La compétition entre tous, est-elle inévitable?

Restitution du débat du 11 mai 2016 à l’Haÿ-les-Roses

Rousseau. Les joueurs de foot-ball. 1908. Musée Guggenheim. New York       Les joueurs de foot-ball. Le douanier Rousseau.
1908 Musée Gougenheim. New York.

Introduction : Lionel
Dans notre société de compétition je voudrais traiter de ses caractéristiques essentielles.
Nous sommes imbibés et faisons nos choix les plus intimes avec la peur toujours distillée dans nos esprits dès le plus jeune âge, et nous devons donner des gages à la réussite. Réussite scolaire, puis professionnelle, sociale et matérielle.
Il pèse sur nos têtes l’épée de Damoclès de la mésestime, de la désapprobation, du mépris, et surtout de la stigmatisation, de l’indifférence et de l’ignorance.
Bref, c’est toujours, suivant des termes standards, le combat de « winners » contre les « loosers ».
Le philosophe anglais Thomas Hobbes dit que : « Nous trouvons dans la nature humaine, les principales causes de discorde : tout d’abord, la Compétition : en second lieu, la Défiance ; et en troisième lieu, la Gloire » (Léviathan. 1, § XIII)
Maintenant,  il nous faut voir l’étymologie du mot compétition, lequel vient de l’anglais, lui-même issu du latin « competitio » qui signifiait tout à la fois: rivalité, concurrence, etc.
Dans le Larousse d’aujourd’hui, c’est l’action de chercher à obtenir en même temps que d’autres  le même titre, la même charge, la même dignité, etc. ou alors : concurrence entre des organismes, des populations, des espèces pour l’utilisation d’une ressource.
Aujourd’hui le terme de compétition est souvent associé à l’économie, et parfois présenté sous la forme de « guerre économique ». On peut dire qu’un mot d’ordre règne sur les ondes, tout doit être adapté, sacrifié, à la compétition économique, permettant de gagner des parts de marché, jusqu’au saint Graal qui est l’obtention du monopole.
De plus , cette guerre économique réduit les personnes à la consommation et la consumation jusqu’au « burn out ». Au nom de la compétition des milliers d’emplois sont menacés, et ceci sans qu’on sache quelle sera la place réservée à l’homme.
Je reprends ces quelques lignes de Frédéric Lordon dans le récent n° hors série de Philosophie Magazine : « Par les affects joyeux extrinsèques de l’action à la consommation, le travail demeurait une activité instrumentale. Le nouveau régime passionnel du néolibéralisme vise à rendre le travail désirable pour lui-même. Le problème de ce nouveau régime passionnel est qu’il est gravement affecté de schizophrénie, car, à côté de cette promesse magnifique de l’épanouissement existentiel dans, et, par le travail, le capitalisme néolibéral précarise et brutalise les salariés comme jamais depuis l’époque pré- fordienne »
Et pour finir je cite des alternatives sérieuses de Baudrillard : « Au lieu d’égaliser les chances et d’apaiser la compétition sociale (économique, statutaire), le procès de consommation rend plus violente, plus aiguë la concurrence sous toutes ses formes. Avec la consommation, nous sommes enfin, seulement dans une société de concurrence généralisée, totalitaire, qui joue à tous les niveau, économique, savoir, désir, corps, signes et pulsions, toutes choses désormais produites comme valeur d’échange dans un processus incessant de différenciation et de surdifférenciation. »

 Débat

Débat :  ⇒ On ne peut pas nier qu’on est dans une société de compétition, mais de fait, peut-on imaginer qu’on pourrait avoir une société sans compétition ? Sans ce principe nous serions peut-être comme des boeufs broutant dans un champ. Je crois que la compétition est inhérente à la condition humaine.
J’ai cherché à définir, à cerner les sentiments qui s’expriment dans la compétition :
1° L’envie de se montrer aussi capable que l’autre
2° Le besoin de se prouver à soi-même qu’on peut une chose, voire, pourquoi pas, se dépasser.
3° L’envie parfois d’être au-dessus des autres, par orgueil, par vanité, par gloriole.
4° L’envie de s’élever dans la société ; pour soi, pour le regard des autres, pour l’honneur, la fierté.
5° L’envie, le désir d’avoir une meilleure situation financière, pour soi, pour les siens, pour préserver l’avenir.
6° Ou, tout simplement un réflexe naturel, presque génétique chez certaines personnes, de ceux que vous voyez se précipiter vers le péage le moins chargé pour gagner 30 seconde de trajet, (c’est plus fort qu’eux !)
Il y a des personnes qui n’ont pas l’esprit de compétition. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de proposer à des personnes la possibilité d’évoluer vers un poste à responsabilité, parfois ces derniers ne voulaient pas changer leur travail habituel. En fait, si tout le monde voulait être « chef » la compétition serait terrible.
Il ne suffit d’être compétiteur, encore faut-il avoir des capacités. Encore faut-il que le milieu de votre activité vous offre la possibilité de prouver vos aptitudes, et cela dépend aussi parfois du niveau des concurrents.

⇒ La compétition mène parfois au « burn out » (l’épuisement moral), ce qu’on appelait autrefois « le ras le bol ». Et cela aujourd’hui touche parfois les enfants, lesquels pour les parents devraient toujours être, les meilleurs. Les enfants entrent alors dans une compétition qui n’est pas leur, mais uniquement celle des parents, l’enfant devient l’objet de l’ambition des parents, jusqu’au seuil de ses possibilité, et si il a un échec, c’est le drame.

 ⇒ La compétition à l’école peut amener des suicides, comme on le voit au Japon. J’ai toujours dit à mes enfants : même si on a une mauvaise note, on rentre à la maison.
Dans un tout autre domaine, nous voyons la compétition entre les Etats, et aujourd’hui l’Allemagne qui serait le modèle parfait s’impose dans les orientations, et bien d’autres pays deviennent « les mauvais élèves de l’Europe »
La compétition n’est positive que lorsqu’elle crée de l’émulation.

 ⇒ Dans une entreprise la coopération est préférable à la compétition. J’ai par ailleurs connu une école où il n’y avait aucun classement, et c’est important, c’est ce que j’ai transmis à mon petit fils, l’important n’est pas d’être le premier, l’important, c’est d’être aimé.

 ⇒ La compétition des années 1980 n’a rien à voir avec ce qu’elle allait devenir, on le voit surtout dans les problèmes de santé, problèmes psychologiques qui augmentent au travail de façon alarmante : ils incluent : l’épuisement professionnel, la dépression, le stress, l’anxiété…
Ces problèmes psychologiques comptent maintenant pour environ 40% des obtentions d’invalidité au Canada, jusqu’à 60% dans certains secteurs.
En Europe un cas sur deux d’absentéisme est du au stress chronique.
En 1974 le psychologue Herbert J. Freudenberger  écrit dans l’ouvrage « La brûlure interne: « En tant que psychanalyste et praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendies, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe   leurs ressources internes en viennent à se consumer, comme sous l’action d’une flamme, en ne laissant qu’un grand vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte »

⇒ Il y a des cas extrêmes de compétition, des cas où nous sommes bien embêtés ; tant avec la morale qu’avec l’éthique, ceci en philosophie est illustré par « La planche de Carnéade » : Deux naufragés repèrent une planche, un premier s’y accroche, elle le soutient, le second s’y accroche, elle ne soutient pas les deux hommes. Après quelques tentatives infructueuses, l’un des deux naufragés au nom du principe de sauvegarde de sa vie, tue l’autre. C’est un cas d’école pour les juristes.
Et nous avons évoqué la collaboration, plutôt que la compétition. Cela nous ramène à l’œuvre de Darwin « L’origine des espèces », où,  nous le savons, la reproduction  des espèces a donné lieu à des compétitions. Mais nous dit aussi Darwin, dans des certains cas, ce sont les groupes solidaires qui grâce à la collaboration ont survécu et ainsi transmis majoritairement leurs caractéristiques génétiques aux descendants
Mais la compétition ne concerne pas que le genre humain et animal, elle existe aussi chez les plantes. Ainsi pour attirer tel papillon, ou tel insecte pollinisateur, la plante par sa fleur va se parer de couleur, d’aspect approprié, se faire la plus attirante possible parmi les fleurs environnantes. « Darwin donne une peinture saisissante de ce champ de bataille qu’est le moindre lopin de terre où tout ce qui vit entre nécessairement en compétition et lutte férocement, désespérément pour la vie, lutte pour la volupté, pour l’amour. Dans le monde végétal, les plus forts et les mieux doués supplantent et étranglent les faibles, leur enlèvent les sucs nourriciers, l’air, la place que leur besoin de joie serait en droit »
(Gide, Feuillets d’automne, 1949, p. 1085)

 ⇒ La compétition est dangereuse, car pour les ambitieux, la fin peut justifier  les moyens, ou, en entreprise c’est par exemple, faire le vide autour de soi, éliminer un à un les concurrents sérieux ; ce qui n’empêchera pas l’ambitieux d’atteindre un jour son niveau d’incompétence.

 ⇒ Ce monde est le plus souvent en compétition, comme dans le monde du sport, dans l’économie qui est mesurée, heure par heure à la bourse. Aujourd’hui la compétition est avant tout liée à un problème d’argent, à l’appât du gain. La compétition ne rentre pas dans des règles de morale.

 ⇒ Dans un récent débat sur « Les guerres sont-elles inévitables ?» Edith, notre amie philosophe disait : «  Certes, la violence est en chacun de nous, mais aussi l’aptitude à coopérer et à communiquer pour atteindre des objectifs communs, être solidaires, et partager nos désirs » .
Et dans un documentaire de Marie Monique Robin, « Sacrée croissance ! » j’ai retenu ces propos : « Entre les décideurs politiques et une partie de la population réticente à se laisser imposer la doxa libérale, la vision du monde tel qu’il doit être mené, semblent inconciliable. Lorsque les premiers ne jurent que par la croissance, répétant le terme comme une formule incantatoire, les seconds espèrent en d’autres solutions, et refusent le productivisme et la consommation à tout prix. Les experts sont formels : sous la forme qu’elle a comme au 20ème siècle la croissance est terminée, elle ne reviendra pas. De nombreux paramètres le laissent à penser…. »

 ⇒ Parler d’une croissance exponentielle, dans un monde fini, dit un économiste, est, soit, d’un fou, soit, d’un économiste.

 ⇒  La compétition entre les hommes semble être de tous les temps. Dans le roman de Roy Lewis : « Pourquoi j’ai mangé mon père » autour duquel nous avions débattu en février 2006,  on avait retenu ces quelques lignes : « Chaque espèce s’échinait pour se montrer plus prolifique, plus ingénieuse que toutes les autres, et justifier ainsi sa prétention à être la plus apte à survivre. Ce modèle échevelé de libre entreprise prouvait bien que l’intérêt personnel éclairé produit la plus grande richesse et nourrit le plus grand nombre… » On retrouve en clin d’œil, le credo du libéralisme économique.

⇒ C’est la sédentarisation qui dès les premières hordes a créé l’esprit de compétition. Avant, ils chassaient, ils cueillaient en coopération, ils migraient ensemble, ils se serraient les coudes.

 ⇒ Est-ce que le principe de compétition nécessaire, est une conception de mâles, un peu comme dans le domaine animal ?

 ⇒ La compétition n’est ni l’exclusivité des hommes, ni celle des femmes. Quand les femmes entrent en compétition, qu’elles se font la guerre : garez-vous ! De fait c’est inhérent à l’individu, c’est plus de  nature que d’éducation.

⇒ Que la compétition soit venue avec la sédentarisation, j’en doute. Dans  l’ouvrage de Roy Lewis (déjà cité)  « Pourquoi j’ai mangé mon père ? », l’auteur nous dit que les premières hordes, les clans étaient en compétition pour les territoires de chasse, pour les grottes, puis en suite avec  l’exogamie, pour les femmes.
La compétition est un élément primordial de la vie, car tout a commencé avec la plus terrible compétition  qui soit, celle que nous n’aurons jamais à revivre, ceci fut illustré dans une chanson : Les spermatozoïdes
« Nous étions trente millions massés derrière la porte,
une seule idée, la porte, la porte…
Ça y est, c’est parti, la porte est ouverte,
c’est la ruée au dehors, ne pas s’affoler.
Déjà, les premiers ont été massacrés, pietinés.
La moindre pitié entraîne la mort,
mais, je dois être cinglé de philosopher à un moment pareil,
courir, courir, tenir, tenir….
Ceux qui ont la rage de vivre, il n’y a que ceux-là qui tiennent,
Les mecs tombent un à un, morts avant de toucher au but…
Soudain je l’aperçois, il est là devant mes yeux,
Il est là devant moi, ce palais merveilleux.
Que c’est beau, que c’est beau, j’entre en un paradis ;
Alors ! C’est là qu’elle est cette garce de vie.
Pendant neuf mois entre elle et moi, ce sera le nirvana.
J’suis l’vainqueur de trois millions,
Je sors du néant, j’ai un nom !
Neuf mois sans froidure, ni chaleur,
Pendant que les autres vainqueurs, ceux qui sont déjà dehors,
M’attendent pour se battre, voir qui sera le plus fort.
Pendant 70 ans, la bagarre recommence,
C’est la vie, c’est la vie, c’est la vie…
Paroles et musique de, Ricet Barrier. 1999.

 ⇒ Dans les rivalités entre gamins, il n’y a pas le souci d’éliminer l’autre : on est le meilleur, on veut avoir un bon point, une médaille, mais ce n’est pas la guerre. Et le summum de la compétition, c’est bien la guerre économique qui touche le monde entier
Par ailleurs, depuis longtemps l’esprit de compétition a amené la consommation de produits, de drogues, même parfois tout simplement pour dépasser ses propres performances….
Donc, nous voyons différentes dimensions dans cette idée de compétition, jusqu’à la compétition avec nous-mêmes.
Toute personne est déterminée à désirer quelque chose, c’est l’essence même de l’homme, c’est ce que nous dit Spinoza : « Le désir est l’essence même de l’homme en tant qu’on le conçoit comme déterminé », un être qui ne désire pas, est mort.

 ⇒ Si vous faites une simple activité physique en groupe, il y en aura toujours un qui va entrer en compétition, vouloir se montrer, être le meilleur, être à la première place, la compétition peut être fanfaronnade.

 ⇒ Là où la compétition s’installe de plus en plus, c’est dans la sport, du sport business, au sport spectacle, et quand on demande à des jeunes garçons ce qu’ils veulent faire plus tard, c’est, footballeur, pas chercheur, c’est dommage !
Néanmoins j’adore un sport comme le vélo, je regarde le Tour de France avec plaisir, même si je sais qu’ils sont « shootés », en revanche, j’ai horreur de la boxe, j’ai du mal à voir deux hommes se frapper au visage. J’ai le sentiment que chez ceux qui regarde cela, c’est la brute qui réclame sa part de bestialité.
Pour qu’il y ait compétition, la plupart du temps il faut qu’il y ait un gain, « une carotte ». Ce qui pose la grande question philosophique : Est-ce que c’est la carotte qui fait avancer l’âne, ou est-ce l’âne qui fait avancer la carotte ?

 ⇒ Je reste persuadée que la compétition a, malgré tout, des aspects positifs. Sans la compétition est-ce que la société aurait évolué, progressé comme elle l’a fait, et aussi vite ?Le « ça ma suffit » nous  aurait enfermés dans un monde du passé ; je vois le verre à moitiéplein.

                                                                          Livres cités

Jean Baudrillard – La Société de consommation, ses mythes, ses structures. Denoël. 1970(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

La brûlure interne. Herbert J. Freudenberger. Editions Gaétan Morin. 1977

L’origine des espèces. Charles Darwin. 1859
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Pourquoi j’ai mangé mon père. Roy Lewis. Pocket. 1960
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Magazine

Numéro Hors série de philosophie magazine.
Spinoza, voir le monde autrement. Avril 2016

 Film

Sacrée croissance !  De Marie-Monique Robin. 2014
 

 

Cette entrée a été publiée dans Saison 2015/2016, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>