A quoi sert le savoir?

Restitution du débat du Café-philo du 26 septembre 2012 à Chevilly-Larue.

Animateurs:  Edith Perstunski-Deléage, philosophe, Guy Pannetier, 
Danielle Vautrin, Guy Philippon.
Modérateur: Marc Ellenberger.
Introduction: Guy Pannetier.

Femme au livre. Picasso 1932.

Introduction : « La peste de l’homme, c’est l‘opinion [le désir] de savoir », nous dit Montaigne (Essais, livre II, 12), et c’est là un paradoxe que lui, l’érudit, nous dise cela. En fait, il nous dit que le savoir n’est pas assurément la voie du bonheur. En quelque sorte et par boutade, il nous dirait presque « heureux les simples d’esprit », on connaît la suite… Mais doit-on pour autant souhaiter être un peu simplet pour être heureux ? Non, bien sûr, car le savoir affranchit ; le savoir est émancipateur ; « le savoir, c’est le pouvoir » (enfin, très souvent). Souvent, ceux qui ne savent pas sont à la merci de ceux qui savent ! Et à cet égard, peut-on dire aujourd’hui que le savoir est d’un égal accès, quelles que soient les catégories sociales ?
Le savoir parfois m’étonne. Je m’étonne du savoir de ceux qui participent à des jeux télévisés ou radiophoniques ; cela me surprend toujours. Je les admire, mais je ne les envie pas forcement. C’est un savoir encyclopédique, un savoir utile pour gagner de l’argent dans un jeu. Pour moi,  je vois là des tonnes de connaissances qui me seraient plutôt inutiles, car elles pourraient, plus que tout, encombrer mon esprit, puisque je n’aurais pas la capacité de mémoire pour tout stocker. C’est, par exemple, dans une émission quotidienne* tout connaître sur le sport, ou pouvoir répondre à toutes les  questions concernant des séries télévisées américaines, questions qui sont de plus classées sous la rubrique « culture générale » et cela m’interpelle. Aïe ! Aïe ! Aïe !  pour la culture !
(* Questions pour un champion)
Le goût du savoir, l’envie de savoir, ne sont-ils pas préférables à des sommes de savoir enseignées et apprises ? Ce qui confirmerait l’expression : « Savoir par cœur n’est pas savoir » (Montaigne, Essais, I, 26). Autrement dit : la tête bien pleine ou la tête bien faite ?
Après la forte empreinte des philosophes des Lumières, on pouvait espérer beaucoup du savoir en tant qu’élément d’épanouissement de l’individu – d’élément de liberté – de bonheur – du bien vivre ensemble. Peut-on dire que les siècles de savoir accumulé nous ont apporté ce bonheur ?
Pour ne pas déflorer d’entrée le sujet, je laisse également le soin d’énumérer toutes les formes de savoir, de leur transmission, de leur usage, des plaisirs qu’ils procurent, de leur utilité. Les savants, par exemple, nous ont dit que l’eau bout à cent degrés ; cela ne nous apprend pas pour autant à faire cuire un œuf à la coque ! Einstein n’aurait  pas forcément su fabriquer une mouche de pêche à la truite !
Par ailleurs, je ne doute pas qu’au cours de ce débat nous allons évoquer le « savoir sous la main », autrement dit, le savoir numérique. Nous allons peut-être évoquer, la transmission du savoir. Quels acteurs du savoir au faire savoir ?
Enfin, on ne peut pas aborder ce sujet sans définir qu’est-ce que « savoir », qu’est-ce que « le savoir », du verbe au substantif ? Et, en corollaire à ce thème « à quoi sert le savoir », viendra sûrement dans le débat la question : « à quoi doit servir le savoir ? »
De tout cela,  vous allez nous en parler plus amplement, puisque le but de nos débats, c’est aussi de partager, et nos savoirs, et notre désir de savoir.

Débat:  G Je prendrai comme exemple le repas d’Esope. Son maître lui avait demandé, tour à tour, de servir le meilleur plat, puis de servir le plus mauvais plat. Les deux fois, Esope avait servi la même chose : de la langue. Car c’était la meilleure des choses, car c’était la pire des choses. Je pense que le savoir, c’est pareil. Du bon et du mauvais. Il y a le savoir qui permet de s’intéresser à plein de choses, d’avoir des hobbies. Puis, il y a le savoir nuisible, comme savoir « des choses » sur les gens, et puis les faire chanter. Avec le savoir, on peut aussi manipuler, comme le font les sectes, les gourous…. Avec le savoir asservi, on a des dictateurs. En fait, cela va du meilleur au pire.

G (Edith): Dans cette question, je lis deux présupposés.
1°  Le présupposé que le savoir est un, alors qu’il y a plusieurs formes de savoir.
2° Le présupposé que le savoir a une fonction, celle de servir, de rendre service ; l’interrogation portant sur « à quoi ».
Or, d’une part, il y a plusieurs sortes de savoir : le savoir savant et les savoirs populaires. Et dans la catégorie des savoirs savants, il y a le savoir scientifique et les savoirs empiriques. Dans la catégorie des savoirs populaires, il y a les savoir-faire acquis dans les familles, les savoir être ou us et coutumes transmis de génération en génération.
D’autre part, les savoirs, quels que soient leur espèce ou leur type, ont plusieurs fonctions : soit servir d’instruments ou d’outils pour agir sur celui ou celle qui les connaît, soit faire progresser les savoirs en différents domaines par celui ou celle qui les produit.
Mon interrogation alors est celle-ci : à quoi servent les savoirs ? Cette interrogation est liée aux débats qui ont eu lieu de l’Antiquité à la modernité sur la validité des savoirs scientifiques. Ce débat a été encore très vif tout récemment, si je m’en réfère au supplément «  Sciences et technologies » du samedi 22 septembre 2012 du journal « Le Monde », notamment à propos de l’ouvrage du sociologue Bruno Latour : «  Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes ». Deux points de vue s’opposent en philosophie des sciences : le point de vue rationaliste pour lequel un énoncé est vrai s’il correspond à la réalité du monde, et le point de vue relativiste selon lequel un énoncé scientifique est simplement l’objet d’un consensus  dans la communauté des chercheurs, à un moment précis de l’histoire.
Le débat entre ces deux points de vue a été médiatisé en 2008/2009 à propos de l’origine du réchauffement climatique. Les climatologues expliquent que l’augmentation des températures terrestres est due à l’émission de gaz à effet de serre et est donc d’origine humaine. S’y opposent les « climato-sceptiques », selon lesquels le réchauffement climatique est naturel, ce qui rejoint l’opinion commune que les hommes n’y peuvent rien et en particulier qu’ils ne peuvent intervenir sur le cours  des choses. On voit aisément les enjeux du débat.
Le premier enjeu est d’ordre épistémologique : se situer par rapport aux deux points de vue rationaliste et relativiste, et donc par rapport aux opinions courantes.
L’invention scientifique est une construction rationnelle ; elle relève d’une hypothèse imaginée par un ou plusieurs chercheurs qui la soumettent pour vérification et validation à la communauté des « travailleurs de la preuve », selon la belle expression de Gaston Bachelard dans « La formation de l’esprit scientifique ». En cela, le savoir scientifique n’est pas dans le prolongement des opinions spontanées et des préjugés dominants. Le savoir scientifique, construit par le chercheur, validé par la communauté scientifique, est relatif à cette communauté à un moment donné de son histoire. Mais, en même temps, le savoir scientifique ( comme dans le cas du réchauffement climatique) prétend, à juste titre, correspondre à la réalité (ici, la réalité du monde physique) ; c’est en cela qu’il est vérifié et validé par la communauté scientifique.
Le deuxième enjeu est d’ordre moral et politique. Je dis les deux, « moral et politique » car je pense comme l’a écrit Jean-Jacques Rousseau (Emile, IV) : « Ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux. ». Enjeu est d’ordre moral et politique, car si le savoir scientifique est mis à la portée de tous, il permet une réelle communication, un réel dialogue entre tous, entre savants et ignorants. Il n’appartient pas à une minorité (ceux qui savent), et n’induit pas alors la méfiance, la peur, et surtout les opinions et préjugés dominants. Il appartient à tous les citoyens d’être acteurs de leur propre histoire.
Donc, en ce sens, pour moi, la question n’est pas « à quoi sert le savoir ? », mais, « à qui servent les savoirs ? »

G La première question que je me suis posée est celle de l’étymologie de « savoir ». Ce mot vient du latin « sapere » , goûter, sentir, dont dérive également le mot « saveur ». Dans savoir, il y a une démonstration de compétence acquise, une maîtrise à tous les sens du mot ; on est sûr de son savoir par les connaissances acquises, par un apprentissage ; on a la compétence dans laquelle on est spécialiste. Ainsi, il y a la maîtrise comme diplôme universitaire ou par savoir-faire. C’est le cas du maître-artisan, qui réunit savoir acquis et savoir-faire, et qui transmet. C’est un exemple de ce à quoi peut servir le savoir : c’est déjà permettre de transmettre des connaissances acquises.

G Ce que je voudrais d’abord souligner, c’est que le savoir fut utilisé dès les origines pour définir ce qu’est l’homme, la nature humaine, si on se réfère aux modèles d’explication du monde, modèle religieux, modèle scientifique. Dans ce dernier, on définit l’homme d’abord comme  l’homo erectus, l’homo habilis, là c’était déjà le savoir-faire, puis l’homo sapiens-sapiens, l’homme sage et savant. Donc l’humain est déterminé par rapport à son savoir. Et si on prend la religion, l’homme est déterminé par sa quête de savoir.
Le mythe fondateur de la religion chrétienne est Adam et Eve. Ils ont voulu accéder au savoir et ils ont goûté du fruit de la connaissance ; ils ont alors été maudits et chassés du paradis. Puis, dans l’histoire de dieux grecs, nous trouvons encore la malédiction du savoir avec Prométhée enchaîné sur son rocher pour avoir apporté des connaissances aux hommes. Ou aussi le mythe de la tour de Babel. Donc, le savoir, cette volonté de comprendre, définit la nature humaine.

G Des textes datant de 1080 montre que le mot latin « sapere », initialement « avoir de la saveur, du goût », a déjà évolué vers « être sage, perspicace, savant, comprendre, savoir ». Descartes, dans une lettre du 11 mars 1640, écrit : « Pour la physique, je croirais n’y rien savoir, si je ne savais que dire comment les choses peuvent être sans démontrer qu’elles ne peuvent être autrement ». Alors que Socrate disait qu’il savait qu’il ne savait rien, malgré toute son érudition, Montaigne a laissé son expression : « Que sais-je ? » (termes devenus le titre d’une collection des savoirs aux Presses universitaires de France – PUF).
Il faut savoir pour faire face à des questions comme « Dieu seul le sait », ou « T’as d’beaux yeux, tu sais ! ». Et puis savoir, c’est savoir un texte, savoir son rôle.
Je retiens  ces lignes de Victor Hugo dans « Homme qui rit » : «  Il savait qu’elle était amoureuse de lui, ou du moins qu’elle le lui disait. Le reste, il l’ignorait. Il savait son titre, et ne savait pas son nom. Il savait sa pensée, et ne savait pas sa vie. »

G J’ai décomposé la question en deux temps, en me demandant d’abord : pour moi, qu’est-ce que le savoir ?
Si je regarde une baguette de pain, je connais la chose, je connais son nom, je sais qu’elle se compose de farine, de levain, de sel…, mais je suis loin de tout connaître de cette chose qui m’est familière. Je ne sais pas de quelle région vient le blé ; j’ignore les ingrédients nécessaires pour la pâte, etc. J’ignore donc énormément de choses par rapport à cette baguette. Ce constat d’ignorance me permet de vérifier que ce que l’on voit régulièrement, et qu’on désigne sous le nom de baguette, n’est pas un réel savoir, mais quelque chosenon-savoir qu’on connaît d’une manière générale et vague. Pour connaître la chose, il faudrait avoir la volonté de rechercher toutes ces inconnues. En conséquence, pour moi, le savoir correspond à la partie visible, dans un choix, ou dans un fait. Le savoir correspond aussi à ce qui est plus ou moins caché et qu’il nous appartient de questionner. Il y a savoir la partie visible de la chose et le savoir pas si simple à appréhender. Il y a toujours plus à savoir que ce que l’on voit.

G Je me suis inspiré d’un ouvrage collectif, écrit par 72 intellectuels qui répondent à la question « A quoi sert le savoir ? » (titre du livre). Je vais citer un des auteurs, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer,  qui répond à cette question. Pour lui : « Le savoir ne sert à rien », car, dit-il « se demander à quoi sert le savoir présuppose déjà qu’il doit servir à quelque chose. On n’imagine pas répondre : «  à rien », mais on est bien incapable de dire à quoi, car la réponse est simplement, cela dépend ! »
Mais dans l’absolu, on peut se poser trois questions : Quels savoirs ? Pour qui ? Pour quoi faire ?
C’est là que viennent les difficultés du savoir. Est-il distinct de la culture ? Des connaissances ? De la science ? On sait que le savoir est utile. C’est utile de savoir où se trouve la nourriture. C’est utile de connaître le trajet qui mène à la salle où se réunit le café-philo. Mais, le savoir est autre chose qu’une somme de savoirs particuliers. Alors, comment passe-t-on de l’utilité des savoirs en  particulier, à l’utilité du savoir lui-même ? C’est  pour cela qu’on ne peut que répondre : personne ne possède le savoir.
Deuxième difficulté. Le savoir particulier dépend du contexte, où se pose la cohérence du savoir particulier et objectif, car rien n’est utile en soi, si ce n’est pour atteindre un objectif. Par exemple la science des particules n’est d’aucune utilité pour comprendre le génocide rwandais. 
Troisième difficulté. Dans « à quoi sert le savoir ? », il faut savoir de quoi l’on parle. Le savoir est-il un loisir ou un métier ? Le savoir ne garantit pas d’obtenir un emploi ; son utilité est donc tout à fait partielle et relative. Le savoir ne sert pas de la même manière pour tous, et j’ajouterai que le savoir est très souvent déterminé, comme dans le domaine de la recherche, ce qui amène cette question : est-ce que le savant est heureux ? Il ne l’est pas forcément car il sait l’étendue de tout son non-savoir, cet « infini » dont parle Pascal.

G On a évoqué le savoir informatique. Pour moi, ce n’est pas un savoir. C’est comme si on disait qu’une bibliothèque est un savoir. On peut accumuler des savoirs avec l’informatique, mais l’informatique n’est pas intelligente ; il n’y a dedans que ce que l’homme y met donc son intelligence ; l’informatique reste une technologie, ce n’est pas la preuve de l’existence d’une intelligence artificielle. Il en existe plus au niveau de la robotique, mais elle ne peut être comparée à l’intelligence humaine.
Tous les savoirs, qu’ils soient intellectuels, culturels, technologiques, affectifs, spirituels, n’ont pas d’autre finalité que celle qu’on leur donne. Il n’y a pas de finalité en soi des connaissances. Donc, c’est bien le pire et le meilleur ; par exemple, je pense à la construction de la bombe, à partir de la physique nucléaire et de la perversion de l’usage qui en a été fait. Cela dépend toujours de l’homme de faire du savoir quelque chose d’utile pour l’ensemble de l’humanité ou de pervertir la connaissance pour lui nuire.
Pour moi, le savoir, quel qu’il soit procure une gratification, donne de la satisfaction, aussi bien dans le cadre d’activité intellectuelle ou manuelle. Donc, accéder à un savoir, c’est accéder à un plaisir. Quand on a un minimum d’esprit on accède vraiment à une certaine lucidité. Cela permet de connaître suffisamment de choses pour être capable de juger avec de la distance, du recul par rapport aux choses. Depuis l’enfance et tout au long de mes études, j’ai eu tant de bonheur à apprendre. C’est vrai qu’acquérir du savoir, si cela ne donne pas du plaisir, cela peut être ennuyeux. Ainsi, le savoir est gratifiant en soi, même s’il y a absence de finalité au départ.

G Pour revenir à l’informatique et au savoir, il faut un savoir pour créer et utiliser l’informatique. Il ne faut pas confondre l’outil, avec l’artisan qui l’a créé et l’ouvrier qui s’en sert. Dans l’informatique, comme dans tout outil, il y a savoir de conception et savoir de l’utilisateur, qui sont des savoirs humains.

G La question que je me pose est : comment acquiert-on des savoirs ? Je vois cet acquit en trois phases de la vie. La première, ce sont les parents. Ils vous apprennent à marcher, à parler, à vous nourrir, etc. Ensuite, il y a l’éducation scolaire, où l’on confie ses enfants à des personnes qui vont leur donner du savoir. Puis, après, c’est la vie.  C’est la vie professionnelle ; ce sont aussi toutes les expériences qu’on fait. Quand vous mettez le doigt sur le feu, vous avez appris quelque chose : ça brûle ; ce savoir restera. Ainsi, il y a plein de savoirs acquis par l’expérience.
Savoir, nous a-t-on, dit a donné « saveur » ; effectivement, c’est très important. Aujourd’hui, on est dans une époque où l’on est de plus en plus « prolétarisé », c’est-à-dire qu’il y a perte de savoir. Un prolétaire n’est pas un ouvrier. C’est quelqu’un qui n’a pas de savoir particulier, qui n’a pas un métier, mais à qui on dit : « Vous faites ceci, vous faites cela ! ». C’est par exemple le travail à la chaine avec des gestes répétitifs. Aujourd’hui, même les médecins se prolétarisent. Vous allez voir un médecin et, lui, il va voir sur Internet. Autre exemple: des jeunes cadres dans les entreprises vont vous dire : « Je ne sais pas ce que fais, j’ai juste à remplir des tableaux, avec des chiffres, là, et là. Finalement je n’ai aucune saveur dans mon travail ». Donc, perte de savoir = prolétarisation.
On a évoqué l’informatique. Je vais vous citer l’exemple d’un philosophe de l’université de Compiègne, Christian Fauré (un adepte de Bernard Stiegler, entre autres). Il s’intéresse aux  neurosciences et il a fait une expérience : il a demandé à ses élèves de travailler sur un thème et il leur a dit d’aller chercher de l’information où ils voulaient. La plupart sont allés sur Internet, sur Wikipédia et autres sites. Ils ont « navigué », ont « zappé » et « consulté » les différents sites. Puis ils ont débattu sur ce sujet. Une semaine après, il a demandé à ces mêmes étudiants de travailler un sujet, mais il leur a donné un livre à lire en leur disant qu’après, on allait travailler dessus. Plus tard, il leur a demandé de reparler du thème vu sur Internet. Eh bien ! Ils avaient tout oublié. Pourquoi ? Parce que dans ces recherches sur Internet, ils zappaient, ils faisaient du « multitâches », ils regardaient la télévision, le portable sonnait, ce qui fait qu’il n’y a pas eu « acquisition » de savoir. En revanche, quand il leur a parlé du sujet du bouquin, ils se sont rappelés, ils avaient acquis, ils se rappelleront toute leur vie de cette lecture.
Le N° 62 de septembre 2012 de Philosophie magazine traite de ce sujet sous le titre : « Pourquoi nous n’apprenons plus comme avant ? »

G Pour moi, pour donner une réponse à la question « à quoi sert le savoir ? », cela sert notamment à l’écrivain en tant qu’écrivain, ça sert à transformer le regard sur le monde qui nous entoure. C’est une ouverture pour mieux occuper l’espace qui nous entoure.
Par ailleurs, j’ai l’impression, par exemple, qu’en comprenant le cœur de sa ville, en apprenant l’architecture des bâtiments qui ont été construits, on acquiert un savoir qui nous permet de s’insérer, de comprendre mieux les choses, de mieux occuper notre espace. C’est vrai qu’il y a  des choses qu’on a apprises  et qu’on va savoir sur l’endroit où l’on vit, et on s’y trouve mieux.
Quant au savoir transmis, je trouve qu’il y a appauvrissement en ce moment dans l’enseignement, notamment vis-à-vis des jeunes, parce que les compétences sont opposées au savoir. La compétence, c’est vrai qu’en amont, c’était un peu révolutionnaire, parce que dans les années 70 Bourdieu et d’autres ont avancé l’idée que le savoir était élitiste et que justement la compétence se confond avec un savoir-être, un savoir-faire. Dans ce monde là, oui, c’était un peu révolutionnaire, mais maintenant cette notion de compétence ayant été reprise par les entreprises, et quelque part par le capital, on arrive au fait que, finalement, la compétence engendre un appauvrissement du savoir.
Donc, je pense qu’on doit continuer à transmettre des savoirs.
Il est clair qu’il vaut mieux un savoir orienté par un professeur qui veut transmettre de façon subjective que pas de savoir du tout. Par exemple, j’ai entendu parler d’un projet d’autoformation, et là les étudiants n’auraient plus qu’à se connecter sur Internet et s’auto-former. Le contenu  de cette autoformation serait un mixte d’un certain nombre d’interventions par des enseignants (ou pas)  en disant que, finalement, on aurait plus de neutralité en gardant le meilleur. Mais en fait, la personne qui transmet le savoir est aussi importante que le savoir lui-même. Même si le savoir est orienté, la technique de la personne qui transmet compte aussi dans l’apprentissage, de même que la curiosité de la personne qui reçoit. C’est pour cela que cette idée d’autoformation me faisait un peu peur. La transmission du savoir est quelque chose humainement plus importante que le contenu.

G Il y a  un rapport entre « savoir » et « mémoire ». A l’heure actuelle, la psychologie cognitive distingue cinq types de mémoire. Dans l’ordre du plus fondamental au plus spécial : nous avons déjà la mémoire procédurale : on sait faire du vélo, on sait jouer du violon, etc. C’est quelque chose de tout à fait inconscient ; nos neurones savent tout seuls comment tirer des notes d’un violon. Puis, nous avons les perceptions sensorielles, dont peu sont conscientes. Par exemple, vous entendez une langue étrangère à la radio, si vous ne connaissez pas cette langue, c’est une sorte de musique, mais si vous la connaissez vous percevez alors des mots. Autre mémoire, c’est la mémoire du travail, mémoire immédiate, par exemple les multiplications. Puis, nous avons la mémoire sémantique, celles des jeux télévisés ou radiophoniques, où il faut savoir « qui a gagné la bataille de Rocroy ? », etc. Enfin, il y a la mémoire épisodique qui est celle de tous les évènements de son existence depuis la naissance.
On sait, mais on ne connait pas les mécanismes de mémoire/savoir. Si on veut raisonner sur le savoir, il faut tenir compte de ces données. 
Pour ce qui est de l’enseignement, il y a un mouvement chez les éducateurs qui voudrait réhabiliter l’apprentissage implicite, c’est-à-dire que la simple exposition à quelque chose, par exemple à une langue étrangère, fait que l’apprentissage est automatique. Mais si on n’a pas appris les règles de grammaire ça ne sert strictement à rien.
On a évoqué un débat qui est très virulent dans l’éducation : « savoir » versus « compétence ». Vous avez les novateurs qui disent : «  l’école doit donner des compétences », et les « anciens »  qui disent : « mais pas du tout, surtout pas.., on va se mettre au service du grand capital. A nos élèves on va leur transmettre un savoir, avec l’idée de transmission comme quelque chose d’absolument essentiel », ce à quoi, personnellement, je ne crois pas du tout. Parce que cette histoire de transmission est un vieux rêve des religions révélées. Le maître est l’héritage du prêtre. C’est quelqu’un qui dit avoir été en contact avec Dieu et on transmet.
Je pense qu’aujourd’hui on peut très bien apprendre des tas de choses par soi-même sans médiateur, sans transmetteur.
Revenant à l’informatique, c’est un domaine où il y a énormément de savoir. Je prépare un ouvrage sur mon philosophe favori (Auguste Comte) et je trouve là aussi bien des sources * Je ne vois pas pourquoi il n’y aurait qu’un savoir humain qui serait inimitable par des moyens techniques…
(* Par exemple, à partir du site de notre Café-philo, on peut, par le lien, accéder directement au document de la Bibliothèque Nationale de France)

G La dimension de plaisir et la dimension affective, on ne va pas les mettre demain dans une machine !
Je repars de la question initiale « à quoi sert le savoir ? ». Nous voyons, nous savons, que nous sommes surinformés ; nous savons beaucoup de choses, même trop, parfois. Nous n’avons pas le temps de tout saisir, d’acquérir, d’analyser. Nous sommes plus ou moins manipulés par une certaine information qui sert des intérêts particuliers. Alors, à quoi sert le savoir ? A ne pas oublier les leçons de l’Histoire.  Eh bien ! Je vais reprendre aussi l’exemple de la climatologie. Nous savons tous que nous allons « droit dans le mur » et nous continuons pourtant à détruire la planète. Pourtant, il y a des tendances, et c’est là où la question « à quoi sert le savoir ? » est importante, car on voit qu’une évidence  est niée, celle du réchauffement de la planète ; nous savons que nous sommes responsable et en même temps nous ne voulons pas savoir, parce qu’on a peur de ce savoir. Nous voyons des réunions des dirigeants de ce monde, qui eux aussi savent, et au final, le court terme domine face au long terme.
Par ailleurs, je crois que le savoir peut être un pouvoir pour les citoyens. Il y a des associations comme « Vivagora », qui à l’instar de ceux qui oeuvrent pour l’éducation populaire, s’impliquent  pour faire connaître l’évolution fantastique du savoir, même souvent trop rapides pour le citoyen moyen. Et donc il nous faut connaître ce qui va être appliqué, ce par quoi nous allons « être mangés », comme avec les implants sous la peau, les nano-puces dans l’organisme et toutes sortes de nouvelles technologies, jusqu’à « l’homme augmenté ». Nous allons vers ses technologies, parce qu’il y a des intérêts qui vont dans ce sens. De toutes ces choses les citoyens auraient besoin d’en savoir plus pour dire leur mot sur ces sujets *.
Enfin, je pense que la transmission du savoir est quelque chose d’essentiel et d’irremplaçable. Il faut transmettre car l’oubli s’installe très vite. Ainsi, nous avons présenté une pièce de théâtre à Paris sur le thème de la Shoah. Nous n’avons eu que peu de monde en regard d’autre réunions/débats. Ou cela n’intéresse plus ? Ou les jeunes ne savent pas ? Auschwitz n’intéresse plus ! C’est vrai qu’à l’école, on raccourcit de plus en plus les cours d’histoire ; c’est le parent pauvre et on est dans la logique de l’immédiateté. La transmission est un vécu ; ce sont des savoirs et c’est extrêmement important. C’est s’inscrire dans l’Histoire, c’est « savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va » (proverbe africain).
*(Les intervenants Britt et Christian sont des passeurs de savoir. Ils organisent plusieurs fois par mois des conférences-débats gratuites, sur des sujets, philosophiques, sociaux ou autres, avec les meilleurs intervenants actuels sur les sujets débattus : « Rencontres et Débat Autrement » http://rencontres-et-debats-autrement.org/

G Texte de Michèle

Savoir –vouloir – mémoire – pouvoir – devoir- gloire.
Le savoir manuel, c’est l’artisan boulanger qui pétrit dès l’aube.
Le savoir intellectuel, c’est un prof’’ de maths qui transmet son savoir aux étudiants.
Le savoir-faire inné, c’est un savoir sans l’avoir appris,
Mais qui permettra avec l’évolution de l’améliorer encore.
Le savoir, c’est la connaissance générale.
Mais tout savoir sur tout, est-ce encore savoir ?
Si nul ne savait, quelle serait notre vie ?

G Grâce au savoir / par le savoir que j’ai gardé de l’école, j’ai appris avec cela à faire mes choix, comme à me méfier. Quand je pense qu’on réduit les cours d’histoire et de géographie, cela m’attriste. Je pense que, de plus en plus, on va nous former pour être des producteurs de produits…

G Savoir peut être un moyen d’éviter de faire des idioties, éviter ce qui est dangereux et désagréable. Savoir sert aux humains qui accueillent l’information de ceux qui savent, d’où l’importance d’écouter pour apprendre de ceux qui savent. Le savoir empêche de faire des monstruosités d’où l’importance de l’éducation. Les progrès de la science par contre sont relatifs. Il n’y a pas eu de grands progrès en pharmacologie depuis la découverte des antibiotiques. La pharmacie sert de plus en plus aux actionnaires des sociétés pharmaceutiques.

G Je ne sais pas si le savoir sert à grand chose, s’il sert à faire évoluer la société. En tous les cas, il ne protège en rien. Un des peuples les plus cultivés au siècle dernier a été aussi le peuple le plus barbare de l’histoire de l’humanité, ce fut le peuple allemand !

G Il y a une forme de savoir qui est comme une drogue. En mathématiques, il y a un ensemble de nombres entiers qu’on appelle « galaxie », où il peut y avoir des millions de chiffres. Depuis des siècles, les mathématiciens cherchent à trouver un nouveau nombre entier (nombre qui n’est divisible par aucun autre, sauf par lui-même ou par un). Dès qu’on a trouvé un nouveau nombre entier, c’est la gloire pour celui qui l’a trouvé. Aussitôt, on se remet à en chercher un plus grand. Cela dure comme cela depuis des siècles, mais ça ne sert strictement à rien.

G Le cerveau travaille à partir des émotions et des sensations contrairement à l’ordinateur. Auguste Comte dit que le cerveau est gouverné par l’affectivité. Par ailleurs, les grands nombres premiers sont utiles en cryptographie.

G Deux personnes m’ont marquée par leur savoir, savoir pratique que nous utilisons chaque jour. Ce sont Robert Moreno et  Steve Job. Le premier nous a donné la carte à puce dont nous nous servons tous aujourd’hui ; le second est un des pionniers de l’informatique, fondateur d’Apple.

G Poème de Florence : Dans une fable de la Fontaine « L’avantage de la science », la morale dit : « Laissez dire les sots, le savoir a un prix. D’où ce poème :

A quoi sert le savoir ?

Le savoir est la faim
Qui a guidé l’homme sur le chemin
Une étincelle, un arc en ciel
Lorsque la terre mère enfante
Sous les rayons du soleil

Les savoirs sont des grains
Que j’ai glanés un par un
Dans les arcanes de la vie
Ou sur les replis d’un chagrin
Qu’un désespoir enchante

Le savoir est le pain
Qui pleut sur l’enfant idiot
Enchaîné au banc de son avenir
Qui se joue ici et maintenant
Sans rémission

Le savoir est la fin
Quand il nourrit le pouvoir
Ou le désir de maîtriser
Au creux du gouffre de l’ennui
Même le sommeil de tes nuits

Laissez dire les sots
En guise de bons mots
Ils n’ont que leurs ennuis
A vomir tels des rôts
Et aux premiers assauts
Des déboires de la vie
Ils se trouvent un flétri
A traiter de pourceau
Car la vox populi
Se contente de morceaux
Le savoir a un prix

Le savoir a un prix
Ce sont les draps du lit
Et le sable du seau
La marée de l’ennui
Et le prix du pari
Les questions des idiots
Les leçons sur ton dos
Le devoir accompli
Et le prix du boulot
Un fardeau sans envie
Laissez dire les sots

G Je reprends ce que nous disait Montaigne : « La peste de l’homme, c’est l’opinion [= le désir] de savoir ». Sans valider ce mot « peste » pour le savoir, il est évident que le désir, le besoin de savoir est bien quelque chose qui hante l’homme depuis toujours. C’est ce que les Grecs ont nommé métaphysique : qu’est-ce qui se passe là-haut dans le ciel, au-delà de la terre, d’où vient l’homme, qu’est-ce qui se passe après la mort ? La nature de l’homme ayant horreur du vide, la plupart des hommes ne pouvaient vivre sans savoir; cela entraînait (et entraîne encore) des angoisses existentielles, la réponse était les divinités, les dieux… Les multiple religions et sectes ont délivré leur savoir ; cela a pu aider, voire être indispensable pour structurer des sociétés, et cela a donné du pouvoir : du pouvoir intemporel, qui a pu très longtemps monopoliser les savoirs, et du pouvoir temporel pour la politique. Puis est venu le savoir scientifique…

G Je crois que l’homme a plus le besoin de comprendre que de savoir

G Au-delà des savoirs que nous n’avons pas évoqués, il y a celui qui est le mieux partagé, c’est le savoir-faire, savoir acquis, transmis, sans cesse amélioré.
Dans l’ouvrage déjà cité, «  A quoi sert le savoir ? », j’ai retenu ce beau texte : « « Les gestes des femmes qui savaient laver et plier les draps, vider un poisson et peler les légumes, faire manger et soigner les enfants : le savoir dans ma mémoires concrétise d’abord dans tous ces gestes qui perpétuent un savoir faire, qui sont la mémoire vivante des tâtonnements et des perfectionnements de plusieurs générations. Ils représentent la transmission de ce qui aide à vivre. Ils assurent la continuité de l’espèce. Le savoir, c’est ensuite la connaissance du monde qui nous entoure, les outils qui le mesurent et qui l’adaptent à nos besoins, les repères qui nous aident à nous y retrouver…. [….]  Parmi les connaissances traditionnelles du quotidien, il y avait les livres de cuisine et dans ces vieux livres passés de mains en mains aux charnières fatiguées et aux pages jaunies, parfois détachées, il y avait des notes manuscrites dans les marges, de génération en génération, pour nuancer l’imprimer, pour le compléter et l’adapter aux situations particulières… (Michel Delon. A quoi sert le savoir ? Pages 123/124. PUF)

G Apprendre, c’est aussi le plaisir de la découverte, mais il y a une différence entre savoir ou apprendre et comprendre. On peut savoir parfaitement restituer des choses que l’on ne comprend pas. Le titre du livre de Maud Mannoni, De la passion de l’être à la « folie » de savoir, est à cet égard éloquent. Apprendre, savoir, ça va mais comprendre peut être une folie.
De même, en exergue de son livre publié en 1980 Le tabouret de Piotr, Jean Kéhayan dit : « Toute ma vie, j’ai menti […], mais c’est maintenant que je le vois. » Quand tout un pan de savoir s’effondre, cela peut être douloureux et perturbant. On réalise alors, une fois les certitudes mises en doute, que le savoir est relatif. Il faut alors du courage pour réinvestir chaque fois un autre domaine de connaissance, quand on est allé au bout d’une logique.

G En réponse à la question initiale, « A quoi sert le savoir ? », le premier mot qui me vient, c’est « pouvoir ». C’est-à-dire que le savoir a souvent servi à asseoir le pouvoir. Il y a même celui qui fait semblant de savoir pour avoir du pouvoir. Celui qui use du savoir comme pouvoir ne partage pas son savoir.
Je me suis aussi demandé : Et moi ? Qu’est-ce que je sais ? Je n’arrivais pas à répondre à cette question, parce que le savoir est complètement relatif et souvent à court terme. Même s’il y a quelque chose que je sais, souvent, c’est technique ; c’est plus un savoir-faire. Par exemple, je sais tricoter ; cela, je le sais !
Le fait que le savoir soit relatif aide justement ceux qui prétendent savoir, comme pour les déchets nucléaires, alors qu’on sait qu’ils sont là pour des siècles, et qu’on n’a pas de solution, ceux « qui savent » vous répondent, « mais dans cinquante ans on saura comment s’en débarrasser ».
Le savoir peut aussi guérir, comme en psychanalyse, où le thérapeute fait revenir des savoirs enfouis ou refoulés dans l’inconscient  et qui sont source de mal-être.
Enfin, le savoir sert à la transmission. Bien sûr il y a ceux qui se bombardent transmetteurs, mais on a toujours besoin d’un vecteur, d’un maître, de quelqu’un qui sait avant vous.

G Je reviens sur la question qui me semble la plus importante dans le débat : à qui servent les savoirs ? Pourquoi ? Parce que si les savoirs, comme cela a été dit, sont utiles, c’est qu’ils sont utiles à quelqu’un, pour quelqu’un. Nous avons quasiment tous les jours à donner notre opinion sur des questions que traitent les scientifiques et sans avoir la faculté, comme les scientifiques, de traiter cette question. Par exemple, nous avons à nous prononcer sur la légitimité des OGM. Le débat, pour ou contre les OGM est un débat d’opinion. Comment donner son opinion ? Comment se situer dans ce débat, quand on n’a pas d’argument scientifique ?
Je pense qu’on peut se situer dans ce débat en posant la question de savoir à qui servent les savoirs qui permettent de fabriquer des OGM. Je pense qu’il est légitime de se poser cette question que Nietzsche nous a enseigné à nous poser : qui parle  dans chacun de ces partis-pris pour ou contre les OGM ?
Pour le dire comme Michel Foucault : « Le savoir est un pouvoir. » Quel pouvoir oriente la recherche du savoir ? Un philosophe belge, Gilbert Hottois, dans son ouvrage publié en 2001 De la Renaissance à la Postmodernité. Une histoire de la philosophie moderne et contemporaine, introduit  le terme de techno-science pour argumenter la thèse selon laquelle le savoir scientifique est d’intention désintéressée. Le savoir scientifique, ou pour la recherche scientifique, c’est le savoir pour le savoir ; telle est l’intention. Mais de fait, la recherche de la science contemporaine répond bien souvent, voire même trop souvent à la logique du savoir-faire. Pourquoi ? Parce que les projets de recherche sont financés, liant les scientifiques aux financements de ces projets, et que ces financements, qu’ils soient publics ou privés, orientent ladite recherche. Ainsi, ceux qui dans ce cas précis sont les plus engagés à défendre les OGM, sont tout simplement ceux qui ont déjà déposé des brevets avec des entreprises de biotechnologie,  comme Monsanto, par exemple !
Donc, revenant à cette question « à qui servent les savoirs ? », si on pose la question ainsi, cela permet de se faire une opinion quand on n’a pas la capacité d’argumenter scientifiquement. C’est déjà un pas vers la connaissance, c’est déjà pouvoir avancer une opinion qui répond à cette question, si je suis pour les OGM ou si je suis contre les OGM, c’est parce que je me suis posé la question de savoir à qui ça profite.

G On a beaucoup parlé des savoirs particuliers, mais, pour ce qui est de la folie de savoir, nous avons une illustration avec ce texte de Blandine Kriegel, dans l’ouvrage déjà cité A quoi sert le savoir ? : « Si vous voulez le savoir, le savoir ne sert à rien d’autre qu’à le vouloir. A rien d’autre qu’à lui-même, car le savoir n’est pas une utilité, un moyen, un outil, un médium. Il n’est même pas une fonction, il est une fin. Une fin ? Oui, une faim d’ogre inextinguible, une soif qu’on ne peut étancher, une conduite, un processus qui se renouvelle par soi et qui s’accomplit en se développant. Le savoir n’est pas intransitif, il est le savoir de quelque chose, mais il n’est pas le savoir au service d’autre chose ». Cela nous ramène à la phrase de Montaigne déjà citée : « La peste de l’homme, c’est l’opinion de savoir. »

G Il y a un moment où la valeur du mot « savoir » oscille entre poison dangereux pour l’humanité et celle d’une libération, d’un possible progrès pour la recherche. Antonin Arthaud nous dit que le savoir a été enfermé, que le catholicisme a fermé la porte au savoir comme le bouddhisme l’avait fait avant, « Ils ont volontairement et sciemment fermé la porte en disant qu’on n’avait pas besoin de savoir. Or, j’estime que nous avons besoin de savoir, et nous n’avons besoin que de savoir. »
Nous n’avons pas tous la même opinion de la qualité du savoir. Qu’est-ce que c’est que « le » savoir ? On a notre opinion sur les savoirs, mais pas sur l’ensemble des savoirs. Nous avons vu le lien entre savoir et pouvoir, et quels sont ceux qui choisissent entre savoir et avoir. Le savoir est gratifiant pour celui qui cherche, étudie, qui travaille. Alors, le savoir lui appartient, on ne pourra pas le lui reprendre.

G A partir de mon expérience, ce que sais depuis toujours, ce que j’ai retenu, toutes les formes de savoir acquises et conservées, je les dois à de bonnes initiations, à des transmetteurs convaincus, qui aimaient ce qu’ils transmettaient, qui ont su argumenter intelligemment. Pour acquérir du savoir, il faut des rencontres et aimer ce que l’on apprend (et ce que l’on transmet).
Donc, pour moi, le savoir est lié à l’intelligence de celui qui transmet, à intelligence de celui qui comprend et à l’amour partagé pour ce qui est échangé dans la transmission. D’où les différences, il y a encore quelques années, entre les universités et les grandes écoles, et entre le savoir théorique et le savoir appliqué, qui peut-être objectivé et source de profit.

G Il faut aimer pour apprendre. Aimer ce que l’on fait et ne pas obéir à une injonction d’un supérieur. Savoir est différent d’obéir.
On sait des choses sur des savoirs différents, mais pas sur l’ensemble du savoir. Le savoir universel n’est pas accessible. Le savoir appartient à celui qui l’a appris.

Une ultime intervention, (presque une conclusion)
G En dehors du savoir étalé pour se faire valoir, je dirai que le savoir me rend heureuse, parce que c’est toujours un enrichissement qui me permet d’améliorer la communication avec les autres et d’améliorer le partage.

Bibliographie :
– A quoi sert le savoir ? Œuvre collective. PUF. 2011.
– Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des modernes. Bruno Latour. La Découverte. 2012.
– La … sottise ? (Vingt-huit siècles qu’on en parle). Lucien Jerphagnon. Albin Michel. 2010.
– De la passion de l’être à la « folie » de savoir. Maud Mannoni. Dénoël. 1988.
– Le tabouret de Piotr. Jean Kéhayan. Seuil. 1982.

Quelques livres recommandés :
– Du domaine des murmures. Carole Martinez. Gallimard. 2011. Roman se situant dans l’époque médiévale. (Se trouve à la médiathèque de Chevilly-Larue.)
– La  ballade de Lila K. Blandine Le Callet. Stock. 2010. Roman psychologie et fiction.
(Se trouve à la médiathèque de Chevilly-Larue.)
– Diplomatie en kimono. Fréderic Lenormand. Fayard. 2009. Roman, et policier à la fois, satire de l’empire Tang au 7ème siècle par les Japonais (Ne se trouve pas à la médiathèque de Chevilly-Larue. Il s’y trouve par contre 3 livres de cet auteur sur le même sujet dans la série Les nouvelles enquêtes du juge Ti.)
– Montaigne. Stephan Zweig. PUF. Réédition 2012. Biographie essai sur Montaigne. De lecture très agréable. (Ne se trouve pas à la médiathèque de Chevilly-Larue.)

 

 

 

 

 

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