Thème: « L’espérance, folle idée, ou consolation? »

Restitution du débat – café-philo de Chevilly-Larue
26 septembre 2010

L’espérance. Puvis de Chavannes. 1872.
Animateurs : Guy Pannetier – Danielle Vautrin – Guy Philippon
Modérateur : Lionel Graffin
Introduction : Danielle Vautrin

Introduction: Après la lecture du sujet, j’ai envie de répondre : « ni l’un, ni l’autre ! », mais nous en débattrons.
Espérance : mot féminin : attente confiante de quelque chose. Ou : objet de cette attente. Synonymes : espoir, attente, confiance, expectative, promesse… L’espérance, pour moi, est une attitude métaphysique  qui consiste à attendre qu’un souhait auquel on tient particulièrement se réalise. C’est une attitude tournée vers l’avenir qui, par définition, nous est inconnu et peu assuré et qu’on espère favorable… C’est pourquoi, de tous les temps et dans toutes les grandes civilisations, l’espèce humaine s’est tournée vers les dieux comme tout-puissants et capables de combler leur espérances. Ce qui nous laisse une source infinie de richesses intellectuelles et culturelles. Pour avancer dans la vie, on est en permanence tourné vers l’avenir ; faire des projets, c’est déjà espérer, depuis le désir matériel le plus immédiat jusqu’à l’expérience la plus spirituelle des fins eschatologiques. (Eschatologique : Qui traite de la fin du monde, de l’homme, de la résurrection, du jugement dernier, selon le Petit Robert).
Pour moi, l’espérance est liée au désir, et le désir au sens large est lié à l’amour, et tout cela touche à l’énergie vitale disponible en chacun. Le principe même de la vie est basé sur l’espérance : espérance de durer, du lendemain, de se reproduire, de perpétuer l’espèce, et simplement de jouir d’être vivant, sans compter les idéaux collectifs, politiques, religieux, humanitaires, scientifiques ou tout autre.
L’espérance a tellement été utilisée dans le vocabulaire que les athées ont tendance à s’en méfier comme d’une chose appartenant à une pensée magique surnaturelle. Loin de moi cette pensée. L’espérance, pour moi, est l’attitude nécessaire qui permet de croire en demain, de s’engager, d’agir, de désirer aussi, car quel serait notre désir, si l’on n’espérait pas au moins en retour une certaine gratification par sa réalisation ? Et puis l’espérance nous oblige à nous servir de « nos lobes orbito-frontaux », c’est-à-dire de notre imaginaire et de tout ce qu’il contient, car comment espérer sans imaginer un objet ou un futur ? Dans l’épreuve aussi, l’espérance des jours meilleurs est souvent tout ce qu’il nous reste (incendie, inondation, deuils, maladie avec l’espérance de guérison, camp de prisonniers, espérance de durer après la mort – vie éternelle…). Citons quelques espérances : celle de paix en temps de guerre, de nourriture en période de famine, de naissance, de changement politique, de bonheur pour ses enfants et ses proches, de gagner de quoi vivre correctement, d’aimer toute sa vie… L’espérance a même donné lieu pour les rationnels à une définition mathématique : on a tenté de quantifier statistiquement l’espérance avec une formule calculant la probabilité qu’un évènement advienne. Donc, pour les accros des sciences stricto sensu et les philosophes matérialistes, on peut même vérifier que l’espérance est une réalité qui se quantifie de zéro à un (pour un évènement réalisé) et pas seulement une « folle idée » ou « une consolation ». Je crois que le fait même que nous soyons vivants et réunis ce soir prouve que nous espérons. Pourquoi viendrons-nous à ces soirées philosophiques, si nous n’espérions pas au moins qu’elles stimulent notre réflexion ? L’espérance, pour moi, biologiste de formation, est une attitude vitale, une attente que nous avons par rapport à la vie. Tous les jours, j’espère… quelque chose et en absolu. On fait parfois la différence entre l’espoir (de quelque chose de défini) et l’espérance comme attitude métaphysique liée au principe même de la vie et tournée vers quelque chose que l’on ne connaît pas, même si on peut essayer de le concevoir mentalement. L’espérance, c’est un pari sur le futur…Maintenant, l’espérance est-elle chargée positivement ou peut-elle être chargée négativement ? Est-elle morale ou pas ? Je laisse cette question ouverte, même si, pour moi, elle est plutôt connotée d’un désir positif, du côté de la vie, de la satisfaction du désir. Je voudrais juste pour finir transmettre quelques citations :
« La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté » (Georges Bernanos).
«Ceux qui ont beaucoup à espérer et rien à perdre seront toujours dangereux» (E. Burke)
« Il ne faut pas désespérer Billancourt » (Jean-Paul Sartre).
Débat : G On doit pouvoir distinguer ce qui ressort de l’espérance de ce qui ressort de l’instinct. L’espoir d’avoir des enfants, c’est de l’instinct maternel, chez les hommes comme chez les animaux ; l’espoir de vivre, c’est aussi l’instinct ; ce qu’on évoque alors, c’est la force de la volonté qui est aussi instinct ; le corps veut en dehors de l’esprit.

g (Je vais tenter de soutenir en trois interventions que l’espérance est une folle idée). Si l’espoir est le fait d’espérer, l’objet d’un désir, l’espérance c’est le chemin sur lequel on s’engage pour aller vers le but espéré ; c’est surtout quand on espère un peu longtemps que l’espoir devient espérance. Les auteurs grecs Homère et Hésiode ont considéré l’espérance comme une attente rationnelle de l’à-venir, connaissance fiable du futur ; pour d’autres, d’après eux,  ce serait plus une attente confiante, une presque certitude de la réalisation d’un souhait ; c’est une option résolument optimiste. C’est plus tard, avec les théologiens, les Pères de l’Eglise,  qu’elle deviendra une vertu liée à la croyance.
Alors, ou bien l’espoir et l’espérance sont le principe, processus naturel, un moteur qui va permettre d’aller vers la réalisation de nos désirs, voire les plus fous,  ou, ils ne sont qu’une consolation, « le songe d’un homme éveillé», une simple « béquille » à la triste réalité ? Le mythe de Pandore nous dit comment l’espérance nous fut donnée. Et, n’y a-t-il pas plusieurs façons d’interpréter le mythe ? « Pandore céda à la curiosité et ouvrit la boîte, libérant ainsi les maux qui y étaient contenus. Elle voulut refermer la boîte pour les retenir… trop tard ! Seule l’Espérance, plus lente à réagir, y resta enfermée » ; nous entendons que la boîte contenait les maux, ainsi l’espérance était un des maux parmi les autres.
L’espérance qui dure peut créer la désespérance, c’est ce que nous retrouvons dans la langue espagnole ou « espérer » et « attendre » s’exprime avec le même mot, ce qui fait : « de tanto esperar, y tanto esperar, me despero » (De tant espérer, et de tant attendre, je me désespère). « Quelle belle langue que celle qui confond l’attente et l’espoir » (André Gide. Journal. 1932)

G Est-ce que ne se fier qu’à l’espérance ne tue pas l’action ? Des prisonniers se sont évadés, ils ne sont pas nourris que d’espérance. L’espérance seule ne mène à rien si la volonté n’est pas là…

G Mais l’espérance n’est pas un concept vide, mais un concept plein.

G C’est parce qu’on espère qu’on va se mettre en action. Il y a deux interprétations du mythe de Pandore. Dans la première, il se rapproche du mythe d’Adam et Eve, c’est-à-dire que l’espérance a été donnée aux hommes pour grandir, pour progresser, et, en cela, l’espérance qui est restée dans la boîte, c’est ce qui permet d’affronter les épreuves. L’autre interprétation dit que le mot grec « Elpys » aurait été mal traduit, c’est-à-dire que ce serait l’attente de quelque chose de mauvais, l’attente du malheur. Le fait que ce mal soit resté dans la boite, qu’il ne soit pas parvenu aux hommes, lui ôte cette attente désespérée de sa mort. On espère toujours des choses meilleures, on évite ainsi de penser à ce qui serait moins bon ; ne pas souffrir par avance, par l’attente des maux. Pandore a été donnée aux hommes par Zeus, en quelque sorte la première femme fabriquée par Héphaïstos dans la glaise, puis épousée par le frère de ce dernier, Epiméthée.

G Pandore a été donnée aux hommes comme punition, pour se venger de Prométhée qui leur avait donné le feu. La femme est donc la punition de l’homme !!! [Tollé dans la salle]

G On a évoqué, espoir et volonté, ce dont nous parle Sénèque : « Lorsque tu aura désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir »

G Pourquoi espérance et pas espoir ? Même si cela est synonyme, ce n’est pas exactement le même sens. Retournant à l’étymologie, on trouve « sperare » ; on disait en français et on dit encore dans certaines  provinces « espère un peu », pour dire d’attendre. Le latin sperare veut dire aussi « avoir bon espoir », « s’attendre à » ; c’est l’espoir ou l’objet de l’espoir. Pour le mot grec « elpys » c’est s’attendre à, parfois avec crainte. Si l’on veut distinguer l’espoir de l’espérance, celle-ci a plus de charge d’attente, de durée, et est plus utilisée dans le domaine philosophique ou religieux. Une citation dit : « L’espoir meurt tandis que l’espérance demeure » ; il y a donc dans l’espérance une vision au loin une transcendance. L’espérance ne se limite pas au champ religieux, mais concerne aussi tous les grands idéaux.

G L’espoir, c’est le désir placé en salle d’attente.

G Le propos de l’espérance c’est un arrangement des choses matérielles. L’objet propre de l’espérance, c’est un arrangement : espérance qu’il y aura assez de biens pour tous, que beaucoup de maladies seront guéries, rendues supportables…… « Qu’est-ce que l’espérance ? C’est l’efficacité du vouloir qui est l’objet de l’espérance. Si l’on divinise la nature et ses forces, comme il est d’ordinaire pour commencer, l’espérance aura Dieu pour objet. Seulement la charité vise un dieu bien plus bon et plus près de l’homme et c’est la pure foi qui vise encore le mieux » (Alain. Les arts et les dieux). « La vie de l’homme dépend de sa volonté. Sans volonté, elle est abandonnée au hasard » (Confucius)
Nous voyons dans l’espérance quelque chose qui tourne autour de la foi, c’est-à-dire, croyance volontaire, et un avenir meilleur. Là, on peut faire appel à tous ceux qui s’adressent aux hommes en général, ceux qui s’adressent à des milliers d’hommes et de femmes… J’aurais tendance à penser que celui qui prône l’espoir ment quand il s’adresse à tous, au pluriel. Pour autant, l’espoir et l’espérance, on ne peut s’en passer. De là, ceux qui tuent l’espoir sont des « salauds » ; on n’a pas le droit de tuer l’espoir.

G Pour moi, l’espérance c’est la volonté d’espoir quand il n’y a pas d’espoir, c’est la volonté d’aller la chercher. L’espérance est comme un aimant, un instrument qui permet d’amener quelque chose à soi. Comme pour tout outil, il faut la volonté de le saisir et savoir comment s’en servir, et à quoi ça va me servir une fois que j’aurai ce que je désirais. Pour moi l’espérance induit, ou devrait toujours induire, un questionnement, à savoir: qu’est-ce que je veux ? Et à quoi cela m’est utile ? Quels moyens utiliser pour la réalisation de ce qu’on veut obtenir, et quels délais, quelle limite raisonnable ? Donc, on fait intervenir la raison et la pensée pour continuer à espérer. Espérer c’est désirer sans savoir, désirer sans pouvoir, c’est à la limite de l’illusion et du mensonge ; il y a des limites à ne pas dépasser. Le difficile, c’est de ne pas se laisser emporter par une vague d’espoir en attendant seulement.

G Les religions ont tout fondé sur l’espoir d’un monde meilleur dans l’au-delà. Accepter, croire, que « les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers » ou, préconiser : « soyez obéissants, ne vous révoltez pas », ce fut longtemps un langage qu’on a tenu aux gens, leur donnant « l’espérance » que plus ils seraient malheureux ici-bas, plus ils seront heureux dans l’au-delà…Un kamikaze intégriste musulman, on lui promet le paradis et 70 vierges ; que propose-t-on aux femmes kamikazes : 70 beaux guerriers ?!

G Avec tout son humour, Charles Péguy évoque l’espérance en tant que croyance. « Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne [….]que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe et qu’ils croient que demain ça ira mieux […]ça c’est étonnant, et c’est bien la plus grande merveille de notre grâce […]que ne faut-il pas que soit ma grâce[ …]pour que cette petite espérance, vacillante au souffle du péché, tremblante à tous les vents, anxieuse au moindre souffle, soit aussi invariable, se tienne aussi fidèle, aussi droite, aussi pure ; et invincible et immortelle, et impossible à éteindre… »

G Dans la Critique de la raison pure, Kant nous parle de « la colombe qui vole vers les cieux », laquelle vole toujours plus vite, toujours plus haut, pensant que lorsqu’elle aura atteint le vide, hors de l’atmosphère, il n’y aura plus de limite à la vitesse de son vol (espérance folle). Mais dans l’air, sans sa densité, la colombe ne vole pas. Et c’est ça qu’il veut nous dire Kant ; si l’espoir et l’espérance sont porteurs, s’ils  peuvent exister, constituer un idéal, un but, cela ne peut supprimer la réalité présente ! Donc, Kant nous rappelle que nous ne devons nous méfier de l’espoir et des sentiers aventureux de l’espérance qui nous entraînent dans des constructions oniriques, irréalistes, dans  le rêve éveillé.  C’est ennuyeux à dire, mais la réalité a des semelles de plomb ! C’est-à-dire qu’à trop s’écarter de ce que vivons, de ce qui est, nous pouvons oublier de vivre le jour « ici et maintenant » ; nous pouvons donner crédit à des projets, des idéologies dont on ne connait pas les aboutissements. « Quand un espoir ment, il en tue cent » ! On risque, c’est encore Kant qui parle, d’être « intoxiqué d’avenir par abus de l’espoir ». « Il n’y a pas d’espoir sans crainte,  ni de crainte sans espoir » «… et il faut nous libérer de la dépendance de l’espoir ». Donc, revenant à la question initiale, pouvons-nous  dire que dire l’espoir et l’espérance sont rationnels. Ou alors, que nous ne sommes que dans un désir, une espérance, un « vivre à crédit », « le cadeau Bonux », faible compensation de la réalité. Nous avons tellement besoin de croire que nous guettons, que nous interprétons et nous accrochons au moindre signe, à tout ce qui pourrait être promesse « Et l’espoir malgré moi s’est glissé dans mon cœur », avoue Phèdre (acte III) ; cette espérance n’est alors que suggestion et volonté du « croire » ; c’est nourrir des espoirs et nourrir des chimères. Enfin, sans être aussi pessimiste que les Stoïciens qui nous disent que l’on cesse de craindre, si l’on cesse d’espérer, je dirai que l’espoir et son attente, « l’espérance », ne sont pas porteurs ; ils ne seront, ils n’existeront  que par notre volonté ; nous sommes les seuls porteurs. Si, comme l’a dit Sartre, « l’homme est un projet », c’est nous qui, en premier lieu, portons ce projet : « L’avenir ce n’est pas ce qui va arriver, c’est ce que nous allons  faire » (Gaston Bachelard).

G L’espoir, c’est davantage quand on est jeune. Il y a eu de l’espoir en 1968 et aujourd’hui la société peut apparaître comme désespérée pour les jeunes. Beaucoup de choses ont été faites par nos parents, par nous et la société actuelle semble n’avoir rien appris.

G On a évoqué le rêve  et l’espérance. Rêver de quelque chose qu’on désire peut s’assimiler à l’espérance : « Il faut vivre la vie qu’on a imaginé[…] Il faut aller voir dans la direction de ses rêves…, prends tes désirs pour la réalité, fais de telle sorte que tes rêves puissent être déterminants, ne renonce pas à tes rêves…, si vous avez bâti des châteaux en l’air, votre travail ne sera pas forcement perdu, c’est bien là qu’ils doivent être, maintenant il n’y a plus qu’à placer les fondations dessous… » (Henri David Thoreau. 1850). Ce philosophe nous dit par là que nos choix de vie doivent comporter une part d’idéal, d’utopie même ; c’est l’objectif à partir duquel on va mettre en œuvre les moyens pour y parvenir. C’est dépasser le réel pour créer son projet de vie.

G L’espérance n’est pas du domaine du rêve, mais elle utilise la fonction de l’imaginaire, qui est à la base des capacités créatrices. Le rêve endormi ou éveillé est une émergence de l’inconscient ; l’espérance peut-être extrêmement consciente et dégagée des illusions et des rêves. L’espérance n’exclut pas le travail à faire pour arriver à sa réalisation.

G Lorsqu’en dépit de la désespérance un groupe se met en action, quand l’espoir se globalise, vient l’espérance. Aujourd’hui, le débat de société marquant, c’est l’espérance de vie. La plupart des personnes vivent plus longtemps que leurs parents et leurs grands-parents ; c’est donc une réalité. Pourquoi, sur une quantité d’années, met-on ce mot « espérance » ? Camus nous disait « Que la vie est d’abord une affaire de quantité. […], là où la lucidité règne, le seuil des valeurs devient inutile ». Quand on aborde l’espérance, on aborde également le désir et ses limites, et le propre du désir c’est d’être illimité. Il est intéressant de voir comment les écrivains ont traité ce sujet de l’espérance de vie : « Il est inconvenant, il est immoral et vil de vivre au-delà de la quarantaine » (Dostoïevski). « Un homme au fond, passé trente ans, un homme n’est plus guère en vie, le mieux serait de le tuer à temps » (Goethe). « L’utilité du vivre n’est pas dans l’espace, elle est qu’en l’usage ;, tel a vécu longtemps qui a peu vécu » (Montaigne. Essais. Tome 2)

G Le poème de Florence.

L’espérance, folle idée ou consolation

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Nous apportera-t-il un semblant d’espérance
L’espérance est le fil qui nous lie à l’enfance
Le filet qui retient les rêves éconduits

Et sur le mur blafard j’ai étalé l’enduit
Où j’ai peint des projets, de nouvelles expériences
L’espérance, un tiroir où ranger sans méfiance
Les projets qui attendent en vain leur sauf-conduit

Sœur Anne, ma sœur, ah ! Ne vois-tu rien venir
Je m’appelle Zangra et je suis capitaine
L’espérance est mirage, l’espérance est soupir
L’espérance est un cri, l‘espérance est fontaine

Jouvence peut-être, mais Léthé sûrement
Le fleuve de l’oubli qui charrie des diamants
La vénale, allumeuse et la folle espérance
Soudoya en loucedé un vrai faux passeport

C’est l’ivresse absolue au cabaret du port
Les rêves frelatés de notre intempérance
Et les éclairs vibrants de mon irrévérence
On détruit tous les câbles emmêlés dans le port

Le visa délivré du vrai faux passeport
Sans crier gare à fui, tiré sa révérence
Et j’ai tourné en vain mon âme en déshérence
J’ai montré à la chance un vrai faux passeport

Elle m’a séquestré dans le bordel du port
Pour étudier les hommes et leur incohérence
Et l’espoir, dans le noir, ronflait lui comme un loir
Le soir était tombé sur son indifférence

Les promesses oubliées malgré la fulgurance
D’un rêve qui s’écrase aux pieds de l’avaloir
Dans les dédales du temps, au bout d’un long couloir
J’ai découvert la boîte ouverte de l’enfance

Empêtrée dans un fil il restait l’espérance
Un fil d’araignée, lueur du soir, espoir
J’ai vaincu la chimère au fond de mon boudoir
Calculé l’espérance avec l’équidistance

Dispersé un nuage, annulé l’espérance
J’ai marché pas à pas un peu comme un jaguar
Sur l’imagination, droite de régression
Sans une corrélation en suivant la passion

G Que met-on dans espérance de vie ? Moi, je ne rêve pas d’être une centenaire gaga dans une maison de retraite. J’ai l’impression que je souhaiterais la mort. Quand on n’a plus la force de vivre, qu’on n’a plus conscience d’être présent, l’espérance de vie ne signifie plus rien. Peut-être que si j’arrive à un âge canonique je m’accrocherai, ou alors l’espérance sera qu’on m’aide à mourir dignement, que je puisse choisir ma mort.

G L’espoir est révolutionnaire quand le révolutionnaire ne s’inquiète pas que de son point de vue et ne cherche pas juste à prendre la place et les privilèges de l’autre. C’est une attitude mentale que l’espoir révolutionnaire qui ne met pas nos rapports aux autres dans des rapports d’intérêt.

G On a parlé à un précédent café-philo du principe de résilience comme attitude psychologique. Il est basé sur l’espérance qui permet de le mettre en œuvre malgré les épreuves et le risque de désespoir.

G Quelques citations liées à l’espérance :
« Tu cesseras de craindre, si tu as cessé d’espérer » (Hecaton, cité par Sénèque. Lettre 5)
« Dites-moi où est l’espérance d’un homme qui arrive à soixante ans sans avoir encore autre chose que l’espérance ? » (Etienne de Senancour)
« Le drame réel et insoutenable est que la femme épouse l’homme en espérant qu’il va changer, et il ne change pas, alors que l’homme épouse la femme en espérant qu’elle ne changera pas, et elle change » (Jean Dion)
«  Un jour tout sera bien, voilà notre espérance. Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion » (Voltaire)
«  L’espérance est le seul bien de ceux qui n’en ont pas » (Roger Bussy-Rabutin)

G Est-ce qu’espoir et espérance sont inconscients? Est-ce que quelqu’un de résolument optimiste n’a pas besoin d’espoir et peut très bien agir  sans exprimer un espoir ? Un sage n’a pas besoin d’espoir, il mène sa vie sans cela. Est-ce que pour entreprendre, avoir des projets il faut nécessairement avoir de l’espoir ? Si on parle du contraire, s’il n’y a pas d’espoir, ce n’est pas forcement désespoir ni désespérance, ça peut très bien être neutre. On peut très bien mener sa vie sans l’espoir. Dans les définitions de cette notion d’espérance, je retiens ces textes : « Sur le plan strictement philosophique, on retrouve une analyse de l’espérance chez Kant – pour qui elle constitue l’une des quatre raisons principales auxquelles le philosophe doit répondre – et chez Hume, Mill  et Kierkegaard. Descartes, Hobbes, Leibnitz lui accordent peu d’attention. S’écartant d’une analyse de l’espérance humaine centrée sur la personne, certains philosophes modernes l’approchent plutôt sous l’angle du principe moteur de la perfectibilité de l’homme…» ou : « L’espérance humaine a été traitée comme une belle idée sans réalité concrète, une folie, une consolation, voire, le pire des maux –  un cadeau empoisonné que les Dieux auraient infligé à l’homme » ou encore cet extrait de Mythologie grecque et romaine(Garnier 1960): « L’espérance, divinité allégorique était particulièrement révérée des Romains. Ils lui élevèrent plusieurs temples. Elle était, selon les poètes, sœur du sommeil qui suspend nos peines et la mort qui les finit. Pindare l’appelle la nourrice des vieillards. On la représente sous les traits d’une jeune nymphe, l’air empreint d’une grande sérénité, souriant avec grâce…Elle a pour emblème la couleur verte, la fraîche et abondante verdure étant un présage d’une belle récolte de grains… »

G Il est des espérances rationnelles, il en est d’irrationnelles. Voltaire nous vante les premières : « Le trésor le plus précieux de l’homme est cette espérance qui nous adoucit nos chagrins et qui nous peint des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si les hommes étaient assez malheureux pour ne s’occuper que du présent, on ne sèmerait point, on ne bâtirait point, on ne pourvoirait à rien : on manquerait de tout au milieu de cette fausse jouissance ». (Voltaire. Lettres  philosophiques n° 25. § XXII)
Parfois, l’espoir est là, avec son couloir, l’espérance. Elle s’incruste contre vents et marée, c’est l’écran, le voile de Maya qu’on met devant pour ne pas voir, pour ne pas affronter la réalité. « On est, et on demeure esclave aussi longtemps que l’on n’est pas guéri de la manie d’espérer » (Cioran). L’espérance est liée au désir, désir qui s’installe à l’affût, tellement présent qu’il finit par se confondre avec un devenir évident, il nous abuse, il peut nous montrer une voie qui nous égare. Elle est fruit du désir et le désir est un maître insatiable, nous dit Schopenhauer. La réalisation de nos espérances ne se joue pas seulement à la roue de la fortune, « aide-toi, et le ciel t’aidera ».

G L’affiche pour ce café-philo avec le tableau « L’espérance » de Puvis de Chavannes, (1872) m’a interpellée. Je l’ai bien observée ; on y voit des signes du concret, des signes d’espoir, et surtout d’une possible renaissance. Par ces signes différents, l’ensemble du tableau reflète à la fois la sérénité, le bonheur quiet, ainsi que le devenir possible qui s’appuie sur l’existant. Le visage est serein, signe de confiance, la main assurée sur le mur en pierre la relie à la réalité, l’autre main tient un rameau d’olivier, autre symbole, comme une bouture à replanter, et symbole de paix. Derrière elle, une terre dénudée, aride, quelques croix qui marquent un cimetière, le soleil qui semble se lever. Tous les symboles liés à l’espérance, plus sûrement ceux qu’on ne découvre pas a priori.

G On peut aussi remarquer que le mur est en ruines comme peut-être les certitudes et que l’avenir, l’espérance, est dans le paysage qui s’ouvre dans le dos de la femme : un désert peuplé où le soleil se lève.

G Quelles nuances établir entre : rêve, espérance, utopie, et espoir ? J’ai l’impression qu’avec les mots espoir et espérance on est dans l’attente, et là on rejoint le vocabulaire espagnol (esperar et esperar). Alors que dans l’utopie, on est dans un processus, un projet de réalisation, et souvent rêve et utopie précèdent l’action.

G L’illusion n’est-elle pas parfois présente dans l’utopie ? Le bâton brisé dans l’eau nous leurre et nous construisons des idées fausses. De même, l’espérance peut être utilisée comme manipulation, de même qu’avec l’espérance on peut s’abuser soi-même.

G « On ne conduit un peuple qu’en lui montrant un avenir ; un chef est un marchand d’espérance » (Bonaparte)

F Mais il faut se méfier des faux-prophètes…

GGGGG [ Un moment de discussion générale]
– Si l’espérance peut servir à tromper, cela peut aussi servir à sauver. – A sauver une vie, comme avec le pieu mensonge. – L’espérance peut avoir un effet placebo. – Donner l’espérance, si c’est volontairement fausse espérance, cela est immoral –  Ce terme d’espérance est chargé positivement, comme négativement…

G On a évoqué les espérances destructrices. On pense aux gourous, aux sectes, aux suicides collectifs, à la manipulation des esprits. Et puis, tuer l’espérance peut tuer l’individu, c’est l’objet du bon film « Good bye, Lénine », avec l’espoir mis dans une idéologie.

G L’espérance peut être le chemin du vouloir, où, comme les enfants, nous nous avançons les mains tendues. Tout ce qui s’est fait de grand, tout ce qui a fait progresser notre humanité, n’était au départ que dans le champ des possibles, des possibles que les individus n’imaginaient même pas. Il aura fallu des porteurs d’espoirs ; c’était en d’autres lieux, par exemple, Gandhi, ou encore Angela Davis…, pour qu’avec eux, d’autres se disent : oui, nous pouvons le faire. Ce fut un slogan politique « Yes, we can ! » Mais je préfère « Yes, we must ! » (Oui, nous devons le faire !)… Le rôle de la philosophie est de nous mettre en garde contre les impasses de l’espoir, mais pas de tuer l’espérance. C’est nous rappeler que le moteur d’espoir pour réaliser nos espérances,  c’est notre volonté, ce vouloir que nous devons plier à la raison, laquelle seule peut transformer, nous dit Albert Jacquard, les « à quoi bon ! » d’aujourd’hui en « pourquoi pas ! ». Le temps passe, le temps fuit  à « attendre le messie », nous disent le poète et le chanteur, « n’attendez pas à demain »: « Un jour ta vie sera passée / personne ne viendra, jamais, jamais ! / T’auras attendu ma belle, / Pour des reines-claudes et des mirabelles. » (Alain Souchon)

G Dans une philosophie du bon sens populaire, l’espérance, c’est la carotte que celui qui est monté sur l’âne tient au bout du bâton (à la couleur près).
Soutenir (thèse) que l’espérance est un moteur d’action, qu’elle est promesse sûre d’avenir, c’est dire que c’est la carotte qui fait avancer l’âne, c’est dire que l’espérance est seul moteur d’action.
Soutenir (antithèse) que l’espérance n’est qu’un leurre, c’est dire que c’est l’âne qui fait avancer la carotte, que nous ne sommes que ce que nous ferons.
L’ânier fait la synthèse, puisque le principal pour lui est que l’âne le mène là où il veut.

 

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