Thème: Peut-on traverser la vie sans penser ?

Restitution du débat du Café-philo de L’Haÿ-les-Roses.
Mercredi 8 février 2012

Caspar david Friedrich. le voyageur au-dessus de la mer de brume. 1818. Musée d'art de Hambourg.

Introduction : Mireille Rivierre.
Dans le règne animal, l’homme est le seul apte à penser. Penser est une activité qui englobe tous les phénomènes de l’esprit. C’est donc une activité psychologique au cœur de laquelle l’être humain au contact de la réalité va élaborer des concepts. Il va associer pour apprendre, pour créer et pour agir. Cela va être aussi un certain nombre de représentations psychologiques : c’est, par exemple, des idées propres à l’individu ou à un groupe, qui permettent d’avoir un jugement, une opinion…
Si l’on prend l’histoire de l’humanité, la pensée a évolué. Les pensées des premiers hommes devaient être liées aux difficultés rencontrées : se nourrir, se protéger ; ils ont élaboré des pensées assez primitives, mais constituant déjà une pensée. Puis celle-ci s’est élargie ; on a vu la lune, le soleil, les étoiles … On s’est posé des questions de plus en plus philosophiques. Et puis, on en est venu à s’interroger sur la réalité : ce monde est-il réel ? Puis, les questions liées à la vie et à la mort. 
Je pense qu’on peut distinguer plusieurs niveaux de pensée.
Un premier type de pensée, qui est spontanée, qui est comme celle de l’enfant, depuis une association d’idées, une réaction à un stimulus ; ce qu’élabore l’esprit consiste plus à s’adapter aux difficultés présentes.
Un deuxième type de pensée, qui est pensée volontaire, moins spontanée, qui est la pensée réflexive, qui est au-delà de la seule sensation ou de l’instinctif. C’est une pensée qui est sous le contrôle de la conscience.
Ensuite, on peut décliner tout ce que recouvre le mot « penser ». On y trouve : « la pensée unique », « le prêt-à-penser », « les courants de pensée ».
Quand on parle de « pensée », il faut parler de « langage ». Sans langage, difficile de nourrir sa pensée, de la partager.
C’est avec la pensée qu’on prend « conscience d’être », selon la démarche de Descartes. Comme l’homme est le seul à comprendre l’être, il occupe cette place privilégiée dans le règne animal.
Je reviens à la pensée volontaire ; c’est une pensée qui demande un effort, effort qui va permettre d’acquérir la liberté de l’esprit. « J’existe parce que je pense … et je ne peux m’empêcher de penser », nous dit Sartre dans La Nausée. Pour Kant, c’est à la fois la liberté de penser et l’idée de vérité qui sont associées. Alors, pour acquérir cette pensée libre, il faut accepter de douter et en même temps s’éloigner d’une pensée solitaire ; la pensée solitaire et les convulsions qui en découlent finissent par être une sorte de prison.
On devient majeur par la pensée, on acquiert un statut. On retrouve cela dans l’expression : «  se forger une idée ». On retrouve également cela dans le film « Le cercle des poètes disparus », qui prévient contre le conformisme, le prêt-à-penser.
Alors, ce retour de la pensée sur elle-même, la réflexion, permet d’affiner ses analyses, de faire un retour sur les énoncés afin d’interroger le sens ; c’est la valeur de vérité. Cela permet aussi d’évacuer les présupposés, les préjugés… « Penser consiste essentiellement à savoir ce que l’on dit et si ce que l’on dit est vrai. » (Alain)
L’idéal pour le philosophe est de penser par soi-même. Tout le monde pense, mais certains pensent sur leurs pensées et ont une pensée critique. Penser comporte des risques et des avantages : le risque est de voir des croyances détruites. A partir du moment où l’on devient critique, on déboulonne des tas de choses, donc, on fait une rupture par rapport à un mode de pensée. On risque aussi de se construire une conception très personnelle, de se marginaliser. Par contre, l’avantage c’est de se sortir de la facilité et refuser de se laisser manipuler.
Pour le philosophe, vivre sans penser, ce n’est pas vivre ; c’est être en sommeil, ce que nous disent deux philosophes, d’abord Héraclite : « Les autres hommes ignorent ce qu’ils ont fait en état de veille, comme ils oublient ce qu’ils font pendant leur sommeil. »
Puis Descartes : « C’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher de jamais les ouvrir, que de vivre sans philosopher. »
Enfin, je pense qu’aucun être humain ne peut être sans forme de pensée, même si les pensées réflexives et critiques peuvent ne pas concerner tout le monde. Peut-être aurait-on pu poser la question autrement, comme : « Peut-on traverser la vie sans réfléchir ? »

 

 

Débat : G Les animaux pensent, car ils ont des sentiments, ils aiment ou n’aiment pas. L’insecte ne se dit pas : « Je pense donc je suis. », et pourtant il existe.

G L’animal ressent ; il ne pense pas au sens de la réflexion sur soi, de la conscience d’exister. Dans la question « Peut-on traverser la vie sans penser ? »,  ils ne sont pas vraiment concernés.

G Il suffit que je me regarde dans la glace pour savoir que j’existe, je n’ai pas besoin de la philosophie pour cela !

G Pour avoir un certain type de pensée, il faut non seulement le langage, mais une prise de conscience et une certaine culture. Les gens qui sont justes assis sur leur banc à attendre le pain, à attendre qu’il pleuve, je ne sais pas s’ils pensent, mais ils ne déclinent pas toutes les formes de pensée qu’ils seraient susceptibles d’avoir. Souvent, dans mon village, on m’a dit : « Tu penses trop ! », peut-être dans le sens où « Tu remets trop de choses en question. »

G Nous sommes ici dans un café-philo et bien sûr le mot « penser » est à entendre dans l’acceptation « réfléchir », « se faire une idée de », « porter jugement, analyser, concevoir ». Ce n’est pas bien sûr « penser à faire les courses », ou « penser à éteindre la lumière », etc.
On peut certes passer sa vie sans « réellement penser » ; on n’en aura pas moins vécu, mais aura-t-on eu ce que philosophiquement on appelle une existence ? Comme cette question est posée, dans un débat philosophique, penser s’inscrit dans la définition d’être conscient qu’on est, le « cogito ergo sum » ; ce qui nous montrerait que « penser et être », c’est plus qu’une  existence biologique. Etre et penser, c’est construire son être.
Dans « Les Pensées », Pascal nous dit : «  L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais un roseau pensant […].Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qui nous faut relever, et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale. » Autrement dit, toute notre humanité réside dans cette faculté de penser. Nier le primat de la pensée, c’est nier l’aptitude de l’homme au statut supérieur auquel peut accéder l’humain.
Vivre sans penser n’est pas vivre, avons-nous déjà dit, ce qui est le prolongement du propos de Socrate : « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue. »
Cette nécessité de « penser pour être » a pu faire l’objet de dérision, de comédie comme chez  Aristophane. Dans la pièce « Les nuées », un homme veut que son fils apprenne de ceux qui pensent ; pour cela, il l’envoie dans l’école des « maîtres à penser » à Athènes, une école nommée « Le pensoir », où le maître des lieux, de ceux qu’il nomme les Sophistes, n’est autre que Socrate. L’élève, Strepsiade, accompagné d’un disciple visite l’école. Il est surpris de voir des hommes penchés vers la terre et il s’adresse à l’un des disciples.
Srepsiade : Mais au fait, qu’ont-ils à regarder la terre ?
Le disciple : Ils scrutent, tels que tu les vois, le monde souterrain…, ceux-là scrutent les ténèbres.
Strepsiade : Mais qu’ont donc leurs derrières à regarder le ciel ?
Le disciple : Ils font de l’astronomie pour leur propre compte !

G J’en entendu et reçu la question dans ses deux parties : « traverser la vie », « penser, ne pas penser ». Traverser et penser me semblent antinomiques et être une association de mots proche de l’oxymore. On peut traverser la vie comme on traverse la mer, donc pas de stase, et cela n’évoque pas une communication quelconque avec autrui. Donc, on évoquerait une personne humaine qui exclut autrui, où celui-ci n’est là que pour accompagner le « on ». Cela nous montre qu’on peut bien traverser la vie sans voir les autres, sans leur attacher d’importance, en pensant à soi, sans plus…

G Les philosophes qui pensent leurs pensées nous emmènent on ne sait où. Selon Pierre Desproges : « Quand un philosophe me répond, je ne comprends plus ma question. »

G C’est souvent quand je m’endors le soir que plein d’idées me viennent, mais je ne peux traverser la nuit en pensant ; pour ne pas penser, j’ai la méditation : je me fixe un point pour objectif et j’évacue toute pensée.

G « Qu’est-ce qu’une pensée neuve, brillante, extraordinaire ? Ce n’est point, comme se le persuadent les ignorants, une pensée que personne n’a jamais eue ou dû avoir; c’est, au contraire, une pensée qui a dû venir à tout le monde, et que quelqu’un s’avise en premier d’exprimer. » (Boileau)

G La pensée est une fonction créatrice dont le rôle est inséparable tant de la vie organique que de la vie sociale. La pensée est aussi synonyme d’intelligence et on a évoqué pensée et langage ; certains auteurs admettent que le langage est antérieur à la pensée, d’autres au contraire ne voient dans le langage que l’enveloppe de la pensée toute faite. Nous retrouvons cette idée dans la citation de Louis de Bonald : « L’homme  pense sa parole, avant de parler sa pensée. »
Le langage est donc inséparable du domaine de la pensée, il fixe la pensée en la traduisant par des mots, ce qu’on appelle « la pensée conceptuelle ». Le langage socialise et rationalise la pensée en contraignant la pensée à se dépouiller de ce qu’elle a de purement individuel et par conséquent d’affectif. Dans certains cas, nous en arrivons à ne plus penser que des mots, c’est ce que Leibniz appelle : « La pensée aveugle ».

G La pensée nous aide à traverser la vie dans le sens où elle nous apporte la liberté, une liberté qui passe au-delà de la réalité, ce qui permet de dire non, de trouver des voies pour sortir de la routine…

G Bien sûr dans la lumière que nous apporte la pensée, nous retrouvons le « mythe de la caverne », on ne traverse pas la vie à travers de simples représentations incontrôlables.

G Le seul moment où l’on pourrait considérer qu’on est dans la vie sans penser, sans penser sa vie, c’est l’enfance. Peut-être ne faudrait-il jamais sortir de l’enfance, car pour peu qu’on y pense un peu, il y a bien des choses auxquelles il vaut mieux ne pas trop penser. On ne peut pas que penser sa vie, il faut aussi penser à la vivre ; c’est-à-dire, parfois, se déconnecter, débrancher, faire le vide, comme lorsqu’on regarde une mer déchaînée, un feu de cheminée ou le bouchon de la ligne qui danse au fil de l’eau… On peut aussi passer sa vie à penser en oubliant des aspects essentiels de la vie : « La pensée la plus vive est encore inférieure à la sensation la plus terne. » (Hume. Enquête sur l’entendement humain. Section II)
La vie sensitive est peut-être la part la plus forte de notre vie. Privé d’un certain nombre de facultés à sentir, un individu peut passer à côté de plein de choses. N’oublions pas le corps !
Parfois, il est des choses auxquelles il faut cesser de penser, car alors penser obscurcit tout plaisir de vivre ; ce sont les pensées obsessionnelles ou les pensées noires liées à des périodes de grand deuil, où il faut absolument cesser de trop penser. Selon Nietzsche, l’oubli est une vertu qui permet d’effacer les évènements ; l’oubli va permettre de réinitialiser le processus de quête de bonheur : « Il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est impossible de vivre sans oublier. » (Extrait de Secondes considérations intempestives)

G Je ne crois pas qu’on puisse rester sans penser devant un feu de cheminée, par exemple. Je prendrai pour exemple : on peut faire un trajet habituel en voiture et ne pas être apparemment attentionné au parcours ; on pense à autre chose, mais l’inconscient est à l’œuvre : « cela pense en moi » ! Le cerveau travaille tout le temps.
D’autre part, faire le vide et ne pas penser, cela se travaille : c’est la méditation. On s’entraîne et on finit par arriver à une pensée volontaire. Cela demande un état d’esprit proche de l’ascétisme, tout le contraire de l’esprit cartésien.

G S’entraîner à ne pas penser, c’est déjà penser !

G « Il arrive un moment de la vie où l’on n’a même plus besoin de déclarer publiquement ses pensées, et encore bien moins de les manifester par des actes extérieurs. Les pensées agissent par elles-mêmes, elles peuvent être douées de ce pouvoir. On peut dire de celui dont la pensée est en action, que son apparente inaction est sa manière d’agir. » (Gandhi)

G Heureux ceux qui ne pensent pas. Je connais des gens qui traversent la vie en ne pensant pas aux autres, toutes leurs pensées sont dirigées vers eux.

G Dans certains cas, quand on est totalement impuissant, on rumine ses pensées. La pensée marche avec l’action. A partir du moment où l’on peut agir, cela va déjà un peu mieux.

G Le mot « penser », en latin, signifiait aussi « peser, soupeser ». Dans le sens « réfléchir », c’était plus « cogito », qui nous a donné « cogiter ». Réfléchir, c’est d’abord l’action de penser et c’est aussi le miroir qui nous renvoie notre pensée.

G Le Poème de Florence :                 Cogito ergo sum

Cogito ergo sum et je suis dans la lune
Je traverse la vie, les idées dans le vent
Mes avis sont miroir d’une boîte opportune
Qui me dit ce qu’il faut retenir du présent

Je traverse la vie, les idées dans le vent
J’ai pour maître à penser, la roue de la fortune
Qui me dit ce qu’il faut retenir du présent
Ce qui est important est déjà à la une

J’ai pour maître à penser, la roue de la fortune
J’ai des appréciations préfabriquées, souvent
Ce qui est important est déjà à la une
Pourquoi chercher plus loin au fond de mon divan

J’ai des appréciations préfabriquées, souvent
La raison du dernier tribun à la tribune
Pourquoi chercher plus loin au fond de mon divan
J’ai mon ami Google pour combler mes lacunes…

La raison du dernier tribun à la tribune
Pour commode alibi, c’est mon paravent
J’ai mon ami Google pour combler mes lacunes
Et je sais tout sur tout sans y penser vraiment

Pour commode alibi, c’est mon paravent
J’ai l’opinion publique, volage, sans rancune
Et je sais tout sur tout sans y penser vraiment
Cogito ergo sum et je suis dans la lune

G Penser nécessite le questionnement et de ne pas fermer les yeux sur ce qui nous gênerait, tel le mal vivre de tant de gens. Puis vient l’obligation de définir soi-même son opinion. Mais cela engage, ça peut vous donner mauvaise conscience. Ce qui est plus confortable, c’est de suivre l’opinion générale, de prendre des opinions toutes faites, « comme on prend l’autobus ». Croire sans se poser de questions, accepter ce qui nous est présenté comme normal, c’est la propension au conformisme, à la servitude volontaire.
« Saper aude » : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », c’était déjà le mot d’ordre des Lumières. « Voilà la devise des Lumières », écrivait Kant :
« Paresse et lâcheté sont les causes qui font qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les eut affranchis depuis longtemps d’une conduite étrangère, restent cependant toute leur vie dans un état de tutelle ; et qui font qu’il est si facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d’être sous tutelle. Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place, un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire, etc., je n’ai moi-même à fournir d’efforts. Il n’est pas nécessaire de penser, dès que d’autres se chargent de cette fastidieuse tâche à ma place. […]
Mais pour ces Lumières, il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et la plus inoffensive parmi tout ce qu’on nomme liberté, à savoir celle de faire un usage public de sa raison sous tous les rapports. Or, j’entends de tous les côtés cet appel : ne raisonnez pas ! L’officier dit : Ne raisonnez pas, mais exécutez ! Le conseiller au département du fisc dit : ne raisonnez pas, mais payer ! Le prêtre dit : ne raisonnez pas, mais croyez ! […]

G Le monde ne peut se contenter de la pensée des philosophes. Au-delà, il y a l’action, celle qui a fait progresser elle-aussi le monde, par la science, la médecine, les techniques. La pensée centrée sur soi apporte peu.

G La plupart du temps, quand les gens disent « nous pensons que », cette pensée n’est que la volonté d’un déterminisme. Ce n’est pas l’ensemble de la pensée, de ce qui a été pensé qui apparaît… On a choisi dans toutes les pensées acquises, les connaissances acquises. Penser est une activité immédiate, provisoire, mêlée de paroles très diverses… Penser affecte la conscience ; cela affecte aussi les opérations de la volonté…

G « Il y a des gens […] qui se sont fait une fois pour toutes une conception satisfaisante du monde. […] Après ça va tout seul, […] leur existence ressemble à une promenade en barque, par temps calme, ils n’ont qu’à se laisser glisser au fil de l’eau. » (Roger Martin du Gard. Les Thibault)
Trop penser, c’est vrai, cela peut gâcher ma vie, et puis il y a des choses auxquelles il ne faut pas trop s’attarder à penser : « On avance, on avance, on avance. / C’est une évidence: / On n’a pas assez d’essence / Pour faire la route dans l’autre sens. / […] / Faut pas qu’on réfléchisse ni qu’on pense. / Il faut qu’on avance. /» (Alain Souchon. On avance)
Si tu penses trop à la mort, tu es déjà un peu entré dans ta mort et tu oublies ta vie, ou, pire, tu t’en retires : c’est le suicide. Les hypocondriaques ne cessent de penser à la maladie, jusqu’à s’en rendre malades. Les jaloux se pourrissent la vie. « Heureux les simples en esprit ! »
« Tu réfléchis trop. Ça finira par te jouer un mauvais tour. C’est parce qu’on pense qu’on a des problèmes. Un jour à force de penser, tu te trouveras devant un problème, ta grosse tête te présentera une solution et tu te flanqueras dans une histoire impossible – qu’il aurait été beaucoup plus simple d’ignorer, comme le font la plupart des imbéciles qui, eux, vivent vieux… (Jean Anouilh. Becket ou l’honneur de Dieu)

G Imaginons un instant que nous sommes encore tous au jardin de l’Eden. Eve, Adam, tous leurs descendants, aucun, après des siècles et des siècles, n’a osé toucher à la pomme. Nous avons gardé toute notre innocence, nous ne connaissons pas le mal, donc nous ne connaissons pas le bien, nous ne pouvons pas avoir la notion de bonheur, nous sommes heureux sans le « savoir », et sans le savoir. Nous sommes comme un troupeau de bœufs dans un champ, sans avoir aucun avenir autre que de perpétuer la race humaine.
Eve n’a pas d’autre but que de procréer, mais elle est tentée ; elle hésite : « To be, or not to be !», se dit-elle. Finalement, elle craque ; elle va goûter ce fruit de l’arbre de la connaissance. Elle prend la pomme et la croque. Et là, tout s’éclaire : « Bingo! »« Je pense, donc je suis. » Pour la première fois, elle prolonge sa vie dans le futur, elle a créé son avenir. Alors, elle a deux possibilités : donner la pomme à goûter à Adam ou ne pas la lui donner ; garder le secret et, par là, garder Adam dans cet état primaire où elle le dominera pour toujours, où il la servira sans broncher, sans penser. Mais elle fait le premier choix, le mauvais dira-t-on. Alors, Adam, comme l’homme tiré brusquement d’un match de football à la télévision, après avoir goûté machinalement la pomme, se fâche après elle ; depuis, il le lui reproche ; elle est restée la pécheresse et lui le pauvre pêcheur. Alors qu’on aurait pu vivre toute l’éternité sans penser !

Mathurin Régnier (1573 – 1613) :          Epitaphe

J’ai vécu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement
A la bonne loi naturelle.
Et si m’étonne fort pourquoi
La mort daigna songer à moi,
Qui n’ai daigné penser à elle.

G « Les hommes bons de chaque époque sont ceux qui labourent à fond les anciennes pensées, et qui les font fructifier. Ce sont les cultivateurs de l’esprit ». (Nietzsche. Le gai savoir)
Alors, penser à partir de ce que d’autres au cours de leur vie ont pensé, est-ce encore penser ? Penser est une activité utile pour traverser notre vie, si cela nous permet de construire nos jugements à partir de ces pensées, en les comparant à d’autres jugements et à nos propres jugements. C’est peut-être en ce sens que l’on doit aborder la philosophie de Nietzsche. Très souvent, on peut être en désaccord avec son propos, néanmoins, cela nous oblige à réfléchir pour construire par nous-mêmes notre propre pensée. Ne fréquenter que les philosophes dont on partage les idées, ne fréquenter que les gens dont on partage toutes les idées, c’est de l’absolutisme, ce n’est plus penser par soi-même.

Bien souvent les hommes
se trouvent mêlés
à leur propre vie
sans avoir compris
ce qui s’est passé.
(Jean Tardieu. Extrait de L’homme qui n’y comprend rien)

 

 

 

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9 réponses à Thème: Peut-on traverser la vie sans penser ?

  1. cafe philo 06 dit :

    Et si nous pouvions créer un réseau de café philos francophones ?

    • cafes-philo dit :

      Il existe déjà un site des « Café-philo de France »
      et pour un certain nombre nous nous retrouvons chaque année aux journées de la philo à l’Unesco en novembre

  2. doug dit :

    1ere erreur du texte ci dessus : l’homme est le seul a penser..on en sait rien en fait on est pas dans la tete des animaux. 2eme erreur : les pensees des premiers hommes on ne les connaissaient pas,on en sait rien on etait pas dans leur tete non plus..3 eme erreur : l’homme est le seul a comprendre l’etre ..lol..vous comprenez quoi au juste de l’etre?? perso moi je comprend rien a l’etre, en fait l’homme CROIT surtout comprendre…il n’en est meme pas encore arrive a savoir qu’au fond il ne sait pas, qu’il n’a que des theories, il CROIT toujours que la pensee dit la verite..enfin que prouve le fait de penser?? qu’on est en vie ? je ne sais pas, ca prouve rien chez moi. Mais aussi sommes nous la pensee ? peut on penser par soi meme ? qu’est qu’au fond la pensee ? faut dabord se poser les questions des fondations avant de declarer des pseudos faits inverifiables qui en fait limitent reellement l’homme dans ses recherches sur lui meme.

  3. doug dit :

    on peut ne pas penser devant un feux de cheminer, on peut ne pas avoir de voix qui parle dans la tete, cela se produit quand on est attentif a 100 pourcents. Vraiment ca faisait longtemps que je n’avais pas lu un texte si mauvais.

  4. Johne985 dit :

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