L’amour, quel amour ?

               Restitution du débat du 9 décembre 2015 à Chevilly-Larue

Edouard Manet. Chez le père Laluile. 1879. Musée des beaux-Arts de Tournay.

Edouard Manet. Chez le père Laluile. 1879. Musée des beaux-Arts de Tournay.

Animateurs : Edith Deléage-Perstunski, philosophe.
Guy Pannetier.  Danielle Vautrin.
Modérateur : Serge Carbonel
Introduction : Guy Pannetier

Introduction : Après l’horreur du 13 novembre, l’amour dont je parlerai en premier, est l’amour de mon prochain, cet amour du genre humain que l’on nomme aussi  philanthropie,  c’est l’amour qui nous manque le plus. Ce fut,  une fois de plus dans l’histoire, l’amour d’un dieu qui se substitue à l’amour des hommes, et qui se transforme en haine de l’autre. Je préfère et je retiens cette belle définition d’Edgar Morin « L’amour est notre seule vraie religion ».
Après ce nécessaire rappel, et tout à la fois hommage aux victime, nous allons, car il reste toujours l’amour de la vie, évoquer tous ces aspects de l’amour: ce que nous aimons – qui nous aimons –  comment nous aimons.
Au cœur du sujet, et c’est bien du cœur dont il s’agit, l’amour Eros est incontournable, le dictionnaire d’éthique et de philosophie  morale, des Presse Universitaires de France, donne une définition intéressante : « L’amour (Eros) est la plus puissante, et la plus caractéristique des émotions humaines par sa capacité à donner, de façon souvent assez soudaine, un sens à la vie, à infléchir, orienter et parfois façonner les perceptions, les pensées et même les actes… On décrit souvent l’amour comme la plus irrationnelle des émotions. »
Et c’est parce qu’il est source des plus grandes, des plus puissantes, et des plus belles émotions qu’il est symbolisé par le cœur, ce cœur qui s’emballe, qu’on ne contrôle plus quand « on tombe en amour ».
Et c’est bien parce que c’est une émotion, émotion qui (pour le dire comme Spinoza) toujours précède les sentiments, qu’il échappe à notre contrôle, qu’il échappe à la raison comme à la morale, qu’il est du domaine de la psychologie des sentiments, c’est pour tout cela qu’il n’en finira pas de nous passionner.
Pour le philosophe Husserl l’amour crée de la transcendance dans l’immanence, c’est pour lui une dimension sacrée ; « Sans ce penchant pour une personne / l’Être aimé. / Sans les ailes que ça vous donne, / d’être aimé. / ….On reste au ras des pâquerettes ».  (Alain Souchon)
L’aspect irrationnel de ce « grand ressort de l’existence », cette exaltation  nous fait parfois sortir de nous, peut nous mettre « hors sol », et alors nous expérimentons des moments sublimés, irremplaçables. Et que cet amour ne soit pas éternel, qu’importe, il aura été vrai, il aura été pur à l’instant où il fut ainsi ressenti.  Que de romans, sur le thème de l’amour, que d’épopées, de poésies, que de chansons, que de films, de tragédies, ont colonisé notre conscience : d’Héloïse et Abélard à Phèdre, et même jusqu’à Pretty woman, se construit en nous cet édifice précieux, virtuel,  du sentiment d’amour.
Le débat philosophique fait appel à la raison, et là nous traitons d’un sujet de déraison, alors l’amour serait-il les vacances de la raison? « Quand vous êtes amoureux » écrit l’auteure Katherine Pancol, dans « Les yeux jaunes des crocodiles, « vous avez 90% du cerveau qui ne fonctionne plus »
Je n’aborde là qu’un aspect de l’amour,  l’amour passion,  l’inclination sexuelle, l’amour romantique, alors qu’il est bien sûr d’autres formes d’amour.
Par exemple, le dictionnaire Lalande donne aussi comme définition : «  Nom commun à toutes les tendances attractives.., tel l’amour des parents, des enfants, et toutes inclinations individuelles… », J’ajouterai que si on passe du substantif « amour » au verbe aimer, la polysémie du verbe ouvre des champs divers.
Et enfin, pour ne pas déflorer le sujet, je vous laisse le soin également d’évoquer, et, cet aspect de l’amour, et toutes les formes d’amour.
Et maintenant, –  parlez-nous d’amour !

Débat

 

Débat : ⇒ L’amour ça nous est indispensable, c’est comme la passion, quelqu’un qui n’a pas de passion est quelqu’un qui ne vit pas ; il faut de l’amour, l’amour de ses enfants, de ses petits enfants.

⇒  Même face à la violence, face à la haine, à la terreur meurtrière du 13 novembre, la réponse du gouvernement a été lors d’un hommage de faire entendre des chansons, celle de Barbara (Perlimpinpin) et de Jacques Brel (Quand on n’a que l’amour). Des chansons d’amour qui nous rassemblent, qui nous unissent, qui nous encouragent.
L’amour du prochain est au fondement de toutes les religions et on sait comme les religions peuvent induire dogmatisme et fanatisme et guerres. La question est donc comment éduquer l’enfant à l’amour du prochain ? Et dans la foulée comment éduquer l’enfant à l’amour ? Ce qui implique que, le sentiment d’amour n’est pas naturel à l’être humain. J. J. Rousseau, dans Le Discours sur les fondements et l’origine de l’inégalité (en 1750), écrivait que seule la pitié, c’est à dire le sentiment de reconnaissance de l’autre humain comme semblable est naturel. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui l’empathie. Et je reprends à mon compte cette idée. Je viens de lire dans Philosophie Magazine de décembre 2015, une interview d’Elisabeth Badinter à propos du terrorisme Elle soutient que l’amour maternel n’est pas inné mais le résultat d’une éducation ou/et d’une transmission
Ce que j’en retiens c’est qu’il faut éduquer à l’amour.
Mais qu’est ce que l’amour?
Dans le «  Banquet », un dialogue de Platon, les convives autour d’une table, après avoir bien mangé et bien bu s’interrogent: Qu’est-ce que l’amour? Chacun donne son opinion et l’un des convives, Aristophane, parle de l’amour en s’inspirant du mythe d’androgyne  qui raconte l’origine de l’amour.  D’après la mythologie grecque nos ancêtres étaient doubles. Chacun est un tout sphérique comme un oeuf avec quatre mains, quatre jambes, deux têtes et deux sexes. Il y a donc trois genres : le masculin avec deux sexes masculins, le féminin avec deux sexes féminins, et l’androgyne avec un sexe masculin et un sexe féminin .Un androgyne est formé de deux êtres de sexes opposés couplés ensemble. Deux êtres en un seul. Fiers de leur double nature, les Androgynes voulurent défier les Dieux, et notamment Zeus, en tentant d’accéder au royaume des Dieux. Ceux-ci, en colère, et par la voix et les éclairs de Zeus, décidèrent de punir les androgynes en les séparant en deux êtres distincts. Ainsi seraient nés les hommes et les femmes tels que nous sommes aujourd’hui. Les Androgynes séparés furent bien tristes et entreprirent de se retrouver. Leur quête était généralement longue. Le mythe dit que l’amour ne serait qu’un sentiment de manque de cet état d’unité entre deux êtres. Ainsi, l’âme sœur, l’être aimé, pourrait être la partie de l’androgyne qui vous a été enlevée par la colère des Dieux Grecs. Un mythe pour décrire ce qu’est l’amour, et qui, finalement, représente bien tout ce que l’on peut ressentir lorsqu’on a trouvé l’âme soeur …
Mais comme un mythe raconte une fable parce qu’il répond à la question de l’origine, à laquelle on ne peut répondre rationnellement, Socrate va tenter de raisonner à partir des opinions émises par les différents convives. Il expliquera que l’amour est certes une quête, une recherche mais non pas de l’autre moitié mais d’une Idée. Quand nous aimons les beaux corps (parce que l’amour rend beau, fait voir le corps aimé comme beau)  tout se passe comme si nous désirions le Beau, l’Idée de Beau. C’est pourquoi l’amour est insatiable parce qu’il est recherche d’un absolu. Et aussi l’amour fait voir la noblesse de l’être humain L’expérience de l’amour est l’expérience d’une relation ou plutôt d’une tension vers ce qui me transcende,  d’une tension vers un idéal, vers des Idées.….

⇒  Comme cela a été évoqué, il y a bien des formes d’amour : celui de la famille, de la nature, jusqu’à l’amour de l’argent. Je voudrais évoquer quatre formes d’amour : Amour familial, amour du prochain, l’amour passion, et amour conjugal.
L’amour familial se transmet de générations en générations, c’est un sentiment profond qui allie : amour, tendresse, et confiance.
L’amour du prochain, celui qu’on reconnaît, l’autre nous, cet amour ne nécessite pas forcément un contact, il peut être manifesté par un simple regard. C’est un sentiment de considération, de respect, de considération qui induit respect et gentillesse. S’il s’agit d’amitié, alors s’y ajoute l’affection.
Lorsque ce sentiment est très fort, il peut se définir comme amour passion ; passion ardente et dévorante, comparable à un incendie, on lui donne aussi le nom de coup de foudre, cette attirance  souvent inexpliquée.
L’amour conjugal pour Platon est « l’amour désir », pour Spinoza, c’est « une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure », et pour Aristote, « aimer, c’est se réjouir ». Je pense que c’est un peu des trois, car quand on aime, il y a toujours une cause extérieure, l’amour est bien une forme de désir et de partage de sentiments tendres avec l’autre.
L’amour conjugal résulte d’un sentiment intense partagé entre deux êtres, et qui allie l’attirance physique et la tendresse.
L’amour conjugal ne peut résister à l’usure du temps que dans la mesure où il s’exprime en respectant l’identité de l’autre, et ne doit pas emprisonner l’autre. La priorité dans l’amour conjugal c’est de savoir le nourrir et de savoir parfois faire des concessions Il ne peut s’épanouir que dans un climat basé sur une confiance réciproque, c’est la nécessité d’un partage ; on n’aime pas seul.

⇒  Mais alors le coup de foudre, est-ce un piège ; j’ai appris récemment qu’il était basé sur quelque chose de chimique, que ce n’était qu’un échange de phéromones.

⇒  Je reviens sur l’expression, on ne peut pas aimer seul. Il y a des moments où la réalité de la vie fait que parfois on peut aimer seul, on aime seul parce qu’il n’y a pas de retour, et puis parfois dans la souffrance, souffrance qui peut être des deux, parce qu’il en a un qui ne veut pas de cet amour. Je me souviens d’avoir eu à travailler en cours de philo sur cette phrase : « je t’aime ! Est-ce que ça te regarde ? (Heine),. Moi si j’aime quelqu’un qui ne veut pas de mon amour, ça me regarde. .
Quant à la recherche de l’absolu en amour, cela m’a fait penser à Van Gogh, lequel quand il aimait, était dans une recherche folle d‘absolu. Dans une lettre à Théo il écrit : « Chez l’être qui n’était pas amoureux et qui le devient, il se produit la même métamorphose que dans une lampe qu’on allume. La lampe était là et c’était une bonne lampe. Maintenant elle répand sa lumière. C’était pour ça qu’elle était vraiment faite ». Il dit qu’il faut que chaque être humain répande sa lumière.

⇒  En plus des différentes formes d’amour évoquées, il a aussi la question d’âge. Je  pense qu’on n’aime pas pareil à toutes les étapes de la vie, et c’est un lieu commun de dire que l’amour dans un couple évolue vers la tendresse. Au départ on est jeune, on est tout fou, c’est Pornoria puis Eros, après c’est Philia, l’amour du prochain, Agapée l’amour spirituel et enfin il y a l’amour sagesse, Sophia.
Donc, ces étapes de l’amour, finalement on est amené à les vivre au cours de sa vie, avec différentes personnes, ou une même personne ; on évolue dans son comportement psycho affectif, on n’aime pas à soixante ans comme on aime à dix huit ans, on a compris bien des choses et on a envie de partager tout à fait autre chose. J’aime plus profondément aujourd’hui à mon âge, qu’à dix huit ans.
Pour un individu donné l’amour c’est quelque chose d’évolutif.

⇒  On a parlé concernant l’amour filial, d’un sentiment qui n’était pas forcément inné. Cela pose la question de l’enfant qui n’ayant pas reçu d’amour, serait dans l’incapacité de donner plus tard de l’amour. Ce sentiment d’amour filial est plus un sentiment affectif inné que sentiment acquis
Il y a des individus qui sont totalement indifférents aux autres, des individus incapables de donner de l’amour, et ce n’est pas forcément parce qu’ils ont été privés d’amour dans l’enfance.
Et puis, comme on l’entend parfois, l’amour de soi, est-il le point de départ de l’amour des autres, ou, voire, est-il une barrière ? Une femme disait à son mari : – je t’aime ! – moi aussi, répond le mari, « Je m’aime ! ».
Et je reviens sur le mythe de l’androgyne, de l’individu qui recherche sa moitié perdue. Il y en a qui ont dû être coupés en plusieurs morceaux, c’est pourquoi ils sont à la recherche de tous les morceaux.
Et puis, plus sérieux, je pense au drame du Bataclan le 13 novembre, à cette vague d’émotion, et cet amour des autres que soudain nous avons découvert. Cela nous ramène à cette déplaisante approche de « je préfère mes filles à mes nièces… » et pose cette  question pourquoi nous avons plus d’amour et d’émotion pour des victimes à Paris et moins d’amour et d’émotion pour des victimes à plusieurs milliers de kilomètres ? L’amour ne suit pas de processus logique.
Et enfin, revenant sur le coup de foudre, les explications fournies par les neurosciences ça m’intéresse vivement, mais ça m’ennuierait terriblement qu’on puisse analyser scientifiquement le coup de foudre.

⇒  Je me souviens d’avoir lu un ouvrage «  Pourquoi l’amour ne suffit pas » où l’on parlait de l’amour maternel auquel même les animaux ne renonçaient pas.
Il y a plusieurs siècles les dames de la grande noblesse se devaient de ne pas élever leurs enfants, ne pas avoir de contacts charnels avec eux, (même si elles choisissaient des nourrices qui leur  paraissaient proches de leurs sentiments) ceci afin que les enfants ne soient pas sensibles.
De même on a montré des cas qu’on nomme « hospitalisme », cas d’enfants, d’orphelins recueillis à l’hôpital, pour lesquels on demandait aux infirmières de refreiner les sentiments d’amour, ne pas se substituer à des mamans, pour ne pas les mettre ensuite en danger psychologique.
La notion de manque d’amour est très importante tout au long d’une vie, et c’est surtout dans l’enfance que nous avons le plus ce besoin d’amour.
Je reviens aussi sur le coup de foudre, ça peut être interprété  comme la rencontre de soi en l’autre, cette attirance peut évouer vers le coup de foudre, presque une foi dans l’autre, jusqu’à quelque chose qui nous échappe totalement.

⇒  On a évoqué l’amour romantique et l’amour courtois, lequel n’existe que parce que les troubadours l’ont transmis. Les troubadours du midi, eux, lorsqu’ils parlaient de l’amour courtois, ne parlaient pas de la femme, mais de l’Occitanie, c’était un code, c’était ce désir de retrouver « la Terre », dont celle du pays Cathare.
Sur ce mot amour on met des dizaines de choses, jusqu’à dire pour certains, l’amour et l’amitié c’est pareil. Si on met autant de chose derrière ce mot amour, il perd son sens,  et l’amour alors ne signifie plus que ce l’on veut, ce que l’on désire.
Et puis, je reviens sur cette idée émise que les sentiments d’amour pourraient n’être que des échanges chimiques. Ce n’est pas parce que les sciences nous expliquent des choses sur le fonctionnement que cela n’existe plus, le coup de foudre reste le coup de foudre, qu’il soit émanation de phéromones ou pas ! Il ne faut pas enlever la beauté ! Ce que nous apprend la science de l’être humain, ne doit nous amener à dire : oh ! Finalement on n’est que de la matière animée, chimique, et rien d’autre ! Non ! Tout ce qui existe : l’amour, la haine, la pitié, l’empathie.., ça continue à exister.

 ⇒ Qu’est-ce qui unifie toutes les formes d’amour ? Est-ce qu’il y a un moteur ? Un élan ? Ou quelque chose qui nous pousse, tel un désir, une transcendance ?
Mais dans l’amour, il y a d’abord l’amour de soi ; quand on lit les Evangiles on trouve : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mathieu 22-39). Alors qu’est-ce qui fait de l’amour son unicité et sa multiplicité ? On peut se sentir plein d’amour, sans l’avoir en retour, l’amour peut créer des frustrations.
Il y a des amours dont on n’attend rien, tel que l’amour de la patrie, l’amour de Dieu, il peut y avoir des notions de l’amour, abstraites.
Et puis l’amour peut être une illusion : « l’amour est aveugle ». Cela peut être un désir de beauté, une façon d’embellir les choses, « le beau pour le crapaud est sa crapaude » dit Voltaire. L’amour ça peut être une passion, par exemple j’ai l’amour de l’Histoire, de la recherche historique. Donc tout dépend de ce que l’on met dans ce mot : du moteur, du désir, du but, voire, un objet inatteignable.

⇒  Alors, faut-il avoir de l’amour étant enfant pour pouvoir en donner plus tard. Je connais des personnes qui viennent de la DAS et qui sont des personnes, des parents pleins d’amour. Oui, on l’a dit c’est dans la nature de la personne, voire un phénomène des contraires, ils en ont tant manqué, qu’ils ont envie de vivre dans un climat d’amour.

⇒  Je retiens que dans l’amour la notion de respect de l’autre quelque soit le sens du mot amour.
Et puis nous avons évoqué la notion de manque, même s’il s’agit de l’amour de la nature, de l’amour de Dieu, etc. Il y a dans l’amour une tension vers quelque chose que je n’ai pas et que je veux, quelque chose qui m’exalte, qui me stimule, qui me fait devenir autre que ce que je suis. Donc on peut essayer de définir l’amour, même si il y a mille et une formes d’amour, et que l’amour est toujours singulier au sens où il est différent d’une personne à l’autre.

⇒  Dans Le petit traité des grandes vertus André Comte Sponville distingue trois figures possibles de l’amour : Eros, l’amour désir, l’amour passion qui exalte, le coup de foudre,  l’amour fou, selon l’expression d’André Breton, le désir d’absolu qui ne peut être satisfait et qui fait souffrir, « l’amour de convoitise » comme l’appellent les théologiens et notamment Saint Thomas (dans la Somme théologique) Philia, « l’amour amitié. » « L’amour de bienveillance » selon ce même Saint Thomas. Aimer c’est être ami. L’amour c’est ce sentiment de plaisir que j’éprouve avec quelqu’un ; se sentir bien avec quelqu’un. Non pas le désirer et souffrir. Se sentir bien, être son ami. C’est Spinoza qui l’analyse le mieux. Ne pas confondre désir et espérance. Quand on espère c’est qu’on manque. Quand on désire c’est qu’on se réjouit. J’espère me promener parce que ça me manque. Quand je me réjouis de parler, de me promener, c’est que je l’ai désiré. Aimer ce qu’on fait, aimer ce qu’on est, aimer les gens avec lesquels on parle, avec qui l’on vit. C’est  cela le désir qui réjouit, c’est cela la jouissance de l’amour. C’est l’amour-joie, et non plus l’amour-souffrance. Dire que l’on est amoureux c’est être en état de manque. Etre amoureux est un état. Dire qu’on aime est un acte ; aimer c’est jouir, se réjouir .C’est l’attitude du Bouddha: aimer ce qui est, Agapé l’amour charité. (agapan: accueillir avec charité). Le mot est grec, et pour la première fois il apparaît dans L’Evangile, dans l’Epitre de Saint Jean. « Dieu est amour » .Aimer c’est chérir. Aimer sans réciprocité, un amour de pure générosité, c’est cela l’amour divin, un amour désintéressé, le contraire de l’amour convoitise. C’est une amitié de bienveillance, l’amour de charité c’est donner pour que l’autre existe. Aimer tout homme y compris son ennemi  c’est vouloir que l’autre, quel qu’il soit, existe.

⇒  Alors l’amour nous grandit, nous rend plus forts, pouvons-nous entendre, mais l’amour aussi peut nous rendre faibles. Une longue tradition de philosophes, au nom de la sagesse nous met en garde contre ce sentiment qu’est l’amour, car alors qu’il nous rend faible, il nous met en dépendance. Pour Montaigne l’amour : «… nous esclave à autrui ». Le sage se déprend de l’amour ? Reprenant la théorie du stoïcien Sénèque, Pascal nous dit  dans « les Pensées »: « C’est malhonnêtetéd’accepter l’amour de l’autre, car je sais que je suis mortel, et que, acceptant cet amour, je suis responsable du chagrin qu’il pourra avoir après ma mort »,
Cela va pratiquement jusqu’au déni de l’amour avec le tristounet Schopenhauer, lequel nous dit, dans « Le monde comme volonté et comme représentation » (je cite) : « Le sentiment amoureux peut être considéré comme une ruse de la nature destinée à nous inciter à nous reproduire »,  ce sentiment d’amour est pour lui : «  Le soupir de l’espèce ». Est-il besoin de rappeler que ce même Schopenhauer qui n’avait pas, non plus l’amour du genre humain, a fait de son chien, son héritier.
On peut penser qu’il y a des personnes qui sont tellement barricadées dans leur ego que les flèches de l’amour ricochent sur la carapace.
Ce sont les poètes, les écrivains, les artistes, eux seuls qui ont su nous en parler, l’évoquer avec toute la puissance des sentiments. Il semble qu’il faille renoncer pour nos philosophes de vouloir définir l’amour avec la raison. Je dirais, d’abord vivre, d’abord aimer, ensuite philosopher. Allez ! Messieurs les philosophes, sur ce sujet, passez votre chemin !
Et je reviens sur cet aspect du débat quant aux possibles explications de nos sentiments, dont l’amour par la science. La science se rattache par bien des aspects au matérialisme philosophique, lequel nous dit « le comment », alors que je classerais l’amour dans le domaine de l’idéalisme qui cherche à dire « le pourquoi ». Espérons que jamais aucun des ces derniers ne répondra aux deux questions.
Et enfin, quant à la citation de l’évangile « tu aimeras ton prochain comme toi-même », des philosophes, préconisent « Tu t’aimeras comme tu aimes ton prochain »  

⇒ Nous avons toute la polysémie du mot amour, elle s’augmente surtout avec le verbe aimer. Mais nous faisons la distinction lorsque nous parlons de l’Amour, (avec un grand A).

⇒  Quand on a une certaine expérience de la vie en couple, on ne vit plus à soixante ans les choses de la même façon, il y a tellement de tendresse qu’il arrive qu’on s’oublie soi-même parce qu’on a peur pour l’autre.
On parle toujours de l’amour à partir de soi. On peut penser que l’amour ne dépend pas de nous, mais que nous dépendons de lui, parce que sans amour, que serait notre vie ?
Qu’on aime l’autre, qu’on aime les autres, ils occupent une place prioritaire dans nos pensées au point qu’il nous arrive de plus penser à eux qu’à nous, en ce sens l’amour est aux antipodes de l’égoïsme.

 ⇒ On vit toutes les formes d’amour au cours de sa vie. Il y a des gens avec qui on est dans le physique de Pornoria, d’autres avec qui on est dans l’Eros et qui n’est pas physique, après dans Philia où il y  a l’affection, on aime mais mais ce n’est pas érotisé, puis Agapée où les délices de l’amour spirituel et puis il y a Sophia, aimer là où nous en sommes, et toutes les formes à la fois avec sagesse.

⇒  Des philosophes nous ont enseigné à nous protéger de l’amour ; chez les bouddhistes  ce n’est pas de l’amour qu’il faut se protéger, mais de nos douleurs, mais nous gardons l’amour, surtout la forme qu’ils nous recommandent, l’empathie. Il faut nous dégager de nos approches et travailler sur nos propres douleurs pour regarder avec lucidité.

⇒  Y a-t-il un âge pour aimer ? Il y a cinquante ans un homme de soixante dix ans qui aurait voulu divorcer cela paraissait impensable, et pourtant aujourd’hui cela se voit, des couples se forment, se reforment très tard, ce qui prouve qu’il n’y a pas d’âge pour aimer, même aimer d’une autre façon, c’est toujours un hymne à l’amour.
On peut citer aussi les amours héroïques, tel l’amour de Blanche Maurepas, épouse d’un soldat fusillé par l’armée française en 14/18. Armée de son seul amour, elle va batailler pendant vingt ans pour réhabiliter l’honneur de son mari.

⇒ Est-ce que l’amour n’est pas inconsciemment une façon de lutter contre la mort ? Parce qu’on sait qu’il y a une fin ? Et je reviens sur le sujet des phéromones, seraient-elles là pour la reproduction ? Et l’amour pour la lutte pour la vie ?

⇒ Je reviens sur la tendresse qui est un sentiment affectif en corrélation avec l’amour. Lorsqu’un amour naît, quand il est amour passion, quand le volcan est en éruption  permanent, si il n’y pas aussi la tendresse dès le départ, je ne sais pas si cet amour va durer. Je pense que quand le volcan se calme, la tendresse est là en support, elle n’enlève pas l’amour, elle le consolide. J’espère que pour les couples qui feront un long chemin ensemble l’amour et la tendresse se donneront la main.
« Amor definido deja de serlo » nous dit le proverbe espagnol, ou : l’amour défini cesse d’être de l’amour.  Ceci est imagé, entre autres, dans la légende de Lohengrin, dont Wagner fit un opéra. Elsa veut connaître à tout prix le nom du prince de ses rêves. Ce prince s’est fait un Être vivant pour elle, à condition qu’elle ne lui demande jamais d’où il vient, ni qui il est. victime d’un sort la curiosité lui fait poser la question, elle perd son amour.
Nous retrouvons ce thème dans diverses œuvres, dont Psyché et Amour.
Nous le retrouvons avec toute sa symbolique dans Orphée qui ne doit pas se retourner, ne pas chercher à voir  Eurydice
Cela nous dit qu’on ne saurait réellement expliquer précisément pourquoi on aime une personne.
L’amour est une expérience purement intérieure, propre à deux êtres, uniquement connaissable par eux. La rencontre amoureuse passe par des échanges codés, que seuls deux partenaires reçoivent et comprennent, analysent, ressentent et se renvoient  l’un à l’autre, C’est  le sentiment de désir renvoyé dans le regard de l’autre,  c’est un univers à deux.
L’amour, docteur love, est une force de brassage social. Ainsi dans le magazine Science humaine de ce mois de décembre (n° 276) qui titre : « Aimer au 21ème siècle » on nous explique comment  « le choix du cœur » chez les enfants d’émigrés s’écarte des usages endogamiques, c’est-à-dire du choix du ou de la partenaire au sein de sa communauté. Par exemple pour les descendants d’émigrés algériens pratiquement la moitié fait un choix hors communauté, cela est à 43% pour les descendants de Tunisiens…. Cette mixité, qui permet le partage de valeurs communes, montre le rôle social que peut avoir l’amour, et même au-delà. Alors parions sur l’amour !

⇒  Je reprends cette idée de la durée de l’amour dans un couple. Pour que l’amour dure, il faut qu’il se transforme, soit en tendresse, soit autrement, peu importe, et il faut qu’il y ait une aventure. Effectivement si l’amour est basé sur les mêmes bases qu’à vingt ans  quand on en a soixante, il y a quelque chose qui ne s’est pas passé, il n’y a pas d’Histoire.
Il faut qu’un couple ait une Histoire, et que chacun évolue, et chacun reconnaisse l’évolution de l’autre.
Une chanson du Moyen-âge espagnol du poète Juan del Encina disait : « Una sañosa porfia sin ventura se va pujando » qu’on peut traduire par  « Un amour véhément qui n’a pas d’Histoire finit par s’éteindre ». C’est magnifiquement dit dans cette chanson ; je pense que les amours qui durent, sont les amours qui ont une Histoire, dans le respect de chacun, où l’autre reconnaît ce que tu es.
Au regard de l’Histoire on peut dire que l’amour existe encore, même si parfois il peut s’y mêler de l’habitude.

⇒  Par mon métier je suis appelé à interviewer des couples qui vont fêter leurs noces d’or, ou de diamants, et là après l’Histoire de : comment ils se sont rencontrés, puis le parcours, vient la question subsidiaire : quelle expérience conservez-vous de cette durée de vie ensemble?
En dehors de toutes les images, de l’amour fou, de la flamme dont on dit qu’il faut « la rallumer », pour lui permette de durer, ce sont les mots partage, respect, concessions, qui reviennent souvent.
Quand on voit les statistiques de mariages qui se défont, de remariages, c’est intéressant de recueillir les témoignages de ces vieux couples.

⇒ On pourrait passer des heures à citer les œuvres artistiques sur l’amour : des films, de belles pages littéraires, des poèmes…
Je ne citerai que trois lignes, (encore du poète Antonio Machado) :
« Los suspiros son aire, y se van al aire
las lacrimas son agua, y se van al mar :
pero, dime mujer, cuando l’amor se va, ?sabes adónde va ?
« Les soupirs sont de l’air, et retournent à l’air/ les larmes sont de l’eau et s’en vont à la mer/ mais dis-moi, femme, lorsque l’amour s’en va, sais-tu où il va ? »

 Quelques citations entendues au cours du débat :

 « Le plus bel amour ne va pas loin si on le regarde courir. Mais plutôt il faut le porter à bras comme un enfant chéri » (Alain)

« L’homme est ainsi, cher monsieur, il a deux faces : il ne peut pas aimer sans s’aimer» (Albert Camus. La chute)

« L’amour constant ressemble à la fleur du soleil, – Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage – Dont elle a, le matin, salué son réveil! »  (Gérard de Nerval)

Ouvrages cités.

Livres

Discours sur les fondements des inégalités des hommes. 1754. (Jean-Jacques Rousseau)
Pensées. Pascal. 1671
Le monde comme Volonté et comme représentation. Schopenhauer. 1818
Lettre à Théo. Van Gogh
Pourquoi l’amour ne suffit pas. Claude Halmos. Pocket
Petit traité des grandes vertus. André Comte-Sponville. 1995. Points/Pocket.

Magazine

Philosophie Magazine.  Numéro 95. Décembre 2015
Sciences humaines ;      Numéro 276. Décembre 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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