Edmond Rostand, qui en est l’auteur, le créateur. Le reste n’est qu’interprétations, qui peuvent plus ou moins servir la pièce authentique, lui être plus ou moins fidèle.

G Il y a des arts qui sont précis, qui ne laissent que peu de place à une interprétation personnelle, et d’autres très libres comme le jazz. En classique, l’œuvre est écrite de A à Z, mais c’est très difficile d’arriver à exprimer ce qu’a voulu faire le compositeur quand il a écrit l’œuvre. Donc les différentes interprétations en classique peuvent être volonté d’appréhender la vérité de l’instant du créateur et de tendre vers la version originale. Et, il a aussi des interprètes, qui, comme disait Arthur Rubinstein, « considèrent que l’œuvre n’est là que pour les aider à prouver leur virtuosité » et qui personnalisent.

G L’œuvre n’existe que par l’interprète, les interprètes sont des co-auteurs, sans eux elle reste dans l’anonymat. Ce n’est donc pas fausser les vérités, mais les rendre « vraies ». En outre, plutôt qu’interpréter à sa façon, il y a parfois une valeur pédagogique pour faire connaître, participer à la diffusion, être une sorte de passeur, dans la façon dont nous interprétons et nous transmettons.

G Revenant à la question initiale, à l’énoncé, je ne vois pas pourquoi le fait d’interpréter, de faire une interprétation, a une connotation péjorative. Pour moi c’est seulement donner du sens.

G « La manière dont le monde extérieur s’impose à nous, et dont nous tentons d’imposer au monde extérieur notre interprétation particulière, est le drame de notre vie ». (André Gide, Les faux monnayeurs, déjà cité). A chaque interprétation que nous faisons, nous sommes en équilibre instable. De la même manière que, quand nous sommes lecteurs, nous sommes des écrivains nous-mêmes ; quand nous étudions un livre en commun, aucun de nous n’a la même lecture et nous entendons avec plaisir ce que les autres ont découvert; c’est là l’intérêt du passage de la pratique solitaire à la pratique solidaire.

G Quand on fait de la traduction pour les sourds par le langage des signes et qu’on est confronté à des mots en dehors du vocabulaire courant des malentendants, il faut trouver, voire inventer le langage gestuel qui ne trahit pas la vérité. Le visage ne doit rien montrer pour ne pas trahir le geste. L’interprète est un intermédiaire entre deux mondes. Le vocabulaire de l’entendant est plus élaboré ; la simultanéité est difficile.

G Le poème de Florence: Interpréter, est-ce fausser la vérité ?
(Pantoum)

Bonjour je suis la vérité
En fait, je cherche un interprète
Je suis nue, mon identité
Ce sont les habits qu’on me prête

En fait, je cherche un interprète
Car ma langue est l’ambiguïté
Ce sont les habits qu’on me prête
Qui me donnent ma densité

Car ma langue est l’ambiguïté
Et me chercher est une quête
Qui me donne ma densité
L’histoire est une pirouette

Et me chercher est une quête
Parfois je suis mal fagotée
L’histoire est une pirouette
Qui se doit d’être interprétée

Parfois je suis mal fagotée
Si je suis une devinette
Qui se doit d’être interprétée
Je cherche une voix qui me complète
Si je suis une devinette

Question de sensibilité
Je cherche une voix qui me complète
Quitter la clandestinité
Question de sensibilité

J’ai pris le vent comme il s’entête
Quitter la clandestinité
Dans le bouchon de ma trompette
J’ai pris le vent comme il s’entête
Mais j’ai manqué de liberté
Dans le bouchon de ma trompette
Bonjour je suis la vérité

G On a dit que Nietzsche, avec ses aphorismes, démolissait des concepts. Ce n’est pas chez lui interpréter, mais nous renvoyer à notre responsabilité de récepteur. Il nous oblige à apprendre cet exercice de rechercher tous les sens, les acceptions d’un mot.
Par ailleurs, on peut penser qu’il y a des gens qui sont responsables des manipulations dont ils sont les victimes, ce sont des naïfs. Ils ne font pas beaucoup d’efforts, ils prennent les idées toutes faites.

G Je pense que si Bellini, l’auteur de « la Norma » entendait Maria Callas interpréter avec une telle profondeur, une telle virtuosité son opéra, il dirait : « La vérité de mon œuvre, c’est ça ! ». Il lui aurait alors fallu attendre presque deux siècles pour trouver, pour entendre, cette vérité !

G « Discourir, c’est assujettir », avançait Roland Barthes. Après tout ce que j’ai pu entendre sur la philosophie, la politique, la religion, même si je ne peux pas affirmer que je n’ai jamais été influencé, je ne me sens pas assujetti. Sauf à considérer les autres comme des niais, on est assujetti que si on le veut bien ; on est victime d’interprétation parfois par simple paresse intellectuelle; on se ment plus qu’on est victime du mensonge.

G Il y a quelque chose de difficile par rapport à l’interprétation, c’est le langage ; si d’entrée de jeu nous choisissons des mots qui ont plusieurs significations, il ne faut pas s’étonner du tout que les uns et les autres ne réagissent pas de la même façon. Si on veut réunir les gens, par exemple pour interpréter les phénomènes sociaux avec des mots imprécis, de ses amis on peut se faire des adversaires, et quelquefois la confusion des mots fait de curieux effets.
On a dit à un moment du débat, « un bon journaliste ne donne pas son avis » : ça, j’en doute quand même ; si c’est un homme, c’est qu’il est socialement châtré ! Il ne peut pas dire ce qu’il est. Ce que dit un journaliste sur un fait lui est personnel.
Une personne qui s’exprime à la télévision, par exemple, elle s’expose, elle interprète avec ses mots, sa physionomie, avec le corps.

G Si un journaliste ne devait s’en tenir qu’aux faits et à la stricte vérité, nous n’aurions besoin que d’un seul et même journal et pas besoin d’éditorialistes pour définir la ligne rédactionnelle. Entre l’AFP et vous, il y a forcément interprétation.

G Il faut du doute pour choisir et interpréter, plus un peu de doute ensuite sur son jugement.

G L’interprétation commence à prendre du sens là ou une signification ne s’impose pas d’elle-même. Dans son essai « De l’interprétation », Paul Ricœur dit : « Dire quelque chose de quelque chose, c’est, au sens complet et fort du mot, l’interpréter ». D’après lui, il y aurait interprétation là où il y a un sens multiple ; c’est dans l’interprétation que la pluralité de sens s’est rendue manifeste.
Par contre, dans la psychanalyse, on n’est pas en reste, puisqu’elle aussi, propose une certaine méthode d’interprétation qui porte sur les comportements, les rêves.

G (Témoignage) En traduisant du théâtre de Garcia-Lorca (La Zapateria prodigiosa), j’ai été confronté à la traduction non faite jusque là de chansons en vers. Il fallait retrouver le sens et les assonances sans trahir le texte. Le ressenti est aussi utile que tous les dictionnaires dans ce cas.
En ce qui concerne la télévision, l’image déjà, avant le commentaire, donne une interprétation. Elle s’adresse aux sens, aux émotions, elle prend le pas souvent sur le propos.

G Il y a des sujets où l’on pose des questions, alors qu’on sait qu’il n’y pas de réponse ou d’interprétation satisfaisante pour tous. Les anglais à ce sujet disent : « Ask me no questions, I’ll tell you no lies » (Ne me posez pas de questions et je ne vous dirai pas de mensonges).

G On est rentré dans un débat très difficile, même si on a un peu d’expérience de la philosophie; on se rappelle ce propos, cette boutade : « Il y a ma vérité, ta vérité, et la vérité ! »

G La vérité est entre nous ou ailleurs, au-delà de nos propos ! On se rend bien compte, ici au café-philo, de la multiplicité des interprétations pour que chacun approche un peu la vérité. Et chacun repart avec ses questions, enrichi des questions des autres pour continuer notre réflexion. La vérité est une quête vers laquelle nous ne pouvons que tendre!

G « Un peuple qui ne sait plus interpréter ses propres signes, ses propres mythes, ses propres symboles, devient étranger à lui-même, perd foi en son destin.», dit Jean-Marie Adiaffi, cinéaste et poète ivoirien, dans La carte d’indentité.

 

 

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