Thème: « Pourquoi, quand, et comment s’indigner? »

Restitution du café-philo de L’Haÿ-les-Roses
13 avril 2011

Judith et la tête de Holopherne. Christofano Allori. 1850. Palazzo Pitti. Firenze

Présentation de Florence

1) Introduction
La question posée pourrait sembler bizarre ; effectivement, peut-on vraiment choisir le moment et le motif de son indignation ? En effet, à première vue, l’indignation est un sentiment qui s’impose à nous et qui ne se commande pas.
Récemment, un livre de Stéphane Hessel est sorti, un best-seller, qui porte pour titre, une injonction : « Indignez-vous ! ». Ah bon ?
Page 11,  il est écrit : « le motif de base de la Résistance était l’indignation »
Page 12 : « je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation »
Page16 : « Aux jeunes je dis : regardez autour de vous, vous y trouverez les thèmes qui justifient votre indignation… Cherchez et vous trouverez ! »
Etrange, n’est-ce pas, vous êtes tranquilles, vous baignez en pleine ataraxie, et un gugusse sorti du passé, vous dit : « réveillez-vous ! »
D’accord, il faut s’indigner, bon, mais finalement la question qui vient tout de suite et qui manquait au titre du livre, c’est : pourquoi ? S’indigner, c’est bien, mais pour quoi faire ?

2) Un peu d’histoire
Pour mieux comprendre nous allons revenir à l’étymologie. Et là nous relevons une première étrangeté, il n’y a qu’une seule étymologie pour digne, indigne et s’indigner.
Digne vient du latin dignus avec 3 sens assez proches :
– digne de, qui convient à – qui mérite – digne, honnête, juste, convenable, mérité.
Nous sommes donc dans le mérite et dans la dignité.
Indigne, comme tout mot originaire du latin qui se respecte et qui commence par « in » signifie le contraire.
Indigne vient donc du latin indignus : – Qui ne mérite pas – Indigne, qui ne convient pas.
Donc, si on s’en réfère à la grammaire, le verbe s’indigner devrait vouloir dire se rendre indigne : étrange !
En fait, dans l’étymologie latine, nous avons également :
« indignans, indignatis » qui est le participe présent du verbe « indignor »
« Indignor » : – s’indigner, être indigné – rejeter comme indigne, dédaigner – repousser, rendre odieux – irriter, aggraver, envenimer.
« Indignans », au participe présent donc, signifie quant à lui : – qui s’indigne – plein de rage, rétif.
Nous citerons en exemple : « genus indignantissimum servitutis » : la race la plus rétive à servir, ou « venti indignantes » : vent furieux.
Mais nous avons également : « Indignativum » : la partie irascible de l’âme, la faculté de se fâcher – « Indignitas » : qui peut exprimer à la fois l’indignité de quelqu’un et le sentiment d’être traité indignement.
Ouf ! Le latin nous sauve ! Il semblerait tout de même que s’indigner ce ne soit pas « se rendre indigne », mais ressentir de la colère face à une injustice.
Face à un traitement non mérité, ou que l’on juge indigne, on se sent « indigné » donc traité indignement, donc on s’indigne.
3) La colère
L’indignation est un sentiment de révolte, de colère face à une injustice, mais après ?
Il est donc utile de digresser vers un développement vers la colère.
En effet, la colère a été développée par de nombreuses branches de la connaissance.
En religion, il est un des 7 péchés capitaux, et il n’est pas inutile de rappeler la définition d’un péché capital : est capital un péché non pas en fonction de sa gravité, mais plutôt en sa conséquence, en effet capital découle du latin caput : tête. Les péchés capitaux commandent tous les autres péchés.
En fait, dans la plupart des religions, la colère est une passion, qui en elle-même peut être destructrice ; la philosophie prolonge la réflexion.
Pour Aristote, la colère est irraisonnée, elle est désir de vengeance, secondaire à une marque de mépris.
Sénèque, dans son ouvrage Sur la colère, la considère comme une « folie temporaire, nuisible et dangereuse ».
En psychologie, si on examine la théorie de l’Ennéagramme qui définit neuf types de personnalités à travers neuf passions fondamentales présentes dans de nombreuses cultures, on retrouve la colère dans la description du type n° 1 :
Chaque type de caractère a mis très jeune en place des moyens de défense face à la perception du monde qu’il s’est forgé, se privant ainsi éventuellement des autres modes de défense et pouvant de par le fait produire un comportement parfois inapproprié.
Le type n° 1 a perçu que le monde jugeait les mauvaises attitudes et les pulsions. A force de réprimer leur spontanéité, une forte colère intérieure s’est développée, qui peut les conduire à un certain déséquilibre.
Je ne résiste pas à la tentation de deux citations : « la colère est mauvaise conseillère », et « patience et longueur de temps font plus  que force et rage ».
Alors l’indignation, qui conduit à la colère ne serait finalement qu’une agitation stérile ?
Pour chercher des réponses, nous allons retourner à la religion. Némésis est la déesse de la vengeance, mais elle représente aussi la justice distributive et le rythme du destin. Certains auteurs la nomment Adrastée, fille de la nécessité. Le mot Némésis signifiait à l’origine : « qui dispense la fortune, ni bonne ni mauvaise, simplement dans la proportion due à chacun, selon ses mérites ».
L’indignation serait donc un sentiment de colère face à une injustice.
4) Comment s’indigner ?
En fait, le problème ne vient pas tant de l’indignation en elle-même mais plutôt de ce qu’on  fait de cette indignation.
Face à un sentiment d’indignation, plusieurs comportements sont effectivement possibles.
On peut :
–          Ruminer sa colère et éventuellement la retourner contre soi.
–          L’externaliser, en conduisant une vengeance qui peut conduire à une injustice encore plus grande que celle de celui qui l’a produite.
–          Partager sa colère ou son indignation.
–          Tenter de mettre fin à l’injustice qui a produit cette indignation.
En effet si on se réfère aux prolongements de ce que l’on a développé plus haut, on se rend compte que :
–          L’indignation ne se suffit pas à elle-même.
–          Ce qui compte, c’est ce qu’on fait de cette indignation.
Dans l’ABC de l’Ennéagramme on peut lire : « Quand ils contrôlent leur passion », certains acceptent les choses comme elles sont : « je continue de percevoir l’imperfection des choses, mais ce qui m’aurait mis en colère autrefois est maintenant source de créativité. Il m’est possible de créer une distance, de canaliser l’énergie engendrée par la colère, et de la mettre au service de mes autres qualités ».
Ils sont dans la sérénité. Le justice reste leur principale valeur, mais à un niveau différent…
Au lieu d’être perpétuellement dans la colère, on peut changer de niveau en acceptant les choses qui ne peuvent être changées, en s’employant à changer celles qui peuvent l’être, et surtout en devenant capable de faire la différence entre les deux..
Enfin, l’indignation est par essence un sentiment lié à la relation à autrui. En effet, on s’indigne de quelque chose qui est produit par une volonté consciente et extérieure. Lorsqu’on s’indigne, s’est toujours contre quelque chose ou quelqu’un, généralement contre un état de fait que l’on considère comme « injustice » ; nous sommes tous à un moment ou un autre des « Caliméro » : « C’est vraiment trop injuste ! ». Ce qui importe, c’est ce qu’on fait de son indignation.
On peut rester au niveau de la « rumination » ; on en a de nombreux exemples : l’abstention, le vote pour le Front national, le refus de s’engager, etc.
On peut aussi répondre à l’injustice par l’injustice, la vengeance, le terrorisme, etc.
Ces deux réactions ne sont pas efficaces pour lutter contre l’injustice.
En fin de compte, si on posait la question de pourquoi s’indigner, ce pourrait être pour supprimer l’indignation !
L’indignation où et quand, c’est n’importe où et n’importe quand, puisque c’est un sentiment provoqué de l’extérieur ; ces paramètres ne sont donc pas maîtrisables. Ce qui est maîtrisable, c’est le comment. Et l’on peut alors revenir à notre point de départ : « Indignez-vous ! » En effet, page 18, on peut lire : « L’exaspération est un déni de l’espoir. Elle est compréhensible, je dirais presque qu’elle est naturelle, mais pour autant elle n’est pas acceptable. Parce qu’elle ne permet pas d’obtenir les résultats que peut éventuellement produire l’espérance. »
5) En guise de conclusion de la présentation
L’indignation, donc, pour être efficace, se doit d’être partagée. Les grandes indignations de l’histoire ont été collectives et c’est parce qu’elles ont été partagées par un grand nombre qu’elles ont pu faire reculer l’injustice qui était visée.
Jean-François Mattéi, en 2005, a écrit un ouvrage intitulé, à la manière des traités de morale antique : « De l’indignation », où il passe en revue les différents types d’indignation, en commençant bien sûr par l’indignation de Platon devant le procès de Socrate. L’auteur égratigne au passage certaines « postures » d’indignation, « lorsque l’indignation est une théâtralisation de sentiments généreux qui nous dispense de la culpabilité ».
Enfin, si l’indignation est une énergie, elle est aussi comme le vent : apprivoisée dans une éolienne, elle produit de l’électricité, mais elle peut se transformer en ouragan.
Débat : G Il y a des quantités de choses qui m’indignent : il y a la maladie qui touche les enfants, la violence banalisée, il y a les guerres, et j’ai choisi plus particulièrement de m’insurger contre la précarité, la pauvreté et l’exclusion. Ceci parce que souvent la précarité entraîne la pauvreté, laquelle entraîne l’exclusion. La pauvreté galope comme la lèpre, elle touche non seulement les sans-emplois, mais aussi certaines personnes qui ont un travail  régulier et se trouvent quand même dans la précarité et s’enfonce dans la pauvreté.
La précarité, donc, c’est le germe de la pauvreté. Les notions de précarité, exclusion, pauvreté, sont couramment utilisées dans le débat social. Je pense que la précarité renvoie à l’instabilité, à la fragilité, à l’incertitude face à l’avenir et constitue un ensemble de risques pouvant conduire à l’exclusion.
Nous ne pouvons pas accepter ces situations sans réagir. Alors, pouvons-nous, devons-nous tout accepter, simplement pour nous faire bien voir, ou au contraire devons-nous prendre le risque de nous faire mal voir ?

G Ce quart de siècle sera marqué par l’indignation des pays arabes, par un besoin de dignité. Ça a commencé en Tunisie, puis ce fut l’Egypte, puis la Lybie en Syrie, au Yémen, partout les peuples se révoltent. Tous ceux qui étaient opprimés se rebellent, se libèrent du joug des dictatures…

G Dans indigné, il a « digne ». Il y a des nuances dans « être digne », ainsi que dans « ne pas être digne ». Il me semble que ce qui préside dans l’indignation, c’est le sentiment de révolte, de quelque chose qui vous choque et qui ne correspond pas à ce qu’on attendait, qui vous déçoit. Tous les colères ne sont pas de l’indignation, il y a des gens toujours énervés, c’est leur nature. Pour qu’il y ait indignation, il faut que quelque chose ait été transgressée ; comme la norme, alors on est scandalisé, choqué, donc il y a une relation d’ordre moral.
A l’opposé, quand on parle de dignité, on évoque par exemple, un dignitaire, une personne irréprochable ; cela peut aussi être pris ironiquement.

G Dans son ouvrage susdit, « De l’indignation », Jean-François Mattéi évoque ce concept. Il souligne que par rapport à son concept de modernité, la dignité est quelque chose qui est considérée comme universelle : dignité humaine, crime contre l’humanité… Ce qu’il souligne d’abord, c’est que l’indignation est précédée du concept de dignité, laquelle dignité était réservée à une élite. Et donc que l’indignation, comme celle de Platon,  est une base en regard de l’injuste, c’est l’indigne procès de Socrate.
L’indignation, au sens moderne, est un concept plus universel encore. En même temps, il y a cette dérive qui fait qu’on voit des indignations s’opposer à d’autres indignations. Ou une indignation de groupe qui va œuvrer pour dévaloriser l’indignation de l’autre.

G La première indignation, c’est « cette terrible histoire de pomme ». Rappelez-vous, quand le patron du grand jardin s’est indigné que notre grand-mère ait enfreint ses ordres, qu’elle eût osé goûter et faire goûter de l’arbre de la connaissance. On a payé cher pendant des siècles ce péché originel !

G Il y a une expression parfois entendue, c’est « être frappé d’indignité », à quoi cela correspond-t-il exactement ?

G Etre frappé d’indignité entraîne la perte des droits civiques, de représentativité, de charges officielles, l’opprobre de tous, comme les collaborateurs lors de la dernière guerre mondiale.

G C’est un peu comme une excommunication civile.

G Avec sa dignité, en ces temps-là, on pouvait perdre aussi ses cheveux !

G Si on s’indigne, c’est désobéir devant cette logique qui est de se taire devant les décisions prises ; comme aller à la guerre chez les autres, de vendre des armes… Tout peut passer si personne ne s’oppose, ne se lève. S’indigner, c’est s’opposer à ce qui vous semble être une injustice et des faits assez graves. Je pense à ce qui se passe actuellement, à l’école, à l’hôpital, à l’université…

G Récemment, un groupe auquel j’appartiens a pris officiellement position pour l’intervention de la France en Lybie. Dans ce même groupe de personnes, certaines s‘en sont indignées. Je suis intervenu dans ce débat pour prêcher la modération en avançant que s’indigner et prendre une position catégorique, tranchée, me posait un problème philosophique. Est-ce qu’on doit laisser Kadhafi tirer sur les Libyens qui se révoltent ? Est-ce qu’au nom de la « non-intervention », on doit laisser faire? Doit-on intervenir, alors qu’on n’a pas bronché lors du massacre de Sabra et Chatila, à Zebreniska, lors du massacre des Indiens au Mexique (au Chiapas), lors des exactions, des tueries de Pinochet et des militaires argentins, la liste serait longue… « Droit d’ingérence », « non intervention » semblent être des concepts à dimensions variables ! Il en résulte qu’on peut être dubitatif, être entre l’indignation et l’expectative !

G Toujours d’actualité, des groupes politiques et écologiques ont manifesté contre l’exploitation du gaz de schiste, exploitation mise en place sans aucune consultation de la population. Cette indignation a été payante ; cela a permis d’obtenir un moratoire. Comme il a été dit : si  personne ne se dresse, ne s’oppose, tout peut passer.

G Quand est-ce qu’on s’indigne ? Où et pourquoi ? En fonction de tout ce qui vient d’être dit, on a la capacité de s’indigner quand on a la capacité d’avoir un jugement libre. Et c’est ce que fait Platon. Finalement, Socrate a été condamné à mort parce qu’il ne croyait pas aux dieux de la cité, ce qui fut juger indigne et impie. Il croyait au dieu de la raison : ce n’était pas le bon ! Il croyait à la faculté qu’a chacun de raisonner et il a été condamné parce qu’en cela il était considéré comme corrupteur de la jeunesse d’Athènes.
C’est toute l’indignation de Platon, et de la même façon, Kant dans son ouvrage « Qu’est-ce que les Lumières ? » nous dit : « être éclairé, ce n’est pas accumuler des connaissances ; être éclairé, c’est oser penser par soi-même », oser porter un jugement libre.
Dans  des précédentes interventions, on a évoqué ce tournant de civilisation, puisque les peuples de Tunisie, de Libye, d’Egypte, etc., se révoltent. Et puis, en France nous avons de nombreuses manifestations pour le même sujet, à chaque fois des milliers de gens dans la rue, et bien, tout se passe comme si l’indignation ne servait à rien.
Il faut libérer cette oppression qu’est l’indignation, parce que si on la garde trop longtemps en soi, ça provoque du mauvais.  Mieux vaut s’exprimer, pouvoir en discuter avec les autres, connaître leur opinion pour se libérer par la parole de cette tension. Certaines personnes sont toujours furibondes, en colère, parce qu’elles ne peuvent extérioriser, et cela va au-delà de l’indignation face à la politique.

G Nous sommes nombreux à avoir lu ce petit opuscule de Stéphane Hessel, « Indignez-vous!« . C’est toujours une curiosité de voir les médias d’aujourd’hui faire la promotion d’un ouvrage qui dénonce le système qu’ils promeuvent. Quand tout le monde chante la même chanson, le questionnement philosophique amène à y regarder de plus près. Cet ouvrage, qu’on peut saluer, est en fait un petit libelle de tout ce qui est dénoncé depuis des années.
Alors, hors la courageuse position à l’égard du problème  palestinien,  pourquoi tout ce battage pour ces quelques pages ? Et voilà que sur France Inter, le 3 janvier 2011 à 8 h 20, j’entends la voix de ce sympathique  Monsieur Hessel, et, sans qu’on le pousse beaucoup, il nous annonce qu’il est prêt aux prochaines élections à voter pour le patron du FMI.
Est-ce là vraiment la rupture dont il parle dans son ouvrage ? On peut se demander s’il n’y a pas là comme une  posture, sans plus.
J’étais prêt à m’indigner avec lui, maintenant je suis simplement désolé. Néanmoins, je rends hommage à Monsieur Stéphane Hessel, à la personne morale, et à tous ses engagements antérieurs.
Ce même jour, une amie (Geneviève D.) m’adresse un message : «  J’’ai lu le livre de Hessel,  c’est beaucoup de bruit pour rien ! Il a 93 ans, c’est sa pub ; selon lui, c’est la Résistance qui a tout fait. Il oublie les luttes du 19ème siècle, celles du début du 20ème, et même toute l’Histoire ; il n’y a que la Résistance, parce qu’il y était. Mon père aussi, et nous dans un sens ; je me demande encore comment on a pu échapper au drame… »
Une autre amie(Anne-Marie T.) modère ma position : « Malgré les critiques que l’on peut faire de cet ouvrage, il faut lui reconnaître le mérite d’avoir suscité l’attention des médias et des personnes qui ne sont pas des militants politiques avec une longue expérience, qui ne sont pas dans le débat philosophique, ceux-là vont découvrir ce qu’eux ne savaient pas.»

G Dans l’indignation, il y a une dynamique, voire même une certaine violence ; tout à coup on a l’impression qu’il faut que cela éclate ! La coupe déborde ! Il y a extériorisation. On peut le faire tout seul, chez soi, en jetant la télé par la fenêtre ! On peut se promener dans son quartier et voir partout des incivilités, mais c’est juste râler, critiquer. L’indignation, c’est autre chose : il faut qu’elle soit porteuse de sens et moteur d’action.

G On s’indigne de l’intervention de la France en Libye. Pour moi, c’est la non-intervention qui est indigne ; c’est : « Silence, on tue ! ». Quelqu’un qui ne s’indigne jamais de sa vie est comme un esclave qui accepte son esclavage. C’est dans la nature humaine de s’indigner. On s’indigne dès l’enfance, on se révolte… Dans une classe d’élèves (13/14 ans), j’ai posé la question : « Quelle est la dernière fois où vous avez dit : c’est injuste ? » Et là, ça fusait de toute part. Ce qui nous indigne est souvent personnel, mais cela peut être collectif, tel que dans une entreprise sur les conditions de travail, de salaire, ou les conditions de ceux qui n’ont pas de logement ; la liste est longue.

G L’indignation part d’une notion de seuil de tolérance. Il y a un état de fait, on considère que ça doit être comme ça ! Ou alors, on réagit ! L’indignation, c’est positif, parce que ça implique que les autres existent, qu’on n’est pas tout seul. Je suis très sensible à la perversion de cette notion d’indignation. Il y a des indignations professionnelles, vertueuses, où on s’indigne parce que ça permet de se sentir mieux, de se sentir meilleur. On s’indigne parce que ça montre aux autres comment ils doivent faire. La deuxième forme de perversion de l’indignation, ce sont les indignations sélectives. Si on est capable de s’indigner, c’est par rapport à un idéal, une certaine conception, donc, ça ne peut pas être sélectif. Et si, à un moment donné, les raisons de l’indignation vont à l’encontre d’intérêts personnels, on doit être quand même capable de s’indigner. Quand on met la morale en avant, alors il faudrait intervenir partout. De fait, on ne peut pas dire que s’indigner, c’est forcement bien.
Jusqu’ici, on a surtout développé le côté positif de l’indignation. Il y a des indignations scandaleuses, par exemple, le ségrégationnisme. On a vu des blancs s’indigner qu’un noir entre dans un endroit réservé aux blancs. Dans sa vision du monde, le noir était indigne, c’était presque un acte criminel.
Finalement, s’indigner, c’est assez facile, c’est à la portée de tout le monde ; et après qu’on s’est indigné, qu’est-ce qu’on fait ?

G Quand il n’y a pas d’indignation, il peut alors y avoir tolérance, laxisme, résignation : tout cela ne mène à rien.

G Il a des indignations de façade. Je m’indigne et puis je passe à autre chose. J’aimerais voir la carte d’électeur de tous ceux qui s’indignent, voir s’ils ont tous le cachet de chaque vote !
« Chacun est convaincu de la valeur de son indignation. » (Dixit émission de France Inter)
Trouvez votre motif d’indignation : aujourd’hui c’est la guerre et le droit d’ingérance.  La guerre est bonne pour l’un, mauvaise pour l’autre.
S’indigner, c’est bien, mais j’aime aussi l’expression soyez dignes, soyer dignes de vous en ajustant vos actions à vos propos.  » Seule l’action dévoile notre conception de vie […] toute réflexion qui ne mène pas à l’action est vaine.  » (Dixit, notre Café-philo du 11 février 2009 : « Philosopher est-ce s’engager ? »)

G On a évoqué l’indignation comme exutoire ; ça fait du bien, ça libère un peu de bile, ça contient l’ire, c’est une thérapie… Ce soir, on va pouvoir ajouter en annexe au livre de Monsieur Stéphane Hessel « Indignez-vous ! », un paragraphe entier qui sera le catalogue de toutes nos indignations. Elles sont diverses, variées, grandes et petites. Une de mes dernières indignations (à mettre au catalogue), c’est un discours, celui du chanoine de Latran qui met en opposition l’enseignement laïc et l’enseignement religieux, et qui nous dit que : « …dans la transmission des valeurs […] l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur »; (Discours du Président de la République française à Rome le 20 décembre 2007). Cela a indigné de nombreuses personnes qui voient là un mauvais procès à la laïcité, à un principe inscrit dans la Constitution.

G Si vous vous indignez et que vous n’avez pas d’écoute, à quoi cela sert-il ? Il y a les petits, les sans-noms, ceux qu’on n’entend pas…

G Ce qui m’interpelle et parfois m’indigne, c’est l’individualisme des gens, c’est la lâcheté.
Vous trouvez de moins en moins de personnes qui acceptent de témoigner lors d’une agression, et, s’il n’y a pas de témoin, l’assurance ne marche pas. Ce qui m’indigne, c’est qu’on peut être poursuivie pour avoir réprimandé un élève. On ne se sent pas libre…

G Aujourd’hui, on peut se regrouper autour de ses indignations, il y a des réseaux sociaux, plein de relais ; ce fut le cas par exemple pour la révolte du jasmin en Tunisie….

Le poème de Florence :                           Indignation

Un bruit dans les urnes
Je m’indigne dans ma douche
Pour le plaisir du miroir
Le sourcil un peu froncé
Comme un reproche vivant

Pour ce premier mai
L’indignation est un fleuvE
Un flot maitrisé
Et il rejoindra son lit
Dès que la nuit tombera

Je m’indigne un peu
Quand l’hiver sera venu
Les tisons dans l’âtre
La colère hibernera
Jusqu’à un printemps prochain

Mais que voulez vous
Bien sûr je suis indignée
Mais j’ai pas le temps
J’ai des tas de trucs à faire
Je m’indignerai demain

Les loups ont hurlé
Un langage étrange
A la lune pleine
Et j’ai bouché mes oreilles
En tremblant d’indignation

BFM en boucle
Distille l’indignation
Je refais le monde
En boule dans le canapé
En sirotant ce nectar

Par procuration
Je me donne bonne conscience
Sans risque et sans fièvre
Et je promets un euro
Aux indulgences modernes

Je suis une statue pour la postérité
L’indignation, cet art, interdit le silence
Je ne veux plus dormir, en pleine ambivalence
La revendication est la nécessité

Pour un partage égal de la prospérité
C’est ma pauvreté qui nourrit ton opulence
Chaque injustice est une flèche qui me lance
Je n’ai pas mérité cette mendicité

Et j’étouffe les mots, et j’écoute les maux
Les couleuvres s’enroulent sur les fonds baptismaux
Et j’ai rêvé d‘un monde en forme de balance
Sur les plateaux duquel sont pesées les actions
La justice est aveugle ou c’est pure distraction
En attendant d’y croire j’ai visé l’ambulance

G On a dit que si un groupe se manifeste et s’indigne, cela pouvait entrainer une réaction, ce qui est rappelé dans l’ouvrage « Indignez-vous ! », page 12 : « …mais si une minorité active se dresse, cela suffira, nous aurons le levain pour que la pâte lève ». Si on se rappelle de 2005, ce n’est pas l’expression d’une minorité qui a été bafouée, mais celle de 55% des Français ; une indignation qui a laissé des traces. Alors, où est la dignité de s’indigner, même « à juste titre », du risque d’une « vague bleu marine » ?

G Je m’indigne lorsque au soir du premier incident sur la centrale nucléaire japonaise, on invite comme seul commentateur un scientiste plus que scientifique, lequel très sûr de lui, arrogant, nous dit que « c’est le nucléaire ou revenir à la bougie, que vouloir sortir du nucléaire va créer des crises sociales ».
Nous n’avons pas tous la même notion de la dignité, nous ne plaçons pas tous notre fierté, dignité au même endroit. Si pour telle personne « la fin justifie les moyens », ce qui peut nous offusquer, cette « petite perte » de dignité sera compensée par une belle voiture, une belle adresse sur sa carte de visite, sa carte de membre du Racing club, et enfin  des marques ostentatoires de réussite : «  à quoi ça sert d’être riche, si ça ne se voit pas
Ce sentiment de dignité, c’est trop peut-être pour certaines personnes, car cela s’apparente à une morale, et la morale ennuie. La morale, nous disait Nietzsche, le provocateur,  « C’est la consolation des pauvres ». La dignité, c’est un luxe, une entrave parfois. Et puis il y a ceux qui en sont incapables, les pauvres, les « Iago », les vrais  « faux-culs »,  qui ne s’entendent pas bien avec la vérité, les envieux qui ne reculent pas devant une petite bassesse, un croc en jambe… La dignité, c’est exigeant, surtout celle qui fait l’estime de soi. Ma pire indignation serait celle où je me sens indigne ; c’est toujours, comme le dit l’expression populaire, ce besoin de pouvoir se regarder en face ; c’est pouvoir être en paix avec le petit juge qui habite ma conscience. Cette estime de soi, ce besoin de dignité est la première démarche pour exiger la dignité des autres, et elle est tout autant, voire plus, dans nos actes que dans nos propos.  Pour le moins, tâchons d’être dignes de nos indignations.
Peut-être que quelqu’un qui avait lu ces quelques pages d’ « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel lui a dit : « C’est un peu court, jeune homme ! » Alors, il a écrit une suite logique qui est « Engagez-vous ! », à lire ; nous aurons alors peut-être la bonne réponse à la question, objet de débat.

Bibliographie :
Indignez-Vous ! Stéphane Hessel. Editions Indigène. 2010.
Engagez-vous ! Stéphane Hessel (entretiens avec Gilles Vanderpooten) Editions de l’aube. Mars 2011.
De l’indignation. Jean-François Mattéi. Editions La table ronde. 2005.
Qu’est-ce que les Lumières ? Kant. Editions Mille et u ne nuits. 2006
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3 réponses à Thème: « Pourquoi, quand, et comment s’indigner? »

  1. cafes-philo dit :

    Chaque soir sur la place de la Puerta del sol de jeunes madrilènes sous le nom des indignés « los indignados » se réunissent pour dénoncer le système qui les exclut. Cela nous ramène à la partie de la question « quand » s’indigner. Je m’indignais qu’en 2055 lors du projet de Constitution européenne il n’y a pas eu en Espagne le moindre débat, la presse à travaillé ce ventre mou de l’opinion, aujourd’hui los Españols en paient le prix. Nous n’échappons pas à nos responsabilités.

  2. Pannetier Guy Louis dit :

    L’indignation a ce jour ne semble pas faire bouger ce monde

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