Le droit de révolte a-t-il un sens?

Restitution du débat du Café-philo
du 25 septembre 2013 à Chevilly-Larue.
« Le droit de révolte a-t-il un sens? »

La liberté guidant le peuple. E. Delacroix. 1830. Musée du Louvre. Paris.

Animateurs : Edith Perstunski-Deléage, philosophe, Guy Pannetier,
Guy Philippon.
Modérateur : Lionel Graffin.
Introduction : Edith Perstunski-Deléage

Introduction : Dans cette question, ce qui pour moi fait problème, c’est le contexte dans lequel elle est posée. Donc, je ne traiterai pas la question indépendamment du contexte dans lequel nous vivons. La question est posée ici, en France, et maintenant, au 21ème siècle.
Plus précisément, nous sommes aujourd’hui en France dans une société capitaliste et dans un régime politique de démocratie, et, du point de vue idéologique, nous sommes imprégnés de l’idée qu’il n’y a plus de « grand récit » pour raconter l’histoire dont nous sommes contemporains.  C’est en ce sens que notre époque contemporaine est dite « postmoderne»,  selon les termes du philosophe Jean-François Lyotard.
Ce qui caractérise en Europe l’époque contemporaine, à partir du milieu du 20ème siècle, après les deux guerres mondiales, après Auschwitz, la chute du mur de Berlin, Tchernobyl, c’est que l’histoire collective n’est plus pensée comme ayant un sens (une direction, et une signification) et qu’alors, puisque « Dieu est mort », comme l’écrivait Nietzsche, il n’y a plus de valeurs transcendantes qui orientent l’histoire des hommes et des femmes, qui ne sont  plus investis d’une tâche : celle d’assurer individuellement leur salut ou celle de réaliser collectivement sur terre les conditions de leur émancipation.
D’autre part, en ce 21ème siècle, nous sommes dans une civilisation en mutation, celle de la Petite Poucette (selon le titre de l’essai de Michel Serres), celle de la révolution numérique dont l’avenir est entre les pouces et les doigts de nos enfants qui tapotent sur leurs claviers.
Par ailleurs, nous ne sommes pas dans un régime tyrannique, ni dans un Etat despotique, mais, comme l’ont analysé deux sociologues, Luc Boltanski et Eve Chiapello, dans leur ouvrage Le nouvel esprit du capitalisme, les mœurs et les valeurs ont changé après 1968 : l’essor de l’individualisme, l’aspiration à la liberté, l’autonomie, le rejet des hiérarchies deviennent l’ordre culturel dominant et le capitalisme s’adapte à ces nouvelles aspirations en les récupérant à son compte. Une nouvelle forme de management s’est imposée dans les entreprises. A la place des chaînes de commandement autoritaires et pyramidales, se sont mis en place des dispositifs d’organisation du travail invitant à la responsabilité et à l’autonomie des salariés.
Enfin, nous sommes dans une société en crise économique et sociale, écologique et morale.
Dans ce contexte, l’attitude de L’homme révolté, pour reprendre l’analyse de Camus, est difficile à assumer. Reprenons le texte de Camus : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? C’est un homme qui dit non. Mais, s’il refuse, il ne renonce pas ; c’est aussi un homme qui dit oui dès son premier mouvement. » Oui à quoi ? A sa révolte, à son combat, aux valeurs qui se fondent ou en naissent. Le révolté, au sens étymologique, c’est celui qui fait volte-face.
« Toute valeur », dit encore Camus, « n’entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur. »
Puisque nous sommes dans un contexte de crise morale, de crise de valeurs, la révolte peut-elle et doit-elle être élevée au rang du droit ? En effet, il y a aujourd’hui en France des révoltes : révoltes des paysans contre l’ordre économique, révolte des travailleurs  contre les licenciements…, et en Europe des révoltes contre des pouvoirs, comme le pouvoir de la Banque centrale, et au Moyen-Orient contre le pouvoir politique… Mais ces révoltes qui signifient le refus d’obéir, de se soumettre et même d’accepter tout simplement, impliquent-elles le droit de révolte ? Elle oppose à ce qui est légal (ce qui est imposé par la loi), ce qui est légitime (les valeurs).
Mais peut-on admettre que ce qui est valeur pour les uns et pas pour les autres, devient règle universelle, règle pour tous, une loi ? Peut-on admettre que la révolte devienne un droit, c’est-à-dire, ce qui doit être ? Sartre écrit en 1974 : « On a raison de se révolter », car sa conception de l’existence humaine tient dans cette formule : « l’existence précède l’essence », ce qui signifie que je ne peux me définir qu’en faisant sans cesse des choix, des choix de vie qui me caractérisent  et  en refusant ce que les autres disent de moi , en n’acceptant pas l’image que les autres donnent de moi , et cela à tout moment de mon existence jusqu’à ma mort, car, alors, « Les jeux sont faits » (selon le titre de l’une de ses pièces de théâtre).
Selon cette posture existentialiste, à laquelle je souscris, on a raison de se révolter contre les préjugés, les idées toutes faites, les dogmes, les stéréotypes, et aussi contre les comportements discriminatoires et/ou sectaires qui figent à tout jamais des pensées et des individus.
Quand on reprend la formule de Mao « le peuple a raison de se révolter », on dit que la révolte doit être organisée contre ce qui nous domine, contre ce qui nous fige en mort-vivant. Je constate que ni la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 (avec ses 17 articles), ni la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 (avec ses 30 articles) ne comportent le droit de révolte.
Donc, que la révolte devienne un droit,  c’est possible,  car c’est bien le contexte historique qui fait évoluer les lois et le droit, et c’est nécessaire aujourd’hui.
Si nous ne voulons pas être soumis à la civilisation du profit maximum et de la marchandisation de tout ce qui existe, il faut non seulement se mettre à l’écoute des révoltes actuelles,  mais aussi instituer le droit de révolte. C’est de la responsabilité du politique, s’il y a vraiment l’ambition d’un changement de société.

 

Débat : G Je pense que la révolte ne relève pas comme  cela a été dit, du politique. La révolte, cela relève du citoyen ; cela ne peut être pris par le politique sans que les citoyens s’en mêlent.

G Que la révolte devienne un droit, cela veut dire qu’elle est instituée ; cela veut dire qu’elle doit être l’objet d’un vote et élaborée par le politique, et ce, évidemment en fonction des révoltes des citoyens. Les politiques doivent être à l’écoute des citoyens et s’ils veulent vraiment « que cela change », comme on l’entend si souvent, s’ils veulent qu’on change de société, il leur faut donc instituer le droit de révolte.

G La révolte, nous disent les dictionnaires, est un sentiment d’indignation et de réprobation face à une situation. Elle est aussi refus d’obéir. Cet un acte individuel ou collectif, mais le terme  est plus employé pour un  mouvement collectif. Les synonymes sont : désobéissance, insoumission, insubordination, rébellion, soulèvement, indignation, mutinerie, jacquerie… Les contraires qui permettent toujours de bien saisir le sens d’un mot sont : conformisme, obéissance et bien sûr soumission. Mais la révolte, qui peut faire l’honneur d’un homme, l’honneur d’un peuple, est aussi définie comme « mouvement violent des instincts, des passions, etc., contre la raison ».
Des révoltes célèbres ont fait avancer les sociétés, mais nous savons aussi que des révoltes tout aussi célèbres, se sont terminées dans le sang; on pense aux révoltes des esclaves, comme celle menée par Spartacus, on pense aux Jacqueries où les révoltés ont souvent fini pendus, donnés en pâture aux corbeaux. Et pourtant ce droit de révolte ne conserve sa valeur d’être un droit, que parce que des hommes sans cesse osent se révolter ; nous revenons à l’idée de Camus : « Je me révolte, donc nous sommes. » Il nous dit par là que c’est notre aptitude à nous révolter qui fait que « nous sommes », que nous existons réellement du point de vue social, ce qui nous met, pour certains,  en accord avec notre conscience. Autrement dit, ne pas se sentir complice d’injustices, et par là conserver notre honneur d’homme et de femme. Et alors, ce droit de révolte devient un devoir. Un devoir qui donne sens à la vie. Il est, c’est toujours Camus qui parle, « le mouvement même de la vie » ; pour lui, l’homme fait une valeur de la révolte.
Mais parfois, entre le sens initial de la révolte et son issue, il peut y avoir changement de cap, des détournements. Des révoltes se sont trouvées canalisées, instrumentalisées, et alors le sens initial de la révolte est dévoyé.  Nous l’avons vu, et nous le voyons encore aujourd’hui avec des révoltes, du Moyen-Orient au Maghreb. Des révoltes, ô combien justifiées, qui vont chasser une dictature et qui se terminent  avec le risque de remplacer une dictature civile par un totalitarisme religieux.

G Si on prend la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, l’article 2 dit : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. »
En 1793 (soit seulement quatre ans après), l’article 2 est devenu : « Ces droits sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. » Entretemps, la révolte ayant abouti, le pouvoir a été confisqué par les bourgeois, et du coup, ce pouvoir étant légitime, le droit de révolte a été repoussé à l’article 35 et il est devenu : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Donc, en fin de compte, effectivement, en l’espace de quatre ans, on est passé du droit de révolte, à ce droit uniquement si on est face à un gouvernement qui n’est pas légitime. La plupart des constitutions actuelles, y compris la Déclaration des Droits de l’Homme, évoquent la résistance à l’oppression comme révolte contre la tyrannie.
Finalement, le droit de révolte n’existe plus, puisque les gouvernements en place, se jugeant légitimes, considèrent que la révolte est une sédition, et que ce n’est plus un droit.
Le droit de révolte a été évacué des droits positifs.

G Est-ce que « le politique » veut réellement changer la société ?

G Je pense que le pouvoir politique n’a pas l’ambition de changer la société. Jusqu’à présent les réformes qui ont été faites, sont des réformes de société et énoncées comme telles. Cela a été martelé ; alors, comment et pourquoi se fait-il que devant les révoltes, les refus de plus en plus nombreux, les politiques n’ont pas pris la décision d’instituer ce droit de révolte ?

G A quoi sert la révolte ? Pour moi, la révolte, c’est oser désobéir à un ordre écrit ou oral, c’est prouver ainsi qu’on est capable de dire non lorsqu’un ordre nous paraît préjudiciable, irrationnel ou insensé. C’est donc un acte audacieux, courageux et résolu.
Se révolter, c’est admettre que l’individu a ce droit (même si on sait qu’il a des devoirs aussi).
Se révolter, c’est donner à chacun la possibilité de raisonner sur des arguments relatifs à une proposition qui nous est faite et cela implique donc une éducation familiale et scolaire. C’est pour moi un acte intelligent et réfléchi.
Se révolter, c’est chercher à modifier, à faire évoluer vers ce que l’on considère comme mieux adapté à l’individu, à la société actuelle.
Se révolter, c’est refuser la médiocrité, l’injustice, parfois face à l’incapacité de certains pouvoirs politiques, religieux ou familiaux.
Se révolter, c’est agir pour plus d’égalité, pour que chacun trouve sa place dans la société, c’est un acte de civisme, un acte progressiste.
Se révolter, c’est faire preuve de liberté, c’est une exigence individuelle et citoyenne.
Quand la révolte est fondée, elle donne un sens encore plus important à la devise de la République : Liberté – Égalité – Fraternité.

G Mettre dans le contexte actuel le thème de la discussion sur le sens du droit de révolte, c’est très important. Important parce qu’une des choses que l’on voit dans la société actuelle, c’est surtout un sentiment d’indifférence, de scepticisme, « du tout est égal », ou encore du « pourquoi vais-je me sacrifier si les choses ne vont pas très bien ? »
Donc, réaffirmer le besoin de la révolte, c’est magnifique. Si on se situe sur le plan social, collectif, si on met l’accent sur le plan personnel, individuel, avec l’esprit de faire face à la réalité, je crois que cela invite à la révolte collective.
Parmi les questions que me pose ce sujet, il y a : quelle est la différence entre la révolte et l’insurrection ? Et par ailleurs, quel est le rôle parfois de l’aspect religieux dans la révolte ? Est-ce que c’est la construction mal interprétée du christianisme qui fait qu’il ne faut pas  se révolter, car tout va se jouer après la mort ? Ou alors, est-ce l’interprétation des masses ?
On voit dans de récentes révoltes le refus que la religion soit « un mur de Berlin ». Mais entre ceux qui se révoltent et ceux qui interprètent la révolte, où se situe vraiment le sens d’une révolte, du pourquoi on a fait la révolte ?
Ce qui me touche en tant que Chilien, c’est que la révolte n’a pas été déclarée dans les droits positifs. Mais, quand il y a la terreur, comme ce fut le cas au Chili, cela justifie le droit à la rébellion, à la révolte, lorsque sont fermées toutes les portes d’accès à la démocratie et à l’expression individuelle.
Lorsque Pinochet a réprimé la révolte, tous les pays se sont élevés contre cette réponse au droit de révolte, sauf les USA (bien sûr)  et quelques autres pays.

G Il y a un droit de révolte qui existe, c’est le droit de grève, un droit social dont le sens porte sur les conditions de travail, les salaires…

G Quelle différence faisons-nous ce soir entre révolte et révolution ? Est-ce qu’une révolution serait une révolte aboutie ? Et quelle différence avec  la rébellion, l’insurrection, la mutinerie ?
Politiquement, ce mot révolte a été employé dans plein de sens. Ce qui nous rappelle que lorsque la CIA a mis Pinochet au pouvoir, la presse « bien pensante » titrait : le peuple s’est soulevé, le peuple s’est révolté, le peuple s’est libéré de la dictature communiste…
La premier pas qui mène à la révolte peut être la désobéissance, ou ne pas aller jusque là, comme ce fut le cas avec les militaires appelés qui lors de mouvements de viticulteurs à Béziers en 1907 avaient mis « la crosse en l’air ».
Revenant à l’insurrection, cela me semble être une révolte à laquelle participe l’armée, ou des forces armées.

G Les dictatures et les fascismes se font élire au nom du peuple et de ses colères.

G Camus, dans toutes ses interventions, a insisté sur la justice et l’injustice. Son idée n’était pas forcément  de faire la révolte, mais surtout combattre l’injustice.
Parfois, ceux qui provoquent la révolte, ou la révolution, sont ceux qui vont diriger, ceux qui prendront le pouvoir ; eux voient bien le sens de la révolte, alors que ceux qui se révoltent contre les injustices, le font pour le genre humain.
Ce qui me révolte le plus aujourd’hui, c’est cette presque « servitude volontaire » où en sont arrivées des personnes dans certaines entreprises. Ces personnes n’osent pas, ne peuvent pas, se révolter contre ce qui parfois les détruit. Comment se révolter quand on n’a pas de statut ? Quand on est dans la précarité ? La peur l’emporte sur l’envie de révolte.

G Entre révolte et révolution, ce qui diffère c’est l’implication individuelle ou collective. Une révolution cela ne peut pas se faire individuellement. Une révolte cela peut être individuel. Par contre, une insurrection, c’est dans le collectif, comme une flambée pour renverser le pouvoir.
Tout le sens est dans le changement ou non de société, tout mouvement de révolte, de révolution incluant volonté de changement. Il reste ensuite à savoir si c’est pour du mieux…
C’est aussi l’image de Camus avec la personne opprimée qui se relève, qui fait face, qui ose affronter, ce qui peut aussi être collectif.
Concernant les constitutions, c’est normal que le droit de révolte n’y figure pas, sinon ce serait avouer, pour les auteurs des constitutions, qu’ils vont à l’échec. Une constitution est souvent établie à partir d’une révolution antérieure pour établir une nouvelle et une meilleure organisation sociale que l’on pense durable ; pensant faire pour le mieux à l’avenir, on ne peut donc pas dire qu’on vous donne le droit de changer ce qui vient d’être établi.
La révolte, c’est une réaction ; dans ce cas, le terme de « droit » n’est pas forcément le mieux adapté. Ce droit se prend, il ne se donne pas.

G Quand on parle de droit de révolte, on évoque aussi souvent « le devoir de révolte ». Le droit de révolte n’est reconnu qu’a posteriori. Pendant la Résistance, entre ceux qui ont désobéi et ceux qu’on a jugés après, parce qu’ils avaient obéi, c’est l’histoire qui juge du droit de révolte  (et ce sont souvent les vainqueurs qui écrivent l’Histoire).

G Toute révolte n’est pas valable, le problème est de savoir à quelle valeur on se réfère. En ce sens, je ne suis pas d’accord pour dire que quand les hommes pratiquent le pouvoir et qu’ils établissent une constitution, ils ne peuvent pas y inscrire le droit de révolte, parce qu’ils ont  fait en sorte que la société soit idéale. Non ! Ils ont fait de telle sorte que la société corresponde à leurs valeurs. Et s’ils ne mettent pas le droit de révolte dans la constitution, c’est bien qu’ils considèrent que d’autres valeurs existent et les menacent.
On parle de tolérance, on parle de citoyenneté, mais qu’est-ce que cela veut dire quand on ne donne pas le droit de révolte aux citoyens? Ça veut dire qu’ils n’ont pas capacité de défendre des valeurs autres que celles qui sont aujourd’hui dominantes.
Quant au droit de grève, ce n’est pas un véritable droit de révolte, même si il a été acquis de haute lutte, car le capitalisme tend aujourd’hui à le restreindre, voire à l’interdire.
Revenant à révolte et insurrection, dans le deuxième terme il y a surtout violence, usage d’armes…

G Si aucune constitution ne contient à ce jour le droit de révolte, on retient que la Révolution bolivarienne a amené une République, le Venezuela à mettre dans sa constitution un droit, lequel, à partir d’un référendum dit révocatoire, permet de destituer au bout de deux ans un Président élu.
Si la révolte est utilisée en tant que droit, ipso facto cela lui donne un sens. Le philosophe étatsunien Henry David Thoreau  précise qu’il existe un droit naturel lié au respect des libertés fondamentales des individus. Je cite : « Le respect de la loi vient après celui du droit. La seule obligation que j’ai est le droit d’adopter, c’est d’agir à tout moment selon ce qui me paraît juste. » Il va passer une nuit en prison, pour manifester sa vive opposition à un Etat qui accepte l’esclavage, il refuse de payer un impôt. Il donnera du sens à sa révolte également en aidant des esclaves à s’enfuir et à passer au Canada. Il donne sens à sa révolte lors de conférences qu’il fera à Concord (Massachusetts) en 1859, conférence où il prend la défense du capitaine John Brown qui a voulu créer une révolte contre les Etats esclavagistes du sud des USA. Il préconise en fait, la révolte des consciences individuelles face à que l’on considère comme injustice ; ne pas s’opposer, se taire, c’est d’une certaine manière se faire complice, c’est partager le mal et en garder une part en soi. Se révolter, c’est chasser ce mal, cet ennemi qui s’est mis en nous. Henry David Thoreau est surtout connu par un court essai, référence en la matière : « La désobéissance civile » (1849).
Dans un tout autre domaine, le droit de révolte ou tout simplement l’acte de révolte est constitutif de la personnalité d’un enfant, c’est presque la formule de Camus : je me révolte donc je suis.

G Le poème de Florence.
(Rondeau)

Motivé !

Des mots d’ordre frappés, sur le pavé
Sans hésitations, je suis motivé
La révolte en marche, sur ordonnance
Au macaron de mon appartenance
Mon droit au tintamarre est approuvé
Et c’est le patron qui va en baver !

Mes rêves de révolte sont délavés
Dissout la sédition dans la convenance
Des mots d’ordre

Désordre organisé, manif autorisée
Je marche de côté, les genoux entravés
Je suis élu, soldat, tyran en alternance
Car j’écris l’histoire en conscience et sans nuances
Les droits de l’homme s’endorment dans le marbre gravé
Des mots d’ordre

G Le droit de révolte a un sens, soit ! Mais, qui accorde ce droit ? Pendant la Commune de Paris, on pouvait à tout moment révoquer un élu qui ne donnait pas satisfaction. Que des dirigeants donnent le droit de révolte, là, j’attends de voir !

G Ce droit est dans la conscience. S’il n’y a pas de conscience, il n’y pas d’exercice de ce droit. Dans le film « Douze hommes en colère » (1957) [tiré d’une pièce de théâtre de 1953], on voit une révolte sociale, révolte contre le racisme aux USA. La révolution peut s’avérer être comme la grippe, contagieuse.
De même, dans un film tout récent « Le majordome », il y a une révolte individuelle contre l’élitisme, un homme se révolte contre sa servitude, et, petit à petit, grâce à son fils, il va prendre conscience de sa situation de soumission ; le sens de sa révolte sera de redevenir un homme libre, libre de pensée, libre de parole…

G Le droit de révolte, c’est plus que le simple droit de changer d’avis. Parfois, la société change énormément et on se retrouve devant quelque chose qui ne nous convient pas.

G Un groupe musical, HK & Les Saltimbanks, a écrit un très beau texte pour une chanson en l’honneur de Stéphane Hessel :

Indignez-vous !

Je me suis levé un matin
Sombre jour de l’existence
J’ai levé la voix et le poing
Quand la règle était le silence

J’en ai vu monter dans les trains
Partir dans un brouillard immense.
Je ne pouvais être ni complice, ni témoin
Je suis rentré en résistance

Une voie pavée d’espérance
Peuplée de femmes et d’hommes debout,
Un choix, comme une évidence
Entre potence et corde au cou
Je suis revenu de si loin
Je rends grâce à mon étoile,
La mort m’a oublié en chemin
À Dora et à Buchenwald

Quatre-vingt-treize ans je peux croire
Que ma fin n’est pas très loin.
Quatre-vingt-treize ans voici ma mémoire,
Prenez-en le plus grand soin
L’indignation obstinément
Dans un monde au garde à vous
Soyez de ceux qui marchent contre le vent
Mes amis, indignez-vous!

C’est un vieux monsieur qui vous parle
Brandissant son étoile, entendez-vous?
Pensez-vous donc qu’aujourd’hui
Les motifs de soulèvement vous manquent
Quand nos propres vies sont à crédit
Sous la dictature des banques ?
L’argent commande aux actionnaires.
Eux-mêmes commandent aux présidents
Qui ordonnent aux gens ordinaires
D’exécuter bien gentiment.
[…]
Voilà le monde qui est le nôtre
Absurde, cruel et sans pitié
Jusqu’à ce que frappe à notre porte
Ce maudit seuil de pauvreté
Les droits de l’homme mis en jachère
Vendus en portions individuelles
Quand la crise alimentaire
S’éternise devant l’éternel.
Mais, miracle quand des milliards
Sont trouvés dans la seconde
Pour sauver Maître dollar
Et tous les banquiers de ce monde
Indignez-vous ! Indignez-vous ! Indignez-vous !
C’est un vieux monsieur qui vous parle
Brandissant son étoile, entendez-vous ?
Nos chaînes sont certes moins visibles
Qu’au sombre temps de l’esclavage.
Mais nos esprits sont pris pour cible,
Qu’ont-ils fait de notre héritage ?
Compétition à outrance
Amnésie généralisée
Produits de consommation de masse
Pour une jeunesse anesthésiée
Il est grand temps, mes amis
De rallumer enfin les étoiles
Qui ont guidé toute sa vie
Ce vieux monsieur qui vous parle
J’ai été cet Arménien,
Je suis toujours ce juif allemand,
Je suis le peuple palestinien,
La justice est mon seul camp
Soyez citoyens sans frontière
De ces peuples qui se soulèvent
Contaminez la terre entière
De vos révoltes et de vos rêves

Indignez-vous,  c’est votre droit
Et en mémoire de tous ceux-là
Qui meurent encore de pas l’avoir
Ce droit est de fait un devoir
Indignez-vous ! Indignez-vous !
C’est un vieux monsieur qui vous parle
Brandissant son étoile, entendez-vous ?

Le clip de cette chanson  peut être visualisé sur : http://www.youtube.com/watch?v=YY2Sz2lwHjA

G L’indignation est au début de la révolte. La violence ressentie par une personne l’amène à l’action de révolte. Ce droit est surtout un droit affirmé : Je peux ! Je veux ! Et on a vu que des révoltes peuvent se faire sans violence ; Gandhi en est un exemple.

G « Ce n’est pas la révolte elle-même qui est noble, mais ce qu’elle exige. » (Camus. L’homme révolté)

G Quelquefois, une seule action peut être une révolte, révolte passive qui peut entraîner une révolte collective laquelle donnera un sens à l’histoire. Ce fut par exemple celle de Rosa Parks, en 1954 : « She sat down in order that we might stand up », « Elle s’est assise, et nous nous sommes levés », diront les acteurs de la lutte contre la ségrégation raciale aux USA.
Par ailleurs, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec un homme qui menait sa révolte en faisant une grève de la faim (2008), c’est José Bové, lequel était l’objet de poursuites pour avoir participé à des coupes dans des champs d’OGM. Nous avons évoqué le café-philo, où je me proposais de parler de sa révolte, et il me disait : « C’est bien de relayer mon combat. Ma lutte ne relève pas d’une idéologie ; oui, bien sûr, je me considère comme un homme révolté, mais comme un homme qui ne renonce pas, soit la révolte comme l’entendait Camus. »

G « Révolution est précisément le contraire de révolte. » (Victor Hugo)

G Les propos de Camus, comme par exemple dans son discours à l’université de Colombie en 1946, sont en résonance avec l’acte de révolte des Résistants. En sacrifiant leur vie, ils donnaient sens à leur révolte, ils donnaient du sens à leur mort, ils donnaient du sens pour nos vies.
Aujourd’hui, nous voyons des personnes présentées comme « intellectuels », qui  s’indignent, se révoltent face à ce qui se passe à l’autre bout du monde, mais qui s’arrangent fort bien des injustices dans un univers tout près d’eux. Ils donnent sur des plateaux de télévision, à la radio, de belles leçons d’humanisme. Un homme révolté exprime et vit sa révolte. La révolte qui se limite aux propos peut être utile si l’on a une grande écoute, mais elle engage peu si elle ne se traduit pas  dans les actes ; elle peut n’être  qu’une posture, laquelle  à la longue devient  une imposture. Disons  à la  décharge des « pseudo-intellectuels » évoqués, qu’il faut  reconnaître que se révolter contre les pouvoirs en place ferme bien des portes, et, quand on fait une carrière de communicant, cela n’a pas de sens ! La soumission, le conformisme, le pragmatisme offrent plus de possibilités que la révolte, car, comme nous le disions dans un précédent café-philo sur « L’obéissance… » (27/05/2009) : « C’est évident, la révolte ne nourrit pas son homme! »

Contribution écrite d’une personne absente : Pour le droit de révolte, je pense que ce n’est pas un droit mais une réaction individuelle ou de masse contre une injustice patente et un comportement abusif. C’est la soupape de sécurité pour ne pas se laisser laminer. Cela a un sens, celui de combattre toujours plus l’arbitraire au profit de décisions collectives dans l’intérêt du plus de personnes possibles, et de refuser que l’on soumette des individus. Mais toute révolte doit pour moi s’accompagner de solutions alternatives et du souci de faire passer des propositions, car la révolte pour la révolte n’aboutit qu’à se faire avoir et reste stérile… Donc un droit de révolte ne me paraît pas avoir grand sens, même si je suis pour le droit de grève et les droits des travailleurs qui leur permettent de donner leur avis… Mais, est-ce encore un droit de révolte, puisqu’il faudra aboutir à des accords bipartites de conciliation ?
Le droit de révolte n’est pas forcément un droit, mais c’est un devoir parfois : le devoir de défendre les victimes politiques, ethniques, sociales, voire religieuses ou sexuelles. Ce devoir de révolte est tourné vers les autres. Mais on ne peut pas revendiquer cela comme un droit pour soi-même. En cas de révolte personnelle, on peut toujours utiliser le droit à l’objection de conscience qui permet de refuser de faire tout acte contraire à sa conscience ou d’obéir à tout ordre que l’on considère inique, en sachant que cette loi qui existe est la seule pour laquelle on n’a pas le droit de faire de publicité ! Je crois que dans notre société on réclame parfois trop de droits pour les individus et on n’objecte pas assez aux injustices collectives.
Je rappelle ici l’expérience de Milgram sur les limites de la soumission à l’autorité et à des ordres qui peuvent faire de chacun un meurtrier en puissance, le poème (ci-dessous) du Pasteur Niemöller écrit à Dachau en 1943, la citation « Si nous nous taisons, les pierres crieront », qui doit être d’origine protestante aussi, l’affaire « Calas » par Voltaire ou le « J’accuse ! » d’Emile Zola,  etc.

Quand ils sont venus chercher les communistes
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les catholiques
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas catholique.
Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester.

Auteurs, Livres et films cités :

Auteurs : Jean-François Lyotard, Nietzsche, Michel Serres, Luc Boltansky et Eve Chiapello, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Mao Dzé Dong, Henry David Thoreau, Victor Hugo, Pasteur Niemöller.

Livres : Albert Camus : L’homme révolté.

Films : « Douze hommes en colère », « Le majordome ».

Chant : HK et les Saltimbanks : Indignez-vous !

Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (26 août 1789).
Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948).

 

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