Qu’est-ce que le tolérance aujourd’hui?

                          Restitution du débat du 6 avril 2016 à l’Haÿ-les-Roses

Le Mahatma Gandhi  (Mohandas Karamchad Gandhi)

Le Mahatma Gandhi (Mohandas Karamchad Gandhi)

Animateurs : Guy Pannetier, Danielle Vautrin
Modératrice : Edith Deléage-Perstunski (philosophe)
Introduction : France Laruelle.

Introduction : On se pose en premier cette question : est-ce que ce mot tolérance est le même qu’à son origine ? Ou bien a-t-il évolué ? Je propose qu’on revoit l’origine du mot, son histoire, et les quelques définitions qui lui correspondent.
Issu du mot latin « tolerare » (supporter) tolérer c’est accepter et respecter sans contrainte, sans condescendance, esprit moralisateur, ou paternaliste, les idées, les opinions, les comportements d’autrui que l’on n’approuve pas soi-même. C’est aussi ne pas chercher à restreindre la liberté des autres en la conditionnant à nos propres valeurs, que ce soit dans le domaine : éthique, social, politique, religieux, philosophique…
A ce sujet le philosophe André Comte-Sponville nous dit : « Le vrai n’est pas forcément le bien, et le bien n’est pas forcément le vrai ».
Le mot, le principe de tolérance m’ont été inculqués dès ma prime enfance, et malgré les risques d’abus qui y sont liés, la tolérance est une de mes valeurs de référence.
La tolérance est une vertu morale, individuelle, autant que valeur politique. Elle n’est pas décrétée par une loi.
La tolérance défend l’idée de liberté de parole, elle est un élément indispensable à la vie en société où cohabitent différentes ethnies composées d’opinions, et de coutumes différentes, de règles diverses, pouvant même être opposées les unes aux autres.
La tolérance est une idée moderne qui fait son apparition surtout à la Renaissance, lorsque l’Europe connaît avec la Réforme et le protestantisme une nouvelle situation religieuse. La théorie politique de la tolérance s’est constituée pour répondre aux graves problèmes des guerres de religion au XVIème siècle. Plusieurs édits de tolérance seront promulgués puis révoqués, le dernier en 1787 donne enfin une existence légale aux protestants qui jusque là n’étaient pas inscrits à l’Etat civil qui était tenu par l’Eglise  catholique.
C’est avec des écrivains, des philosophes comme Bayle, Bodin, Spinoza, Locke que se sont développées à la fois une théorie et une justification de la tolérance.
Locke montre l’irrationalité de l’intolérance religieuse qui tend à forcer des gens à croire en ce qu’ils n’approuvent pas. Toutefois chez lui l’intolérance reste justifiée si la pratique d’une croyance constitue une menace pour la paix civile.
Le siècle des Lumières prévoit une conception plus large de la tolérance. Voltaire y voit un rôle important. On lui attribue la phrase : « Je désapprouve ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour votre droit de le dire ». C’est en 1859 que la tolérance est pleinement célébrée comme élément essentiel de la défense de la liberté.
Le philosophe et économiste libéral John Stuart Mill défend la tolérance pour deux raisons : 1° Parce qu’elle est nécessaire au progrès social et au progrès des connaissances.
2° Parce qu’elle est exigée pour l’exercice de l’autonomie individuelle, le développement moral et culturel.
Au 19ème et au 20ème siècle l’idée de tolérance dépasse le domaine religieux pour s’appliquer aux modes de vie non conventionnels, en particulier en matière de sexualité.
Historiquement la tolérance apparaît avec la tradition libérale. Dans la politique contemporaine il existe un large accord sur le fait qu’un certain degré de tolérance est indispensable à une société libre et démocratique, mais il y a débat sur les limites à mettre à la tolérance.
Parmi les arguments contre trop de tolérance, on prétend souvent qu’elle favorise l’immoralité ou les comportements indésirables et qu’elle détruit la vertu individuelle, tout comme la cohésion sociale.
D’autres ont remis en question la compréhension classique de la tolérance, en soutenant que les sociétés modernes plurielles exigeaient une attitude volontaire à l’égard de la tolérance.
Le concept de tolérance doit non seulement autoriser les comportements liés aux diverses croyances religieuses, mais aussi s’appliquer à la diversité des identités.
Les discours racistes et homophobes ne peuvent être tolérés.
En revanche, dans notre société actuelle face aux « incivilités » (pour utiliser un terme très modéré) hélas si courantes : est-ce que le concept de tolérance à la même valeur qu’hier

Débat

 

 Débat : ⇒ D’hier à aujourd’hui le concept de tolérance est-il le même ? Y a-t-il au concept tolérance, une réponse définitive, immuable ? La tolérance relevant de l’éthique et non de la morale, proprement dit, celle-ci est donc inévitablement évolutive en fonction d’une époque, d’un lieu, d’une société donnée. Cela ne doit pas pour autant faire que cette valeur soit relativisée.
Cette question sera toujours d’actualité, car toujours il nous faut nous questionner, entre tolérance, et excès de tolérance, entre  laxisme et intolérance : où mettons nous le curseur ?
La tolérance est dangereuse en ce sens où suivant l’expression de Livingstone elle permet à « des idées qui nous paraissent pernicieuses de s’exprimer et de se répandre »
Revenant sur les tragiques événements, les tueries de 2015, alors que l’heure est au dialogue, à la réflexion, des « oui mais ! » ou encore des, « il faut comprendre », se font entendre. Combien de gens pétris de bonnes intentions, planant encore dans « il est interdit d’interdire », s’érigent en donneurs de leçons, pseudo bons samaritains, et sont parfois inconscients au point de transformer les assassins en victimes. Car le mot « comprendre » est aussi synonyme « d’excuser », de rendre presque normal, justifier des actes intolérables, c’est une offense aux victimes, une offense à leurs familles.
Les mots ont un sens, les mots peuvent être des armes, alors il faut les manipuler dans certains cas avec la plus extrême prudence, car « chercher à comprendre » comment des personnes deviennent accessibles à des théories mortifères, n’est pas « comprendre » l’acte de tuer sauvagement son prochain.
Celui qui cherche à comprendre se montre tolérant. Je suis tolérant car je doute. Les certitudes sont une entrave à la tolérance.
Les tenants de l’angélisme social et les extrémistes de la tolérance ne tuent pas, mais d’une certaine façon ils arment ceux qui tuent.
Cela venant de personnes n’ayant pas reçu le minimum d’éducation pour avoir un peu d’esprit critique, cela peut être classé dans les épiphénomènes.  Mais lorsque cela vient de personnes ayant une certaine éducation, tant philosophique que politique, cela à un écho d’apologie de la violence.
Cela viendra, comme nous le dit un article dans un numéro de philosophie magazine, n° 87 par les propos du pape actuel, qui déclare au lendemain des attentats qui ont tué dix-sept personnes (Charlie hebdo), « si un ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing », alors du coup de poing, aux cent coups de fouet, ou la kalachnikov, le pape ouvre la voie qui justifie la punition, le châtiment face à ce que les croyants intégristes considèrent comme blasphème.
Du dogme à l’intégrisme nous sommes sur les premières marches dont les suivantes mènent au terrorisme. Le pape n’est pas le seul, nous dit le même article de philosophie magazine*. Des personnes se réclamant de l’extrême-gauche ont tenu également ce langage du « oui mais ». L’article cite entre autre les propos ambigus de personnes comme Alain Badiou pour qui (je cite) Charlie hebdo ne fait « qu’aboyer  avec les mœurs policières, mœurs relevant d’un républicanisme postcoloniale et xénophobe». Vouloir, au nom d’une pseudo tolérance,  hisser le drapeau rouge, à côté du drapeau noir de Daesh, c’est un jeu dangereux.
Le 16 novembre 2015 c’était les 20 ans de la journée de la tolérance initiée par l’Unesco en 1995. On en a peu parlé bien sûr, nous étions alors trois jours après les tueries du Bataclan et des terrasses de cafés, les esprits n’étaient pas forcément enclins à prôner la tolérance.

⇒ Nous avions dans les premières années du café-philo déjà abordé ce sujet, la tolérance. Celui qui l’avait proposé a commencé en énonçant tout ce qu’il ne tolérait pas : racisme, antisémitisme, sexisme, etc., beaucoup de mots en « isme », et un tour de table nous avait permis de connaître tout ce qu’on ne tolérait pas, et pourtant si on dit de quelqu’un qu’il est intolérant, ce n’est pas bon, donc ce mot est ambigu.
Personne ne peut être « tolérant » ou « intolérant », il faudrait d’autres mots.

⇒ J’avais peur qu’on soit dans une approche trop angélique. La tolérance, pour moi, n’est pas neutre ; elle est relative à une référence, à des principes, à des valeurs. Or, aujourd’hui on a besoin de redéfinir, d’insister sur les valeurs, et non tolérer toujours plus, parce que la tolérance lorsqu’elle devient angélique peut être néfaste.
Donc elle est relative ; dans certains pays en des temps reculés, on acceptait l’étranger à condition, par exemple qu’il n’ait pas de cheval, qu’il se déplace sur un âne. Donc, pour ces gens là c’était une règle de tolérance.
Aujourd’hui il faut redéfinir nos valeurs, surtout pour nos jeunes dont beaucoup sont complètement perdus, avec la peur de chômage, la peur de l’avenir, et là le rôle de l’école est important pour donner l’esprit critique, et savoir quoi et comment tolérer.
Parmi les erreurs qui peuvent être faites, c’est vouloir imposer sa culture aux autres, mais si dans les populations immigrées on ne leur donne pas les éléments de la culture du pays, ils seront de fait relégués, concentrés dans les mêmes quartiers, sans l’ouverture sur l’autre, et finalement pas intégrés.
On est peut-être dans l’erreur en acceptant l’immigration illégale, en ne fixant pas les limites raisonnables. C’est ce qu’Alain Finkielkraut expose dans son ouvrage « L’identité malheureuse », soulignant aussi qu’il ne faut pas céder à ceux, quels qu’ils soient, qui veulent modifier la laïcité, ne pas céder aux groupes de pression qui veulent à tout prix contourner la loi de 1905.

⇒ La tolérance ne veut pas dire, soumission ». A partir du moment où il y a soumission on accepte beaucoup de choses, on fait fi de la loi, des valeurs.

⇒ Poème d’Hervé :                          Tolérance.

Tout un chacun pense différemment
Œil pour pour œil, c’est la loi du talion,
La vengeance appliquée sans discernement
Ecarte toute solution d’évolution.
Réfléchir pour donner une suite précisément,
Analyser sincèrement la situation
Ne pas s’emporter et agir moralement
C’est avoir un comportement de conciliation,
Enfin, être tolérant, n’est-ce pas être clément ?

⇒ La tolérance aujourd’hui c’est, pour moi en France, au 21ème siècle dans notre société multi-culturaliste qui affiche comme une de ses valeurs la reconnaissance de la diversité culturelle et cultuelle ; et aussi dans un régime démocratique qui veut développer la démocratie participative et non pas seulement la démocratie représentative avec tous les concitoyens français, bi- ou multinationaux, et pour certains aussi les étrangers, et enfin, dans une situation d’état de guerre en butte au terrorisme islamiste. Mon point de vue, que je vais essayer d’argumenter est de dire non à la tolérance comme simple compréhension de l’autre et oui au respect comme reconnaissance de l’autre comme une personne humaine comme moi.
D’abord la valeur constitutive de la société humaine est le respect et non pas la tolérance ; car 1° comme l’écrit Freud dans « Malaise dans la civilisation », le bonheur n’est pas au programme de toute société: les êtres humains doivent, pour vivre ensemble, refouler le Thanatos, le désir de mort que chacun a en lui, et sublimer l’Eros, le désir de plaisir que chacun a aussi en lui. Il y a donc de l’intolérable en toute société : les meurtres, l’inceste, l’oisiveté comme principe de vie …
2° L’être humain est un animal social, il n’y a pas d’être humain hors société – d’Aristote aux anthropologues contemporains – et l’ermite qui se retire dans les bois ou sur une île déserte parle une langue qu’il a apprise de ses pairs et emporte avec lui une théière ou une cafetière objet de sa civilisation. Ce qui constitue la société, c’est la considération de l’autre comme une personne  avec laquelle  il faut dialoguer pour vivre ensemble et pour que ne se développe pas, « la guerre de tous contre tous » (Hobbes).
Autrement dit comme l’écrit Kant : avec une personne tu dois toujours « agir de telle sorte qu’elle ne soit pas prise comme un moyen mais comme une fin ». Une personne est respectable, elle doit être respectée, même si elle est aussi, en même temps instrumentalisée. C’est ce qui distingue les personnes des choses.
L’intolérable pour l’être humain c’est qu’il ne soit pas reconnu comme un être humain et non pas que ses habitudes et ses coutumes ne soient pas tolérées. D’ailleurs, sur le plan juridique il y a eu un enregistrement de la différence entre tolérance et respect. En 1945, il y a eu la différenciation entre crimes de guerre (il y a guerres lorsque des individus ou des peuples ne se tolèrent pas) et crimes contre l’humanité quand des individus ou des peuples ne sont pas considérés comme des personnes humaines (génocides, viols, esclavage, torture).
D’autre part, la tolérance n’est pas une valeur mais un moyen de gouvernement.
Dans le dictionnaire de Trévoux (du 18ème siècle) la tolérance c’est « la condescendance qui fait qu’on n’empêche pas certaines choses, qu’on les connaisse et qu’on ait le pouvoir en main ». La tolérance est un moyen d’éviter la discorde, un moyen de coexistence pacifique;  pour éviter les troubles, et les guerres de religion. De même Kant dans « Qu’est-ce que les Lumières? » salue Frédéric II de Prusse comme un monarque éclairé car il est le premier à déclarer qu’un prince (l’autorité politique) n’a rien à prescrire aux hommes dans les choses de la religion, et qu’il refuse l’attitude hautaine de tolérance au bénéfice de l’attitude digne du respect de l’autre, des autres croyances.
Cela est juste aussi du point de vue psychologique: est en position de tolérer celui qui a le pouvoir d’écraser et qui ne le fait pas  Seuls les maîtres tolèrent pour rester maîtres.
Aujourd’hui la tolérance prend le masque du droit à la différence qui finalement devient l’éloge des différences et l’acceptation des communautarismes: à table, dans les cantines scolaires, de manière vestimentaire dans l’espace public… C’est bien un outil de gouvernement: la paix sociale passe par la tolérance des habitudes et des coutumes différentes qui peuvent devenir ostentatoires et prosélytes, et qui le sont devenues en ce qui concerne celles qui se réclament aujourd’hui de l’Islam.  Déjà en 1996, lorsque des jeunes filles ont refusé d’enlever leur voile en entrant au collège, l’administration l’a toléré et le gouvernement Jospin et le conseil d’Etat aussi, et cela était une erreur que l’on paie aujourd’hui. Et qui s’est élevé contre le port de la burka dans l’espace public pour  légiférer en 2011 ?
Prenons un autre exemple la pratique de l’excision. Peut-elle être tolérée? Non parce qu’elle est une atteinte à l’intégrité de la personne humaine. Il doit y avoir le même refus pour les pratiques qui nient la personne humaine (le voile intégral),  et respecter les femmes qui se font exciser ou qui portent le voile intégral c’est discuter avec elles, les considérer comme capables de discuter, et argumenter sur le fait que toutes les cultures ne sont pas égales en valeur humaine et que celles qui imposent l’excision, ou le voile intégral, ne respectent pas les femmes, les prennent pour des choses et que ceux et il faut que celles qui imposent de telles pratiques soient condamnés et châtiés.

⇒ Je partage les choses qui viennent d’être dites, je vois la tolérance comme étant une vertu individuelle, quelque chose qui nécessite un travail sur soi afin de prendre en compte l’autre dans sa dimension, de lui témoigner respect.
Le problème auquel on est confronté, c’est qu’aujourd’hui c’est une vue de l’esprit, on vit dans un monde où l’intolérance est la marque générale ; je pense à toutes ces agressions, à ces épreuves de force, de provocation, comme en 1989 lorsqu’on a tenté de laisser porter le voile à l’école. Le Ministre de l’éducation d’alors, a botté en touche. Je crois que la tolérance implique un minimum de civisme, sinon elle n’existe pas.
Pour que la tolérance s’applique dans un pays il faut que l’Etat soit capable de se montrer intolérant, (au sens ne pas accepter).

⇒ La position de notre gouvernement actuel du fait de beaucoup de tolérance rend l’édifice social fragile, et il faut savoir expliquer à tous quels sont les principes de la laïcité : c’est la tolérance des croyances, ce n’est pas comme a souvent voulu souvent le faire croire « bouffer du curé », mais c’est respecter toutes les croyances, mais il faut aussi parfois « serrer les boulons » face à certains dérapages. Le vivre ensemble c’est, des us et coutumes, et les lois républicaines. Si on très tolérant, si on ne réagit pas comme il faut, en temps utile, c’est le vivre ensemble qui en souffre.
C’est chez les religieux islamistes intégristes que nous rencontrons le plus d’intolérance, si on ne vit pas suivant leurs principes on est des mécréants (aux deux sens du terme), et la moindre critique à leur égard c’est tout se suite de l’islamophobie. Du coup, il s’installe dans le pays l’auto censure, les gens n’osent plus évoquer les écarts  à la loi républicaine.

⇒ La tolérance n’est pas la même d’un pays à l’autre, telle la Grande-Bretagne par exemple, ou des pays où tout est autorisé, ça nous donne par exemple comme réponse le Ku Klux Klan aux USA.

⇒ La tolérance n’est pas une valeur éducative.
1° Comme me l’a enseigné Michel Serres l’éducation, pour réussir doit être positive: on n’éduque pas bien contre, on éduque bien pour, on n’éduque pas bien à l’antiracisme, mais bien au métissage, on n’éduque pas au refus de la barbarie mais à des valeurs. D’ailleurs, éduquer c’est conduire vers des valeurs. L’éducation à la tolérance est une éducation négative et non pas positive comme l’éducation à des valeurs. C’est, éduquer à ne pas interdire, à supporter, à permettre. Ce n’est pas une éducation à proprement parler. L’enfant a besoin d’être instruit, d’être orienté, d’être conduit vers des valeurs, pour devenir un être humain et ne pas rester animal. Le pédagogue, selon des modalités différentes, conduit l’enfant vers des valeurs: aujourd’hui, en France au respect de l’autre, aux droits de l’homme, (les droits liberté-1789- et les droits sociaux-1948-), à la laïcité, à la responsabilité envers la Terre pour les générations futures.
2° Comme l’écrit Lévi-Strauss dans « Race et Histoire », «  Le barbare c’est celui, d’abord, qui croit à la barbarie ». Le barbare, c’est l’ethnocentriste, qui ne reconnaît pas les autres cultures comme des cultures, les autres langues comme des langues égales à la sienne, qui les juge inférieures voire « sauvages ». Les racistes utilisent des mots d’animaux pour désigner les individus ou les peuples jugés inférieurs les bourricots pour les algériens par les colons, la vermine pour les juifs par les nazis, des sauvages… Eviter la barbarie, ce n’est pas être tolérant, c’est être éduqué à reconnaître l’autre et à le respecter comme un être humain.
3° Ce que m’a appris Locke avec sa « Lettre sur la Tolérance » c’est qu’une  philosophie de la tolérance, une philosophie libérale, pêche par un défaut majeur : elle ne stimule pas la ferveur, le vouloir vivre ensemble.  Encore une fois non à la tolérance oui à la foi qui n’est pas une foi particulière. Locke argumente cela en écrivant que le vivre ensemble dans un Etat passe par des lois imposées c’est à dire des règles communes pour garantir à chacun sa sécurité, sa liberté, la propriété des soi et de ses biens, et par la tolérance religieuse mais que néanmoins il y ait un seuil de tolérance: dans un Etat tolérant les athées, dit-il, ne sont pas tolérés parce qu’il leur manque la foi, la ferveur pour maintenir l’unité de l’Etat. Aujourd’hui dans notre Etat libéral où la tolérance est reine, avec les écueils énoncés, la foi en la volonté de construire un Etat juste et solidaire décline et cela m’attriste.

⇒ Nous avons des marques d’intolérance chez des jeunes qui à l’école contestent des cours d’histoire, de science, parce que ça ne correspond à leurs références religieuses. Il faut espérer dans l’évolution des moeurs et dans l’intégration. Et là où on a vu le sommet de l’intolérance ce fut lors des caricatures de Charlie Hebdo.

⇒ On a évoqué l’évolution de l’idée  de la tolérance, du concept tolérance. Dans ce sens on se rappelle qu’au moyen âge, l’intolérance était telle, que les sodomites finissaient sur le bûcher, et, il y a peu on a établi le mariage pour les homosexuels.
En 1943, une femme qui avait pratiqué des avortements sera guillotinée, puis nous avons eu la loi Veil en 1975.
Lors de l’exposition coloniale à Paris en 1931, on avait reconstruit un village africain avec ses habitants, ce qu’on a appelé par la suite « un zoo humain ». Aujourd’hui la discrimination raciale est punie par la loi.
Et puis je reviens sur la notion de tolérance dans divers pays. Cela nous donne aux Etats-Unis le deuxième amendement de la Constitution qui permet entre autres à chaque citoyen de porter une arme, droit qui perdure malgré les récentes tueries.
Revenant chez nous en France : des personnes du monde politique et une large part du monde médiatique, ont récemment au nom de la tolérance, piégé deux mots du vocabulaire : c’est d’abord le mot, amalgame.
Au nom du refus d’amalgame, on fait taire toute critique de l’intégrisme, de propagandes et d’actions antirépublicaines, voire, anti-laïques.
Le second mot piégé est : islamophobie. Nulle critique, nulle observation n’est tolérable sur ce sujet. On doit pouvoir, disait sur une radio, Elisabeth Badinter  « défendre la laïcité sans avoir peur d’être traité d’islamophobe »
Interdire toute critique dans ce domaine, c’est oublier, ou occulter un point primordial : ce n’est pas l’Islam religieux qui est mis en cause, ce n’est la pratique religieuse non plus, l’intolérance vient de l’Islam politique. Ce qui est à combattre, ce sont les propos antirépublicains, allant jusqu’à assimiler racisme et laïcité, allant jusqu’à assimiler, laïcité et islamophobie.
C’est oublier ou faire semblant d’oublier que l’Islam pratiqué dans de nombreux pays est d’abord un système politique antidémocratique, un système de régulation sociale à tous les niveaux, et que les religieux intégristes veulent que l’Islam détruise (suivant l’expression courante)  tous les impérialismes afin que l’Islam soit la seule religion dans ce monde.
Donc, nous voyons ce « laissons dire » pour « ne pas  faire de vagues », cela nous mène jusqu’au laxisme qu’on peut déplorer comme ce fut le cas dans une émission sur Canal + le 26 janvier de cette année. Un islamiste salafiste, Idriss Sihamedi, affirme sur le plateau qu’il refuse de serrer la main aux femmes. Présente, sur le même plateau la Ministre de l’éducation (Ex Ministre des droits de la femme), Najat Vallaud Belkacem ne réagit pas.
Dans ce cas présent, où nous situons-nous entre tolérance et laxisme ?

⇒ Tout ce qui faisait les concepts, les valeurs il y a cinquante ans est aujourd’hui complètement bousculé, remis en cause par la réalité. Par exemple, le respect de l’autre n’a plus une place prédominante.
Et se pose aussi, le problème que, parmi les terroristes, il y avait des jeunes garçons polis, gentils, pas du tout le profil intégriste, donc après se crée une certaine méfiance. On peut dire que depuis les attentats la tolérance a été atteinte; c’était aussi l’objectif de ceux qui ont commandité ces attentats. Et je reviens sur les discours dans les mosquées, où il y a parfois des propos intolérants, antirépublicains, anti démocratiques; il faut être vigilant pour ne pas laisser se développer une logique d’affrontement.

⇒ Je crois que les plus jeunes n’ont pas tous été éduqués à la tolérance, à la laïcité, ni aux droits de l’homme, ni à la responsabilité envers la Terre et envers l’humanité. J’ai été prof et on n’avait pas pour mission d’éduquer dans ces domaines.
Maintenant, le gouvernement rappelle qu’il faut faire l’éducation à certains principes à l’école, mais pendant trop longtemps ça n’a pas été fait.
Je reviens sur la loi Veil, ce n’est pas pour moi une évolution de la tolérance, c’est une évolution de la société vers une conscience plus large de l’humanité.
Puis revenant sur le voile, je vois là surtout un geste politique, et c’est vrai que dans l’Islam, politique et religion vont ensemble, on a connu ça en France.

⇒ J’ai entendu dire qu’il fallait accepter tous les autres avec leurs coutumes, leurs usages. Soit ! Mais ces derniers sont-ils prêts à nous accepter ?
Ensuite, ayant été élevée dans une famille trop tolérante, je devais accepter beaucoup de choses, et des personnes en ont abusé, jusqu’à parfois m’humilier. Plus tard, j’ai réagi me disant au nom de quoi, doit-on subir, au nom de cette tolérance ? J’en ai conclu que la tolérance avait la valeur que je lui reconnaissais, et je pense qu’on doit lui mettre des limites. J’ai compris que la tolérance à une dose trop importante devient intolérable.
L’image, la métaphore qui illustre cela, c’est « le lait sur le feu ».

⇒ Est-ce que mai 68  a fait évoluer la tolérance ou non ?

⇒ Difficile à dire, surtout  qu’il « était interdit d’interdire », tolérance ambiguë !

⇒ Au nom de la tolérance on a déplacé à la suite de mai 68 certaines notions; comme à l’école où il revenait presque aux élèves de choisir le cours.
Je vois les jeunes enseignants que je côtoie : ils sont dans une tolérance telle qu’ils n’ont pas le contrôle sur la classe, et l’on voit même qu’au bout de 15 minutes de cours souvent c’est la dispersion…

⇒ Ce constat par des parents d’une tolérance parfois proche du laxisme, amène de plus en plus de parents à choisir l’enseignement privé pour leurs enfants, ce qui a un effet très négatif, en ce sens où des écoles n’ont plus que des enfants issus de  l’immigration, et les mères de ces enfants s’en plaignent car voilà des enfants qui se trouve  encore plus ghettoïsés  dès l’école. Comment dès lors avec ce manque de mixité sociale aboutir à cette fameuse intégration.
Et je voudrais évoquer un film où l’on voit une certaine forme d’intolérance, c’est « La journée de la jupe ». La maîtresse vient faire son cours en jupe. Des élèves intoxiqués par des préceptes moraux religieux, considèrent qu’une femme qui porte une jupe, est une putain, même les élèves filles ont intériorisé ce sentiment. La situation dégénère, jusqu’au drame, et les élèves à la fin apprenant qu’elle aussi est d’origine arabe, ont cette réaction : « mais m’dame pourquoi vous l’avez pas dit ! »
(Beau film, émouvant. Pratiquement jamais  diffusé dans nos banlieues, « pour ne pas faire de vagues »)
Il est un autre secteur où la tolérance n’est pas de mise, c’est à l’encontre des lanceurs d’alerte. J’en rappelle succinctement la définition : « personnes qui portent à la connaissance du public des informations constituant des risques, des dangers, des menaces pour la société » ; lesquelles informations se trouvent, le plus souvent, occultées par les médias. Dans notre société « d’économie ouverte » pour reprendre une expression récente notre premier Ministre, les lanceurs d’alerte sont gênants pour l’économie ; ils pourront être poursuivis en vertu d’une directive européenne sur le secret des affaires. La dernière et célèbre victime de l’intolérance des gouvernements est Julian Assange qui sur le site Wikileaks avait publié des modes opératoires de l’armée des USA en Irak, et surtout dénoncé des corruptions de dictateurs  africains, dénoncé des mafias russes, etc. Il a du se réfugier à l’ambassade de l’Equateur à Londres. Les Etats-Unis veulent l’extrader,  la Suède également, l’ayant impliqué à cet effet dans des délits sexuels.
Nous aurions encore beaucoup à dire avec le cas d’Edouard Snowden, réfugié lui en Russie,  pour qui (je le cite)  son « seul objectif est de dire au public ce qui est fait en son nom et ce qui est fait contre lui. ». Là aussi nous aurions bien besoin de Voltaire, de Zola.
Et enfin, pour rappeler que tolérer ce n’est « être d’accord », dans un débat sur la laïcité le  sociologue Marwan Mohammed, répondant à une jeune femme sur le port du voile, (cette personne étant voilée), disait : « Je ne suis pas d’accord avec le port du voile, j’y suis opposé, je revendique mon droit de le dire, mais je vous reconnaît la liberté de le porter ou non » Voilà une sagesse très Voltairienne que je fais mienne.

⇒ Le mot tolérance est un mot qui a beaucoup été galvaudé, je suis d’accord que le mot respect convient mieux à notre époque.

Quelques citations sur ce thème :

« La discorde est le plus grand mal du genre humain, la tolérance en est le seul remède » (Voltaire)
« La tolérance est une vertu qui rend la paix possible » (Paul Claudel)
« La règle d’or de la conduite est la tolérance mutuelle, car nous ne pensons jamais toujours de la même façon, nous ne verrons qu’une partie de la vérité, et sous des angles différents » (Gandhi)

⇒ Voltaire dans son traité sur la Tolérance (Chapitre VI) nous donnait déjà la définition des islamistes d’aujourd’hui : « Crois ce que je crois, ou tu périras »

 

Œuvres citées, références :

Livres :

L’identité malheureuse. Alain Finkielkraut. Essai/Poche 2015.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue.

Malaise dans la civilisation. Freud. 1930.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Qu’est-ce que les Lumières. Kant. 1784

Race et Histoire ? Lévi-Strauss. 1952.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Magazine :

Philosophie magazine N° 87. Octobre 2015.

Film :

La journée de la jupe. De J.P. Lilienfield. Premier rôle : Isabelle Adjani.
(DVD disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Télévision :

Emission Supplément/Canal+. Le 26 janvier 2016.

 

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