La politesse: toujours une valeur d’actualité?

 

Restitution du débat du  26 avril 2017 à Chevilly-Larue

Bonjour Monsieur Courbet. Gustave Courbet. 1854. Musée Fabre, Montpellier

Bonjour Monsieur Courbet. Gustave Courbet. 1854. Musée Fabre, Montpellier

Animateurs : Edith Perstunski-Deléage, philosophe. Guy Pannetier. Danielle Vautrin.

Introduction : Guy Pannetier

Introduction : Avant de voir ce que nous disent aujourd’hui les définitions quant à la politesse, on peut se poser la question de savoir comment ce sentiment a t-il pu initialement émerger dans nos relations ? On peut y voir au plus loin de l’humanité, au départ dans les hordes, une volonté de marquer un rapport non-agressif, ceci par des signes, par des comportements rassurants. Premier code, première règle du jeu social qui va participer, via les différents us et coutumes,  à la transformation de notre animalité, en humanité.
Aujourd’hui, les dictionnaires nous donnent ces définitions:
Pour le Grand Robert de la langue française : « Ensemble de règles, des usages qui régissent le comportement, le langage, à adopter dans une civilisation et un groupe social donné.  Le fait de connaître et d’observer ces usages ; la manière particulière dont une personne les applique »
Ou pour, le Trésor de la langue française : « Respect des bonnes manières non seulement dicté par les usages mais par des sentiments sincères »
Je retiens dans cette deuxième définition le mot « sincère », car (avec la franchise) cela est, et reste toujours la pierre d’achoppement quand au concept de politesse.
C’est ainsi que Rousseau, peut-être en réaction devant les mœurs bourgeoises, écrira ces lignes au vitriol contre la politesse : « Sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne : sans cesse on suit les usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce que l’on est; et dans cette contrainte perpétuelle [….] on ne saura donc jamais bien à qui on a affaire [….] Quel cortège des vices n’accompagnera point cette incertitude ? Plus d’amitiés sincères ; plus d’estime réelle ; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de la politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle »   (Discours sur les sciences et les arts).
Dans les définitions ressortent les mots : règles, usages, comportement, et aussi et surtout, manières (avec un S). Donc être poli c’est respecter des règles, ce qui va en bloquer certains puisque les usages et comportements sont ceux qui nous sont dictés et non choisis. Et les délateurs de la politesse en tant qu’hypocrisie, en tant que masque, retiennent surtout, ce mot : « manières » (au pluriel) ou encore « l’art de se passer des vertus qu’elle imite ».
Dans ce conflit entre politesse et sincérité, la politesse ne serait alors que discipline normative contraignante, que manières, que fausseté des rapports, un mensonge social, un l’art de la duplicité, l’art de l’apparence, de la tromperie, des courbettes, que déguisement de nos sentiments réels, ou encore une affabilité qui abaisse et dégrade l’individu, et qu’elle peut tout autant servir le vice que la vertu.
Bien sûr, la politesse a toujours quelque chose de suspect, on connaît l’expression : « Trop poli pour être honnête », et je retiens aussi l’expression de ce misanthrope de Schopenhauer: « Je préfère la queue du chien qui bouge aux fausses politesses »
   Il en ressort, qu’être impoli pour certains, pour certaines, ce serait une marque d’être vrai et toutes les contraintes de la politesse ressenties comme une humiliation du « moi », ne seraient que flatterie et obséquiosité, contraire au « parler vrai », à la parole authentique.
Mais l’impolitesse peut aussi être une posture; une posture pour se démarquer comme anticonformiste. Pour telle personne, se plier aux règles serait abandonner une part de sa personnalité. Il est à remarquer que les personnes qui craignent le plus de perdre leur personnalité, sont souvent celles qui en ont le moins (il faut les comprendre)
Alors, un rapport à l’autre, courtois, avec quelque considération, respect, découle t-il d’une propension naturelle, acte naturel pour entretenir les meilleurs rapports, ou est-ce une contrainte. Contrainte héritée d’une certaine bourgeoisie, puisque souvent on nous dit que cette politesse, ce rapport courtois copiait les manières et usages des nobles de la cour, des courtisans (d’où le mot, courtoisie). C’est encore ainsi que Montesquieu voit la politesse lorsqu’il écrit : « C’est par orgueil que nous sommes polis; nous nous sentons flattés d’avoir des manières qui prouvent que nous ne sommes pas dans la bassesse… ». Lequel Montesquieu nous dit préférer la civilité à la politesse qu’il trouve quelque peu équivoque.
Je relève dans un article lu sur philosophie magazine (N° 62 de septembre 2013), titré : « Et la politesse ? bordel ! » (je cite) « Certains philosophes contemporains comme Ruwen Ogien, considèrent même que le projet d’une éducation à la civilité relève d’une mentalité coloniale…Nous vivons dans une société où du cool est devenu la nouvelle norme, tandis que les formes et les conventions apparaissent comme des contraintes artificielles… »
Si vouloir apprendre les règles de politesses à nos enfants à l’école peut être assimilé à du colonialisme, avec tout ce que ce mot véhicule encore aujourd’hui, nous avons là un problème de taille dans l’approche de la politesse par une élite intellectuelle, et mauvais signal pour nos enseignants.
A mon sens, la politesse, la courtoisie, ne sont pas des contraintes, c’est « l’art des signes » dit le philosophe Alain, et il ajoute t-il : «  un hommage au semblable, une reconnaissance du semblable »,  elle rend la coexistence plus agréable, elle met dit-on « de l’huile dans les rouages ». Par exemple, si je laisse une voiture passer, que j’aie priorité ou non, et que l’autre conducteur me fait un geste de la main en remerciement, c’est un petit moment de bonheur, ça me réjouit tout simplement, ça me réconcilie avec mon prochain ; c’est la courtoisie, laquelle est définie par toutes les petites attentions parfois insignifiantes qui sont appréciées par ceux qui ont un peu d’éducation. La courtoisie, même si elle est parfois décriée comme un concept désuet, reste une marque de savoir vivre, de prévenance, de considération de l’autre.
A mon premier cours de conduite, le moniteur m’a dit une phrase qui me restera toujours : bien conduire c’est d’abord : se bien conduire.
Ainsi la politesse me semble grandir celui qui en use.
En ce sens elle est une valeur dont je me fais le défenseur, une valeur pour laquelle je veux monter l’exemple, une valeur que je souhaite voir toujours enseignée. « La politesse » dit François Rouvillois, dans son ouvrage « Dictionnaire nostalgique de la politesse » « est une vertu dans notre monde nombriliste ». La crainte est grande aujourd’hui dans une société qui promeut l’individualisme, la singularité, (ou l’orgueil d’une différence ou pseudo différence) que les règles de civilité, de politesse, de courtoisie, soient considérées comme dépassées, désuètes, ringardes, ou encore bourgeoises. 
   La crainte que la politesse devienne une valeur en régression, peut venir de comportements et propos relayés par les médias, j’en veux pour exemple, les propos d’un ex Président de la République avec son « casse-toi pov’con ! » ou en 2010 un joueur de foot, Nicolas Anelka, avec ses propos «  vas te faire enculer sale fils de pute », ou encore cette réponse de Bernard Tapie répondant à un journaliste de France Inter en janvier 2012 au sujet des 400 millions qui lui ont été accordés : « … plus je sens que ça vous emmerde, plus je suis content ».
Ces propos relayés par  les médias présentent le danger que les plus jeunes, qui comme tous les jeunes peuvent douter quant à nos codes, n’en viennent à penser que ces façons de s’exprimer sont acceptables.
C’est parce que la politesse a longtemps été basée sur les hiérarchies sociales qu’on voit une certaine prévention contre les règles de politesse. Ce que l’on retrouve aussi dans un courant du féminisme radical issu des mouvements soixante-huitards, plus « féminolâtres » que féministes, lesquels dans la lutte contre les inégalités hommes/femmes, et au nom, par exemple, d’une indifférenciation des genres, réfute les règles de courtoisie, ou usages, dits, de galanterie ; usages qui marqueraient l’infériorité de la femme, et ainsi au nom de l’égalité homme/femmes, il faudrait tuer la galanterie.
Je suis peut-être un peu « vieux jeu », mais je tiens la porte pour une femme (qui ou quelle qu’elle soit) qui me suit, je me lève (même ostensiblement) de ma chaise pour saluer une femme (qui ou quelle  qu’elle soit). Je ne m’adresse pas toujours très exactement de la même manière à mes nièces qu’à mes neveux.
La politesse est une vertu à laquelle les français ne renoncent pas, c’est ce qu’il ressort d’un sondage publié par le Figaro  le 8 décembre 2016 ; sondage ou 60% des français confirment l’importance qu’ils mettent dans la politesse, le savoir vivre, la courtoisie, la galanterie, tout autant de manifestations dont on manquerait.
La politesse c’est : savoir vivre,
La politesse c’est savoir être.

 

Débat

 

Débat :  ⇒ La politesse est toujours d’actualité comme un marqueur social.
J’ai appris, petite, dans les années 1950 qu’il fallait être polie pour être considérée non seulement comme « quelqu’un de bien », mais aussi comme une vraie française. Mes parents m’avaient appris qu’il y avait les « gens bien », ceux qui avaient de bonnes manières, ceux qui parlaient correctement, et les autres – sans distinction (selon le mot du sociologue Bourdieu), ceux du peuple, et pire ! Ceux des immigrés d’alors.
J’ai su, très tôt, que la politesse était un marqueur social : dans un bus, ma mère avec son accent de juive polonaise, ne disait pas suffisamment fort « pardon » lorsque nous nous faufilions pour nous asseoir. Et j’entendis alors « sale youpine ». Et j’ai appris quelles formules de politesse il faut utiliser pour écrire une lettre à un supérieur dans L’Education Nationale. Au débat électoral du 20 mars, à la télévision,  Philippe Poutou, le candidat du NPA, s’est vu reprocher d’être impoli au sens d’irrespectueux, vis-à-vis des institutions de la République  parce qu’il était venu en tee-shirt, sans costume et cravate, comme l’ouvrier de Ford, qu’il est.
La politesse est toujours d’actualité comme une marque de respect de l’autre que moi-même. Aujourd’hui les propos dominants à l’égard des « jeunes » et des immigrés dénoncent leurs incivilités: comportement d’indifférence à l’égard des personnes âgées et des handicapés, dans les transports en commun, paroles de vulgarité agressive à l’encontre de ceux et celles qui semblent menacer leur confort: « pousse toi de là, si t’es pas content, je t’emmerde … » Moi aussi  je les trouve insupportables et j’ai la sensation qu’il est de plus en plus difficile de vivre ensemble. Par contre je suis stimulée à avoir des projets lorsque j’entends mon épicier marocain, me dire « bonne journée Madame »  avec un large sourire. La politesse est plus qu’un marqueur social; elle est un moyen de se reconnaître comme pouvant  avoir les mêmes soucis, les mêmes joies que l’autre, voisin ou étranger; comme appartenant à la même humanité.
C’est une marque de respect de l’autre humain quel qu’il soit, de respect au sens kantien  « considère l’autre homme toujours comme une fin, et jamais seulement comme un moyen ». Quand je prends l’autobus  je considère le chauffeur comme le moyen qui me permet de me rendre d’un point de la ville à un autre, mais aussi, et en même temps comme celui qui a une personnalité  et des projets que je ne connais pas et que je respecte.
Enfin, la politesse est un moyen d’apaiser les tensions et de rendre possible le dialogue voire la rencontre avec l’autre; en ce sens elle est une valeur d’actualité.
Dans un couple, ou entre amis, voire avec des inconnus, les « mots d’oiseau » et injures lors de disputes cassent la relation. La politesse maintient, voire, ouvre la relation: pour aller vite, si on me dit  « vous avez l’heure ? », je ne sais  pas si je réponds.  Je regarde qui pose la question. Si on me dit « Madame, quelle heure est-il, s’il vous plait ? » je réponds.
La politesse n’est pas une valeur morale, mais il faut quand même y éduquer.
André Comte-Sponville, dans son dictionnaire reprend ce qu’il a travaillé dans son « Petit traité des grandes vertus » : « Ainsi la politesse a-t-elle moins à voir avec la politique qu’avec une certaine façon de se frotter aux autres: c’est l’art de vivre ensemble, mais en soignant les apparences plutôt que les rapports de forces, en multipliant les parades plutôt que les compromis, enfin en surmontant l’égoïsme par les manières plutôt que par le droit ou la justice. C’est « l’art des signes », disait Alain, et comme une grammaire de la vie intersubjective. L’intention n’y fait rien ; l’usage y est tout. On aurait tort d’en être dupe, mais plus encore de prétendre s’en passer. Ce n’est qu’un semblant de vertu, moralement sans valeur, socialement sans prix ».
Son argument peut être résumé en plusieurs points.
« La politesse est la première vertu, et l’origine peut-être de toutes. C’est aussi la plus pauvre, la plus superficielle, la plus discutable: est-ce seulement une vertu? Petite vertu, en tout cas, comme on dit des dames du même nom. La politesse se moque de la morale, et la morale de la politesse. Un nazi poli, qu’est-ce que cela change au nazisme? Qu’est-ce que cela change à l’horreur? Rien, bien sûr, et la politesse est bien caractérisée par ce rien. Vertu de pure forme, vertu d’étiquette, vertu d’apparat! L’apparence, donc, d’une vertu, et l’apparence seulement.
Pourquoi première? Je parle selon l’ordre du temps, et pour l’individu. Le nouveau-né n’a pas de morale, ni ne peut en avoir. Et pas davantage le nourrisson ni, pendant longtemps, le petit enfant. Ce que celui-ci découvre, en revanche, et très tôt, c’est l’interdit. « Ne fais pas ça : c’est sale, c’est mal, c’est laid, c’est méchant… » Ou bien: «C’est dangereux» et il fera vite la différence entre ce qui est mal (la faute) et ce qui fait mal (le danger)… Il y a ce qui est permis et ce qui est interdit, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Bien? Mal? La règle suffit, qui précède le jugement et le fonde. Mais la règle est alors sans fondement autre que de convention, sans justification autre que l’usage et le respect des usages : règle de fait, règle de pure forme, règle de politesse!…..
   La morale commence donc au plus bas – par la politesse -, et il faut bien qu’elle commence. Aucune vertu n’est naturelle : il faut donc devenir vertueux. Mais comment, si on ne l’est déjà?  « Les choses qu’il faut avoir apprises pour les faire, expliquait Aristote, c’est en les faisant que nous les apprenons …. C’est ainsi qu’ «une génération éduque l’autre ».
   …Or, qu’est-ce que cette discipline, dans la famille, sinon d’abord le respect des usages et des bonnes manières? Discipline normative plutôt que contraignante, et visant moins à l’ordre qu’à une certaine sociabilité aimable – discipline, non de police, mais de politesse. C’est par elle que, mimant les manières de la vertu, nous avons une chance peut-être de devenir vertueux ».
   La morale est d’abord un artifice, puis un artefact….
   Essentielle pendant l’enfance, inessentielle dans l’âge adulte. Quoi de pire qu’un enfant mal élevé, si ce n’est un adulte méchant? Or, nous ne sommes plus des enfants. Nous savons aimer, juger, vouloir… Capables de vertu, donc, capables d’amour, dont la politesse ne saurait tenir lieu. Un rustre généreux vaudra toujours mieux qu’un égoïste poli. Un honnête homme incivil, qu’une fripouille raffinée…La politesse n’est pas une vertu mais une qualité, et une qualité seulement formelle. ….

⇒  Ce sentiment de la politesse se développe à partir de la Renaissance. Et l’étymologie nous parle de l’action de polir, de quelque chose qui devient lisse et brillant, et dont on gomme les aspérités. Effectivement quand deux objets sont en contact, s’ils sont lissés, cela va mieux, ça évite toute étincelle. Cela s’applique aussi à nos contacts humains, à nos relations.
La politesse est d’abord reconnaissance de l’autre, même avec les règles déjà citées, d’usage, même si elles sont contraignantes. On n’a pas encore défini ce qui différencie, politesse – civilité – courtoisie, cette dernière renvoyant au plus haut niveau de l’échelle sociale.
Et, c’est vrai que dans ce monde où l’on va de plus en plus vite, on peut se poser la question quant à la place de la politesse, surtout dans les langages de plus en plus court, type texto… Des formules, comme « veuillez agréer », « je vous pris d’agréer », « salutations distinguées », on passe le plus souvent à un simple « cordialement ».

⇒  Cette origine italienne de la politesse fut aussi celle des émissaires qui allaient dans des colonies, des pays étrangers, qui avaient des usages pour ne pas choquer les autres populations ; il en resté la diplomatie et son langage. La diplomatie a fait plus pour l’entente des peuples, que tous les conflits armés.

⇒  La politesse est respect, tant envers les autres, qu’envers soi. C’est reconnaître l’autre comme notre égal, c’est l’outil de communication qui entraîne apaisement, et une expression plus libre.
On a dit qu’elle n’était pas une valeur morale, mais elle participe tout de même à la morale.
La politesse est partage ; ne serait-ce qu’un mot accompagné d’un sourire, une excuse banale…Elle fait partie des règles de la vie, même au sein d’un couple. Mais la politesse ne se résume pas, à dire « merci », « pardon », lorsqu’on dit « bonjour » « comment allez-vous ? », il faut que cela soit spontané.
Alors que la politesse soir toujours d’actualité, parfois j’en doute, surtout quand je vois des gens cracher dans la rue, dans le métro, chose qui avait disparu.
Dans son dictionnaire philosophique, au mot « politesse » André Comte-Sponville, dit : « la politesse est une des facettes de l’art de vivre ensemble », j’y adhère il n’y a pas de dialogue agréable sans la politesse ; c’est, nous dit-il encore : « Mettre l’égoïsme à distance.., court-circuiter la violence par le respect.., (mais) tant que ce n’est que politesse, l’égoïsme reste inentamé, le respect presque toujours n’est qu’un frein..(si) elle n’est que l’apparence d’une vertu, elle est aussi socialement nécessaire, qu’individuellement insuffisante. Positivité de l’apparence, être poli c’est agir comme si l’on était vertueux »

⇒  L’expression : aucune vertu n’est naturelle, m’a paru intéressante. Oui, et les codes de politesse sont liés à l’évolution de l’homme jusqu’à nos jours, c’est culturel, même si les règles varient d’un pays à l’autre. Ainsi tutoyer dans tel ou tel pays est incorrect, et naturel ailleurs.
La politesse apporte à notre humanité, c’est un passage obligé pour l’homme civilisé, mais est-ce que cela pour autant, nous élève ? Même si elle reste la première marche pour aller vers l’autre. On la dit liée à notre civilisation, mais chez tous les peuples il y a eu des codes, (souvent liés aux hiérarchies sociales). Les colonisations, le partage du monde, ont dû participer à une certaine uniformisation des règles de politesse.
On pourrait penser que ce sujet sur la politesse est anodin, alors qu’en fait aujourd’hui, il ne l’est pas, puisqu’il participe à l’écoute de l’autre.

⇒  En Belgique on tutoie facilement, les espagnols disent « tu» à leur roi, mais les grands bourgeois dans ce même pays, vouvoient leurs domestiques. Là on a, d’une certaine façon un marqueur social.

⇒  Je retiens l’idée de la politesse en tant que marqueur social, et ça me pose problème, parce que cela pourrait laisser entendre que l’on serait plus ou moins poli en fonction d’un statut social. Nous voyons souvent que les parents qui ne sont pas des milieux les plus favorisés ont à cœur d’éduquer leurs enfants aux règles de politesse, aux usages, au savoir vivre, lesquels font partie du bagage pour entrer dans la vie.
Et je reviens sur ce fameux « bonjour ». Le bonjour dans sa forme a un sens : il peut être un « bonjour » de convention, sans aucune chaleur dans le ton, ou, un « bonjour » sec, sur un ton monocorde, il peut être un « bonjour » sur un ton enjoué, presque chantant, il peut être ce « bonjour » franc, en appuyant sur chacune des deux syllabes. Dans ces différentes façons de dire bonjour, on se découvre, on marque son intérêt pour l’autre, la distance ou la proximité.
Alors c’est vrai, la politesse n’est pas que morale, car on peut toujours, vous « virer », vous « fiche à la porte », vous « licencier » avec beaucoup de politesse.
Et nous avons évoqué, politesse et civilité. Les incivilités ne sont pas des marques d’impolitesse. L’incivilité me semble plus, être passer outre, ne pas tenir compte, d’usages, de lois non écrites ; nous passons d’être « poli » à être « policé »
Et enfin, les marques de politesse peuvent vous laisser dans un sentiment curieux, ainsi, la première fois, dans le métro, où un homme jeune, (voyant mes cheveux qui blanchissent,) m’a offert sa place, ça m’a fait drôle.

⇒  La politesse reste pour moi, une chose qui peut éviter le conflit, elle limite le rapport de force, créer des attitudes pacifiques, elle participe à l’art de la paix.

⇒  Je reviens sur la politesse n’étant pas une valeur morale, ni une valeur en politique, et qu’il faut s’en méfier, voire la récuser
Dans le débat électoral pour l’élection présidentielle, Emmanuel Macron fut sans cesse très courtois, avec les journalistes et avec tous les autres candidats pourtant ses adversaires. Et même  le soir des résultats (du 1er tour), il n’a pas été agressif à l’égard de Marine Le Pen sa concurrente et il est apparu comme celui qui sera bienveillant envers tous (les vieux, les jeunes, les riches, les pauvres, les français de France et d’outremer, de souche et immigrés, les fonctionnaires et les entrepreneurs …) Et cela a fait oublier ce qu’il avait dit le 17 septembre 2014 à 13:05 Invité d’Europe 1 ce matin là, le ministre de l’Economie Emmanuel Macron a parlé « chômage de masse et France malade, prenant l’exemple des employés licenciés des abattoirs de Gad. « Il y a dans cette société une majorité de femmes, pour beaucoup illettrées ». Pour beaucoup on leur explique : vous n’avez pas d’avenir à Gad ou aux alentours, allez travailler à 50 ou 60 km. Ces gens-là n’ont pas le permis de conduire. On va leur dire quoi ? Il faut payer 1.500 euros, il faut attendre un an? ça aussi ce sont des réformes du quotidien, ça va créer de la mobilité et de l’activité” a-t-il déclaré.
Et aussi  « Vous qui avez un tee-shirt sale, si vous voulez avoir un costard comme moi, il faudra travailler plus » a-t-il répondu à un ouvrier qui lui a demandé combien coûtait son costume, à la fin d’un meeting.
De même Emmanuel Macron, en visite dans le Nord, s’est attiré les foudres de nombreux politiques pour avoir affirmé selon le journal L’Avenir de l’Artois, le 14 janvier 2017, que  « l’alcoolisme et le tabagisme se sont peu à peu installés dans le bassin minier ».
Alors ? La politesse est un moyen du vivre ensemble, qui s’apprend, à quoi il faut éduquer, mais ce n’est pas une vertu, c’est même un leurre de respect de l’autre qui camoufle souvent un refus d’affronter soit  les conflits  personnels soit les contradictions sociales. « Dire bonjour  à son voisin, dans notre société, sera bientôt un acte révolutionnaire » s’esclaffait Oscar Castro, le comédien et directeur du Théâtre Aleph (A Ivry s/S).
Donc, la politesse est un comportement de bienveillance envers autrui, « politiquement correct» aujourd’hui, depuis les années 1980 en France. Ce n’est pas, pour moi, une valeur pour mener une politique.

⇒  Les propos du candidat Macron, relèvent plus du mépris de classe, de la discrimination sociale, que de l’impolitesse, ce qui n’en est pas moins grave et même, attristant, honteux, discourtois, indigne de la fonction qu’il brigue.

⇒  On a dit que la politesse était d’égal à égal, mais les positions sociales souvent déplacent cette donnée : ainsi Proust écrit « …dans un monde égalitaire, la politesse disparaîtrait, non comme on croit par défaut d’éducation. Mais parce que chez les uns disparaîtrait la déférence due au prestige ». Ces propos m’interpellent. C’est bien là, l’approche superficielle d’un mondain qui ne voit dans la politesse que des grimaces sociales.
D’un pays à l’autre les règles de politesse varient avons-nous signalé : ainsi les usages ou règles de politesse de certains pays nous interpellent. On pense au rituel ou marque de politesse chez les japonais, comme nous l’explique Abdennour Bidard, dans son ouvrage « Quelles valeurs partager, et comment les partager ? »   « Deux corps s’inclinent très bas l’un devant l’autre (les bras, les genoux, la tête restant toujours à une place réglée) selon des degrés de profondeur subtilement codés ». Ce salut japonais est décrit par Roland Barthes…Selon lu, en effet, la politesse japonaise est un exercice spirituel …dans lequel chacun apprend à se dépouiller de sa vanité personnelle. Telle est pour Barthes la différence avec l’occident, où l’on considère au contraire qu’avec autrui, il faut « être soi-même », mettre son moi en avant avec le plus de naturel possible. Tandis que la politesse japonaise exige de faire disparaître son moi au contact d’autrui »
  Maintenant, venant confirmer que la politesse reste une valeur; dans un récent journal télévisé ont nous montrait des écoles privées citoyennes, où les enfants devaient en arrivant chaque matin dire bonjour au directeur de l’école, en le regardant dans les yeux, apprendre à dire s’il vous plaît, merci, à attendre qu’on leur demande de s’asseoir, etc. Et le même reportage nous montrait les enfants et leurs parents, dont nombre de personnes issues de l’immigration. Cela souligne une fois de plus la défaillance de notre modèle d’éducation publique.
Dans ce même sens, dans un article publié en 2012 dans le supplément hebdomadaire Semanal  du quotidien El Païs, l’écrivain et journaliste Pérez-Reverte évoque que lors d’un séjour récent à Paris, en une matinée où il avait pris un café au Flore, puis acheté des cigarillos, « on m’avait dit six fois « s’il vous plait » et huit fois « merci » ; j’étais épaté ! » C’est là l’image qu’on souhaite conserver d’une certaine propension à la courtoisie, source du « bien-vivre ensemble ».
Dans bien des pays, comme en Espagne, même si vous parlez correctement la langue, on reconnaît les Français à ce qu’ils sont les seuls à dire toujours « s’il vous plait » et « merci ». Finalement, cela cadre avec l’esprit depuis quelques années dans ce pays, qui est passé d’une forte solidarité dans la guerre, dans la grande misère, à un individualisme patent la paix revenue.

⇒  Est-ce que toutes les règles du vivre ensemble sont liées à la politesse, ou de simples conventions, la politesse ne serait-elle que le petit supplément ?
Dans nos villes on n’accorde pas d’attention aux autres, on s’ignore, on évite même les regards. Alors, est-ce que l’impolitesse est de nature, ou défaut d’éducation ?
Une anecdote parle de l’enfant qui demandait quelque chose à sa mère (un bonbon, un gâteau ?) ; mais il faut que tu dises le mot magique lui dit sa mère. L’enfant cherche. Ah, oui ! « S’il te plaît ! »

⇒  La politesse c’est formel, ça ne dit rien de l’intention, ce qui compte c’est plus le fond que la forme.

⇒  La politesse est un vernis où l’on n’est pas soi-même, où l’on est plus ou moins hypocrite, ce n’est pas dans la nature. L’humain n’est pas ce qu’il veut paraître, cela peut être en contradiction avec ce que je suis.

⇒  La politesse peut, être une vertu, de façon très naturelle faisant partie de l’être que nous sommes, car nous sommes animés du bien comme du mal.

⇒   « Grammaire de nos rapports sociaux », on désire et l’on respecte ces règles, car la politesse, va fixer dans nos rapports, « la bonne distance » : ne pas snober, être dans l’empathie, l’altruisme, ne pas se montrer distant, et par ailleurs, ne pas être trop familier, on connaît l’expression : « on n’a pas gardé les cochons ensemble »

⇒  Il y a dans la politesse une vision holiste, c’est-à-dire que la cohésion de la société dépasse ma simple personne. Autrement dit, et en regard de la définition du terme « holisme » l’ensemble est plus grand que la simple somme des parties ; cela rejoint aussi cette notion liée à la politesse qui s’oppose à l’individualisme, au moi d’abord, au moi au-dessus de tout.
Alors, y a-t-il une propension à la politesse suivant le tempérament de l’individu ?                   Les tempéraments égoïstes ont du mal à se soumettre aux règles de la politesse, car il faut parfois faire abstraction de soi ; par exemple, de son désir de parler, quitte à couper la parole aux autres. La politesse sera aussi ressentie par certaines personnes comme des contraintes imposées « d’en haut », héritée des nobles, usages imposées par les dominants, ou pour telle féministe radicale, règles imposée par les hommes.
La politesse a beaucoup évolué nous disent les historiens, ainsi par exemple, après les manières des courtisans du 18ème siècle, la Révolution tiendra la politesse comme suspecte, voyant là l’héritage de la noblesse de cour. Et le sire deviendra le « ci-devant », le roi deviendra « le citoyen Capet », le sentiment était alors que la politesse avait été établie sur les inégalités, qu’elle n’était que déférence courtisane, que la galanterie, elle, était «  l’abaissement des hommes devant le charme de féminin »
Dans l’Encyclopédie, Diderot fait l’apologie de la politesse : «  En effet, on juge de sa nature par le terme dont on se sert pour l’exprimer; on n’y découvre rien que d’innocent et de louable. Polir un ouvrage dans le langage des artisans, c’est en ôter ce qu’il y a de rude et d’ingrat, y mettre le lustre& la douceur […] Un discours au sens poli, des manières et des conventions polies, cela n’exclut pas que les chose sont exemptent d’enflure, de la rudesse, et d’autres défauts contraires au bon sens et à la société civile, et qu’elles sont revêtues de la douceur, de la modestie, et de la justice que l’esprit cherche et dont la société a besoin pour être paisible et agréable »
   Et dans « Les Confessions » Rousseau fait amende honorable et s’explique un peu, sur sa condamnation vingt cinq ans plus tôt,  de la politesse : « Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris pour m’enhardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte. J’affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer ».

 ⇒  La politesse n’est pas un acte de soumission. Soyons à la hauteur d’une réputation qui veut que la France soit le pays par excellence de la politesse.
La politesse, est cette pudeur du langage, cette valeur qui rend nos rapports si courtois, si apaisés, si respectueux de la dignité des autres, la politesse, gain d’humanité, et comme frein à la violence, et  « Peut-on réellement imaginer une société sans système de règles de savoir vivre ? » dit Abdennour Bidard, dans « Quelles valeurs partager et comment partager ? »  « Dire merci, est-ce seulement une forme de politesse un peu formelle, un peu mécanique et vide ? Quel est le véritable bénéfice du merci pour celui qui sait exprimer sa gratitude ?[….] Laissons la générosité, la gentillesse, la prévenance, la serviabilité ou la disponibilité de l’autre nous toucher au quotidien, et nous verrons bientôt notre regard sur la nature humaine devenir plus positif » .
La politesse qui fut souvent langage ampoulé, emphatique parfois, est de moins en moins un langage « affecté », et est aujourd’hui plus ressentie comme choix personnel que comme contrainte sociale ; elle reste pour beaucoup comme la reconnaissance de l’altérité, comme marque d’altruisme, comme encouragement mutuel à valoriser la dignité des individus.
On pourrait craindre qu’elle se perde, quand dans une société nous avons de moins en moins affaire avec des interlocuteurs, mais plus en plus affaire avec des machines, répondeurs, automates, distributeurs, auxquels le « merci » est remplacé par « valider »; ressentir quelque crainte de par les nouveaux moyens de communication, pas de formule de politesse quand on envoie un SMS ?
Mais, je reste confiant, la politesse cet art de vivre ensemble, ne semble pas réellement en régression, et nous sommes très nombreux à vouloir la défendre; déjà notre débat en témoigne.
Et enfin, politesse et sincérité se trouvent souvent opposées, ce qui nous a donné ces délicieux vers de Molière dans la misanthrope :

– Alceste :            «  Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur,
                                    On lâche aucun mot qui ne vienne du cœur »
                                              (Acte 1, scène 1. Vers 35/36)

   – Philinte :                Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende,
                                         Quelques dehors civils, que l’usage demande »

 – Alceste                                 Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié,
                                                   Ce commerce honteux de semblant d’amitié ;
                                          Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre,
                                               Le fond du cœur, dans nos discours, se montre;
                                                 Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
                                          Ne se masquent jamais, sous de vains compliments »

– Philinte :                  Il est bien des endroits, ou la pleine franchise
                                       Deviendrait ridicule, et serait peu permise ;
                                    et parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
                                      Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
                                        Serait-il à propos, et de la bienséance,
                                  De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense ?
                                Et quand on a quelqu’un qu’on hait, ou qui déplait,
                                  Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ? »
                                                   (Acte 1, scène 1, vers 63 à 80)

Oeuvres, référence

 Discours sur les sciences et les arts. Jean-Jacques Rousseau. 1750
Les Confessions. Jean-Jacques Rousseau. 1765
Dictionnaire nostalgique de la politesse. François Rouvillois. Flammarion. 2016
Dictionnaire philosophique. André Comte-Sponville. PUF. 2013.
Petit traité des grandes vertus. André Comte- Sponville ; PUF 2015.
Quelles valeurs partager et comment les partager ? Abdennour Bidard Essai. 2016
Encyclopédie. Article: Politesse. Diderot
Philosophie magazine « Et la politesse, bordel ?… » N° de septembre 2013. Pages 62/63.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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