Internet, un univers postmoderne?

Restitution du débat du Café-philo du 23 octobre  2013 à Chevilly-Larue.

Le faux miroir. Magritte. 1929. Musée d'Art moderne. New york.

Animateurs :   Guy Pannetier, Danielle Vautrin, Guy Philippon.
Modératrice : France Laruelle
Introduction : Dominique Lo Faro

Introduction: En avril 2012, il y avait 677 millions de sites Web et plus de deux milliards d’utilisateurs (selon différentes sources, notamment l’UIT et Internet Word Stats). La dématérialisation des supports de la connaissance, en s’affranchissant de l’espace et du temps, offre de nouvelles manières d’organiser sa vie. Nous sommes entrés dans la 4ème période de l’histoire de l’humanité, celle d’Internet et de la Révolution numérique. C’est la phase de la domination du capitalisme financier. S’interroger et débattre sur les termes Internet et postmoderne, renvoie en fait à se poser la question de la compréhension du monde dans lequel nous vivons. L’articulation entre une notion ambiguë, postmoderne, et une application en réseau, Internet, pourraient sembler, dans un premier temps, malaisée, voire même contradictoire. Quoi de commun entre la mise en réseaux de flux de communications qui caractérise Internet, aussi appelé la Toile, le Web, et la réflexion sur « l’après » modernité grâce ou à cause du préfixe « post ». Plusieurs auteurs, de différents pays, se sont exprimés sur la postmodernité. Il existe à ce propos, une multitude de postmodernités, aussi bien dans les arts, les lettres, l’architecture, la peinture, l’esthétique, la politique, y compris dans le domaine de la psychanalyse, et, bien entendu, il existe une philosophie postmoderne. D’ailleurs, aux Etats-Unis, la philosophie postmoderne est appelé « French Theory ». Le terme postmoderne est beaucoup plus ancien que le débat contemporain qui l’entoure. Arnold Toynbee a suggéré, dès 1934, d’appeler l’histoire de l’Occident après 1875 « l’âge postmoderne » (« the postmodern age »). Je vais néanmoins mettre l’accent, pour la clarté de notre débat, sur ce qui facilite la compréhension de notre environnement et qui permet d’échanger entre nous. Plusieurs auteurs donc, plusieurs champs d’investigation, mais celui qui est devenu le héraut incontestable de la postmodernité, c’est bien Jean-François Lyotard. Ce dernier affirme la fin des grands récits ; il les appelle métarécits dans son essai « La Condition postmoderne » paru en 1979. Il s’agit d’une réflexion sur la légitimation du savoir à l’âge postindustriel dominé par les moyens de communication à grande échelle.  Dès lors, pour comprendre le postmoderne, il nous faut donc, dans un premier temps, interroger la modernité. Les grandes orientations de la pensée moderne sont caractérisées par l’universalisme, l’individualisme, le rationalisme, avec l’avènement d’une nouvelle science et du primat de la raison scientifique. La modernité est directement issue des Lumières (où prédominent la raison, l’universel, la recherche du progrès par la science). La thèse centrale de Lyotard est que le progrès des sciences a rendu possible et a permis la fin de la crédulité du monde ; il parle de désenchantement à l’égard des métarécits de la modernité, qui visent à donner des explications « englobantes » et totalisantes de l’histoire humaine, de son expérience et de son savoir. Les deux grands récits narratifs, qui justifiaient le progrès scientifique à partir des Lumières, seraient, selon lui, d’une part, le récit de l’émancipation du sujet rationnel qui avançait dans sa quête de justice sociale (Kant, Rousseau) et, d’autre part, le récit hégélien de l’histoire de l’Esprit universel. Il n’y a donc plus d’émancipation par la raison et il n’y a donc plus d’universalisme dans la postmodernité.Après Auschwitz, nous dit Lyotard, mais également en raison de l’informatisation de la société et du passage à une société postindustrielle, le savoir scientifique perdrait ces légitimations. Le savoir est alors réduit à une simple « marchandisation informationnelle » dénuée de toute légitimation.  La société moderne était la société du progrès, de l’avenir ; la société postmoderne est celle du désenchantement, du présent. Il ajoute, que ces récits sont des fables, des mythes, des légendes, bons pour les femmes et les enfants. Selon Lyotard, l’allégorie de la caverne de Platon, raconte pourquoi et comment les hommes veulent des récits et ne reconnaissent pas le savoir. Comme il n’y a plus de raison, comme il n’y a plus d’universel, comme il n’y a plus de thème fédérateur,  c’est l’éclatement de la pensée, c’est l’éclatement du savoir, c’est l’éclatement de la culture. C’est l’époque du relativisme général.  C’est cela qui définit en premier lieu l’univers de l’époque postmoderne dans laquelle nous baignons.A l’âge postmoderne, chaque domaine de compétence est séparé des autres et possède un critère qui lui est propre. Chacun doit se résoudre à vivre dans des sociétés fragmentées ou coexistent plusieurs codes sociaux et moraux, mutuellement incompatibles.  Voilà le cadre, l’idéologie dans laquelle se développe Internet. Et Internet à son tour agit sur cette idéologie, de sorte que les deux termes sont aujourd’hui interdépendants. L’un ne va pas sans l’autre et l’un s’est développé à partir de l’autre. Si bien qu’aujourd’hui, tout est Internet, tout passe par Internet. Le numérique est désormais au cœur de notre quotidien. On le trouve dans la plupart des objets et des services que nous utilisons tous les jours, qu’il s’agisse d’ordinateurs, de téléphones mobiles, d’appareils photos, de baladeurs audio, de téléviseurs à écran plat, de consoles de jeux ou de récepteurs GPS, etc. Il se niche aussi de façon moins visible dans les véhicules, les outils industriels, les dispositifs médicaux, les systèmes décisionnels, etc. En l’espace de quelques années à peine, toutes ces technologies ont déjà profondément changé notre vie jusqu’à en devenir indispensables. Internet, le numérique, va continuer encore plus à se développer à l’avenir. Nous n’en sommes qu’au tout début.Un, une élève qui passe, cette année, son baccalauréat (comme ma propre fille de 17 ans), aura, durant sa scolarité, vu naître le « Tchat », Wikipédia, Facebook, YouTube, Twitter, les tablettes tactiles, etc. Force est de constater que tout va tellement vite qu’en l’espace de quelques mois, du fait de l’usure ou de l’obsolescence programmée, tel ou tel objet est vite dépassé. En définitive, qu’est-ce qui caractérise le mieux notre époque ? Avec Internet, vivons-nous la tyrannie de la vitesse ? Où est la place de l’homme, lorsque ce même homme est devenu un homme-prothèse augmenté ?

Débat : G Quand je pense à Internet, je pense tout de suite à escroc ! Je pense à piratage ! Je pense aussi à Google qui connaît tous vos mots de passe, ceux de tout le monde. Google peut aller vous espionner et pas seulement Google ; ainsi, aux USA, on apprend qu’ils espionnent tout le monde, en grande partie grâce à Internet. Chacun de nous est ciblé. Je disais des escrocs, parce que vous y trouvez des offres où l’on vous promet « monts et merveilles » ; des escrocs cherchent à vous vendre des médicaments qui sont nuls pour la plupart. Ceci dit, est-ce qu’il faut se passer d’Internet ? Il y a du bon, il y a du mauvais, et il y a  aussi du très bon. On peut s’y instruire, on peut y apprendre plein de choses, on peut se renseigner dans de très nombreux domaines. De plus, cela vous permet de rester en communication avec ses amis, avec ses petits-enfants ; ainsi, on reste un peu à leur niveau.

G Revenant à l’espionnage via Internet (sujet d’actualité), on apprenait récemment que la Bibliothèque du Congrès des USA conserve tous les Tweets qui ont été passés depuis la création de Tweeter. Cela ne sert à rien, sauf un Tweet qui un jour, peut-être, serait très important ! Qui de nous, ayant consulté un site de recherche pour un hôtel, des appareils ménagers, un ordinateur ou autres, ne se retrouve pas, comme par hasard, avec, sur sa messagerie, des publicités très exactement ciblées en fonction de ses dernières recherches. Ainsi « l’œil », le programme Google ou autre, surveille, enregistre, toutes les visites et leur objet. Telle l’araignée, la « Toile » cherche à nous prendre comme des moucherons dans ses filets.  Nous sommes l’objet d’un profilage d’internautes ; de là, nos pôles d’intérêt, nos goûts sont enregistrés et transmis à des organismes de publicité, qui tentent de nous amorcer comme du poisson. Votre singularité est enregistrée ; vous êtes catalogué. Vous passez de l’individu au consommateur, à la part de marché potentiel. Que nous soyons plus ou moins victimes de nos technologies, cela n’a rien de très nouveau en soi.Au-delà, la question qu’on entend le plus souvent, est : Internet change-t-il l’humain, va-t-il le changer ? On peut envisager deux hypothèses : ou les outils ont changé l’homme et Internet est en train de modifier tous nos comportements à venir, de changer notre façon de penser, de changer nos relations, nos modes de vie ; ou l’homme a toujours adapté les outils très précisément à ses besoins, à ses désirs, et, là, Internet ne sera qu’une des évolutions de la condition humaine ? En fait, peut-être est-il encore trop tôt pour répondre à cette question.Alors, en évitant de faire d’Internet le nouveau bouc émissaire des maux de la société, on peut se poser quelques questions :
1° Les internautes sont-ils capables d’autoréguler les contenus qui feraient l’apologie du crime, du racisme, de la violence ? Qui contrôle cet outil ? Est-il encore contrôlable ? Peut-on résister à cette gigantesque vague ?
2° La liberté totale d’Internet garantit-elle sa neutralité ? Cela en fait-il un outil pour la démocratie, un outil de libération, ou un outil d’asservissement, une nouvelle aliénation ?
3° Internet est-il de nature à accompagner plus qu’une progression technique de l’individu, mais aussi une progression culturelle générale ? Avec Internet est-ce que le monde s’agrandit, ou est-ce que le monde se rétrécit ?
4° Internet crée-t-il du lien social ?
5° Nous ne pouvons pas échapper à la question de la sécurité quant à toute l’assise de la civilisation actuelle sur le numérique, sur Internet. Si demain un super « big bang », un super « big bug » rendait tous ces logiciels inopérants, qu’en serait-il de notre société ? Est-ce que ne retournerions pas vers le Moyen-âge ?

G Je me demande comment vous utilisez l’outil Internet ? Quand je suis devant mon ordinateur, je suis aussi agressée par les publicités, mais je finis par ne plus les voir. Mais la publicité n’est pas spécifique à Internet ; vous avez la même chose dans votre boite aux lettres ou même sur votre téléphone. Cela veut dire que vous pouvez être victimes d’escrocs avec tous les moyens de communication. Internet, c’est bien ! On peut communiquer avec le monde entier, mais c’est aussi une façon facile d’augmenter les profits. Cela pose aussi la question de la nature du service public. Si vous essayer de joindre une administration, souvent  on vous envoie sur un site Web. Je ne diaboliserai pas Internet, mais  la question que je me pose quant à Internet, c’est que tout le savoir est censé être accessible dans un outil qui recense des sommes de connaissances extraordinaires. Premièrement, elles sont parfois un peu dispersées. Deuxièmement, il y a de l’inexactitude ; quelquefois, on a affaire à des sites un peu fantaisistes.Ce que je constate aussi c’est que ce que nous avons trouvé ou travaillé sur Internet se mémorise moins bien pour une personne par rapport à un travail sur documents, sur papier et écrit par soi-même.Par contre, ce que je trouve bien, c’est qu’on peut y tester ses propres connaissances ; quand on a un doute sur quelque chose, quelque chose qui nous préoccupe, on va vérifier sur Internet. Mais, à Internet comme moyen de connaissance, je préfère un bon bouquin.

G  » La vie de l’homme dépend de sa volonté. Sans volonté, elle serait abandonnée au hasard » (Confucius). Cette citation prend toute sa valeur dans notre débat et je dirai, en reprenant le titre d’un tableau de Goya, que « le sommeil de la raison, engendre des monstres » ; il doit y en avoir pas mal des monstres qui ont des connaissances, des montres qui ont des pratiques, qui ont des possibilités et qui s’amusent sans penser si c’est humain ou pas.

G J’ai noté qu’il y avait deux milliards d’utilisateurs d’Internet en 2012. Sur sept milliards d’individus, on n’est pas dans l’universel. Il y a une tendance à accentuer la fracture numérique, entre ceux qui ont accès à Internet et ceux qui ne l’ont pas, parce que finalement, on assiste à une dérive où tout doit passer par Internet ; que ce soit pour un contrat EDF, le gaz, les impôts, n’importe quelle administration, on va vous demander de remplir le formulaire sur Internet. La question de la fracture numérique se pose pour ceux qui n’ont pas accès à Internet et qui sont plus nombreux qu’on ne le croit. Cela pose aussi la question des économies qui détruisent des emplois.

G J’en suis à ma deuxième première année de début de cours informatique. Quand j’écoute mes enfants, qui sont dans l’informatique, je suis à la limite de les comprendre ; j’ai parfois l’impression d’entendre une langue étrangère. On m’a offert un ordinateur ; cela ne m’intéresse pas. En vous écoutant, je me demande si on va avoir à un moment un mouvement type  post-soixante-huitard ? Pas pour aller élever des chèvres dans le Larzac, mais un mouvement refusant Internet. Parce que j’ai voulu faire ma maligne ! J’ai voulu faire ma déclaration d’impôts en ligne, je n’ai pas su ! J’ai été pénalisée ! Maintenant, c’est fini ! Si vous connaissez une association de récalcitrants à Internet, j’adhère. Ce truc là, Internet, cela me pourrit l’existence, cela me met en conflit avec mes enfants, cela me ridiculise auprès d’un tas de gens.

G Revenant à la question, est-ce que nous serons dépassés par l’outil, par Internet, ou est-ce qu’on va maîtriser et passer à autre chose ? A travers Internet, et d’une façon générale le numérique, il y a la question de l’immédiateté dans laquelle on est tombé. Je pense effectivement aux sondages en ligne ; j’ai lu qu’un homme politique, au lendemain d’un sondage, avait changé d’opinion. Lorsque sont arrivées les vacances, la professeure de collège de mes enfants leur a demandé de fermer un peu les écrans pendant ces congés et « d’ouvrir un peu plus l’écran de leur imagination », en ajoutant : « Vous allez voir des choses beaucoup plus belles. » Elle prévenait aussi les parents quant à cette immédiateté qui fait que les enfants sont incapables de se concentrer pour faire leurs devoirs. Il faudrait que les réponses à leurs questions arrivent immédiatement. Est-ce que ce « temps » qu’on nous impose sur Internet, on va en revenir un jour, en nous disant qu’il est néfaste aux rapports humains.

G J’ai entendu dire que des sites où l’on peut trouver des informations, par exemple sur la vie et l’œuvre d’un auteur, les recherches, ont été faits par des étudiants. Cela pose le problème de la fiabilité de ces contenus.

G Poème d’Hervé (acrostiche) :                            
L’ECHANGE-
Internet –
International, ce réseau fait naviguer.
Non pas sur les océans, mais au-dessus.
Tempêtes ou non, on peut communiquer,
Espionner, car il y a des intrus.
Regard sur le monde, sur le Net, on peut diffuser,
Négocier, commercer, interroger, gare aux abus.
En étant brouillé par un virus, il faut reconfigurer.
Travailler sans cet outil est maintenant exclu.

G On sait que les informations sur le Net ne sont pas fiables à 100%, mais on peut aussi consulter des dictionnaires très fiables, comme le Littré, par exemple. Concernant Wikipédia, même si c’est très bien fait, très utile, il faut toujours faire quelques réserves. Est-ce le résultat de recherches et de réflexions ? Ou est-ce la synthèse à partir de mots sélectionnés par des moteurs de recherche ? Donc, ça ne doit pas supprimer totalement le travail de recherche personnel et l’approfondissement.  Quant au lien social, Internet aide à certaines formes de lien social, tout en détruisant d’autres formes : large débat. Dans le domaine social, l’arrivée du numérique, des ordinateurs, cela a surtout eu un coût social très conséquent. Nous avons vécu pour nombre d’entre-nous le début de la grande mutation sociale qu’entraîne l’informatique. Depuis les années 1970-1980, des milliers d’emplois ont été supprimés, dont des emplois qualifiés ; on pense aux « employés aux écritures » en comptabilité et dans les services…Dans les années 1970, il y avait environ 500 000 chômeurs. On peut penser que la plus grande partie de l’explosion du chômage depuis 40 ans est due à cette informatisation, qui, du bureau comptable jusqu’à l’usine, utilise des robots aux tâches répétitives ; certes, cela rationalise plus le travail et supprime des tâches dures, mais au prix de tant d’exclus du travail. Nous ne pouvons ignorer les changements qui se précisent avec l’usage de cet outil, Internet. Par exemple, on voit le commerce en ligne se développer, des catalogues ; jusqu’au Père Noël, tous ont leur site, leurs vitrines virtuelles.  De plus en plus de personnes commandent appareils, produits, nourriture, livres, etc., sur Internet. C’est tout un tas, non seulement d’emplois, mais aussi de contacts qui sont supprimés. Qu’en sera-t-il à terme des magasins de proximité, du libraire de quartier, de la supérette… ? Les relations sociales s’en trouvent tristement réduites, à moins qu’on estime que les relations virtuelles les compensent.

G Internet est un outil d’information et tous les outils demandent un mode d’emploi. C’est peut-être l’illusion qu’on peut être tout-puissant, que cela permet de tout faire, sans connaître justement toutes les règles d’utilisation, et qu’on peut se passer des professionnels, de leur expérience, de leur connaissances, de leur formation. C’est quelque chose de bizarre de penser qu’on peut tout faire à soi seul à partir de chez soi, de communiquer avec le monde entier et ne voir de visages qu’avec la webcam. Finalement, on se trouve plus isolé avec l’écran et toutes les technologies. En tant que documentaliste, j’utilise Internet tous les jours pour mon travail ; si l’on ne connaît pas bien les procédures, on perd du temps, car on peut tomber sur des choses tout à fait inutiles, redondantes. Souvent, je vois des erreurs, voire, pire, du plagiat et des « copier-coller » sans citer les sources ; c’est de la négligence et cela va jusqu’à la malhonnêteté intellectuelle. Le problème avec Internet, c’est de savoir qui contrôle, qui peut modérer tout cela ? Il faut qu’il y ait des barrières, des contrôles, des limites ; on ne peut pas laisser n’importe qui utiliser n’importe comment cet outil, surtout les enfants, bien sûr ! Déjà il faut que les parents jouent leur rôle de pédagogues. Il y a des dangers, on le voit régulièrement dans les faits divers. Un des gros problèmes, c’est la mise à jour des informations. Il y a plein d’informations périmées toujours en ligne et des sites à l’abandon, mais qui sont toujours sur le Net. En revanche, il y a des sites très fiables comme Gallica* qui permet d’accéder aux ouvrages numérisés de la Bibliothèque Nationale de France. (*Plus de 2,5 millions de documents consultables et téléchargeables gratuitement).

G Le gros problème que me pose Internet, c’est le respect de la propriété intellectuelle en général. C’est-à-dire que n’importe qui peut dire n’importe quoi et piller les autres. D’autre part, on ne peut pas parler d’intelligence en informatique. Il n’y a pas d’intelligence artificielle ; la seule intelligence est celle que l’humain met dedans. Un type qui est idiot et qui va sur Internet reste un idiot, même s’il a l’illusion d’accéder à la connaissance. L’outil, quel qu’il soit, a besoin de l’intelligence humaine pour s’en servir.

G Internet est un outil avec ses avantages et ses inconvénients. Le magazine Sciences Humaines a fait paraître ce mois-ci un numéro spécial : Générations numériques : des enfants mutants ? Un article pose la question : « Internet change-t-il le cerveau, la manière d’apprendre ? » C’est très intéressant, puisque le questionnement reste une démarche essentiellement  philosophique ; j’ai retenu ces questions : «  La pratique des écrans est-elle un facteur d’appauvrissement ou au contraire d’enrichissement, cognitif, psychique et culturel ? », ou « L’engagement des jeunes sur les réseaux sociaux engendre-t-il l’isolement ou de nouvelles sociabilités ? », ou, « La construction de la personnalité se trouve-t-elle affectée par ces nouvelles manières de communiquer, de s’exprimer ? » ou : « Les écrans sont-ils générateurs de pratiques addictives, et sont-ils des canaux qui initient à la violence, qui répandent la pornographie ? » Et enfin : « Pourquoi l’école semble-t-elle si lente à s’emparer des nouvelles technologies ? »Sur cette dernière question, on a l’impression qu’il faudrait aller plus vite. C’est du moins ce que j’ai ressenti. Il faudrait rentrer le numérique dans la  vie des enfants comme un hochet ! Là, je me suis dit : qu’est-ce qui me fait peur dans tout cela ? Il y a la violence, la pornographie, les addictions, mais finalement il n’y a pas grand-chose à redouter ; on en revient à la notion de simple outil, si on l’utilise de façon intelligente, il n’y a pas de danger, au contraire ! Pour moi, cela peut être aussi un lien social ; contrairement à ce que j’ai pu entendre, on peut communiquer et se voir avec la webcam, quel que soit l’éloignement. C’est un lien technique ; je pense aux interventions chirurgicales à distance. Il y a beaucoup de points positifs. Je ne pense pas qu’on doive avoir peur d’Internet aujourd’hui. Il en va aujourd’hui avec Internet comme du téléphone au siècle dernier ou de la télévision. Je pense qu’il faut s’y adapter ; cela fait déjà partie de notre monde futur.

G Il faut rappeler l’importance des mots et de la parole dans les relations. La vie est mise en scène avec des mots. Il ne faut pas laisser grandir le vide. Une consommation de signaux comme avec Internet est différente de l’utilisation de la parole.

G Le poème de Florence :                         Virtualité

Je suis tombée dans un ordinateur
Je suis comme Obélix dans sa marmite
Je suis le monde tu es le spectateur
Je suis l’éclectique du mégabite

Je suis comme Obélix dans sa marmite
La potion magique du prescripteur
Je suis l’éclectique du mégabite
L’univers est mon interlocuteur

La potion magique du prescripteur
J’ai réponse à tout, le savoir m’habite
L’univers est mon interlocuteur
Et je voyage comme un satellite

J’ai réponse à tout, le savoir m’habite;
Je suis le globe-trotter du moniteur
Et je voyage comme un satellite
Sur l’autoroute du répartiteur

Je suis le globe-trotter du moniteur
Sans arrêt j’ai le clavier qui crépite
Sur l’autoroute du répartiteur
Je file, j’escapade et je transite

Sans arrêt j’ai le clavier qui crépite
J’ai un cyber-tigre dans mon moteur
Je file, j’escapade et je transite
Commère éphémère, simple visiteur

J’ai un cyber-tigre dans mon moteur
J’ai mon commentaire sur chaque site
Commère éphémère, simple visiteur
Face de bouc, j’ai le tweet qui palpite

J’ai mon commentaire sur chaque site
Je m’agite comme un ventilateur
Face de bouc, j’ai le tweet qui palpite
je suis tombée dans un ordinateur

G Je me pose la question : comment cela s’est-il créé ? Cela me semble couvrir tous les sujets qu’on peut imaginer, et au-delà…

G On nous dit toujours que l’armée américaine a créé Internet ; d’autres sources nous expliquent comment les hippies des années 60 ont créé les premiers réseaux afin d’élargir la communication et créer une communauté virtuelle. Ces premiers réseaux, dit-on, ont été imaginés sous LSD. Ces techniques, entre génie et bricolage, ont vite été récupérées par l’armée américaine, qui a aussi embauché certains de ces premiers concepteurs et a pu ainsi se réclamer de la paternité. On dit également que parmi les premiers concepteurs, et parmi les meilleurs, il y avait des autistes. [Source : Les nouveaux maîtres du monde. Arte. Théma. Emission du 7 juin.2011.] Il reste que c’est un outil qui s’est fabriqué petit à petit.

G On a dit qu’il fallait une certaine discipline pour naviguer sur Internet, sinon on est vite perdu, et parfois, de lien en lien, on finit par ne plus savoir ce qu’on cherchait initialement.

G En 1958, la société Bell crée le premier modem permettant de transmettre des données binaires sur une ligne téléphonique. En 1961, Léonard Kleinrock publie une première théorie sur l’utilisation de la communication de paquets pour transférer des données. En 1962, début des recherches par ARPA, une agence du département de la défense nationale américaine (idée d’un réseau global d’ordinateurs). En 1969, premières connexions d’ordinateurs entre 4 universités. En 1984 : 1000 ordinateurs connectés ; en 1987 : 10 000 ; en 1992 : 1 million ; en 1996 : 36 millions ; en 2000, explosion de la bulle Internet : 368 540 000 ordinateurs connectés. (Source : Histoire d’Internet sur Wikipédia)

G Il faut rappeler le système Minitel lancé en 1980, précurseur d’Internet en France.

G Nombre de philosophes parlent d’une véritable révolution culturelle aussi importante que celle pour les humains lors de l’apparition de l’écriture et, en moindre effet, lors de la diffusion des premiers livres imprimés. Nous sommes passés du monde de l’écrit au monde de l’image ou, comme le dit Régis Debray, de « la graphologie à la vidéo sphère » ou encore du papier à l’écran. On tournait la page, on notait, on recopiait ; maintenant, on déplace le curseur. Pour garder, on fait un simple copier-coller et on classe. Sur papier, on lit, tandis que sur un document numérisé, on consulte. On peut penser d’une façon très positive, comme Michel Serres et d’autres, que le numérique est appelé à nous aider à développer notre intelligence, ceci en nous obligeant à nous adapter sans cesse à une technologie en évolution, que c’est un nouveau bond pour l’humanité, qu’Internet va faire croître la circulation des savoirs, que cela va créer de nouvelles passerelles du savoir. Des chercheurs ont observé que lorsque nous lisons sur un livre, ou que nous lisons sur une tablette, un ordinateur, ce ne sont pas les mêmes neurones qui travaillent. De là, ils nous disent que des parties de nos structures neuronales sont inexploitées et que la logique numérique va nous aider à développer notre intelligence. Ceux qui partagent cet optimisme nous rappellent que l’écriture, le livre, n’ont pas fait reculer l’aptitude des individus à évoluer, à penser leur monde, à progresser dans leur communication, dans leurs échanges…Cette vue optimisme n’est pas partagé par tous. Certains prétendent que « la consultation » en lieu et place de la lecture sur support papier, déconnecte le processus de mémorisation. Il n’y a plus à faire l’effort de se souvenir, puisque ce savoir (dit aussi : savoir sous la main) sera toujours à notre portée, à « un clic », et qu’il n’est pas besoin de s’embarrasser inutilement l’esprit. Le fait également d’avoir accès à de plus en plus d’information, bientôt la plus grande bibliothèque à la portée de tous, fait que le cerveau est dans l’incapacité de tout mémoriser ; alors, ne pouvant tout capter, il choisit de ne rien capter ; les neurones se mettent au repos.   Pouvons-nous vraiment confier notre mémoire à des garderies et l’externaliser vers des « clouds », dans des « nuages ». « Redoutable la question qui suggère combien nous pourrions nous complaire à céder le pouvoir à ces machines qui nous dépossèdent de notre mémoire, et donc aussi, de notre identité. La servitude technologique volontaire serait notre destin et justifierait l’absence de résistance opposée au posthumain qui s’annonce. » (Demain les posthumains : Le futur a-t-il encore besoin de nous ? Jean-Michel Besnier. P. 142/143).

G La vision optimiste est contredite par des enseignants qui font remarquer qu’au niveau de la chronologie, les élèves mélangent le 16ème siècle avec le 18ème siècle ; ils  placent, dans les copies, Hitler au 18ème siècle. Les enseignants s’inquiètent de ces confusions de temps et d’espace. Le zapping fait que les connaissances acquises sont partielles et, de plus en plus, des lambeaux de concepts se trouvent mélangés. La notion de l’autre disparaît. Michel Serres, dans une présentation de son dernier livre, Petite Poucette, disait que la personne qui n’a plus de repères précis dans le temps et dans l’espace est un peu perdue dans ses relations. Par ailleurs, aujourd’hui, les réseaux sociaux sont en train de prendre une part prépondérante dans les informations. Si vous écoutez bien les radios le matin, on parle beaucoup de ce qu’untel ou untel a écrit sur les réseaux sociaux en réaction à vif et on demande l’opinion d’un internaute qu’on avait déjà sélectionné à l’avance. Il y a une espèce de fausseté, de vies qui s’enroulent.

GTexte de Michelle : Internet m’attire, m’intrigue, me fascine, m’interpelle, m’inspire parfois. Je ne suis pas fanatique, mais je m’adapte, mes neurones sont en ébullition ; Action, réaction, il faut que je retourne à l’école. Internet n’est pas net, dans ma tête, je ne contrôle plus le clic droit, ni le clic gauche. Donnez-moi le mode d’emploi, mais surtout le plus simple. Ma conclusion est mon cauchemar, réveillez-moi de cette insomnie.

G Dans ce débat, j’ai l’impression qu’on est un peu parti sur l’analyse : qu’est-ce que c’est, et quelle est la caractéristique d’Internet ? Il y a un autre terme dans la question initiale, c’est l’aspect postmoderne, qui est, on l’a vu, parfois proche du concept posthumain. Il y a un risque, quand il n’y a plus d’échanges de paroles et d’idées, ni de débats, que l’humain disparaisse au profit de violences et de passages à l’acte. Si on devait avoir une troisième guerre mondiale, ce serait une guerre comme on en vu à la télévision, une guerre chirurgicale, une guerre numérique, froide et inhumaine ; plus de guerres sanglantes comme auparavant ; ce serait une guerre pulsionnelle, mais elle n’en serait que plus inhumaine.  Internet s’est développé au moment de la Guerre froide, avec le rôle important des Américains dans le contrôle de l’information et des données, et avec l’espionnage.A partir du moment où les Etats-Unis contrôlent tout ce système, nous nous demandons si nous ne sommes pas à la merci de cette puissance. Qui contrôle Internet, contrôle en grande partie nos vies. Cela pose la question de la souveraineté des peuples, et même de savoir si nous sommes encore en démocratie.

G Plus que la peur d’Internet, est ressentie  la peur de la prégnance d’Internet, de tous ces moyens de communication numériques. Effectivement, par rapport au temps qu’on peut consacrer aux échanges humains, c’est cela qui me ferait le plus peur. Internet est un produit addictif. On devient des bagnards des moyens de communication, on voit certains cadres qui ont cent mails à ouvrir le matin en arrivant au bureau ; avec tous les moyens numériques, le travail vous poursuit jusque chez vous. Internet n’est-il pas un moyen pour obtenir de plus en plus de productivité de l’être humain ? Et quelle part d’intimité nous reste-t-il ?

G Internet est un outil pour la transmission des connaissances, mais c’est un moyen et une technologie au service de l’humain, et pas une fin en soi. Le contenu de la pensée est plus important que le moyen pour le transmettre. De même que pour l’atome, Internet permet le meilleur comme le pire. Il n’est pas moral ou immoral en soi ; tout dépend de son usage.

G Quel est le rôle des Etats dans le contrôle d’Internet ? Il faut savoir qu’Internet a besoin de satellites et la structure qui gère ces satellites, c’est l’ONU. On pourrait penser que l’ONU pourrait fixer les limites…

G Il a été demandé à l’ONU de gérer et de contrôler que l’accès à Internet ne puisse être bloqué par un Etat. Lors des manifestations de Tian’anmen, le gouvernement chinois a bloqué l’accès à Internet. Normalement, l’ONU interdit cela ; néanmoins il y a des programmes, des logiciels qui permettent de contrôler et de bloquer le cas échéant l’accès à Internet ; les spécialistes de ces logiciels sont français et nous en avons vendu entre autres à Kadhafi, avant que le vent tourne… (Source : Emission: Une contre-histoire d’Internet. Arte. 14 mai 2013)

G Que pensez-vous de l’éducation avec les tablettes, et une E-éducation à terme peut-être sans professeur ?

G Sommes-nous en droit, devons-nous nous interroger, afin d’alimenter le débat, à propos de cette conception postmoderne de la société qui permet l’éclosion et l’accélération du tout Internet qui fait de nous des « Homo numéricus » ?  C’est en fonction de cette idéologie postmoderne du tout éclaté qu’Internet a pu se développer tel qu’on le connaît aujourd’hui, c’est à dire hors service public, dans la sphère marchande.En effet, à  aucun moment il n’est question, toujours à propos d’Internet, de gratuité, de transmission désintéressée du savoir. Lyotard se demande même, à propos de l’Université, si tous les savoirs doivent être financés ou si seuls ceux susceptibles d’avoir des résultats « immédiatement exploitables » doivent être en capacité de recevoir des aides publiques ?Comment combler le fossé numérique, l’exclusion des séniors ? Gérer un virtuel déstabilisant ? 
La société postmoderne, telle que Michel Maffesoli la conçoit dans son ouvrage Le temps des tribus, fait état d’un retour au passé, au local, à l’importance de la tribu et du « bricolage » mythologique. Il dresse les principales aspirations de cette génération postmoderne du tout Internet : – l’hédonisme ou la recherche du plaisir immédiat, dans l’instant présent. A cet égard, il semble tout à fait possible de confronter cette aspiration de l’homme postmoderne établie par Maffesoli avec le comportement des internautes lorsqu’ils « zappent ». En effet, la vitesse à laquelle se propage la vie sur Internet, les changements et la multiplication des canaux d’information induisent des comportements de « zappeur », outre le fait que le cyber-consommateur est soumis à une multitude d’informations à la fois incontrôlées et incontrôlables. Internet offre cette possibilité d’accéder au plaisir immédiat et instantané de trouver en un clic ou deux ce qui est recherché.- Le tribalisme qui permet d’établir des liens communautaires non exclusifs et transversaux. Cette donnée comportementaliste invoque le retour au clan et ce, bien que le post-modernisme soit centré sur l’individu, le « moi ». L’individu moderne avait soif d’individualisme, l’individu postmoderne à soif de « moi » et de tribalisme. Maffesoli évoque ce retour aux origines comme la conséquence d’une perte de confiance dans les grandes structures sociales. Internet a permis ce regroupement social. Internet a permis le passage à la globalisation, à la mondialisation et, à son tour, cette globalisation, cette mondialisation a servi d’accélérateur à Internet.- Le nomadisme comme vecteur de structuration sociale qui a permis au postmoderne d’échapper à la logique de l’Etat-Nation. Que devient la vie privée dans cet univers de signes et de flux ? On assiste à une spatialisation sous la pression des capitalistes (capitalisme tardif).
Voici l’avis de quelques auteurs critiques pour terminer. Fredric Jameson, critique littéraire américain et théoricien politique marxiste connu pour son analyse des courants culturels contemporains, décrit le postmodernisme comme une spatialisation de la culture sous pression du capitalisme. Il considère le « scepticisme envers le métarécit » des postmodernes comme « un mode d’expérience » résultant des conditions de travail intellectuel imposées par les modes de production du capitalisme tardif. Le philosophe allemand Jürgen Habermas parait également pertinent. Théoricien de « l’agir communicationnel », il ne s’y trompe pas. Adversaire résolu du postmodernisme, il tente de le prendre à son propre piège : Si tout n’est que rhétorique, le discours du postmodernisme n’est-il pas lui même une pure rhétorique ? Songeant à l’histoire récente de son pays, il estime que le postmodernisme contient en germe les prémisses d’une nouvelle dérive dans l’irrationnel, donc dans le manipulable.  Pour Philippe Coutant, le rapport de domination a évolué. La part de la domination mentale a tendance à augmenter au détriment de la domination des corps.C’est une domination de l’esprit qui opère une « désubjectivation » pour essayer de rendre les sujets humains conformes aux besoins du système capitaliste.
De ce fait, dans notre situation, il existe une tendance à l’effacement du sujet. Cornelius Castoriadis décrit notre époque comme celle de l’insignifiance. Gilles Lipovetsky nous la décrit humoristique et se caractérisant comme « l’ère du vide » qui fait le lit de la pensée unique.Michel Onfray nous parle de catéchisme postmoderne. Pour Alain Finkielkraut, il s’agit d’un fourre-tout, une sorte de patchwork qui produit de la pensée unique. Pour l’historien et philosophe Marcel Gauchet, Nicolas Sarkozy serait le premier président postmoderne de la 5ème  République, en ce sens que sa méthode de gouvernement était fondée sur la communication, avec un président omniprésent, qui fait l’actualité, en multipliant les annonces et en se déployant sur tous les fronts.Complexité, fragmentation, rapidité, vitesse, emballement du temps, surmenage (tel celui d’un jeune trader de 30 ans, retrouvé mort d’épilepsie à la Cité à Londres après 3 jours de travail ininterrompu sur ordinateur), caractérise la société postmoderne du tout numérique. C’est la société où l’homme court sans cesse.
Devant ce formidable pouvoir de la vitesse qui nous laisse en état d’insatisfaction temporelle permanente, ne nous faut-il pas trouver les moyens de résister ? Ne nous faut-il pas conquérir le temps libre et revendiquer comme Paul Lafargue dans son ouvrage Le droit à la paresse la possibilité de se donner du temps pour soi ? Affirmer de nouveau le droit à la paresse et à la jouissance de la vie ?Dans un monde où les géants du numérique pèsent autant que le CAC 40, et afin de ne plus obtempérer aux injonctions que nous dicte la technique, avec ses sonneries et ses alertes, au service de la productivité, de la courbe des gains réalisés, ne serait-il pas bien, en acte de résistance,  d’apprendre à éteindre les écrans, débrancher les smartphones et se remettre à lire, à écrire et à parler, car la première fraternité, c’est la parole ? Comme nous le faisons ici.L’expérience actuelle du mouvement Slow-Food (qui sensibilise à l’ « écogastronomie » et à l’ « alterconsommation ») ne serait-elle pas à généraliser ?  Il ne faut pas obtempérer à la dictature de la technique et ni accepter que le posthumain permette le pouvoir des machines.Il y a eu de 1981 à 1983 un « Ministère du temps libre » sous les deux premiers gouvernements Mauroy. Examinons et inspirons-nous des années 1930, avec Léo Lagrange, sous-secrétaire d’Etat aux sports et à l’organisation des loisirs sous le gouvernement du Front Populaire !

G Je ne vois pas bien ce qu’est la définition  de « postmoderne ». Nous avons été homo-sapiens, aujourd’hui nous sommes modernes, pourquoi cette expression ?

G La réflexion de Jean-François Lyotard, qui est le porte-parole de la postmodernité, débute à la fin de la deuxième guerre mondiale, avec Hiroshima. Après la modernité des Lumières (lesquelles mettaient en avant la raison, le progrès, les sciences, l’universalisme), les postmodernes nous disent qu’après Auschwitz, cela n’est plus possible. Ils nous disent que nous sommes désormais dans un monde désenchanté, que nous ne vivons que dans le présent, ce qui fait que nous manquons de repères. Nous sommes alors dans une culture éclatée, où tout est sur le même plan, d’où un relativisme général. Dans la modernité, nous étions tournés vers l’avenir ; dans la postmodernité, nous sommes dans le tout et tout de suite, dans le présent, la consommation et le « no future » (« pas d’avenir »).La postmodernité servirait le néolibéralisme effréné actuel.

G Dans les études de philosophie, la logique a occupé une place importante dans l’aptitude à construire notre propre logique, notre propre structure d’intellection. Aujourd’hui, quelle que soit notre activité professionnelle et nos autres activités, nous devons accepter la logique des différents langages informatiques. De ce fait, notre capacité à construire une logique de raisonnement s’amenuise, voire disparaît peu à peu. Malgré les milliers de bonnes idées qu’on peut trouver sur Internet, sur Wikipédia, nous sommes de moins en moins capables de construire des concepts, de relier toutes les informations en un ensemble représentant notre perception – jugement. Les structures de l’intellection se modifient peu à peu. Ainsi, dans un débat récent, une personne de 25 ans disait : « Si je n’ai pas mon GPS, je ne sais plus m’orienter. J’ai totalement perdu cette aptitude, qui devait être ancestrale : m’orienter ! Je dégénère dans ce domaine en regard de mes aînés. » Est-ce que cet « Homo numéricus » d’aujourd’hui ne sera pas considéré comme le posthumain d’Homo sapiens. ? Soit la postmodernité évoquée. Il y aurait, nous disent les observateurs, des évolutions technologiques : des technophiles, ces « démiurges 0.1. », sont partis comme dans « une folie métaphysique ». Dans une conférence* hier soir, le professeur Jean-Michel Besnier nous disait, en substance, que des hommes (ces « démiurges 0.1. ») se prennent pour des nouveaux Prométhée ; ils pensent avoir découvert ce que les Grecs nommaient l’hybris, littéralement la démesure, c’est-à-dire le moyen de dépasser, de se mesurer aux dieux, d’échapper au déterminisme, de corriger les erreurs de la création ; autrement dit, créer l’homme parfait, un mutant qui ne soit plus tributaire d’un corps physique, un « surhomme » enfin débarrassé des émotions et dans la toute-puissance, un individu nouveau qui aura abandonné les signes pour le signal, n’ayant plus à créer le signifiant, celui-ci étant contenu dans le signal, un cyborg (moitié homme, moitié machine)  qui réagit sainement suivant un programme parfait, proche finalement du divin. (* Conférence-débat à l’Université populaire du 2ème arrondissement. Paris. 22 octobre 2013)
On ne peut nier que d’une certaine façon Internet participe à l’intelligence des individus ; mais quel type d’intelligence allons-nous développer ? Va-t-il s’agir d’une intelligence  essentiellement cognitive, connaissance d’utilisation de toutes les magnifiques technologies existantes et, à venir, une intelligence assistée. Pourra-t-on préserver des formes d’intelligence, comme l’intelligence narrative, intelligence littéraire et surtout l’intelligence émotionnelle ?

Références :
Livres:
La condition postmoderne : Rapport sur le savoir. Jean-François Lyotard. Editions de minuit. 1979.
Le temps des tribus : Le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes. Michel Maffesoli. 1988. + Livre de poche. 1991.
Demain les posthumains : Le futur a-t-il encore besoin de nous ? Jean-Michel Besnier. Fayard. 2010 + réédition 2012. 
Petite Poucette.Michel Serres. Editions Le Pommier. 2012.

Magazine, conférence, émissions.
Magazine : Sciences humaines, numéro spécial, octobre 2013 : «  Générations numériques : des enfants mutants ? »
Conférence/débat : Université populaire du 2ème arrondissement : « Demain, quels humains ? », avec Jean-Michel Besnier. Organisée par  » Débats Autrement  » à Paris le 22 octobre 2013. 
Emission : Les nouveaux maîtres du monde. Arte, Théma. 7 juin 2011. 
Emission : Une contre-histoire d’Internet. Arte. 14 mai 2013.

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3 réponses à Internet, un univers postmoderne?

  1. En lisant cet intéressant compte rendu, je me suis posé une question invoquée dans le texte. Celui de la fiabilité des sources. Beaucoup de choses sont affirmés à partir de lecture sur le net et servent ensuite à faire la critique du net notamment sur la validité de l’information. Paradoxe vieux comme le monde mais toujours intéressant.

    • cafes-philo dit :

      Suite a votre massage sur la fiabilité des sources
      Nous demandons régulièrement aux intervenants de citer leurs sources
      Je fais souvent des copier/coller à l’envers pour voir si les propos ne reflètent pas
      le texte d’un blog quelconque
      Le fait de publier nous oblige à une certaine vigilance,
      surtout éviter les plagiats.
      Souvent, je préfère ne pas publier que de prendre des risques.
      La Toile doit surtout servir pour trouver des pistes de réflexion…

  2. Winter dit :

    Call me wind because I am abeotulsly blown away.

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