Pense t-on mieux seul ou à plusieurs?

Wolffort Artus. 1621. Collection privée

Wolffort Artus. 1621. Collection privée

Restitution du débat du 14 octobre 2015 à Chevilly-Larue

Animateurs : Edith Deléage- Perstunski, philosophe. Guy Pannetier. Danielle Vautrin
Modérateur : Marc Ellenberger
Introduction : Ahoua Sanou et Liliane de la Torre

Introduction, (Ahoua) : La première réponse qui me vient à l’esprit, serait de répondre par l’affirmatif. Oui, à plusieurs nous pensons nettement mieux, nos réflexions sont plus riches, et les réponses obtenues plus affinées.
Cependant, arrêtons-nous un instant sur la définition de deux mots-clefs contenus dans la question : « penser » et « ensemble ». Dans le Larousse le verbe penser fait appel : à la compréhension, la déduction, le concept de quelque chose dans ses moindres détails avant de le réaliser. Le dictionnaire, Dico.com, va même plus loin en nous proposant : faire travailler son esprit, réfléchir, raisonner, examiner, projeter, évoquer….
En ce qui concerne le mot « ensemble », le Larousse y verrait plutôt ensemble des parties d’un ensemble.
Pour ce qui touche aujourd’hui la définition, celle qui me paraît la plus pertinente, serait : qualité d’un groupe à exécuter quelque chose simultanément et harmonieusement; l’un avec l’autre, les uns avec les autres, les uns avec les autres et en même temps, afin d’avoir l’image la plus complète et commune, une image qui aide à s’accorder, se positionner les uns par rapport aux autres, et rechercher ensemble la meilleure approche dont chacun dispose pour sa propre intention, l’écoute des éléments que l’autre a, à nous faire partager est fondamentale.
Jacques Salomé (psychosociologue et écrivain français), dans son livre « T’es toi quand tu parles » écrit : « Rappelons que le véritable dialogue est fondé sur une double possibilité : celle de se dire avec le plus de liberté possible et être entendu sans jugement, sans rejet. Celle de permettre à l’autre de se dire, avec le plus de liberté possible, et d’être entendu avec une liberté équivalente »
Être reconnu, et entendu dans son individualité, donne au dialogue, à l’échange, et donc, à la pensée une profondeur extraordinaire. Amplifier et prolonger l’apport d’autrui, peut devenir pour le groupe, une source productive.

Introduction suite (Liliane) : J’ai fait également des recherches sur le mot « penser »  et sur le mot « plusieurs », et c’est le mot « mieux » (pense-t-on mieux ?) qui m’a embêtée, parce que « mieux », ça veut dire qu’avant on pensait moins bien, qu’on pensait mal. Était-ce avoir de mauvaises pensées ? C’est douteux, et ça c’est mal vu.
Penser mieux, si c’est être bien-pensant, c’est très sélectif, très limité à notre société où  l’on sera bien vu dans un milieu donné.
Penser, évidemment, c’est peut-être déjà réfléchir, mais ça peut être aussi, rêver. Ça peut être croire, ça peut être, imaginer. Si on est seul, ça peut être aussi se souvenir, considérer, examiner, c’est vaste comme sens.
Là où on a besoin des autres, c’est pour comprendre, car on a besoin des connaissances, mais pour tout le reste : rêver, imaginer, inventer, souhaiter…, non ! C’est seul pour ces activités.
Alors, avec les autres,  penser-t-on mieux ? Ça dépend de chaque personne.

Débat

Débat : ⇒ Penser mieux, ça ne veut pas dire pour autant, penser bien, et le contraire, n’est pas penser mal. Penser mieux, penser plus clairement ; on a des échanges, et on profite de l’expérience de l’autre. Et on avance plus rapidement. Penser mieux, donc, c’est penser plus clairement à plusieurs car on s’entraident les uns les autres.
Dans les collectivités, on pense ensemble ce qui va être bon, ou mal,  pour la collectivité. Dans un laboratoire de recherche, les scientifiques travaillent ensemble, il y a souvent un mathématicien, un biologiste…, ensemble ils élaborent un projet.

⇒ Ma première réaction, c’est : moi je pense mieux seule pour ce qui est de ma vie privée, et à plusieurs pour ce qui est de la vie publique. C’est un peu simpliste comme formule, mais je pense qu’il y a des sujets qui sont intéressants à débattre à plusieurs, mais il y a des moments où la pensée solitaire permettra aussi un certain nombre de progrès, par rapport à soi-même, par rapport à sa culture, par rapport à ses sentiments, à ses fantasmes, éventuellement. Il y a des choses qu’on ne peut vivre et penser, que seul.
Ceci dit, en y réfléchissant une deuxième fois, je me suis dit : oui, mais quand on est seul, est-on vraiment seul ? Parce que, indépendamment des questions métaphysiques, sans mettre Dieu dans la balance, parce que c’est un trop gros morceau, quand on est seul, on est le produit de son histoire, de ses expériences, des gens qu’on a rencontrés, des auteurs qu’on a lus, de tout ce qu’on a vécu. Donc, notre pensée, elle, fait toujours référence à de l’acquis de toute une vie et d’une culture collective, et, finalement, est-ce qu’il y a des moments où l’on est réellement seul ?
Mon idée, c’est qu’être seul, c’est d’abord indispensable, pas seulement pour la vie intellectuelle, par exemple quand je lis, je suis parfaitement heureuse, et j’ai l’impression d’être seule, (quoique, qu’on est toujours avec l’auteur)
J’aurais tendance à défendre que penser seul, c’est penser mieux et aller plus loin dans sa réflexion.
Quant à la vie publique, il est évident qu’il faut confronter ses idées pour pouvoir arriver à un projet commun.

⇒ Pour moi, la question implique deux problèmes. D’abord que veut dire « mieux », et aussi que signifie « penser » (deux questions déjà posées dans l’introduction).
Je voudrais déjà rappeler que Socrate a été condamné par les citoyens de la démocratie en 399 av. J.C. à boire la cigüe. Il a été mis à mort justement, parce qu’il pensait mal. D’une part, il croyait en la raison, et non pas dans les dieux de la cité. D’autre part, il a été accusé de corrompre la jeunesse parce qu’il questionnait sans cesse les dominants et les idées toutes faites ; aussi bien sur : la justice, sur la beauté, sur l’amour, etc. Et ç’était en 399 av. J.C.
De nos jours Salman Rushdie, l’auteur des « versets sataniques » a été condamné (en 1990) à mort par une fatwa de l’ayatollah Khomeiny parce qu’il pensait mal. Cette condamnation a été réaffirmée en 2005, puis en 2007 par le Président Ahmadinejad
Salman Rushdie a été invité à la foire de Francfort aujourd’hui le 14 octobre 2015, et c’est pour cela que l’Iran a boycotté cet événement.
Dans les deux cas, penser mal, signifie penser de manière non conforme au dogme, lequel représente « la vérité » , et dans les deux cas, penser mieux, c’est tout simplement répéter, répéter des idées déjà là, c’est ne pas construire avec des idées nouvelles.
Or, l’histoire de la pensée humaine, pour ce que j’en connais, bien sûr, nous enseigne que penser, c’est inventer, c’est, innover. Dans une interview dans le numéro de « Sciences Humaines » de septembre/octobre 2015, le philosophe contemporain, Michel Serres, invite la pensée à sortir des sentiers battus, à courir les risque de faire erreur, car, dit-il, lorsqu’on dit que l’erreur est humaine, ce n’est pas pour excuser l’humain de mal penser, mais paradoxalement c’est pour l’inviter à se tromper et à inventer ; je le cite : « Fondamentalement l’erreur est le propre de l’homme. Les vaches ne se trompent jamais, les araignées tissent leur toile à la perfection, l’homme à l’inverse se trompe, et c’est parce qu’il se trompe, qu’il invente »
Et en effet, l’histoire de la pensée scientifique nous enseigne que les idées scientifiques sont lancées par un individu, donc seul et en opposition aux vérités jusque là admises, et d’autre part, ces faits doivent être validés par la communauté des chercheurs.
Torricelli a annoncé la notion de la pression atmosphérique contre la vérité aristotélicienne selon laquelle, la nature a horreur du vide. Et, ensuite, après la vérification expérimentale, le beau-frère de Pascal, Perrier, l’a découverte scientifiquement ; c’est l’œuvre d’un seul, mais ça implique toute une histoire, et une communauté de chercheurs.
Donc, à la fois, on pense seul, mais toujours par rapport à une histoire, toujours par rapport à une communauté.

⇒ En dehors des pensées ayant trait exclusivement à la vie personnelle, intime, (comme cela a déjà été dit) il y a, la pensée, les pensées qu’on partage, et là, je dirais, à quoi me servent mes pensées si je ne les confronte pas avec celles des autres ? Mais aussi comment ne pas être influencé par la raison du plus grand nombre, par la belle parole… ? Comment réfuter qu’il me faut la pensée des autres pour construire la mienne…. ?
Donc, j’élabore ma pensée, à partir de la pensée des autres. Tout seul on ne peut que difficilement comparer des idées, comparer des points de vue, subjectivement nous avons déjà notre avis : « Quand je délibère » dit Jean-Paul Sartre «  les jeux sont faits » (L’être et le néant)
Ce thème proposé par « philosophie magazine » en septembre de cette année (2015) correspond bien à notre démarche des cafés-philo, des différents débats, ateliers philo, rencontres citoyennes.
Si nous fréquentons le café-philo c’est peut-être que nous avons le sentiment que la pensée, non pas collective, mais les pensées échangées, comparées, aident à la pensée individuelle.
Rechercher, et écouter la pensée des autres, c’est s’informer sur un sujet précis auprès des sources de référence, c’est aussi consulter les écrits des penseurs, lire les philosophes, même ceux dont on ne partagerait pas les points de vue. De fait, ceux-là nous sont peut-être plus utiles, car il nous oblige à conceptualiser notre opinion, face à se qu’on ne fait pas sien. Il en va ainsi pour moi de nombre de philosophes, dont Nietzsche que je lis avec intérêt.
Je construis actuellement ma pensée en écoutant les idées émises ici, et, même si je me sens en contradiction (à condition de ne pas refuser d’entendre) ; car nous voyons parfois des idées, des opinions figées.
C’est un exercice de penser et débattre avec les autres, il faut : et l’écoute et la tolérance, être capable d’accepter la contradiction. Si on ne peut accepter la contradiction, si on ne peut pas dépasser le mur de ses certitudes, alors on est bloqué. Le refus du partage des idées, et les idées figées ne participe pas à l’évolution intellectuelle de la société.
Roger Martin du Gard dans « Les Thibault » écrit : « Il y a des gens,…qui se sont fait une fois pour toutes une conception satisfaisante du monde…Après,  ça va tout seul…leur existence ressemble à une promenade en barque par temps calme;  ils n’ont qu’à se laisser glisser au fil de l’eau. »
Et enfin, j’ajouterais que, si l’on regarde bien le tableau* qui illustre l’affiche pour ce débat, on y voit un vieillard, (Saint Jérôme lisant la Bible), et derrière lui, on aperçoit une ouverture donnant sur le ciel et la nature. Nous avons là une symbolique, celle de la caverne de Platon, où les hommes sont enchaînés ; enchaînés (en l’occurrence) à des idées qui ne sont pas les leurs, au sens où on ne leur montre rien d’autre. Pour mieux penser, il leur faudrait sortir de la caverne des pensées toutes faites, aérer leurs idées, aller en parler avec les autres ; ce que nous faisons ce soir.
* (Tableau en début de cette restitution)

⇒ Je voudrais rappeler un point de l’histoire de la philosophie, laquelle est déjà la réflexion sur soi-même et la réflexion sur le monde. Bien sûr cette vision du monde, comme nous l’on déjà enseigné les Grecs est un problème à résoudre avec soi-même, penser avec le cœur, et avec la tête.
En plus à l’époque des Grecs, il y avait des philosophes scientifiques qui à eux seuls pouvaient résumer la connaissance humaine de l’époque, comme Aristote, par exemple. Puis plus tard à la Renaissance, cette connaissance quasi universelle, sera incarnée par Léonard de Vinci, et dans le monde arabe, auquel la culture occidentale doit beaucoup, on trouve Avicenne et Averroès qui ont traduit les textes grecs.
Donc, on peut, grosso modo, voir le développement de la pensée dans l’histoire. Mais il se trouve que la pensée philosophique et particulièrement la pensée scientifique, sont aujourd’hui tellement diversifiées, et tellement approfondies, qu’il n’existe pas un esprit seul, même s’il est génial,  tel que les premiers scientifiques de l’histoire du monde. Même Newton ne pourrait pas aujourd’hui embrasser toute la connaissance scientifique.
Exemple pratique : le 5 août 1945 aux Etats-Unis, à peine la deuxième guerre mondiale finie, les Américains du nord ont engagé dix scientifiques du plus haut niveau, venant d’Allemagne et du monde, dont trois prix Nobel. C’était un projet visionnaire dans cette époque. On les a mis dans une pièce munie de micros espions. Donc, ils commencent à discuter ; la bombe A le plus grand assassinat du monde, venait de tomber sur Nagasaki, et sur Hiroshima, et ils avaient appris la nouvelle par la radio. Là, entre eux la discussion commence : qui d’entre eux avait contribué à cette atrocité. Donc, ils ont dit, notre pensée était bonne, parce que chacun était une sommité dans son domaine de recherche, mais là on voit : penser mieux, seul, ou penser mieux dans un collectif. Voilà un problème auquel ils vont répondre de différentes façons.

⇒ Il y a aujourd’hui des entreprises sans chef. Parfois dans des entreprises ceux qui exécutent des ordres voyaient que ces ordres pouvaient manquer de cohérence ; la pensée et l’action ensemble rend mieux que travailler sur la pensée d’un seul.
Par ailleurs, j’ai vu dans la ville, l’affiche qui annonce ce café-philo, avec le tableau et avec trois questions posées en texte d’accroche :
Dont, la première : « De quoi me sert ma pensée, si je ne la confronte pas avec celles des autres ? » Alors là, ça dépend de ce que sera ma pensée, si ce n’est qu’une rêverie, je pense seule, quoi que, si elle m’est agréable, j’aime bien la partager avec les gens que j’aime bien. Si c’est une réflexion, je peux souhaiter l’approfondir, donc là, j’aurais besoin des autres. Si c’est un projet, j’ai aussi besoin de l’aide des autres.
La seconde question était : « Comment ne pas être influencé par la raison du plus grand nombre ? Ou par la belle parole des maîtres à penser ? ». Evidèment, moi, je me dis, toute fière, je ne me laisserai pas influencer Je prétends savoir réfléchir. L’ennui c’est que je ne sais pas tout. Les autres savent tous quelque chose de particulier, tous les autres ont, eux-mêmes une pensée réfléchie, et ils me font de nouveau réfléchir ; à la suite de quoi, je risque de penser différemment.
La troisième question : « Comment réfuter qu’il me faut la pensée des autres  pour construire la mienne ? ». Nous n’avons pas tous la même expérience de vie, nous n’avons pas tous les mêmes connaissances, nous n’avons pas tous les mêmes rêves d’avenir, les mêmes souhaits, donc pas les mêmes projets, et aussi pas les mêmes goûts. Et là, je me suis souvenu d’une réaction devant un tableau ; j’avais dit : « c’est magnifique !», une collègue à moi avait dit : «  quelle horreur ! ». Alors de par nos goûts nos pensées étaient différentes, et sur ce sujet, je continue à penser à ma façon, et non à m’aligner sur la pensée des autres.

⇒ Pour moi, penser est une action individuelle. Quand on pense on est seul face à soi-même. Et, ce qui me conforte dans cette idée, c’est que, si l’on demande à un groupe de personnes de penser, de réfléchir sur une chose bien définie, chaque membre du groupe aura sa propre façon de penser, ce qui aboutira, peut-être à la fin, soit à une vue identique, soit à des interprétations différentes, voire opposées.
Néanmoins, si penser est une action individuelle, réfléchir à plusieurs sur ce à quoi il est demandé de penser, est une démarche intéressante et positive puisqu’elle permet l’échange d’idées, qui ouvre le débat, tel que nos échanges au café-philo. Toutefois, et pour que la réflexion proposée puisse déboucher fructueusement, il faut une écoute attentive, pour aller à des réponses cohérentes.
En conclusion, je dirai que pour penser on est seul, mais que pour réfléchir sur une ou des pensées, il faut être à plusieurs pour enrichir les idées de chacun.

⇒ On a défini ce qu’est « penser » mais je crois qu’on a oublié « qu’est-ce que penser ? ». Je ne sais pas si les neurologues sont capables de le dire. Si j’exclus le rêve qui peut être une forme de pensée, quel est le but de la pensée ? Je pense qu’il y a des buts bien différents. Différents pour le scientifique, comme pour le moine dans sa cellule, parce que ce dernier cherche une vérité toute intérieure.
On a dit chez l’artiste, le poète la pensée doit créer, innover, mais un jour ou l’autre, ils sont confrontés à la réalisation, la finalité, et là ils ont besoin des autres, comme le scientifique ne peut se passer de l’expérimentation.
Je ne pense pas, même, que les grands penseurs, dont on a dit qu’ils ont révolutionné la pensée, ont pensé tout seuls. Un Newton, par exemple, dont on dit qu’il est la révélation scientifique, n’aurait pas existé si avant, il n’y avait pas eu la révolution copernicienne, s’il n’y avait pas eu Kepler. Ils pensent seuls, avec tout l’acquis des autres, de même lorsque nous pensons, nous avons les siècles d’acquis depuis Homo sapiens.
Finalement, même quand on pense seul, on n’est jamais seul.
On a parlé des scientifiques à plusieurs reprises, on a dit qu’ils ont besoin de l’expérimentation. Et même là, si ils pensent à plusieurs, il faut remettre la citoyenneté dans le débat, parce que c’est là qu’on arrive à l’éthique. Penser à plusieurs, c’est aussi penser sur l’éthique. Un philosophe va être remis en question par un sociologue. Les scientifiques doivent être aussi remis en question par les citoyens, il faut que l’éthique fasse irruption dans cette pensée à plusieurs, sinon on peut arriver au pire.

⇒ Penser c’est un acte psychique interne du cerveau, donc la pensée se fait au plus intime dans le cerveau, et après il y a, l’expression de la pensée. On dit ce qu’on pense, mais on ne dit sa pensée qu’après l’avoir pensée. Ensuite bien sûr, il y a notre histoire, notre vécu, notre acquis, et l’on peut confronter ses idées en échangeant, et les autres n’ont pas forcément besoin d’être présents, comme on mesure même ses pensées en écoutant la télé.
Dans le langage courant, les expressions pour ce verbe penser sont multiples, voire, comme penser à acheter le pain, et plus profondes chez les philosophes pour qui c’est un long processus de réflexion.
Penser ensemble, cela peut être bien, de là à penser que c’est mieux, disons qu’on va éviter de comparer.

⇒ On a effectivement besoin de l’autre pour pouvoir amplifier sa pensée, et je me demandais pour quelle raison on avait l’impression qu’on pensait seul ?
On l’a dit : on ne pense jamais seul, mais le fait de s’appuyer sur des siècles de connaissances que nous avons fait nôtres, nous donne le sentiment de croire qu’on penserait seul.

⇒ Quand, comme ici, on confronte des idées différentes, ce qui serait intéressant c’est d’en sortir une synthèse, pour arriver à des propositions, des textes, des propositions de loi. Par exemple, faire un tour de table dans un débat, et entendre toutes les idées, pour déboucher sur du positif.

⇒ Bien sûr qu’on ne peut avoir de pensée élaborée tout seul. L’homme qui serait isolé de ses semblables dès le départ, ne pensera guère plus que l’animal, qui pense à se nourrir, à se protéger des prédateurs, se reproduire, etc

⇒Donc fondamentalement, il n’y a pas de pensée au sens concept qui existe en soi, si ce n’est que toute pensée est une longue construction historique et psychique, dont nous ne saurions retrouver la naissance.
Par ailleurs, avec l’émergence des nouvelles communications grâce aux  moyens numériques, la pensée prend une nouvelle dimension, on ne pense plus seul puisqu’on partage en flot continu, les pensées qui à chaque moment nous viennent à l’esprit. On pense avec les pouces sur le clavier, sur son smartphone; parfois la pensée réactive occupe un tel « temps de cerveau », qu’elle ne laisse guère de place à la  pensée réfléchie et mûrie. Que donnera à terme cette fragmentation de la pensée ?
Dans ce sens, on peut lire dans un article sur ce sujet dans « philosophie magazine » de septembre : « Internet machine à produire du savoir collectif….Cet esprit étendu pense et agit collectivement mieux qu’aucun de ses composants, hommes, ou machines, pris isolément. Si Homo sapiens a surpassé ses camarades aux origines de l’Histoire, c’est parce qu’il aurait été plus collaboratif…
Suffit-il vraiment d’échanger et de débattre pour penser juste ?…
   Les individus en groupe tendent à subir des influences négatives d’une série de biais (surévaluation  compétences des autres.., poids des hiérarchies), crainte d’assumer la responsabilité de penser autrement et de mettre à mal  la cohésion de groupe…. D’où l’importance des dissidents, des lanceurs d’alerte, qui prennent sur eux de penser contre le groupe auquel ils appartiennent » (Pense t-on mieux seul ou, à plusieurs ? Article/ « Philosophie magazine » N° 92)
Enfin, le « penser à plusieurs » a donné avec Internet une nouvelle dimension de la pensée universelle, c’est cette richesse que constitue Wikipédia, une bibliothèque des savoirs dont auraient rêvé les Encyclopédistes

⇒ Pensons-nous mieux seuls ou à plusieurs ? J’ai envie de dire, ni l’un ni l’autre, on pense différemment dans ces deux cas. Il n’y a pas de notion qualitative, ni quantitative. Il y a des pensées qu’on souhaite le plus possible avoir seul, en privé, face à une feuille de papier, un écran, ou en lisant ; je pense notamment au travail intellectuel.

⇒ Avant d’élaborer notre pensée, déjà, nous avons la chance de pouvoir penser, parce que, nous avons de la distance avec notre vie, que nous ne sommes pas dans la survie, et qu’on a appris à prendre cette distance pour réfléchir. Et donc, il faut se féliciter d’avoir cette possibilité de penser.
Il y a des gens qui ne peuvent pas penser, parce que leur vie est trop compliquée, et je pense aussi à des pays où les gens pensent déjà à chercher à manger. Nous avons le privilège de la réflexion, de la communication, d’apprendre des autres.

⇒ Penser, c’est toujours parler, même quand on pense en soi-même, les mots sont là, c’est le dialogue avec soi-même, c’est parce qu’on a appris à parler qu’on ne pense pas seul.
Puis je reviens sur le fait qu’aujourd’hui, il y a comme une intelligence collective avec les moyens numériques. On a donc tendance à dire que ces moyens, comme cela a été dit dans le numéro de « philosophie magazine » (déjà cité), ont tendance à développer l’intelligence collective, la pensée collective, et que, en quelque sorte, l’intelligence du groupe surpasse et relativise la pensée singulière.
Je ne suis pas d’accord avec ça, parce que je pense qu’aujourd’hui, les hommes et les femmes ont une conscience grandissante de leurs responsabilités ; responsabilité par rapport à notre Terre, comme l’affirmait déjà Hans Jonas, dans son livre « Le principe responsabilité ». De ce fait se développent des pétitions sur les réseaux sociaux. Mais au départ il y a une volonté individuelle de penser à contre-courant de l’idéologie dominante, laquelle se développe ensuite en pensée collective, parce qu’on en a les moyens. Seulement, il y a un risque, celui que cette pensée ne soit plus réfléchie par chacun, y compris avec tous les réseaux sociaux qui développent une pensée collective.
Souvent, je suis devant mon ordinateur, je signe une pétition, mais est-ce que je ne deviens pas moi aussi, d’une certaine manière, conformiste. Conformiste en m’associant à des pétitions qui ne m’ont pas obligé à penser.
Donc, pour penser mieux ensemble, il faut se rappeler la recommandation de Kant, d’abord « ose penser par toi-même » et ensuite dialogue avec autrui. A condition qu’il veuille bien dialoguer, parce qu’il y a aussi, ceux qui refusent de penser.

⇒ Le problème se complique sérieusement, lorsqu’on a affaire à une personne qui ne dit pas ce qu’elle pense, ou qui ne pense pas ce qu’elle dit.

⇒ Je voudrais revenir sur : penser dans la misère, pour ceux qui cherchent à manger essentiellement. Je ne crois pas que les gens qui sont dans la misère n’ont pas le temps de penser parce qu’ils doivent résoudre leurs problèmes matériels. On se rend compte qu’à chaque fois qu’il y a une situation de misérabilisme quelque part, les gens s’en sortent généralement mieux quand ils essaient de résoudre les problèmes ensemble, que tout seuls.
Et on a évoqué l’instinct de survie. Si pour résoudre ces problèmes premiers, comme survivre, Homo sapiens n’avait pas eu la faculté de penser, de penser avec les autres,  il ne serait jamais devenu Homo sapiens sapiens, il serait resté animal.
C’est là, la grande différence, c’est que la pensée elle existe même dans la plus misérable quotidienneté. C’est ce qui fait la différence entre l’humanité et l’animalité, l’humanité survit et évolue grâce à la pensée.

⇒ Le poème de Florence

Pense-t-on mieux seul… ou à plusieurs ?
Mes pensées tournent en rond
Entre deux hémisphères
C’est les mêmes atmosphères
Et la même raison

Qui fabrique le cocon
De ces puissants mystères
Je ne veux plus me taire
Où est la solution ?

Pleurer dans le giron
Des mystères de Cythère
Où revenir sur terre
Comme un vain papillon

La question se débat
Et moi je me débats
Dans le pour et le contre

Si l’on ne peut trancher
On peut jouer la montre
Et tenter d’approche

La vérité première
En séance plénière

⇒ On arrive dans ce débat avec quelques petites idées sur le sujet, et puis on s’aperçoit qu’il y avait plein de façons pour aborder ce sujet, d’en voir toutes facettes, avec tout autant de points de vue variés; c’est là, tout l’avantage de débattre ensemble.
Sommes-nous réellement capables de bien penser ensemble ? Peut-être pas, puisqu’il y a des gens qui pensent pour nous, grâce à eux nous savons ce que nous devons penser.  Ils sont puissants, ils ont tant de moyens de communiquer, que  nous faisons nôtres leurs pensées, alors nos pensées sont uniformes, consensuelles, nous avons pratiquement une pensée unique : c’est pas beau ça ?
Mais l’ennui c’est quand penser pour tout un peuple passe par un logiciel de contrôle politique, culturel, social, contrôle du langage dans lequel nous n’allons pas oser émettre des idées non-conformes, cela tue peu à peu toute faculté de penser « Le simple fait de penser est en lui-même une entreprise dangereuse, mais ne pas penser est encore plus dangereux » (Hannah Arendt. Emission, « Un certain regard » ORTF 1974. INA 1975)
Ce propos concernait une époque où une idéologie en Allemagne pensait pour le peuple et le soulageait de ce fatiguant travail de devoir penser. Cela nous rappelle que la pensée partagée est une des garanties de notre autonomie de pensée, qu’elle peut nous protéger.

⇒ Effectivement il faut se méfier des pensées uniques, totalitaires, du bourrage de crâne, ou quand une pensée collective prend le pas sur la pensée de l’individu. Tout est dans l’influence de la pensée, il faut, disait Montaigne : « retirer son âme de la presse » (de l’urgent), ceci pour nous montrer que le groupe peut avoir une pensée différente de l’individu, avec les risques de l’influence, de la dérive.
L’échange au sein du groupe est aussi fertilité, c’est ce qu’on appelle aussi, le « brain storming » (littéralement : tempête sous un crâne) où l’on peut sortir du cadre habituel du débat, et se débrider.

⇒ Il ne faudrait pas séparer, bien penser, de mal penser, je pense que ces deux concepts vont ensemble, c’est une monnaie avec, le pile et le face. Tout phénomène dialectique contient du contradictoire, c’est comme nous l’avons dit pour les découvertes scientifiques, la pensée politique prendra le bien ou le mal.
On en revient à Aristote, pour qui tous les problèmes du monde sont au cœur de la cité, et de là les principes de la pensée libre, et les principes de la pensée collective.
Donc, la pensée doit être libre, pour dire tant, les choses correctes, que les choses incorrectes. Ce principe doit aussi faire appel à la formation que nous avons ; la pensée devenue dialectique, doit permettre, non pas de vaincre, mais de convaincre si les idées sont meilleures.

⇒ On a évoqué Hannah Arendt, et celle-ci considère qu’Eichmann fut un des plus grands criminels parce qu’il n’avait pas pensé. Il l’a dit lui-même lors de son procès qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres sans réfléchir sur les conséquences.
Et, enfin je pense que la pensée seule, ou à plusieurs, peut être innovatrice, inventive, voire même un acte subversif par rapport au milieu dans lequel on se trouve.

⇒ Témoignage : Je suis venue au café-philo pour savoir quel sens les autres mettaient aux mots, et je ne m’attendais pas à autant réfléchir. Je me souviens de certains débats où je me considérais ignare, et là je crois avoir fait quelque progrès, et je sais qu’il me faudra persévérer avant de pouvoir « épater la galerie », peut-être qu’un jour, je philosopherai.

⇒ « La philosophie » nous dit Hegel : « n’est rien d’autre que la saisie de sa propre époque, dans sa propre pensée ». Dans ce sens, parmi nos philosophes contemporains, qui souhaitent saisir cette époque dans leur propre pensée, quelques-uns sont considérés comme déviants de la bien-pensance. Cela vaut à des philosophes, comme Alain Finkielkraut, Michel Onfray, et d’autres, d’être montrés du doigt, traités de néo-réacs, quand ce n’est pas de néo-fascistes, puisqu’ils osent poser des questions sur les raisons qui amèneraient une partie de la population à penser mal. Donc, pour ces médias c’est dialoguons ensemble, mais sur notre registre de pensée.
Dans un autre domaine, il y a peu dans un débat avec des journalistes de la Web communication (journaux en ligne), ces derniers nous expliquaient qu’ils travaillaient sur du « hot » (événements à chaud) et que pour arriver à publier l’article le plus attendu du public, ils se servent d’un algorithme qui observe et relève sur les réseaux sociaux, Tweeter, Face book…, les mots les plus utilisés quant à l’actualité. Alors dans tout cela, qui pense ?  Tous et personne à la fois! Les lecteurs deviennent journalistes, on est dans la pensée circulaire.

⇒ Avec un proverbe africain, une participante,  nous offre une belle conclusion pour notre débat   «  Seul, on va plus vite, mais ensemble, on va plus loin »

⇒Deux autres citations entendues au cours du débat

« Rien ne sert de penser, il faut réfléchir avant » Pierre Dac

«  Jamais un orateur a pensé en parlant, jamais un auditeur n’a pensé en écoutant »  (Alain)

Oeuvres citées :

Livres.
T’es toi quand tu parles. Jacques salomé.
Les Thibault. Roger Martin du Gard.

Revues.
Michel Serres dans « Sciences humaines »  Numéro de septembre 2015
« Philosophie magazine ». Numéro 92 de septembre 2015.

Emission radio.
Hannah Arendt dans l’émission radio : « Un certain regard », 1974. Doc. INA.

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