Thème: L’euthanasie, l’ultime limite?

Restitution du débat du Café-philo
du 10 octobre 2012  à L’Haÿ-les-Roses.

L'île de la mort. Arnold Bökling. 1892.

Introduction par Guy Philippon : Ce sujet, pour une fois, n’est pas pour parler de la vie, mais comment la quitter ? Comment va-t-on partir ? C’est une question singulière, puisqu’il s’agit de notre propre fin de parcours sur cette terre. Depuis des années les législations se modifient et les progrès de la médecine ont contribué à prolonger la jeunesse et les derniers moments. L’hospitalisation a arraché le malade en fin de vie à son cadre familier et l’a livré à l’empire de la technologie médicale. On meurt de plus en plus vieux. Pour une personne très âgée, la survie artificielle systématique s’impose-t-elle, dans n’importe quelle condition et au risque de souffrances supplémentaires ? On ne meurt presque plus de mort naturelle, mais sous traitement. Il importe par ailleurs de réfléchir sur les priorités à respecter, les dépenses hospitalières n’étant pas extensibles à l’infini. Absorbés par le souci de progrès technique et de rentabilité dans tous les domaines, nous avons eu longtemps tendance à occulter, isoler le malade en fin de vie dans un monde à part, celui de l’hôpital, lui-même pas toujours bien préparé à une telle évolution. A partir de la deuxième moitié du 20ème siècle, l’hôpital a offert aux familles l’asile où elles ont pu cacher le malade en fin de vie, situation difficile que les familles ne pouvaient plus supporter à domicile. L’hôpital est devenu le lieu de la mort solitaire. Cette médicalisation de la fin de vie nécessite qu’on s’interroge, lorsque la perspective de guérir le malade est totalement exclue. 
Dans quelques cas extrêmes, l’individu peut souhaiter qu’on mette fin à sa souffrance. Je prendrai quelques cas bien connus. Les cas de Claire Quilliot et de Chantal Sebire, par exemple, ont posé le problème du respect de la volonté de la personne qui a exprimé le désir de mourir. Claire Quilliot et son mari [Roger Quilliot, ancien ministre] se sont donné la mort le 17 juillet 1998 ; elle a survécu au suicide, car on l’a réanimée. Regrettant de ne pas être partie avec son mari, elle a mis fin à ses jours le 12 août 2005.
Il y eu aussi le cas de Rémy Salvat, qui était atteint depuis l’âge de 6 ans d’une grave maladie dégénérative. Il adresse au mois de mai 2008 une lettre au Président de la République pour demander l’assistance à sa mort. La réponse sera négative, le Président invoquant des raisons philosophiques personnelles. Rémy Salvat se donnera la mort le 10 août 2008, 11 jours avant ses 24 ans.
On ne peut pas ne pas évoquer le célèbre cancérologue Léon Schwartzenberg, qui voulait rouvrir largement le débat sur l’euthanasie et qui disait : « Je souhaite un développement de soins palliatifs qui ne soient plus concentrés dans certains services spécialisés […], mais soient partie prenante de l’hôpital. »
Que peut le médecin entre la crainte du juge, le code de déontologie médicale, même modifié depuis (par exemple, par la loi Veil du 17 janvier 1975 sur l’IVG [interruption volontaire de grossesse]) et le développement des soins palliatifs, s’il ne veut pas passer outre son serment d’Hippocrate : « Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai pas délibérément la mort. » Il y a bien des déclarations dans ce sens :
« Nous ne devons, à aucun prix, évoluer vers une société où le médecin deviendrait, en quelque sorte le notaire de la mort. » (Bernard Glorion., Président de l’Ordre des médecins de 1993 à 2001)
«  La tendance du corps médical français a été, jusqu’il y a peu, de mettre l’accent sur le savoir du médecin, mais elle a longtemps sous-estimé la lutte contre la douleur et n’a guère pris en compte les volontés du patient. » (Sandrine Gougeon. Mémoire de DCEM1 de juin 2001 : L’euthanasie : meurtre par compassion ou le respect de la dignité humaine ?)
Aujourd’hui, dans ce domaine, comment travaillent les médecins ? Il y a quelques années encore, les médecins répondaient à toutes les sollicitations des malades faces aux diverses maladies. Le médecin vous accompagnait le temps d’une vie. Nous avons vu se créer les services de gérontologie, puis les soins palliatifs.
Aujourd’hui, l’Etat ne peut pas ignorer l’inquiétude des Français à propos de leur fin de vie. Il lui faut répondre en développant les soins palliatifs et aussi en reconnaissant le droit de mourir à son heure et entouré des siens.

Débat : G Nous avons pour la plupart des expériences de fin de vie de proches, voire des souffrances encore présentes. On ne peut débattre sur ce thème sans la part des affects, et ce n’est pas là sensiblerie. Néanmoins, cela reste un sujet de philosophie, sujet de société incontournable.
Il y a lieu d’abord de préciser qu’il y a deux formes d’euthanasie : euthanasie passive et euthanasie active. Nous aurons l’occasion d’en reparler.
Avant tout, je voudrai mettre en avant deux mots qui doivent être toujours présents à l’esprit, ce sont les mots : « guérir » et « douleur ». Est-ce qu’on peut guérir ? Si la réponse est, définitivement, non : il faut faire face à la douleur. Les deux questions, dans ces situations, qui se posent aux médecins et aux infirmiers et infirmières, sont :
1°) Peut-on soigner et guérir le patient ?
2°) Quand commencer l’arrêt de soins (ou « arrêt thérapeutique ») et jusqu’où administrer des antalgiques pour éviter des douleurs inutiles (euthanasie passive) ?
Parmi les nombreux ouvrages sur ce sujet, avec les positions pour ou contre, j’ai retenu une définition de l’euthanasie dans l’introduction du livre d’Axel Kahn L’ultime liberté ? :
« Un moment vient, dans l’évolution des maladies, où il n’est plus possible de guérir un malade. Pour autant, le médecin, est loin d’en avoir terminé avec sa responsabilité. Impliqué dans la relation humaine et thérapeutique avec son patient, il se doit encore de le soulager, et cette exigence l’emporte de loin sur celle de prolonger la vie de quelques jours. ». Plus loin, on peut lire : « Il existe des situations où l’on ne peut abréger les souffrances qu’en abrégeant la vie. » (Pages 44 et 45)
Il reste quelque chose de très naturel que nous avons du mal à affronter, à écarter, c’est cette peur viscérale de la mort.  Aucun de nous n’est véritablement neutre dans cette affaire, nous avons chacun notre position, plus ou moins arrêtée. Le débat doit nous permettre d’entendre les arguments de chaque position. J’aurai plus de mal à défendre une totale interdiction de l’euthanasie, sauf dans les cas où la décision n’appartiendrait qu’à un seul médecin, sauf dans les cas où celui-ci le ferait pour répondre à la seule demande de la famille, sauf si elle répond à une obligation de contrôle de dépenses de santé prescrit par la politique. Je ne suis pas favorable à ce que des personnes n’appartenant pas au monde médical prennent part à des suicides assistés, ainsi qu’à toute décision qui n’inclurait pas tous les acteurs du monde médical, y compris le malade dans la mesure où il est encore conscient.
Ce qui pose le plus problème, en fait, est le suicide assisté. A ce jour, un médecin ne peut répondre favorablement à une personne qui décide que sa vie n’est plus supportable, que devant l’issue irréversible d’une maladie et les souffrances endurées, elle veut qu’on l’aide à quitter la vie. Nous avons quelques exemples en mémoire : c’est le cas de Chantal Sebire (déjà citée), décédée le 19 mars 2008 ; c’est le drame de Vincent Humbert [devenu tétraplégique le 24 septembre 2000] et de sa mère, en septembre 2003 ; c’est le cas de Ramón Sampedro (dont on va faire un film.), en Espagne, en janvier 1998. Là, pour chaque cas, peut-être qu’une commission d’éthique devrait pouvoir en juger.
Quelques mots sur le film Mar adentro (« Le grand large ») [sorti en 2004 en Espagne et en 2005 en France] d’Alejandro Amenábar. 
Ramón (Sampedro) est paralysé sur son lit, tétraplégique depuis 28 ans à la suite d’un accident. Il veut mourir, il demande à l’Etat espagnol l’autorisation d’un suicide assisté, laquelle lui est refusé
Une avocate d’une association pour le droit de mourir, lui rend visite. Elle lui demande :
–          Ramón, pourquoi mourir ?
–          Je veux mourir, parce que pour moi, vivre dans cet état là, c’est vivre sans limite. Je comprends que d’autres puissent se sentir offensés quand je dis que cette vie est indigne.
–          Vous croyez que quelqu’un peut vous aider à mourir ?
–          Ça dépend si on parvient à surmonter sa peur.
Un curé, également tétraplégique, vient lui rendre visite pour tenter de le convaincre de renoncer à son désir de mort assistée. Deux avis s’affrontent, Ramón invoquant sa liberté :
– Le curé : « Une liberté qui tend à éliminer la vie n’est pas une liberté. »
– Ramón : « Une vie qui élimine la liberté n’est pas une vie. »
Puis il ajoute : «  L’Eglise perdrait une grande partie de sa clientèle si les gens n’avaient plus peur de la mort
Nous retrouvons cette idée chez le philosophe Michel Onfray dans son livre Féeries anatomiques (Grasset, 2003). Pour lui, le droit à l’euthanasie peut parfois rencontrer comme obstacle l’idée de la « déchristianisation » de la mort, ce qui peut poser le problème autrement, pour certains croyants.
Onze personnes vont participer différemment à l’acte final de Ramón Sampedro ; il prendra lui-même avec une paille le « cocktail » mortel. Il n’y aura pas de poursuites judiciaires. Onze présumés coupables, mais pas de coupable.
Sur ce même sujet, on peut voir aussi le film de Denys Arcand Les invasions barbares (2003).

G Il y a eu aussi tout récemment le film de Stéphane Brizé Quelques heures de printemps [sorti le 19 septembre 2012], qui nous montre, entre autres, une pratique aujourd’hui connue, la mort assistée en Suisse.

G En Israël, il y a environ trente ans, une femme d’une quarantaine d’année avait les premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer. Elle a demandé à l’Etat le droit de mettre fin à ses jours. Elle a rencontré la vive opposition des religieux. Finalement, l’Etat lui a donné ce droit ; son mari l’a aidé à mourir.

G Même venant du milieu hospitalier, je n’ai pas de vraie réponse à la question. J’ai vu des situations critiquables ; parfois, j’ai vu l’impossible refus d’aide. Je me souviens d’une malade qui me disait : « J’aurais du me supprimer avant qu’on m’amène ici ; maintenant, je ne suis plus libre. »  Cela peut marquer aussi les personnels soignants. Mais, dans une équipe, on peut toujours refuser de participer à cet acte (de même, pour les avortements). Cela reste un vrai problème, car on peut aussi penser que ceux qui ont pris des dispositions peuvent changer d’avis au dernier moment.

G Je voudrai rappeler la mesure N° 21 du programme du candidat François Hollande à l’élection présidentielle (25 janvier 2012) : « Je proposerai que toute personne majeure en phase avancée ou terminale d’une maladie incurable, provoquant une souffrance physique ou psychique insupportable, et qui ne peut être apaisée, puisse demander dans des conditions précises et strictes, à bénéficier d’une assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité. ». Cela devrait faire bientôt l’objet d’un projet de loi.

G Voir souffrir quelqu’un quand il y a espoir de guérison, c’est dur, mais voir souffrir quelqu’un sans espoir de guérison, c’est intolérable. Même si l’aide, l’euthanasie, est par définition « la bonne mort », on n’est jamais indifférent face à cette situation sans autre issue. Au Moyen-âge, on parlait du « bien mourir » dans la perspective du salut de l’âme. Dans son acception plus moderne, elle est devenue une pratique visant à provoquer, sous le contrôle d’un médecin, le décès d’un individu atteint d’une maladie incurable qui lui inflige des souffrances morales et physiques intolérables. En face de cela, la morale ! Il est toujours difficile de parler de morale au sens large, chacun ayant dans ce cas sa propre morale. On risque alors de privilégier un système de valeurs élaboré à un moment de l’histoire, avec le risque d’une idéologie ou d’un dogme.
Il y a des principes, dont celui de respecter la vie. Mais, quand cette vie devient intolérable, que valent ces principes ? Les interdits doivent-ils être considérés d’une autre manière ? Pour que la vie ait un sens, il lui faut continuité, qu’elle produise mouvement et action. Quand il ne reste qu’une respiration, est-ce encore la vie ?

G Respirer reste le symbole de la vie, le souffle, c’est la première action à la naissance.

G Cela nous pose le problème du coma profond. Ils respirent. Vivent-ils encore?

G Il peut y avoir coma profond sans mort cérébrale, et cela change tout. On ne peut souhaiter à personne d’avoir à vivre le moment terrible où les médecins, avec tous les ménagements possibles, vous informent qu’il va falloir « débrancher ».

G J’entends dire ces derniers temps que les personnes âgées coûtaient cher aux services de santé. Dans nombre de pays européens, il y a des restrictions de soins au-delà d’un certain âge. Quant à une loi qui condamne une décision d’ordre moral, voilà ce que disait Durkheim : « Quand la loi réprime des actes que le sentiment public juge inoffensifs, c’est elle qui nous indigne, non l’acte qu’elle punit. […] La loi étant l’expression de la volonté générale, il y a fort à parier qu’elle finira inéluctablement par s’ajuster aux convictions exprimées par l’opinion, s’il n’est pas démontré que l’euthanasie recèle la pire des injustices, celle qui a trait à la pérennité même de l’existence suivant le statut social. » http://plusdignelavie.com/?p=1373

G [Un participant raconte une anecdote, pour détendre un peu l’atmosphère :] Hier soir, ma femme et moi étions assis à table et nous discutions de choses et d’autres puis, nous en sommes venus à parler de l’euthanasie. Sur ce sujet délicat du choix entre la vie et la mort, je lui ai dit : «  Ne me laisse jamais vivre dans cet état végétatif, dépendant d’une machine et alimenté par le liquide d’un flacon. Si tu me vois dans cet état, débranche les appareils qui me relient à la vie. » Elle s’est levée, a débranché la télévision, a éteint l’ordinateur et a jeté ma bière.

G Dans les films liés à ce sujet, il y en a un tiré de faits réels d’une époque passée, le film La ballade de Narayama de Shôhei Imamura (1983). La coutume exige que les personnes de plus de 70 ans aillent mourir dans la neige sur le mont Narayama. Il se trouve qu’une femme ayant atteint cet âge est encore en pleine forme, mais elle devra quand même se soumettre à l’usage. C’est une autre forme d’euthanasie, qui aujourd’hui nous choque.
Quant à une future loi sur l’euthanasie, ne risque-t-elle pas, dans son application, d’être dans le cadre de l’austérité qui nous est promise ?

G Un récent sondage dit que les Français, à 86%, « sont favorables à la légalisation de l’euthanasie », « dont 59% de catholiques pratiquants ». Ce sondage est repris dans l’article « A la fin, il voulait mourir, il nous le demandait. » publié dans Libération du 8 octobre 2012, page 14.

G « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort », disait Bichat [en 1800, dans Recherches physiologiques sur la vie et la mort]. C’est aussi le sens du serment d’Hippocrate. Ce qui oriente les médecins dans la manière de faire leur métier, c’est qu’il faut soigner pour vivre. Cela va toujours dans le sens de la vie. Pour sortir de toute confusion de pensée, il faut distinguer, vivre et exister, ainsi que  l’assimilation  du droit de mourir dans la dignité. Ceux qui pratiquent les soins palliatifs, les médecins qui réfléchissent sous l’autorité du Comité consultatif national d’éthique, que font-ils ? Ils se posent la question : comment permettre à l’individu, non pas de vivre seulement, mais d’exister ? C’est-à-dire, d’être une personne qui a encore un projet, même si ce projet est d’en finir avec son existence. Toute la question est là.
Je rejoins ce qui a été dit en ce qui concerne l’évolution des modes d’existence de plus en plus orientée par le progrès technique et la rentabilité. Je remets en cause cette orientation, parce que c’est cette orientation qui peut rendre possible une forme condamnable d’euthanasie. Donc, pour moi, je serais d’accord pour dire qu’on ne peut pas établir une loi pour ou contre l’euthanasie ; parce que tout dépend de l’individu, du moment où il existe.
Enfin, qui est-ce qui décide qu’il est digne de vivre ainsi, ou de ne pas vivre ainsi ;Par expérience, près de moi, dans un coma, la conscience était encore présente. Si on doit faire une loi, à mon avis, je pense qu’elle doit éduquer les enfants, très tôt, sur ce que c’est de vivre, d’exister, de mourir.

G [Extraits de la contribution adressée par courrier par une participante :] Ma position est une position de principe qui ne vaut que pour moi : ne pas donner la mort, quelle qu’elle soit (avortement, suicide ou euthanasie). Après, chacun se débrouille comme il peut avec sa conscience.
Mais je préfère ne pas trop en discuter, surtout quand je vois une amie lutter avec tellement de courage contre la maladie. Elle me souffle par sa volonté de s’en sortir et cela me questionne plus que ceux qui lâchent l’affaire (parfois à bout de résistance, je sais). Je suis perplexe en face de ceux qui luttent toujours pour la vie dans tous les domaines et pas contre. Il y a toujours tant de choses à faire d’une façon ou d’une autre, quand on n’en est pas à la phase ultime.
Je pense qu’il ne faut pas que l’on ne parle que de liberté ou de droit devant la mort, laquelle, de point de vue, ne relève ni de la première, ni du second.
Personnellement, en tant que femme, je me crois obligée d’être dans une logique de donner la vie et non de la retirer ou de donner la mort. J’ai trois enfants, je suis trois fois mère et toute ma vie consiste à essayer de rendre la vie des autres (et du même coup la mienne) plus agréable et plus désirable. Si je me trouvais en situation de devoir donner la mort, j’aurais la terrible impression d’être en échec total.
Je n’ai jamais eu besoin d’avorter, ayant eu une contraception sur mesure, ni eu d’idées de suicide, ayant un certain amour pour la vie (qui le rend bien, quand on l’aime) et pour les humains. La question d’avoir éventuellement à hâter la mort de mes proches ne s’est jamais posée pour moi, car ils sont morts tout seuls et trop tôt.
J’ai peut-être de la chance dans ce domaine, mais je l’aide tous les jours aussi…
Je pense aussi que l’euthanasie n’est pas vraiment un sujet de philosophie mais plutôt de mœurs. En philosophie, il y a au moins quatre grands domaines : la morale, la métaphysique, la politique et la psychologie. Au nom de ces quatre grands domaines, d’un point de vue moral, métaphysique, politique et psychologique, je récuse le fait qu’il faille légiférer sur ce sujet pour en faire un droit. Donner la mort n’est pas un droit, c’est tout au plus un pis-aller quand on ne peut pas faire autrement. […]
De plus, je ne vois pas comment « mourir dans la dignité », si on ne maîtrise rien et si on demande de l’aide pour cela en faisant porter l’acte par un autre. Mon père est mort dans la dignité ; il a été fier de ce qu’il était, de sa vie, de sa famille, jusqu’au bout ; il n’a pas abdiqué et il a fini atrocement avec la peau sur les os. J’ai cette image et son obstination à vivre devant les yeux.
Demander la mort, c’est ne pas l’affronter. J’ai le plus grand respect pour tous ceux qui luttent pour vivre au-delà de la maladie ou des épreuves. J’admire leur combat.
Je sais bien que l’on peut avoir des coups de blues et vouloir en finir, mais rien ne justifie à mes yeux un acte définitif, alors que l’on sait à un certain âge que la roue peut toujours tourner. […]
Je comprends qu’un vieillard désire arrêter de vivre, mais je pense aux jeunes qui font des tentatives de suicides et à qui il faut savoir redonner le désir de vivre et de trouver du sens à ce qu’ils font. Je passe ma vie à essayer de valoriser les uns et les autres et à leur dire qu’ils sont importants, pour eux-mêmes et pour la société. Je suis du côté de la vie à tout prix, mais je mets un bémol sur l’acharnement thérapeutique sur un sujet en coma dépassé depuis des jours.
Ce n’est pas en faisant l’apologie de la mort douce, que l’on donnera aux générations à venir le goût de vivre.
De plus, débattre sur la mort programmée, cela me paraît un luxe de sociétés nanties et ce problème ne se pose pas dans les sociétés où c’est pour la vie qu’il faut lutter à chaque instant.
A une époque difficile pour moi, j’ai fait partie de l’aumônerie de l’hôpital Paul Guiraud à Villejuif. C’est là que l’on se demande si la vie vaut la peine d’être vécue. Mais, j’ai en mémoire les sourires des malades quand on était « sympa » avec eux. […] En voyant à l’hôpital toutes ces personnes, malades et soignants, qui luttent contre la maladie, la mort et la détresse, en essayant, pour certaines, d’être un peu meilleures que ce « putain de destin », j’ai  eu envie de leur rendre hommage et de lutter moi aussi pour la vie. Je remercie particulièrement un médecin de m’avoir relancée alors sur une dynamique vitaliste que je n’ai pas relâchée depuis. […]

G Est-ce que chacun ne pourrait pas dicter, alors qu’il est en bonne santé, lucide, ce qu’il souhaite en ce qui concerne sa propre vie ?

G L’euthanasie est quand même encadrée à ce jour : il y a la loi Léonetti du 22 avril 2005, qui donne au malade le droit de refuser tout traitement et non plus un traitement. Le médecin doit respecter cette volonté si le patient est informé des conséquences de son acte. Le malade peut donner des « directives anticipées » (DA) concernant sa propre fin de vie. Ces directives sont révocables à tout instant. Il faut aussi désigner une personne de confiance qui exprime sa volonté au cas où le malade ne pourrait le faire lui-même.
le premier article de la loi Léonetti précise que tous les actes médicaux ne doivent pas être poursuivis par une obstination déraisonnable. Lorsque cela apparaît inutile, disproportionné et n’ayant plus d’autre effet que de maintenir artificiellement la vie, les soins peuvent être suspendus.
En France, on n’a pas le droit de faire mourir, mais on peut laisser mourir en stoppant l’alimentation artificielle et l’hydratation artificielle.

G Je fais partie de  l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD). Les cotisations ne sont pas exorbitantes ; elles sont à 23 € par an. Dans cette association, on a la liberté de donner ou de pas donner ses DA (directives anticipées). On les écrit ; c’est enregistré. On précise qu’on est en pleine possession de ses moyens et on est censé désigner une ou plusieurs personnes  pour que ses dispositions soient respectées, au cas où on ne pourrait plus le faire soi-même. La loi Léonetti n’est pas toujours appliquée. Par ailleurs, mon sentiment est qu’on n’est pas consulté pour entrer dans la vie ; alors, pourquoi donc est-ce qu’on ne pourrait pas exercer son envie, son désir, pour son accès à la mort ?
J’ai entendu la semaine dernière une émission dans laquelle parlait un médecin d’un centre de soins palliatifs. Il disait qu’en France, on ne sait pas pourquoi, la loi n’est pas toujours appliquée. On ne peut pas invoquer seulement le poids des religions, puisque l’euthanasie est mieux pratiquée dans des pays où les religions sont encore plus ancrées. Il déplorait aussi une surmédicalisation depuis des années, qui constituait un frein à ce passage que l’on souhaite.
Est-ce qu’il faut impérativement, quand on sûr de ce qu’on veut, parce que la vie n’a plus de sens et que chaque jour on perd peu à peu toutes ses facultés, mettre un médecin entre soi et sa propre envie. Pourquoi des personnes que vous n’avez pas choisies vont-elles décider pour vous ? Avec les directives anticipées, on a choisi et on a le droit de changer d’avis. Il faut pouvoir distinguer ce que l’on veut, et pas ce que les autres veulent. Il y a plein de libertés qui nous sont refusée. Qu’on nous accorde au moins celle-là ! Il faudrait pouvoir déposer dans une lettre officielle nos volontés auprès de personnes assermentées et avoir des lieux officiels où l’on pourrait vous aider à exercer cette « ultime liberté ».

G Dans les cas de suicide assisté, qu’en est-il de la responsabilité des gens qui y participent?

G Il y a une hypocrisie des mots. D’abord, nous n’entendons pas tous la même chose dans un mot. Plus l’enjeu est important, plus les tricheurs mentent avec arrogance. Pour débattre de ce qui est de la vie et de la mort, certains n’hésitent pas à employer les moyens les plus malhonnêtes. Imposer sa propre définition du mot est une tactique astucieuse pour truquer le débat. Il est difficile de se battre contre la perversité. Il faut du temps pour donner, rendre au mot sa signification d’origine. Par exemple, Euthanasie vient de deux mots grecs signifiant « bonne mort », « mort douce » (sans souffrir). Nous voyons la perversité de ceux qui ajoutent d’autres sens ou qui ont une autre manière de parler de l’euthanasie, avec même des plaisanteries douteuses avec le mot « nazi », comme on l’a entendu pour les femmes qui voulaient mettre terme à une grossesse non voulue.
Pour cette séparation de la vie et de la mort, on n’a pas encore trouvé un terme qui soit moins décrié, comme cela fut avec l’IVG. Je pense par exemple à « aide active au départ », « aide au départ sans souffrance », « aide à la délivrance désirée ». Il faut évacuer le mot « mort » et surtout évacuer le mot « tuer ». Ceux qui utilisent à souhait le mot « tuer », ce sont ceux qui, en tant que croyants, quelle que soit leur religion, l’utilisent ainsi malhonnêtement, ce sont ceux qui disent que c’est un meurtre. Ils mentent pour qu’au nom de leur croyance, les femmes « enfantent dans la douleur » et qu’on meurt dans la souffrance.

G
Le poème de Florence :

Euthanasie, l’ultime liberté ?

La pente est savonneuse
Qui conduit à ce droit
Mon corps est à l’endroit
Mon âme est rêvasseuse

Lorsque mon corps est lourd et les heures angoissées
Je lave mes péchés au fleuve de mes douleurs
Quand la vie délavée a perdu ses couleurs
Le rose de tes joues, le bleu de tes pensées

La sente est vallonneuse
Comme un chemin de croix
A l’heure du dernier choix
Mon âme est voyageuse

Le rouge de tes caresses à jamais délaissées
Je fuis au fond du lit, les vapeurs de mes peurs
Rode la malemort, dans le dos des docteurs
Les visions d’avenir sont là, cadenassées

La mante est religieuse
Pour mon dernier tournoi
Je doute et puis je crois
Mon âme est sinueuse

Lorsque l’espoir se cache au fond d’un encrier
Les mots se fondent aux maux, tu ne peux plus crier
Reste le choix de l’heure et si l’arbitre joue

Un cache-cache endiablé : je ne rends pas son âme !
Mais je garde sa vie, moi le Grand Manitou
Pour les réconcilier je geins et je me pâme

La vamp est capricieuse
Au jeu du chaud et froid
Mais j’ai payé l’octroi
Mon âme est nauséeuse

L’oiseau qui palpite au cœur de la nuit
Ne ressent plus le froid de la morsure
L’étoile s’enfuit car l’étoile s’ennuie
Accrochée au plafond de la tonsure
D’un ciel vide, déserteur de l’infini

Le cœur volage est un oiseau nocturne
Dans les cryptes obscures de la déraison
Il traque le rêve d’une empuse diurne
Arpège la neume de l’oraison
D’un chagrin inachevé, infini

La nuit a percé le cœur de l’oiseau
Il panse sa blessure qui s’égoutte
Sur les morfils acérés du roseau
Je suis le cœur, je suis l’oiseau qui doute
Dans la barque de la nuit infinie

G Je  pense qu’une loi est nécessaire, parce qu’il arrive que la loi existante ne soit pas appliquée, parce que nous avons des déserts médicaux, des  unités médicales en province qui n’ont pas de service de soins palliatifs, parce que les protocoles pour combattre la douleur ne fonctionnent pas toujours, et cela souvent pour des raisons de moyens. Pour tout cela, lorsque cette loi promise aux Français sera votée et appliquée, j’espère que le gouvernement mettra en accord les propos avec les actes. Qu’on y mette les moyens nécessaires, ce sera dignité.
Quant à ce terme « dignité », c’est un angle d’attaque qui revient souvent, avec justesse, ou, avec intention perverse. Il ne nous appartient pas de juger, de définir pour l’autre ce qui est sa dignité. Si une personne rejoint une association comme l’ADMD, elle sait ce qu’elle met dans ce mot. C’est au malade seul d’en juger et à ceux qui l’assistent. Ceux qui veulent biaiser le débat vont même jusqu’à avancer que ceux qui meurent « naturellement » seraient indignes. C’est la sémantique utilisée qui serait indigne.
Il y a des personnes qui sont opposées à l’euthanasie, par conviction personnelles, philosophiques ou religieuses, puis, il y a les œillères.
Il y a parfois, vacuité, vide intellectuel, dans les arguments a priori de certains opposants à l’euthanasie. Même dans des ouvrages sérieux, documentés, comme celui d’Axel Kahn, L’ultime liberté ?, et dans des ouvrages défavorables à l’euthanasie même passive, on va trouver tous les poncifs habituels : le génocide nazi, la captation d’héritage, l’assimilation au suicide avec la comparaison avec des tentatives de suicide de personnes jeunes, le risque d’être pris dans une réduction des dépenses de santé. J’ai même trouvé des comparaisons avec les injections létales faites aux condamnés à mort aux USA. La liste n’est pas exhaustive. L’argument parfois s’égare. Il y a là, parfois, des faux-fuyants, des diversions, qui dénaturent le débat. N’oublions pas aussi les interdits sectaires et religieux.

G En majorité, nous craignons d’être face à la mort : il y a comme un déni. Faire face à la mort, c’est, pensons-nous, le courage inutile, puisque la partie est perdue d’avance. Lorsque viendra l’heure de retourner à mon néant, si je suis déjà absent à moi-même, je souhaite que ceux qui m’aiment, m’aiment assez pour surpasser leurs préjugés, autrement dit, surpasser leur peur dans la projection de leur propre mort. Je veux qu’ils aient la force de caractère de demander qu’on utilise tous les moyens existants pour traverser le fleuve sans les souffrances inutiles. A mes proches, d’ores et déjà, je leur dis, soyez mes passeurs, ce sera encore un geste d’amour.

G Le candidat à la Présidentielle, Jean-Luc Melanchon, est intervenu devant l’ADMD au cirque d’hiver le 24 mars 2012. Le titre de sa contribution était : «  Comment porter aujourd’hui  un regard matérialiste sur la mort et tâcher d’y répondre ? » Voici la fin de son discours :
« Nous sommes réunis aujourd’hui pour parler d’une grande et belle dispute, au sens noble du terme. Dès lors que nous posons ce thème comme un sujet de débat, ce dernier nous grandit tous, quelles que soient nos convictions. Le simple fait que la discussion ait lieu est une victoire contre les vérités révélées. L’agora nous grandit ! La vie est belle ! Carpe diem ! » http://www.youtube.com/watch?v=pRu6OXGb5X8

G Kafka, qui souffrait sur son lit de mort, a dit à son médecin : « Si vous ne me tuez pas, vous êtes un assassin. »

Ouvrages cités :
Livres :
– L’ultime liberté ? par Axel Kahn. (Plon. 2008)
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)
-Faut-il légaliser l’euthanasie ? par Luc Ferry et Axel Khan. (Odile Jacob. 2010)
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)
– La dernière leçon par Noëlle Chatelet (Seuil. 2004)
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)
– Requiem pour la vie par Léon Schwartzenberg
(Pré aux clercs. 1985 + Le livre de poche. 
– Nous ne nous sommes pas dit au revoir par Marie de Hennezel (Pocket. 2002)
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Films :
Mar adentro d’Alejandro Amenábar (sorti en 2004 en Espagne et en 2005 en France)
(DVD. Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

– Les invasions barbares de Denys Arcand (2003)
DVD. Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

La ballade de Narayama de Shôhei Imamura (1983)

Théâtre :
La dernière leçon par la compagnie Après la Pluie, adaptation de Gérald Chatelai
(création : janvier 2011)

 

 

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