Que mettons-nous dans le mot valeur ?

Restitution du débat du Café-philo du 22 janvier 2014 à Chevilly-Larue

Jeanne-Louise Vallain. La Liberté. 1793. Musée de la Révolution française. Château de la Vizille.

Animateurs : Guy Pannetier, Guy Philippon.
Modératrice : France Laruelle.
Introduction : Guy Pannetier.

Introduction : Ma définition du mot valeur, avant de consulter les dictionnaires, serait : une règle (ou des règles), morale ou éthique, que se fixe un individu, un groupe, une société, et à partir desquelles se construit psychologiquement, socialement, l’individu, le groupe, la société. Les valeurs s’imposent à notre conscience, nous nous obligeons à les respecter (si nous avons une conscience, bien sûr).
Les valeurs seraient alors des lois communes qui peuvent être également non écrites. Elles peuvent avoir des origines sociétales, de tradition, d’idéologie, voire religieuses.
Le concept de valeur qui nous intéresse particulièrement est d’ordre philosophique ; nous prenons ce mot valeur dans le sens de norme sociale et non dans le sens de valeur d’échange ou de valeur commerciale. Les valeurs sont alors morales (le bien, le mal) ou éthiques (le bon, le mauvais). Mais quels sont les critères qui les soutiennent ? Quels sont leurs sens ? Et, nous aurait dit Nietzsche, puisque c’est un peu son propos, quelle est la valeur de nos valeurs ?
Au-delà des valeurs héritées, qui pourraient être universelles ou du groupe, nous choisissons les valeurs auxquelles nous adhérons. Selon la philosophie existentialiste de Sartre, « L’Être humain n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. », individuellement, comme collectivement. Toujours suivant ce postulat, il n’est pas de valeur d’ordre transcendant ; les valeurs ne sont que d’ordre immanent ; elles ne viennent pas du « ciel des idées » platonicien ; elles ne sont que valeurs créées par les hommes et pour les hommes. A partir de là, nul ne naît avec des valeurs, comme on naît avec des doigts de pieds, des oreilles ; on ne naît pas avec son programme de valeurs, celles-ci sont essentiellement acquises, intégrées, assimilées, parfois choisies en conscience dans les valeurs du groupe dans lequel on est advenu. A partir de ces critères, nous choisissons, nous agissons, nous émettons des jugements de valeur. C’est là mesurer les éléments, les idées, pour juger, pour mettre sur la balance et peser avec nos valeurs, en lieu et place de poids (pour rester dans l’image de la balance).
Je laisse pour le débat le soin de donner la liste des valeurs, de définir lesquelles peuvent être: valeurs personnelles, communes, ou plus universelles.

 

Débat : G Pour moi les valeurs sont des bases fondamentales qui nous sont transmises. C’est comme un héritage, soit par notre éducation familiale, soit par l’éducation scolaire. Ce sont aussi des règles et des lois établies par des gouvernements. Mais les valeurs, nos valeurs, celles qui sont en chacun de nous, qu’il s’agisse de valeurs transmises ou de valeurs acquises, participent à la construction de notre individu.
Donc, partant de là, je pense que chacun de nous peut personnaliser la définition de ce qu’il entend par le mot valeur. Je suppose que nous n’entendons pas tous précisément la même chose. En ce qui me concerne, pour présenter symboliquement les valeurs, j’ai choisi cette métaphore où les valeurs sont des poteaux indicateurs qui bornent notre route pour nous rappeler des règles de conduite et pour éviter, ou du moins limiter, les accidents liés à cette circulation qu’est la vie, grâce à l’application d’un code commun qui permet la sécurité, leur but étant d’inciter à la prudence.
Il est aisé de comprendre la nécessité du respect de tous ces panneaux indicateurs. Les valeurs n’ont de valeur réelle que dans la mesure où elles sont utiles et permettent le mieux vivre ensemble, en respectant par exemple, les principes de Liberté, d’Egalité et de Fraternité, puisque ce sont là les valeurs de notre République française.
J’ajoute à ces principes une recommandation qui me vient de mes parents. Lorsque j’ai quitté mon village pour aller vivre ma propre vie, mon père m’a dit : «  N’oublie jamais que tu portes en toi toute ta richesse ! » Ma richesse, c’était mon honneur et mon honnêteté. Cette phrase ne m’a jamais quittée et je continue à la considérer comme une valeur sûre.
Je complète ces valeurs par la dignité, la tolérance, la justice, l’intégrité, le respect des individus, celui de la nature, des animaux…

G Dans les grandes villes aux Etats-Unis, nous voyons des quartiers ethniques ; chaque quartier à sa bande de voyous avec leurs « valeurs », qui sont surtout de solidarité entre eux, comme s’ils avaient à se défendre contre le reste du monde. Il n’y a pas là, de valeur universelle ; là, le respect des autres, le respect de la nature, de l’environnement, on en est loin. Leur valeur première, c’est : « on doit nous respecter », quitte à faire régner la terreur.

G Il y a deux sens au mot valeur : la valeur financière, commerciale, et la valeur philosophique ; finalement, j’ai l’impression que les deux sens se rejoignent. Ces valeurs sont donc toutes relatives. Il y a des gens qui disent qu’il y a des valeurs universelles, mais elles ne le sont que parce que quelques personnes en ont décidé ainsi. En général, c’est toujours un système de valeurs établi par un peuple, quelque chose comme une boussole qui montre ce qui est important. Quand on veut savoir quelles sont les choses importantes, on peut avoir une petite indication en prenant la devise de chaque pays, qui met en exergue des valeurs choisies. Pour la République centrafricaine, c’est « Unité, Dignité et Travail » ; pour le Pérou, c’est «  Libre et Heureux par l’Union » ; pour la République de San Marin, c’est «  Liberté » ; pour le Mali, c’est « Un peuple, un But, une Foi ». En France, sous le Premier Empire, c’était « Honneur et Patrie », dans la Constitution de 1848, c’était « Travail, Famille, Propriété » [formule voisine de la devise « Travail, Famille, Patrie » du gouvernement de l’Etat français dit régime de Vichy] ; maintenant c’est la devise républicaine « Liberté, Egalité, Fraternité » [inscrite à l’article 2 de la Constitution de 1958]. On retrouve souvent les mêmes mots, les mêmes valeurs, comme Liberté, Famille, Travail…

G Est-ce qu’il n’y a pas une valeur sur laquelle nous pourrions tous être d’accord pour dire qu’elle est une valeur universelle ? Est-ce que, par exemple, dans les dix commandements, on ne pourrait pas prendre comme valeur universellement partagée : « Tu ne tueras point ! »

G Non ! Même cela n’est pas universel ! Le djihad exhorte à tuer les infidèles. On retrouvait la même chose dans la Bible ou la conversion pouvait passer par « le glaive » ou, plus tard, par le bûcher, et on en entendu : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! »* Il est donc difficile de trouver une valeur réellement universelle.
*[Parole prononcée, lors de la prise de Béziers en 1209 par la 1ère croisade des Albigeois, par le chef de la croisade, Arnaud Amaury, légat pontifical et abbé de Cîteaux.]

G Il pourrait y avoir une valeur qui soit universelle, c’est celle qui a un rapport avec la survie de l’espèce. Je pense que « tu ne tueras point » est une valeur reconnue par beaucoup de civilisations, car nulle civilisation n’a tué de gaité de cœur ; il y a toujours une justification plus ou moins tirée par les cheveux. Est-ce qu’il a une différence entre les valeurs et les interdictions ?

G Je crois que ce thème a un rapport avec ce qu’on appelle, en philosophie, l’axiologie, c’est-à-dire l’étude, l’analyse, la science des valeurs morales, théorie et hiérarchie des valeurs. L’axiologie pose la question : Qu’est-ce qu’une valeur ? Quelle importance ont les valeurs pour les hommes, pour la société, pour la culture ?
Les valeurs sont essentiellement humaines ; les animaux n’ont pas de valeur. Les hommes primitifs avaient peu de valeurs ; leur but principal était alors de survivre ! Donc, cela commence avec les différentes sociétés, des sociétés d’esclavagisme avec leurs valeurs particulières, où l’on considérait comme une richesse la valeur qu’on pouvait tirer des esclaves. Au Moyen Âge occidental, la valeur principale était la religion ; le pire péché, c’était l’athéisme, crime passible des pires tortures. Puis sont venues les philosophes des Lumières, avec « la raison » comme valeur, puis nos valeurs républicaines : Liberté, Egalité, Fraternité.
Dans chacune des évolutions des valeurs, il y a bien sûr des choses absolues, dont le respect de la vie humaine, parce que tout ce qui bouge veut vivre, et ceci pas seulement pour les hommes, pas comme valeur, mais comme attitude, ce qui nous rapproche d’une autre valeur, l’environnement, l’écologie.
La considération subjective des valeurs nous montre que les valeurs sont déjà des valeurs relativement à soi-même ; ce que chacun évalue, juge, comme étant une valeur. Mais il y a aussi une considération idéaliste, qui va faire que des valeurs sont considérées comme sacrées. Il y a d’autres approches plus matérialistes, plus rationalistes, qui nous disent que les valeurs ont une réalité liée à une société qui a tout de même une route à tracer, un chemin pour tous et pour chacun, ceci à partir de valeurs préétablies.
Le commandant Cousteau disait [en reprenant une  citation d’Oscar Wilde] : «  Dans les sociétés néolibérales tout a un prix, rien n’a de valeur. »* Cela ne vise pas que l’aspect mercantile, mais l’absence de valeur morale, parce qu’on apprécie davantage celui qui est riche. Les idées de solidarité, de fraternité, sont un peu loin de cette société, où c’est le prix qui compte, pas les valeurs.
* [citation non vérifiée, non garantie]

G Nous avons évoqué les valeurs partielles, propres à des groupes ; si vous écoutez les commentaires sur le football, les entraîneurs après un match, perdu ou gagné, affichent tous les mêmes valeurs : « Nous avons fait preuve de solidarité, d’agressivité, d’âpreté sur l’homme… ».
Dans un autre domaine, un récent documentaire* nous montrait la police militaire nazie, les Einsatzgruppen [= « groupes d’intervention »], « commandos de la mort » qui se réclamaient de leurs valeurs qui étaient : il faut montrer qu’on est un homme, qu’on sait obéir, qu’on sait se mettre au service d’une cause supérieure. Qui croyez-vous qu’on mettait à la tête de ces bataillons d’exterminateurs ? Des fins lettrés, des docteurs en droit, etc., la fine fleur de la nation, parce que ceux-là possédaient la rhétorique pour convaincre que c’était  défendre les valeurs.
*[Il s’agite du documentaire Einsatzgruppen, les commandos de la mort réalisé en 2009 par Michaël Prazan et rediffusé sur France 2 le 7 janvier 2014.]
Revenant sur une possible valeur universelle, il y en a une, toute aussi célèbre que « tu ne tueras point », c’est l’interdit de l’inceste, ceci au départ parce que les rivalités au sein d’une même tribu étaient néfastes ; cela a amené l’exogamie.

G Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, les hommes se sont aperçus que la solidarité et la santé étaient de grandes valeurs ; ils ont alors fait la Sécurité Sociale, une grande valeur de partage qui s’accompagnait d’autres valeurs de la dignité de l’homme.

G Acrostiche de Michelle :

Valeureux sont ces soldats
Aux armes, Citoyens
Liberté, Egalité, Fraternité
Eternel sera mon amour
Urgent, notre vie en dépend
Remercier Dieu qui veille sur le monde.

G [Texte rédigé par un intervenant sans indication de ses sources ] Toute valeur a deux versants contraires, bien qu’également essentiels. Une valeur est d’abord ce qui s’oppose au fait, aux données, aux phénomènes. Elle vaut par elle-même, elle permet ainsi de dépasser le donné, en jugeant comme critère absolu l’évaluation. On peut penser à la valeur au sens économique du terme et en particulier à la monnaie qui incarne la valeur abstraite des marchandises. Celle-ci doit permettre de rendre mesurable des objets très variés tout en se distinguant du prix. Plus spécifiquement, une valeur morale, sociale, telles que la justice, l’honnêteté, constitue une idée à l’aune de laquelle on pourra juger toute action. Mais la valeur s’oppose au prix en ceci qu’elle est absolue et ne représente pas une norme différentielle, une échelle conventionnelle de comparaison, puisque, par principe, elle désigne ce à partir de quoi quelque chose peut valoir. On peut dire que la valeur se découvre à nous dans une lumière privilégiée quand nous nous plaçons au point de la rencontre de la possibilité de l’existence, au point que la conversion de l’un dans l’autre semble dépendre de nous seuls. Ce qui contient l’expression qu’une chose vaut la peine d’être faite. On voit bien que la valeur réside dans l’exigence de ce passage du néant à l’être dont le mot même implique que nous ne pouvons le réaliser que par un effort. La valeur, c’est toujours un effort des instants difficiles et une victoire, un travail ; la valeur, elle vaut par le travail.
Puis, il y a la valeur morale. C’est en cessant d’être prise comme valeur d’usage et en devenant valeur d’échange que les marchandises deviennent incommensurables les unes aux autres, évaluables quantitativement les unes par rapport aux autres. Mais le terme effort employé ne doit pas induire en erreur. Le propre des valeurs, c’est au contraire de préexister à l’ensemble des initiatives qui les réalisent sans pouvoir les substituer les unes aux autres.
« Valeur au sens plein signifie courage, c’est-à-dire ce qui est le plus admirable dans un homme. Et en effet, que sont les autres vertus sans le courage ? Toutefois, la probité, l’intelligence, la mémoire, la santé, la force sont encore des valeurs. Toutes les vertus sont des valeurs. Et l’on appelle aussi valeur tout ce qui donne puissance à l’homme pour exécuter, et donc tout ce qui mérite d’être amassé.» [Citation tirée de Définitions d’Alain]

G « Más tiene, más val ! », « Plus tu as, plus tu vaux !», dit le proverbe. C’est là une approche assez actuelle de la valeur, celle où l’on montre sa richesse : « A quoi ça sert d’avoir des sous si ça ne se voit pas ? »

G Nous avons évoqué les exterminateurs nazis (les Einsatzgruppen) qui avaient fait de l’obéissance aveugle au Führer la valeur suprême. Cela nous remet en mémoire l’article d’Hannah Arendt sur « la banalité du mal », où elle nous décrit le nazi Eichmann comme n’ayant nulle valeur ; il n’a, écrit-elle, ni notion du bien, ni notion du mal ; il obéit, il exécute les ordres, c’est son seul critère « éthique ». Ce type de personnage, nous l’avons rencontré lors du café littéraire [du 17 février 2010] autour du roman de Bernhard Schlink Le liseur, où le personnage féminin, Hanna Schmitz, ex-kapo, n’a, elle non plus, aucune conviction, aucune notion de valeur éthique ou morale ; elle ne connaît qu’une valeur, l’obéissance, exécuter les ordres. C’est le  genre de bêtes de somme qui ont accompagné toutes les dictatures.
La notion de valeurs morales et éthiques, même ré-évaluables, sont des concepts qui seront toujours à défendre, car nous voyons que l’absence totale de valeurs est le terrain de la barbarie.
Comme cela a déjà été souligné, les valeurs sont liées aussi à une époque ; il y a peu à creuser l’Histoire pour voir comment elles ont évolué au cours des siècles passés. Depuis la cité athénienne, où l’esclavage, le racisme et la pédophilie n’étaient pas contraires aux valeurs, à « Labourage et pâturage » de Sully, ministre d’Henri IV, aux valeurs des Lumières, à la Révolution française qui érige « la raison » en valeur suprême, puis, de triste mémoire, ces valeurs partagées par des milliers de gens qui levaient le bras pour saluer un dictateur. Depuis « Travail, Famille, Patrie » jusqu’au Comité national de la Résistance, que d’aventures des valeurs ! Ce ne  sont que quelques exemples.
Nous sommes actuellement en France dans une époque de mutation des valeurs avec les lois sociétales récentes, lesquelles créent des polémiques et divisent le peuple. Dans des Etats en gouvernance, on insiste sur votre singularité en tant que valeur, cela pour affaiblir la valeur du collectif, de l’intérêt général, de la solidarité ; il faut se rappeler que toujours les prédateurs commencent par isoler leurs proies.

G Le Maroc va bientôt revoir sa Constitution ; on peut espérer que soit modifiée cette loi où un violeur, pour réparer son crime, doit épouser la femme, la jeune fille qu’il a violée. La dignité de la personne en tant que valeur est niée ; récemment, une jeune fille qui se trouvait contrainte d’épouser son violeur s’est suicidée pour ne pas être à nouveau victime. (Affaire Amina Al Filali. Mars 2012)

G On a parlé de valeurs universelles du point de vue moral. Mais, dans ma partie scientifique, nous avons des valeurs universelles, mathématiques.
Je reviens sur l’absence de valeurs du nazi Eichmann. Comment un homme peut n’avoir aucune valeur ? Un enfant est élevé avec des valeurs. Elles ne peuvent pas totalement disparaître.
Je trouve que les valeurs sont une thématique intéressante quand on observe tous les jours, dans le monde du travail,  une non-communication ; parce que chacun étant différent, avec ses valeurs différentes, souvent, on ne prend pas le temps de chercher à comprendre l’autre, et, malgré cela, on le juge. Les valeurs dépendent de tant de choses qu’il faut s’intéresser aux valeurs des autres pour mieux communiquer.

G Les valeurs permettent de nous vendre du cochon : « Nous n’avons pas les mêmes valeurs ! » (Publicité des rillettes Bordeau Chesnel prononcée la première fois en 1986)

G Le poème de Florence :

Que mettons-nous dans le mot « valeur » ?

Les valeurs sont des mots qui résonnent dans mon cœur
Les mots du philosophe ou les mots du grand-père
Elles sont le rossignol qui fait pleurer l’empereur
La rosée qui abreuve les fleurs de mon calvaire
Bâton du pèlerin, marchant sur le chemin
Boussole du marin, étoile du matin

Les valeurs sont des pots où j’ai planté mes peurs
J’y cultive le doute et des plants de chimère
Une fleur délicate au parfum de bonheur
C’est un jardin secret un gentil pied à terre
C’est un pain au levain, le pain du crève-la-faim
C’est un vin si divin, c’est le lait de ton sein

Les valeurs sont les sceaux de quelque grand seigneur
C’est le chant du héros qui s’en revient de guerre
Les valeurs ont bon dos, alibi du vainqueur
La fin justifie tout, le sang et la misère
Le serin du gredin, les mots vains du pantin
Le refrain du clampin, le festin du rupin

Les valeurs sont les peaux pour masquer la laideur
Les valeurs sont des faux pour le fait libertaire
Les valeurs sont des os, un schéma directeur
Les valeurs sont des veaux qui tètent encore leur mère
Ce coquin d’arlequin et tout le Saint-Frusquin
Et le réveille-matin qui bat le traversin

Les valeurs sont un lot dont on n’est pas l’auteur
Elles arrivent de nulle part, par le plus grand mystère
Sur le vent des bon mots, des proverbes aviateurs
Le fait majoritaire et le point de repère
Le potin du pékin, le chant du baladin
Elles n’ont rien d’anodin, c’est le lien de l’humain

G Malgré le désir de ne voir que le côté philosophique, naturellement, la discussion nous amène obligatoirement à évoquer la valeur économique. Celle-ci est de deux types : les valeurs utiles : « à quoi ça sert ? », et les valeurs commerciales, valeurs d’échange ; les deux ne vont pas toujours ensemble. Exemple : de l’utilité d’un verre d’eau pour se désaltérer, mais le contenant peut avoir une valeur commerciale, et donc valeur d’utilité et valeur commerciale ne correspondent pas. On pouvait le voir également avec « le collier de la reine », une énorme valeur commerciale, mais pour le peuple, cela ne sert à rien. Alors, qu’est-ce qui donne la valeur commerciale ? C’est là un point essentiel dans notre société.
La valeur peut dépendre de la rareté des produits, mais ce n’est pas une réponse suffisante, parce que rareté ici ne l’est pas dans un autre pays. Adam Smith, l’économiste anglais dit que la valeur dépend du travail qu’il y a dans une chose. Cette considération de valeur a beaucoup été développée par Marx. Par exemple, un vase de cristal demande plus de travail qu’un verre à eau et a donc une valeur supérieure, ceci par le temps consacré par l’artisan. Ces valeurs économiques dans les sociétés capitalistes produites par ceux qui travaillent, avec les mains, avec leur tête, ne reviennent pas à eux-mêmes, mais à celui qui est propriétaire des machines, de l’usine. On peut trouver que cela est injuste.
Revenant au cas Eichmann et à l’obéissance aveugle, cela me rappelle que dans mon pays, le Chili, la première chose qu’a fait Pinochet après avoir fait tuer le Président Allende, c’est de changer la Constitution de la nation et d’y inscrire comme première valeur « l’obéissance ». Cela a donné des horreurs proches de celles des nazis.

G Revenant sur les valeurs économiques, leurs modifications peuvent avoir une forte influence sur les valeurs sociales. Rappelez-vous qu’il n’y a pas si longtemps un billet de banque, toute monnaie, était émis avec son « équivalence or ». Une entreprise avait une valeur en regard d’actifs réels : une usine, du terrain, des machines, un savoir faire, des brevets éventuellement… Aujourd’hui des entreprises cotées sur des marchés ne sont que des baudruches. Cette volatilité des valeurs économiques nous l’avons vue et subie avec les subprimes, où valeurs morales et financières furent dévoyées ; ce fut un renversement total des valeurs dans leurs différents sens, ce qui nous a amené la crise qui sape les valeurs des peuples.
Par ailleurs, dans la deuxième moitié du siècle dernier a émergé une valeur nouvelle, l’écosystème, la biosphère; à ne pas la respecter, nous sommes entrés dans la crise environnementale que nous connaissons ; nous avons pris connaissance que nous étions dans un monde fini. Ce qui me semble urgent à ériger en valeur première, en valeur universelle, c’est la protection de notre Terre-mère, un engagement qui devrait figurer en préambule de toute Constitution des peuples, comme l’ont fait des pays d’Amérique du Sud, l’Equateur et le Chili, en créant la notion du « buen vivir »  et en ayant  créé une valeur symbole de la nature, la Terre-mère, ou, en indien quechua, la « pachamama ».

G On voit dans certaines entreprises qu’il y a une volonté de déstructurer les personnes pour mieux les « diriger ». Cela peut passer par le fichage, par des contrôles, par l’établissement de profils. On veut d’un côté établir une valeur d’entreprise, valeur maison, et de l’autre côté on nie les valeurs individuelles.
Revenant sur l’argent comme valeur monétaire, des économistes nous disent qu’il y a dix fois plus de circulation de valeurs économiques, boursières, spéculatives…, que le PIB total de tous les pays du monde ; il n’y a plus du tout de repère des valeurs.
Quand il y a des licenciements économiques, il y a des fiches de notation et on se base sur ces « valeurs » pour choisir entre deux personnes sur un même poste. Quant aux valeurs des dirigeants, entre leurs valeurs et les obligations de résultat, la pression économique, cela est une des raisons de leurs changements réguliers dans les groupes.

G Lors du dernier tournoi de tennis à Paris (Roland Garros en 2013), un Français (Tsonga) est arrivé en demi-finale ; un speaker a dit : « Désormais, ce joueur est une valeur sûre pour les sponsors. » C’est là transformer un homme en valeur marchande, faire passer le prix avant la dignité.

G Toute valeur philosophique implique un jugement. Ou c’est une valeur ou c’est sans importance ; il y a toujours l’idée de trancher entre le bon et le mauvais. Il restera toujours cette question : est-ce la valeur qui est mère du jugement ou est-ce le jugement qui est à l’origine de la valeur ? On peut définir ce qui est important pour l’homme, pour la femme : c’est la conscience individuelle, c’est la conscience sociale, c’est dépasser l’égoïsme : « Je détermine l’authentique valeur d’un homme d’après une seule règle : à quel degré et dans quel but l’homme s’est libéré de son Moi ? », a écrit Albert Einstein dans son livre Comment je vois le monde publié en 1979.

G Le philosophe anglais David Hume a légué à la tradition philosophique une question difficile : Comment se fondent les valeurs auxquelles adhèrent les individus, à partir du moment où celles-ci ne relèvent pas d’une découverte empirique assimilable à un jugement de fait ? Il a également fait une analyse sur une hiérarchie des valeurs. Il en déduit que le respect est devenu une valeur populaire quasiment officielle.

Deux citations entendues au cours du débat :

« Qu’est-ce qu’un cynique ? C’est un homme qui connaît le prix de tout et la valeur de rien. » (Oscar Wilde)

 »  Je suis jeune il est vrai, mais aux âmes bien nées / La valeur n’attend pas le nombre des années » (Corneille. le Cid »

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4 réponses à Que mettons-nous dans le mot valeur ?

  1. colpin jessica dit :

    bonjour, je suis étudiante infirmière et je fais mon mémoire sur sur l’interet des valeurs professionnelles dans la relation soignant/soigné. J’ai trouvée l’article interressant et j’aimerai savoir qui l’a écris. auriez-vous d’autres temoignages concernant ce sujet ?
    cordialement jessica colpin

    • cafes-philo dit :

      Bonjour Madame
      Cette restitution est un travail collectif, fait de différentes interventions lors d’un débat
      vous pouvez reprendre n’importe quel passage à condition de citer votre source

      Je peux vous fournir un témoignage personnel, je ne sais pas si il peut vous être utile
      J’ai été opéré du coeur il y a quelques années, et après deux jours en salle de réveil, le premier matin
      revenu en service de cardiologie, physiquement faible, psychologiquement faible
      j’étais incapable de me lever, de me mettre dans un fauteuil
      comme me le demandais une infirmière.
      Une aide soignante, dame déjà aux cheveux grisonnants est venu m’aider à faire ma toilette,
      elle m’a rasé, elle m’a aidé à me lever, m’a fait faire quelques pas, et même je suis sorti dans le couloir,
      ce sens du rôle social, sa patience, sa gentillesse, m’on redonné goût à la vie, « je revivais ».
      Par son dévouement, son empathie envers un malade, cette dame (anonyme) reste dans mon coeur.

      Cordialement
      Guy Pannetier
      Président de l’association des « Amis du café-philo de Chevilly-Larue »

  2. Jean Sigu dit :

    Selon moi, les valeurs ne sont pas des normes, elles s’y opposent : les normes sont des règles et des lois que les sociétés se donnent, tandis que les valeurs sont l’expression intériorisée d’une culture.

    C’est la confusion des deux qui entraîne des crispations. Les uns sont attachés à un état momentané de la loi comme s’il s’agissait de valeurs métaphysiques, les autres considèrent que leurs valeurs doivent s’imposer à tous avec la force de la loi, sous prétexte qu’ils y croient sincèrement.

    • cafes-philo dit :

      Merci de votre commentaire
      Tout à fait d’accord, on ne peut, on ne doit pas parler de norme
      c’est pourquoi j’ai utilisé dans l’introduction le mot « règle »
      celle-ci étant évolutive, en un temps, en un lieu, dans une société donnée…
      Continuons de philosopher…..

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