Ciné-philo, « Le prénom »: Jusqu’où peut-on plaisanter?

Ciné-philo  à Chevilly-Larue 17 avril 2013
en partenariat avec le théâtre André Malraux

Film: Le prénom. Image promotionnelle.

Projection du film d’Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte:
« Le Prénom » 
Thème du débat:  » Jusqu’où peut-on plaisanter »

Caroline Parc, responsable cinéma du Théâtre André Malraux, fait une brève présentation du film avant sa projection :
« Ce soir, dans le cadre des cafés-philo, vous allez voir Le Prénom, une comédie d’Alexandre de La Patellière et de Matthieu Delaporte, qui est l’adaptation d’une pièce de théâtre. Le film est interprété par de très bons acteurs : Patrick Bruel, Valérie Benguigui, Charles Berling… Il commence sur un ton très léger. Vincent, qui a environ 40 ans, va devenir père pour la première fois et est invité à dîner chez sa sœur et son beau-frère. Comme sa compagne est en retard, ils évoquent le futur enfant et notamment le choix de son prénom qui va déclencher des réactions inattendues.
Après la projection, nous vous invitons à débattre dans le hall sur la question : « Jusqu’où peut-on plaisanter? »
Bon film ! »

 

Débat:  G Ce film aborde de nombreux problèmes : l’humour, bien sûr, mais aussi la Shoah, la politique entre intellectuel de gauche et self-made-man de droite entreprenant, originalité et snobisme, amitiés et trahison, secrets de famille, différentes sortes d’amour dans les couples, le rôle de la femme (trois femmes différentes), le rôle de l’homme (trois hommes différents), Paris, le 9ème arrondissement, la richesse et ses signes extérieurs et les revenus modestes avec le risque de la pingrerie apparente ; c’est un film très complet et c’est l’humour qui révèle toutes ces facettes.

G Ce film fut d’abord une pièce de théâtre [de 2010, par les mêmes réalisateurs et les mêmes acteurs], ce qui a pu permettre une mise scène peaufinée, tirée au cordeau, dans une unité de temps, d’action, et de lieu. Même si le rire est toujours présent, la comédie vire parfois au drame. Nous avons six comédiens, six personnalités bien particulières :
Elisabeth. (Babou) : la sœur, une optimiste, une battante dans son métier d’enseignante.
Pierre : le mari, professeur, dédicace chez Vrin son ouvrage «Pyrrhonisme et Montaignisme».
Claude (La Prune) : l’ami d’enfance de Babou, le musicien, le gentil, toujours d’humeur égale.
Vincent : l’irrésistible, le sportif, homme d’affaires, sûr de lui, bien dans ses baskets.
Hannah : la femme de Vincent qui attend l’enfant.
Françoise : la mère, assez bavarde, voire même très bavarde.
Plus deux héros absents : Adolphe, le personnage du roman de Benjamin Constant (1816), et le bébé, le garçon à naître.
La première plaisanterie du personnage Vincent est de dire que l’enfant que porte sa femme s’est révélé à l’écographie être mort. Pour annoncer cela, la forme reprend le processus de blagues classiques : « Il y a une bonne et une mauvaise nouvelle : la bonne, c’est que c’est un garçon ; la mauvaise, c’est qu’il est mort ! » Cette première plaisanterie n’est pas appréciée du tout. La deuxième plaisanterie, qui n’est pas préméditée et dont l’idée vient en feuilletant un livre qui est dans la bibliothèque, va tourner au vinaigre, suivant l’expression.
Vincent a peut-être l’habitude d’être le centre d’intérêt dans ce genre de réunions ; c’est ce que va lui dire Pierre : « Tu ne supportes pas de ne pas être le centre de tout et tu fais tout pour l’être. » De fait, il va, pour occuper le terrain, « monter un bateau » (suivant l’expression actuelle). Il se dit que s’il abandonne trop vite, il va louper son effet ; puis, il s’enferme dans son scénario ; il sent qu’il a perturbé les autres ; c’est comme s’il les tenait un peu à sa merci : un mot pour les désespérer encore plus ou un mot pour les soulager. Il arrive un moment où l’on passe de la comédie au drame, on en dit trop ; cela va trop loin. Cela me fait un peu penser au « jeu de la vérité », qui fait exploser les relations sentimentales, amicales…
Il y a beaucoup de moments forts, des moments d’émotion.
Par exemple, quand la sœur, Babou, n’arrive pas à prononcer le prénom, lequel fait remonter tout une charge émotive, même chez ceux qui sont de la génération des petits-enfants de la Shoah ; on touche là à un tabou. Cette idée du prénom,  lui dira Pierre, « c’est une apologie du crime contre l’humanité. »
Si dans certaines sociétés, qui n’offrent que peu de libertés individuelles, on condamne les gens pour blasphème, nous avons en France laissé une certaine place qui permet de rire de beaucoup de chose ; la principale barrière, celle qui nous honore, est l’interdiction de faire « l’apologie du racisme », même sous le couvert de l’humour.
Puis, Vincent va avouer que c’était une blague. Lui rigole, pas les autres. « Je crois que j’ai plombé l’ambiance !», dit-il. Ce sera à son tour d’être l’objet de moqueries, et il n’aime pas cela du tout, comme souvent les gens qui aiment bien se moquer des autres, mais qui n’aiment pas que l’on se moque d’eux.

G Si mon fils m’avait annoncé qu’il allait appeler son enfant « Adolphe », je ne l’aurais pas cru ; c’est du cinéma, bien sûr, mais la ficelle est grosse.

G Est-ce qu’on peut dire n’importe quoi, dans n’importe quelle condition, sans prendre des risques, qui, comme on l’a vu, peuvent amener à des disputes. D’une ambiance au départ très détendue, elle devient, peu à peu, lourde, pesante, jusqu’à l’impensable. Cela m’a fait penser à une musique symphonique qui va s’amplifiant.
A cause d’une plaisanterie censée être drôle, la situation va basculer. Pour jouer le rôle du plaisantin, il y a plusieurs règles à respecter, déjà différencier plaisanterie et moquerie, parce qu’il ne s’agit pas d’humilier. Il faut savoir mettre les limites ; la plaisanterie poussée à l’extrême, cela peut être une forme de harcèlement moral.

G Plaisanter vient de plaisant et c’est très ambigu, puisque la plaisanterie, cela devrait être plaisant, mais quand on parle de plaisanterie, on dit toujours « la victime » de la plaisanterie.

G A un moment donné, on peut voir quelque chose de positif dans tout ce déballage. Nous avons au final une catharsis commune au groupe. Le fait d’avouer à Claude qu’ils l’ont surnommé « la Prune », va lever une énorme ambigüité, un point vital dans leurs rapports.
On ne peut pas toujours prévoir l’issue d’une plaisanterie ; ainsi, en 1995, un canular va ridiculiser le philosophe Bernard-Henri Lévy. Un journaliste avait inventé le philosophe Jean-Baptiste Botul avec une œuvre conséquente. Bernard-henry Lévy va faire la bêtise de le citer dans un de ses livres. De même, on connaît l’histoire de l’âne Aliboron qui a fait avec sa queue une peinture devenue célèbre [« Coucher de soleil sur l’Adriatique », sous le nom-anagramme de Boronali].

G Il y a peu, les parents d’un enfant, par plaisanterie (peut-être), avaient envoyé leur enfant à l’école avec un tee-shirt portant « Djihad » dans le dos et « Ben Laden » sur le devant, avec en plus marqué : « Je suis une bombe, je suis né le 11 septembre. » Ils ont fait l’objet d’une poursuite.

G Ce qui m’a beaucoup intéressé dans le déroulement du film, ce sont dans les moments de silence, les regards et tous les non-dits. Le thème central, c’est le mensonge ; c’est cela qui crée les situations dramatiques ; la vérité ne crée pas de problème. On voit que cette famille vivait sur des non-dits et ce qui est positif, c’est qu’au final la situation est assainie. La famille repart meurtrie, mais en s’appropriant son histoire commune.

G Dans ce film, la singularité de chacun des personnages apparaît, l’ego de chacun ressort, particulièrement pour les hommes. Quand à la plaisanterie, il faut avoir de l’estime pour ceux qu’on plaisante, sinon on peut passer la barre.

G Justement, avec la plaisanterie, il faut savoir jusqu’où on va. On peut citer, par exemple, le livre de Milan Kundera La plaisanterie, où une carte postale adressée à une jeune femme va faire qu’elle sera envoyée en camp de concentration.
« On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde.» (Pierre Desproges). C’est vrai qu’il y a des gens avec qui on ne peut pas plaisanter et d’autres avec qui on peut pousser la plaisanterie un peu plus loin, sans jamais être embarrassé.
Dans le film, au moment où Claude se confie en disant qu’il est amoureux de Françoise, on voit monter crescendo la confidence avec l’ouverture du Tannhäuser de Richard Wagner jusqu’à l’acmé de ce qu’il va raconter ; cette scène est forte et très romantique.
Enfin, on est autour d’un repas et le repas, c’est un moment privilégié pour dire un certain nombre de choses, c’est le moment de l’oralité ; on mange, on donne à sa bouche des choses, et la bouche restitue des paroles. On voit cela aussi dans le film Festen (de Thomas Vinterberg. 1998), où, au cours du repas, il y aura entre deux familles des révélations incroyables ; les choses vont enfin se dire ; on ne sera plus dans le mensonge. On peut avoir l’air de bien s’entendre, mais si c’est sur le mensonge, qu’est-ce que c’est que cette relation ?
Enfin, ce film se passe en milieu juif et pose la question des différences entre les Juifs sépharades et les Juifs ashkénazes, dans leurs approches culturelles. C’est ce qui ajoute à la saveur de ce film.

G Le scenario utilisé a souvent été employé au théâtre et par Agatha Christie également ; on a des scènes où tout éclate ; cela finit par les quatre vérités.

G Mais ce n’est que du spectacle et du bon ; les gens rient beaucoup ; et puis, il y a du texte, des références philosophiques et surtout cet exercice dialectique, toute cette argumentation,  que fait Vincent.

G Les temps de silence et les regards nous en disent souvent long.

G Dans la gamme des plaisanteries qui peuvent dégénérer ou amener à la limite du conflit, nous avons vu des personnes amenées au bord de l’exaspération avec les différents genres de caméras cachées ; nous avons aussi connu des bizutages, où ceux qui en sont l’objet peuvent en sortir traumatisés et où ceux qui vont bizuter les nouveaux peuvent laisser s’extérioriser une part de sadisme qui est en eux.
Dans le film espagnol El juego de la verdad (Le jeu de la vérité) (Alvaro Fernández Armero. 2004), on peut voir quatre couples de jeunes qui entament ce jeu de la vérité ; du bonheur et de l’insouciance, on va passer au drame, à des déchirures.

G Dans ce que l’on voit à la télévision des caméras cachées, c’est une partie infime qui est gardée, celles où cela ne finit pas en bagarre. On voit les séquences où les « victimes » ont donné leur accord.
Dans cette pièce filmée, il y a un peu opposition du riche et du pauvre, alors que dans le théâtre, surtout le théâtre de boulevard, on se moque du riche, jamais du pauvre.
Dans beaucoup de pièces, on utilise les mêmes scénarios (plaisanterie, conflits, oppositions politiques, déballage, révélation avec la mère…) ; dans celle-ci, cela réussit très bien. On a d’abord la blague autour du prénom et, en deuxième temps, la révélation fracassante de la relation avec la mère ; c’est à chaque fois très bien fait, inattendu. C’est une très bonne pièce, très divertissante, même si le procédé n’est pas nouveau.
[L’intervenant qui s’exprime est comédien et metteur en scène au théâtre.]

G Poème de Florence (sonnet) :

Variations sur Charles Cros

Et l’honneur et l’humeur ont l’humour pour partage
L’humeur est à l’honneur dans un grand trait d’humour
S’il faut prendre le train, prenons le train du jour
L’humeur est solitaire, donnons-lui du bagage

L’honneur jette le gant, et l’humour déménage
L’honneur est va-nu-pieds, l’humour est son glamour
Habille son panache, adoucit son séjour
Et l’honneur et l’humeur ont eu tous deux la rage

L’humour est brasero, on y chauffe son cœur
On y sèche ses larmes, y mijote un sourire
On y brûle un tyran et fabrique un délire

Et l’honneur de l’humeur évite la rancœur
L’humour est leur ciment, il construit la montagne
Grâce à ses éruptions, éruptions de champagne

Second poème de Florence :

Notre père

Notre père qui êtes très vieux
Que ton cas soit étudié
Que ton procès se tienne
Que ce soit enfin ta fête
Sur l’enfer et le fiel
Donne-nous aujourd’hui ta version sans détour
Pardonne notre défiance
Comme nous pardonnons l’assassinat de la libre pensée
Et ne nous soumets plus à l’autopunition
Mais délivre-nous de la bêtise
Humaine

G La question se pose pour le personnage de Vincent, qui, peut-être en voulant faire souffrir un peu sa famille, va laisser s’exprimer un peu de méchanceté, et peut-être même de jalousie. Ainsi, on peut entendre au début du film que Vincent n’a obtenu qu’un BEP avant de se lancer dans le métier d’agent immobilier, où il gagne beaucoup d’argent, que sa sœur est enseignante, que le beau-frère philosophe, professeur d’université, signe son dernier ouvrage « Pyrrhonisme et Montaignisme » à la librairie Vrin, qui se trouve place de la Sorbonne à Paris, ce qui pour beaucoup est un des temples de la philosophie et de la culture française.
On voit que les beaux-frères ont l’habitude de se blaguer, de se faire marcher, de se moquer l’un de l’autre, ce qui est un jeu un peu dangereux. Quand ils cherchent le prénom, Pierre s’adressant à Vincent et voulant être méchant à son tour, le moquer sur son côté parvenu, dit : « C’est dommage que Rolex ne soit pas un prénom ! »
Pierre plaisante un peu trop son beau-frère sur sa réussite ostentatoire, sur l’utilité de son gros 4X4 quand on habite le quartier de la montagne Sainte-Geneviève à Paris. Pour Vincent, le côté un peu « bobo » de son beau-frère et de sa sœur l’exaspère un peu, de même qu’il les chatouille sur leur appartenance au socialisme et un train de vie assez bourgeois. Il se dit, peut-être inconsciemment, qu’il va les bousculer dans leurs certitudes, et il va choisir l’aspect délicat de l’appartenance communautaire, en plaisantant sur un tabou, sur quelque chose qui est sacré au sens non-religieux du terme. Toutes les plaisanteries autour de la Shoah sont extrêmement scabreuses. Il veut s’amuser à les déstabiliser ; c’est le chat qui s’amuse avec la souris.
Quand il voit les dégâts qu’il a causés, Vincent dit plusieurs fois : « C’était juste une plaisanterie ! » Cela fait penser au personnage du vicomte de Valmont dans Les liaisons dangereuses [roman de Choderlos de Laclos, adapté au cinéma par Stephen Frears en 1988],  qui répète, devant le désastre qu’il a causé : « Ce n’est pas ma faute ! »
La tirade de la sœur est terrible, tous les non-dits jaillissent en même temps ; suivant l’expression, « elle vide son sac ».

G Texte de Florence :
Parler de l’humour est difficile
Jusqu’où pousser la plaisanterie ? Il faudrait lui demander ; peut-être n’accepterait-elle pas d’être poussée, surtout si c’est dans les orties ?
Aujourd’hui, dans notre auguste débat, se réunissent quelques invités triés sur le volet… A cela, je vous dois quelques explications. En fait nous avons eu du mal à trouver un volet, ensuite poser les invités dessus pour les trier, croyez moi ce n’était pas facile, certains ce sont rebellés, il n’y a pas de place, le volet est rouillé, gnagni, gnagna… ! En désespoir de cause nous avons cherché les pelés et les tondus… et nous les avons mis en tas, mais ceux qui étaient en-dessous ont protesté, ils ont poussé le bouchon et ils ont rebondi sur l’intervention de leurs voisins, on se serait cru au cirque !
Comme le débat volait au ras des pâquerettes, j’ai attrapé mon filet à papillon et j’ai pris la parole et je l’ai gardée ! Puis, pour montrer mes muscles, j’ai soulevé une question :
Doit-on vraiment prendre les mots au pied de la lettre ? Tout dépend de leurs fondations, il va falloir creuser… un puits de science, mais attention à ne pas trop se pencher sur la question !
Ça pourrait être dangereux.
Mais ! Que vois-je ! L’ordre du jour qui baille, l’ordre du jour est épuisé et n’y a pas que lui ! La séance est levée et nous on va se coucher !

G J’étais un peu mal à l’aise avec le personnage de Vincent, parce qu’en fait de plaisantin, c’est plutôt un manipulateur.

G C’est un homme d’affaires !

G Oscar Wilde a dit : « Ma façon de plaisanter, c’est de dire la vérité. C’est la plaisanterie la plus drôle du monde. » Je pense que si on estime les gens à qui on s’adresse, dire la vérité tout le temps, et jusqu’au bout, ce n’est pas facile, même ce n’est pas possible. A ceux qu’on aime, on ne peut pas faire ça !

Quelques citations entendues lors du débat :

G « Vouloir définir l’humour, c’est prendre le risque d’en manquer. » (Guy Bedos)

G « Quand une plaisanterie a besoin d’explications, c’est qu’il valait mieux ne pas la faire. » (Coluche)

G « Le rire est une chose  sérieuse avec laquelle il ne faut pas plaisanter »
(Raymond Devos)

Œuvres citées :

Livres

La plaisanterie. Milan Kundera.
Les Liaisons dangereuses. Pierre Choderlos de Laclos.

Films :

Festen de Thomas Vinterberg. 1998.
El juego de la verdad (Le jeu de la vérité) d’Alvaro Fernández Armero. 2004
Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears. 1988. [adaptation du roman susdit de Pierre Choderlos de Laclos]

 

 

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