Café-littéraire autour de l’oeuvre: La controverse de Valladolid

Restitution du débat du Café-philo de Chevilly-Larue
15 février 2012

Bartolomé de las Casas

Animateurs : Guy Pannetier. Guy Philippon. Danielle Vautrin.
Modérateur : Michelle Lalanne.

Introduction : Présentation de l’œuvre : Elle paraît en 1992. L’auteur, Jean-Claude Carrière, né en 1931, est scénariste et écrivain. Il est l’auteur d’œuvres dont beaucoup seront reprises au cinéma, comme : Les vacances de Monsieur Hulot – Mon oncle – Viva María – Le retour de Martin Guerre…
Cette œuvre, La controverse de Valladolid, est tout à la fois un document historique, puisque cette controverse, cet événement, s’est réellement déroulé à Valladolid, et en même temps un roman historique, avec des dialogues imaginés par l’auteur. La même année, La controverse de Valladolid sort en téléfilm à la télévision. On voit, on sent déjà tout au long de l’œuvre qu’elle est construite avec une mise en scène, un décor pour une dramatique, des personnages puissants. L’objet de cette controverse ou disputation, l’état d’esprit, les conceptions et les valeurs morales d’alors, peuvent nous surprendre. L’auteur lui-même déclare : « La vérité que je cherche n’est pas historique mais dramatique. »
Afin de situer l’histoire, pour ceux qui n’auraient eu le temps de lire le livre, en voici le résumé : Dans un couvent de Valladolid, quelque soixante ans après la découverte du Nouveau Monde, deux hommes s’affrontent dans un débat passionné : les Indiens sont-ils des hommes comme les autres ? Pour le dominicain Las Casas, ardent défenseur de la cause indienne, cela ne fait aucun doute : les Espagnols, avides de conquête, ont nié l’évidence, assujettissant et massacrant les indigènes par millions. Face à lui, le philosophe Sepùlveda affirme que certains peuples sont nés pour être dominés. Vont s’affronter alors le droit divin et le prédéterminisme contre les droits de l’homme. L’empire d’Espagne est devenu « l’empire où le soleil ne se couche jamais ».  Des Nouvelles Indes arrivent de l’or, de l’argent, des épices ; c’est la richesse pour beaucoup, mais le roi Charles Quint a des informations sur la maltraitance des indiens qui l’inquiètent, et son souci de justice, sa conscience, lui commandent des éclaircissements à ce sujet. C’est pourquoi il va décider d’arrêter les expéditions de conquête et demander ce débat : « Ces grandes disputes où s’établissent durablement les certitudes. » (Page 25) Cette disputation devra dire : « Jusqu’à quel point les guerres indiennes sont justifiées. » (Page 25). Pour chacun de nous, au long de cette lecture, qu’avons-nous ressenti ? Quels sont les passages qui nous ont particulièrement marqués ? Quels messages pour notre société aujourd’hui ?

Débat : G L’auteur nous dit dans la note de préface (page 9) que la controverse n’a pas eu lieu sous cette forme, en un seul débat : « La controverse est un événement historique. […] Il n’est pas sûr qu’ils se rencontrèrent et débattirent en public. […] Las Casas parla longuement (au point de fatiguer son auditoire). […] Les conclusions ne furent jamais officiellement proclamées. »
Par ailleurs, cette œuvre a été reprise au théâtre, avec, à un moment donné, cette forme théâtrale qu’on appelle, « la mise en abîme »*, telle que la scène des fous.
* Représentation d’une œuvre à l’intérieur d’une œuvre.

G La Bible, bien sûr, ne parlait pas des Indiens, mais « la malédiction de Cham », suivant certaines exégèses, fera des noirs « une race maudite ». Texte biblique : « Maudit soit Canaan, qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ». Des interprétations en feraient des sous-hommes et justifieraient leur utilisation comme esclaves. Des Grecs aux Romains, puis, à leur tour, les Maures, tous feront perdre leur statut à ceux qu’ils vont mettre en esclavage.
L’esclavage est aussi un moyen d’avoir de la main d’œuvre bon marché ; nous avons aussi nos esclaves.

G La controverse, comme il a déjà été précisé, a eu lieu, même si ce n’est pas sous cette forme romancée. Elle a eu lieu dans des couvents et aurait duré deux fois un mois, à une année d’intervalle. Apparemment le sujet de la controverse n’était pas de savoir « si les Indiens avaient une âme », cela était déjà acquis par la papauté, ce qui justifiait qu’il fallait les évangéliser. Le réel sujet était : y a-t-il des civilisations qui méritent d’être éradiquées ou pas ? Et, pour cela, a-t-on le droit d’utiliser la violence ? Donc, le sujet était déjà autour de l’inégalité entre les civilisations. Est-ce qu’il y a, est-ce qu’il y avait une civilisation occidentale supérieure devant s’imposer aux autres ?
Lors de son voyage au Brésil en 2007, le pape Benoit XVI déclarait : « L’annonce de Jésus et de son évangile n’a supposé à aucun moment une aliénation des cultures précolombiennes, ni ne fut une imposition d’une culture extérieure. » (Source: www.la-croix.com). A ceux qui voudraient ne pas laisser s’éteindre l’héritage de ce qui avait précédé « la conquête », le pape exprime même une mise en garde inquiétante qui sent encore le soufre et les fumées de l’Inquisition. « L’utopie de redonner vie aux religions précolombiennes, les séparant du Christ et de l’Eglise universelle, ne serait pas un progrès, mais une régression. (Source : www.africamaat.com). Ce qui est plus choquant, c’est la justification qui suit : « Mais, qu’a signifié l’acceptation de la foi chrétienne par les peuples de l’Amérique latine et de la Caraïbe? Pour eux, cela a signifié, accueillir le Christ, le Dieu inconnu que leurs ancêtres, sans le réaliser, cherchaient dans leurs riches traditions religieuses ». (Ibid.). La controverse n’est donc pas close de nos jours.

G La controverse de Valladolid est d’abord un problème interne à l’Eglise catholique, c’est-à-dire que tout qui ce qui est Réforme, Bouddhisme, Orthodoxie, Islam, etc., n’est pas immédiatement concerné et reconnu comme « la vraie religion », comme le considéraient les catholiques de l’époque. Il y a toujours eu dans l’Eglise un débat entre une logique identitaire avec les tenants des dogmes qui permettent aux gens de se reconnaître comme faisant partie d’un même groupe humain et une logique plus prosélyte, faite pour l’ouverture, la charité et la relation avec d’autres, dont « les Gentils ». Même au sein du judaïsme les tendances identitaires et prosélytes coexistent. Donc, depuis que les religions existent et en particulier dans le christianisme, les deux tendances que l’on voit dans la controverse sont à l’œuvre.
Ce que j’ai aimé dans ce livre, c’est qu’il y a une quantité d’arguments pour l’un comme pour l’autre, et un débat contradictoire, c’est-à-dire que l’un donne son point de vue et l’autre donne le sien. Même si dans la conclusion « on botte un peu en touche », en trouvant des remplaçants aux Indiens dans l’esclavage des Noirs, le débat n’est pas escamoté.
Le nombre de sujets qui sont abordés dans la controverse est impressionnant. Il y est question des rapports dominants-dominés, de la dialectique maître-esclave, des traitements inhumains et dégradants, de la peine de mort, de la torture, de la soumission (les pacifiques doivent être obligatoirement soumis).
Le livre repose le problème des féodalités, du catholicisme tout-puissant, de la définition de l’homme (qu’est-ce que l’homme ? – voir aussi le livre de Vercors Les animaux dénaturés), du comportement de l’être humain face à la différence, de l’altérité.
Il y est aussi question du profit, de la ruée vers l’or, de la perversion par les richesses matérielles. On peut aussi noter cette façon bien connue de récupérer Dieu (« Dieu est à nos côtés ») et d’annexer le message chrétien, alors que s’il y a quelque chose qu’on ne peut pas annexer, c’est bien le message chrétien. On trouve une accusation de démence en cas de désaccord avec quelqu’un, dans le passage où, à un moment donné, Las Casas est accusé de folie parce qu’il dit un certain nombre de choses qui ne sont pas religieusement correctes. Une réflexion sur l’Eglise et le pouvoir temporel de la Couronne est abordée. On repère aussi un hiatus entre la raison de Sepùlveda et l’humanité de Las Casas, la morale et puis la charité.
Le livre me renvoie aussi à quelque chose que j’avais lu dans un autre livre qui s’appelait : « L’antisémitisme dans la littérature populaire » de Marie-France Rouart. On y trouvait tous les arguments de l’antisémitisme dans la littérature populaire. En effet, quand on a un adversaire à abattre, c’est toujours avec les mêmes arguments mesquins : l’anthropophagie, les sacrifices humains, l’art primitif et frustre, la fornication. Ce sont toujours les mêmes pauvres petits arguments qui font qu’on va démolir des  hommes qui ne sont plus alors des hommes mais des « rats », des « poux », ou tout ce qu’on veut, mais le mot « homme » va disparaître du vocabulaire. Ensuite, une autre partie sur la désespérance des pauvres m’a plu. A un moment, on dit que, quand l’on prend le pain des pauvres, c’est leur vie qu’on prend. Le pain, c’est leur vie, contrairement aux riches pour qui il y a des tas d’autres solutions, ils n’ont pas que le pain. Pour l’un, c’est le nécessaire et pour l’autre, le superflu. D’où, une réflexion sur la pauvreté, qui me fait dire, à l’instar de Jean-Paul Sartre, que quand ça va mal : « Il ne faut pas désespérer Billancourt. »
Le livre pose aussi la question des guerres justes ou pas justes. Il fait réfléchir sur le danger des certitudes, notamment des hommes d’appareil, que ce soit des catholiques ou autres, car elles se retrouvent partout, dans toutes les religions, tous les partis politiques, toutes les idéologies, toutes les revendications…
Une chose m’a aussi particulièrement interpellée, c’est la perversion du discours quand la victime est désignée comme coupable, quand la victime est accusée de s’être mise dans la situation d’être coupable des agressions qu’elle subit ; je trouve cela pervers.
Une autre chose est à noter, c’est un moment où on comprend que « nous ne sommes pas les pompiers », que nous ne sommes pas là pour sauver l’univers. Il y a des tas de doctrines qui se veulent universelles, mais il n’y a ni idéologie, ni peuple qui puisse prétendre résoudre tous les problèmes de l’univers, comme le pensait cette Eglise de l’Inquisition. Le livre pose aussi la question de la civilisation et de la barbarie, du choc des cultures particulièrement d’actualité pour nous, et de l’idée qu’il faudrait sauver les meilleurs, quitte à sacrifier des populations entières pour que l’élite puisse émerger. Page 249 : « Sauvons les meilleurs. »
Pour toutes ces questions, j’ai beaucoup aimé lire ce livre.

G J’ai trouvé que Las Casas était en avance de plusieurs siècles. Il nous renvoie aux droits des plus faibles, de la femme, et à la domination possible, cela au-delà des Indiens. Quant à Sepùlveda, il utilise un langage de « technocrate ». J’ai relevé aussi ce passage qui reprend l’idée que seuls les êtres humains rient. Mais, devant la représentation théâtrale, les Indiens ne rient pas ; l’auteur nous montre l’absurdité du raisonnement, de cette logique perverse qui cherche à manipuler.

G Un regard sur les trois personnages principaux :
Las Casas (Bartholomé de), le prêtre dominicain, est celui qui défend les Indiens, qui veut qu’ils soient considérés comme des êtres humains à part entière et que cessent  les actions les rendant esclaves des Espagnols, qu’on cesse de les exploiter, de prendre leurs terres, qu’on cesse de vouloir les convertir par l’épée plus que par la parole. Son attachement à cette cause humanitaire l’anime d’une fougue qui peut être sa faiblesse, car il s’échauffe, ce qui peut servir son adversaire. Lorsqu’il va terminer sa « plaidoirie », Las Casas commence par ces paroles qui sont souvent citées : « J’ai appris une chose, c’est que la vérité s’avance toute seule, fragile, toujours attaquée par mille ennemis. Le mensonge au contraire a beaucoup d’auxiliaires… »
Sepùlveda (Ginès de), défini comme le philosophe, est un homme froid sans émotion, qui attend que son adversaire perde son calme. Il n’est jamais allé aux Nouvelles Indes, n’a jamais vu d’Indien de près. Il défend et la doctrine religieuse et les intérêts des grands d’Espagne et des colons. C’est un spécialiste de la rhétorique d’alors avec une logique manichéenne, des constructions sophistiques empreintes du discours de l’époque, où la première prémisse est toujours biaisée. Page 61, il dit : « N’est-il pas établi, n’est-il pas parfaitement certain que tous les peuples de la terre, sans exception, ont été créés pour être chrétiens un jour ? ». Comme il ne s’adresse qu’à des moines, la cause est entendue d’office. Cette prémisse acceptée,  tout le reste ne peut être réfuté.
Le cardinal Salvatore Roncieri, le légat du pape, est celui qui définit ce que sera le débat et celui qui au final jugera.  Sa quête de la vérité l’amène parfois à beaucoup de tolérance. Avant que le roi ne lui fasse savoir par une lettre, il sait déjà, ou pressent, ce qu’il lui faut concilier : satisfaire la conscience et satisfaire les intérêts : «  A la fin de notre débat, la décision que je prendrai sera ipso facto confirmée par le Saint père et deviendra par conséquent irrévocable ».

G Dans l’exposé de Las Casas sur la situation des Indiens, on voit que, pour les conquérants espagnols, l’Indien ne vaut même pas l’animal ; ainsi, page 17 : « A Cuba par exemple, on échange quatre-vingts individus contre une jument. » Un animal n’a pas d’âme ; ce sujet revient souvent, mais est abordé différemment ; ainsi, page 43 : « J’ai vu un soldat, en riant, planter sa dague dans le ventre d’un enfant, et cet enfant allait de-ci de-là en tenant à deux mains ses entrailles qui s’échappaient ». « Qu’avez-vous fait ? », lui demandera le cardinal. « Je lui ai parlé de Dieu, il est mort dans mes bras ; j’ai voulu sauver son âme, je ne pouvais rien faire d’autre. », va-t-il répondre.
Quant à Sepùlveda, finalement, il admettra que les Indiens ont une âme (page 174) :
Sepùlveda – Voilà pourquoi les vrais chrétiens se pressent […] à porter dans les terres nouvelles la parole de vérité […] pour les sauver ! Pour sauver leur âme !  […] C’est le dominicain qui lève la main dans le silence et qui demande avant même qu’on l’y autorise : Vous admettez donc qu’ils ont une âme ? Sepùlveda a changé de tactique et Las Casas se demande où il veut en venir.

G Les deux protagonistes Las Casas et Sepùlveda sont deux hommes d’Eglise. Le premier fait partie d’un ordre monastique ; c’est un dominicain. Le second est un chanoine ; il est plus un homme d’appareil ecclésial. Ces deux tendances du clergé régulier et du clergé séculier ont toujours cohabité et dialogué dans l’Eglise catholique.

G Le sujet de la controverse est très vivant, particulièrement en ce qui concerne les lois qui protégeaient les Indiens tout en laissant les colons les exploiter. Des contradictions existaient entre la loi et la réalité. Nous avons là le rappel du génocide* et déjà l’argument des « bienfaits de la colonisation ». C’est la différence aussi entre les hommes de terrain et les hommes dans leurs églises, loin de la réalité du terrain.
Las Casas vient à cette controverse avec le désir que soient prononcées des lois pour protéger les Indiens et en même temps nous voyons les colons s’inquiéter pour leurs possessions.
*C’est peut-être le plus grand génocide de l’histoire : de 25 millions d’indiens dans ces contrées d’Amérique lors de l’arrivée de Christophe Colomb et d’Amérigo Vespucci, deux cents ans après, il n’en restera qu’un million. (Source : Arte, le 3 février 2012 à 15 h. Mayas, Aztèques, Incas.)

G Il y a des enjeux psychologiques et politiques dans cette controverse. Elle fait aujourd’hui réfléchir sur la persistance des préjugés et des idéologies en divisant le genre humain en catégories dites inférieures et en catégories dites supérieures. C’est sans doute pourquoi Jean-Claude Carrière a eu le souci de traduire « La controverse de Valladolid », d’abord en film, puis en livre, puis en pièce de théâtre. Ce qui se joue dans la controverse s’est répété plusieurs fois dans l’histoire. Vingt siècles avant la controverse, les Grecs appelaient barbares ceux qui ne parlaient pas leur langue ; l’empire chinois pendant des siècles s’est défini comme « l’Empire du milieu » et rejetait à la périphérie, dans « des banlieues », toutes les autres cultures ; au vingtième siècle l’idéologie nazie a traité les juifs comme des non-humains, et enfin plus près de nous, l’Etat soviétique, puis l’Etat russe traite les Tchéchènes comme des sous-hommes. Ça, c’est une première remarque. La deuxième remarque, c’est la manière dont la question est posée. Ce qui traduit le fait (pour le pouvoir en place) de valider et de développer une idéologie dominante qui permet de justifier la maltraitance des populations jugées inférieures ou non-humaines.
Je reprends en ce sens cette partie du texte, où le légat du pape introduit les débats : « Mes chers frères, depuis que par la grâce de Dieu, le royaume d’Espagne a découvert les Indes de l’ouest, que certains  appellent déjà le Nouveau Monde, nous avons vu s’élever un grand nombre de questions difficiles que rien, dans l’histoire, ne laissait prévoir. Une de ces questions qui est de première importance, n’a jamais eu de réponse claire et complète. […] Ces terres nouvelles ont des habitants, qui ont été vaincus et soumis au nom du vrai Dieu. Cependant, des rumeurs se sont répandues en Europe disant que les indigènes de Mexico et des îles de la Nouvelle Espagne ont été injustement maltraités par les conquérants espagnols. » (Page 36) Plus loin, il poursuit : « Aujourd’ hui, le Saint Père m’a envoyé jusqu’à vous avec une mission précise : décider, avec votre aide, si ces indigènes sont des êtres humains achevés et véritables, des créatures de Dieu et nos frères dans la descendance d’Adam. Ou si au contraire, comme on l’a soutenu, ils sont des êtres d’une catégorie distincte, ou même les sujets de l’empire du Diable. » (Page 37) Donc la dispute commence par cette question du prélat, question liée à la colonisation, voulant justifier en argumentant que la maltraitance à l’égard des Amérindiens est juste. Enfin, il s’agit d’une question politique qui concerne la cité, la cité chrétienne, transformée en question métaphysique.
Donc, finalement, la controverse de Valladolid, quand on la lit, quand on va voir le spectacle, nous fait profondément réfléchir aux questions comme elles sont posées, pour et dans l’opinion publique, par les représentants du pouvoir.

G Il y a les Tchétchènes et aussi les dictatures latino-américaines, car, quel que soit le bord considéré, on constate des violences et des atteintes aux droits de l’homme. Tous les groupes humains ont leurs pages noires; chacun a également sa part obscure. Il n’y a pas les bons et les mauvais, les forts et les faibles.
D’ailleurs, un même peuple au cours de son histoire peut être ou dominé ou dominant, ce n’est pas inhérent à une civilisation ou à une certaine culture. Il n’y a pas de système pervers, il y a des perversions des systèmes.
Le livre, à partir d’un exemple singulier, élève le débat à sa dimension universelle.

G La première partie de l’argumentation de la controverse n’est pas contestable ; en revanche, la seconde partie est une rhétorique qui a été utilisée pour relativiser les plus horribles des actions.

G On parle de l’Inquisition, du colonialisme et de ses conquêtes, mais il y a peu ou pas de réflexion sur le traitement des femmes par les groupes humains ; or, ce sont souvent les femmes les premières victimes des violences et des totalitarismes. A l’époque de la controverse, la question du statut des femmes, et même de leur âme, n’est pas abordée, et elles n’ont pas voix au chapitre. Les protagonistes de la controverse s’adressent à une assemblée d’hommes, mais tous les êtres humains ont une égale importance en tant que tels.

G Le poème de Florence :               Fatras

Comme un vol de gerfauts
Hors du charnier natal
Comme un vol de gerfauts
Autour de l’échafaud
Fier et occidental
Posé en porte à faux
Sur les universaux
D’un rêve si brutal
Mais gouvernemental
La violence est un mot
Un mot fondamental
Qui ne fait pas défaut
Hors du charnier natal

Hors du charnier natal
Comme un vol de gerfauts
Hors du charnier natal
Je crois bien c’est fatal
Les affaires… il le faut
Un loup de carnaval
Pour donner son aval
Justifier le monceau
De cadavres légaux
Le festin si banal
De tous les commensaux
Qui bouffent de l’idéal
Comme un vol de gerfauts

Florence nous récite alors le poème  qui l’a inspirée: « Les conquérants » de José Maria, poème qui fut traduit en français avec le titre:  » Comme un vol de gerfauts »

G J’ai préféré lire le livre avant de voir le film. Je me suis fait déjà mes images des personnages, du décor. Au fur et à mesure de la lecture, compte tenu du style très organisé, très structuré, on sent le travail de réalisateur, on a déjà les plans. Puis je me laissé guidée, et je me suis même surprise à répondre à haute voix à des questions posées dans le livre, j’étais dans l’action. Et j’ai retenu, qu’en fait, Sepùlveda est surtout là pour obtenir l’autorisation de publier un livre* qu’il a écrit.
*« Democrates alter », livre qui était mis « à l’Index » et qui justifiait la guerre de conquête et ce qui en découle.
Sepùlveda cherche comment détruire l’argumentation de Las Casas et tout lui est bon, comme : « Le propre de l’erreur, c’est de se prendre pour la vérité » ; ensuite, il en appelle à Aristote dans sa Politique: « Certaines espèces méritent d’être des esclaves. » ou : « L’esclave n’atteint pas à la dignité  humaine, il est un instrument animé, une sorte de machine vivante faite pour exécuter les ordres du maître » ; toujours avec cette même référence, il dit : « …que la nature n’est pas infaillible dans la distribution des qualités. La noblesse peut parfois s’égarer dans un cœur populaire et la bassesse dans un aristocrate. » (Page 88)

G De nos jours encore, le Président de la République française a dit à Dakar le 26 juillet 2007 que « l’homme africain a toujours eu des difficultés à entrer dans l’Histoire », ce qui supposerait qu’il y a une bonne Histoire où il faut entrer. On peut penser aux statuts des anciens colonisés qui sont toujours très inférieurs à ceux des anciens colons. Le problème reste lié à la suprématie supposée de l’Occident.
Mais il y a dérive quand on pense qu’il y a des individus très inférieurs ou très supérieurs.
A partir du livre de Carrière, on a affaire à deux visions du monde et à une controverse radicale de l’éthique contemporaine. Les rapports que tous les humanistes doivent vivre ensemble sont une barrière contre les barbaries et on peut rappeler à ce propos les philosophies de Montaigne, Montesquieu, Voltaire, Lévi-Strauss…

G Souvent les religions ont voulu et aujourd’hui encore veulent dominer le monde. Il y a quelques années, je me souviens d’avoir vu au Liban des grandes banderoles qui disait : «  Un jour l’Islam dominera le monde »…

G Le style : L’auteur est écrivain et scénariste, ce qui n’exclut pas un style clair, plaisant, qui nous met dans l’époque. Les personnages sont bien campés, décrits. Des scènes, des répliques comportent des messages implicites ; on peut ainsi interpréter l’incident de la marche de l’escalier : cela veut-il nous dire que pour celui qui va trancher, qui va accéder à l’endroit d’où viendra le verdict, et où va être arrêtée une vérité, cette vérité est fragile, fragilisée comme la marche ? Nous avons dans le style une belle figure d’un message suggéré.
Puis, une belle passe entre le légat du pape et Las Casas : Le cardinal s’adressant à Las casas :
Si les indigènes sont nos semblables, ils sont aussi des démons ?
– Pardonnez-moi Eminence, je ne peux pas recevoir cet argument, il est mal articulé.
Le cardinal : – Et bien ! Redressez-le !
– De part et d’autre ils sont des hommes, mais la soif de l’or les a transformés en démons.

G Le rythme : On sent que les plans sont définis et s’enchaînent, ce qui nous faire vivre le débat. Au début du livre, on a déjà la scène vivante sous les yeux. Je cite : « Un jeune moine au regard brillant se tient assis sur un tabouret, près d’une porte, le dos au mur. Ses mains sont dissimulées dans ses larges manches. On entend sonner une cloche ; le bruit d’un loquet ; la porte s’ouvre. Le jeune moine se dresse. Un grand claquoir en bois verni jaillit de ses manches. Il le fait claquer, car il est là pour ça.
Dans la salle capitulaire, tous s’immobilisent, se  taisent et les regards se tournent vers la porte… » Avec ce début, cette mise en scène, nous sommes nous aussi dans la chapelle, avec les moines, spectateurs et auditeurs, et nous voulons la suite, le fin mot de cette controverse.

G La syntaxe : Sans trop d’artifice pour faire 16ème siècle, nous trouvons dans le propos toute l’influence, jusqu’à la domination totale, de la pensée religieuse sur les esprits. Toute la dialectique se réfère obligatoirement à des postulats indépassables, avec des énoncés qui peuvent paraître curieux si on ne connaît pas le vocabulaire de cette religion. Dans les disputations tout au long du Moyen-âge, nous retrouvons là l’utilisation d’une logique sophistique, basées sur des syllogismes. C’est le discours spécieux. Page 128, Sepùlveda veut faire une démonstration logique. Il énonce d’abord :
– J’énonce d’abord un principe de logique, auquel, je pense, nous devons tous souscrire. […]
De deux chose l’une, et une seulement.
Ou bien ils sont pareils à nous. Dieu les a créés à son image et rédemptés par le sang de son fils, et dans ce cas ils n’ont aucune raison de refuser la vérité.
Ou bien ils sont d’une autre espèce.
Au bout d’un moment Las Casas réagit à ce propos :
Mais tout cela n’est qu’un jeu de parole ! Nous mangeons du sophisme ici. On ne peut pas décider de leur nature avec des finesses de logicien !

G L’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme nous dit : « Tous les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droit. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

G Pour justifier le fait que les Indiens sont des êtres inférieurs, Sepùlveda évoque les sacrifices humains :
« La preuve de cette barbarie, c’est qu’ils sacrifiaient des hommes à leurs dieux » (page 165).
Las Casas répond à cela : « […] Si nous revenions un peu sur nous-mêmes ? Nous tenons la Bible pour un livre sacré. Et nous y lisons qu’Abraham s’apprêtait à sacrifier son fils à Dieu. […] La notion de sacrifice est partout présente dans les livres sacrés. Rappelez-vous Iphigénie et tant d’autres, et pourtant nous ne tenons pas les Grecs pour des barbares, j’imagine ? [] Notre dieu, le vrai Dieu, n’a pas toujours détesté qu’on lui sacrifiât des vies humaines. » (Page 164)

G Toutes les civilisations ont pensé être nées pour dominer, même la civilisation chrétienne, ainsi que le représente une carte postale des fresques de Gargilesse, montrant le Christ avec un glaive entre les dents.

G Aristote n’était pas scandalisé par l’esclavage ; il disait en effet : « Il existe une différence entre les Grecs et les barbares, les premiers sont nés pour la liberté et les seconds pour l’esclavage. » « Les esclaves sont des outils animés. »
Les théories d’Aristote, dont celle de l’espèce supérieure, de « ceux qui sont nés pour commander, ceux qui sont nés pour être esclaves », ce racisme avant la lettre,  sont utilisées par Sepùlveda, qui s’y réfère : « Pour la bonne ordonnance du monde. Il est juste et normal que […] l’animal obéisse à l’homme, que l’épouse obéisse à l’époux, l’enfant au père… » (Page 79) Cela nous remet en mémoire que parmi les textes issus des philosophies grecques, puis traduits, nous dit l’Histoire, par des savants arabo-andalous, c’est Aristote qui est en premier retenu et étudié. Quand Sepùlveda en appelle à Aristote pour justifier l’esclavage, Las Casas, intervient vivement : « Le règne d’Aristote est aboli. Aristote est un païen qui brûle dans les feux de l’enfer. […] La parole d’Aristote était une erreur terrible, tyrannique, infernale. Toute la philosophie chrétienne la condamne. » Avec cette phrase, peut-être s’avance-t-il un peu, car jamais l’Eglise ne reniera Aristote.

G Dans ces génocides, les hommes ont tué plus qu’une ethnie. Ils se sont privés de richesses utiles à toute l’humanité, comme le montre Las Casas : «  Dans certaines branches de la médecine, ils étaient en avance sur nous. Ils savaient lutter contre la douleur, au point que nous commençons à leur emprunter la quinine. Ils connaissaient des milliers de remèdes, pris des plantes et des rochers. » (Page 93) Nous avons à apprendre de toutes les cultures. Le massacre des peuples vivant plus près de la Nature nous a peut-être éloignés de cette Nature qui nous fait défaut aujourd’hui.

G Au final, on pense un instant que la cause défendue par Las Casas l’a emporté, jusqu’au moment où, véritable retournement de situation, le cardinal, accorde en contrepartie aux esclavagistes espagnols, le droit, et de fait le consentement papal, pour l’esclavage des Africains. C’est pour Las Casas comme une victoire à la Pyrrhus, dont on sait, dont on connaît les horreurs qui vont en résulter.
Le style manœuvrier du légat du pape se retrouve dans ces propos qui vont clore la controverse :
– S’il est clair que les Indiens sont nos frères en Jésus-Christ, doués d’une âme raisonnable comme nous, […] en revanche il est bien vrai que les habitants des contrées africaines sont beaucoup plus proches de l’animal. Ces habitants sont noirs. […] Aristote dirait que comme le veut la nature de l’esclave, ils sont des être totalement privés de la partie délibérative de l’esprit. (Page 185)
« Ces considérations  ne soulèvent dans la salle aucun étonnement marqué ». Plus loin Sepùlveda enchaîne :
– L’esclavage est une institution ancienne et salutaire, qui répond aux classifications de la nature. […] Les esclaves sont un réservoir de vie. Leur immense apport, constamment renouvelé, permet la sauvegarde de l’espèce humaine de catégorie supérieure, la seule qui compte aux yeux du créateur.
Las Casas veut défendre les Africains, disant qu’eux aussi sont des hommes comme les autres.
– Frère Bartholomé, dit le cardinal, nous n’allons pas recommencer. Nous ne sommes pas ici pour ça. Allons ! Et se retournant vers l’un des assesseurs :
– Vous ajouterez un codicille. Préparez-moi une rédaction.

Si le Vatican  détenait  les textes liés à cette controverse, il serait intéressant de pouvoir les consulter.

On ne peut que recommander le film « La controverse de Valladolid », avec trois « géants » du cinéma français : Jean-Pierre Marielle dans le rôle de Las Casas, Jean-Louis Trintignant dans le rôle de Sepùlveda et Jean Carmet dans celui du légat du pape.

Nota bene : L’édition retenue à laquelle renvoient les références de pagination est l’édition Pocket 1993.


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8 réponses à Café-littéraire autour de l’oeuvre: La controverse de Valladolid

  1. pannetier guy louis dit :

    Cette restitution a été mise en ligne sur le blog « Regards adéens »
    par notre ami Jean Carassus.
    Merci

  2. Johnb219 dit :

    Really enjoyed reading ur blog. dkbeeefegece

  3. Johnd2 dit :

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  5. roy dit :

    bonjour,j’aimerai savoir quels sont les differences entre le livre et le film s’il vous plait même si elles sont minime j’ai besoin de les savoirs merci d’avance

    • cafes-philo dit :

      Bonjour
      Merci de l’intérêt porté à notre blog
      Là, vous me posez une sacrée colle!
      Non seulement parce qu’ il y a déjà quelques années que j’ai lu l’ouvrage,
      de même pour le film.
      De toute façon il est souhaitable (comme toujours) de lire le livre avant de voir le film,
      le film enlevant beaucoup du tavail de subjectivité du lecteur, qui lui,
      voit et ressent suivant sa propre personne.
      La mise en scène la plus rigoureuse est déjà un peu, une grille de lecture.
      La lecture par son tempo laisse tout le temps à la réflexion,
      et là, la réflexion philosophique est large, on porte des anotations, on y revient…..
      J’ai lu trois cet ouvrage dans ma vie.
      Je l’ai découvert à seize ans, relu vers la trentaine, et lu de nouveau vers les soixante ans;
      à chaque fois j’y découvert quelque chose de plus.
      C’est un ouvrage incontournable pour construire son identité culturelle.
      Cordialement
      Guy Pannetier

  6. belamanas dit :

    Bonjour j’ai beaucoup aimé votre blog, mais je voudrais vous demander votre avis- notre professeur de français nous à demander de représenter la Controverse de Valladolid et notre ressentis d’une façon artistique.
    je pensais dessiner une balance démontrant comment le poids de l’homme est moins important par rapport au dilemme économique.
    Qu’en pensez vous et auriez vous d’autres idées?
    cordialement

    • cafes-philo dit :

      Merci de l’intérêt que vous portez a notre site
      la controverse n’est pas, de fait une opposition où intervient l’élément économique
      Les conquistadors étaient les djihadistes de cette époque
      Si vous savez un peu dessiner, je verrai un casque de conquistador, ça se trouve sur le Net,
      plus, épée ayant une forme de croix, et deux mains ouvertes, (qui implorent)
      Pour qui connaît l’oeuvre vous avez là les trois symboles
      les conquistadors,( le casque) la croix et l’épée en un seul symbole, et les mains des innocents qui implorent.
      Bon courage

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