Rousseau: de l’homme naturel au citoyen

Jean-Jacques Rousseau, par Quentin de La Tour. 1753. Musée JJ Rousseau, à Montmorency

Jean-Jacques Rousseau, par Quentin de La Tour. 1753. Musée JJ Rousseau, à Montmorency

Restitution du débat du 28  mars 2018 à Chevilly-Larue

Animatrices et animateurs : Edith Perstunski-Deléage, philosophe. Danielle Pommier Vautrin. Berverly Zehia. Lionel Graffin. Guy Pannetier.

Modérateur : Hervé Donjon.

Biographie de Jean-Jacques Rousseau (Danielle)
Sa vie : Jean-Jacques Rousseau est né à Genève dans une famille calviniste le 28 juin 1712. Sa famille était d’origine française. Jean-Jacques, ayant perdu sa mère dès sa naissance, est d’abord élevé par son père qui lui fait lire avec lui des romans d’aventures et les Vies de Plutarque. Puis, il le confie à dix ans, pendant deux ans, à son oncle, M. Bernard, qui le met en pension chez le pasteur Lambercier, à Bossey. L’enfant revient à Genève et est placé comme apprenti chez un graveur. Mais un jour, pour ne pas s’y exposer à un châtiment mérité, il se rend chez le curé de Confignon, petit village à deux lieues de Genève, et lui déclare qu’il veut se convertir au catholicisme. Le curé l’envoie à Annecy chez Mme de Warens, et celle-ci l’adresse à l’hospice des catéchumènes de Turin. Elle est sa maîtresse et bienfaitrice qui influencera son œuvre et s’attachera à parfaire son éducation. En 1741, Jean-Jacques Rousseau devient précepteur des enfants de Mme de Mably à Lyon.
   Passionné de musique, il élabore un système de notation musicale qui ne rencontre pas le succès espéré à Paris. Après un séjour à Venise, il retourne à Paris et se lie d’amitié avec Diderot qui lui demande d’écrire des articles sur la musique pour l’Encyclopédie. Il fait la connaissance de quelques financiers. On le fait entrer comme secrétaire chez M. de Montaigne qui partait pour l’ambassade de Venise ; au bout d’un an, brouillé avec son chef, il est de retour à Paris. Le voilà qui accepte une autre place de secrétaire, chez Mme Dupin, femme d’un fermier général : c’est le moment mondain de son existence.
   Jean-Jacques Rousseau vit en ménage avec Thérèse Levasseur, modeste servante, avec laquelle il a cinq enfants. Ne pouvant les élever correctement, il les confie aux Enfants-trouvés, ce que lui reprocheront plus tard ses ennemis.

Son œuvre : Jean-Jacques Rousseau acquiert la gloire en 1750, où il se révèle brusquement philosophe paradoxal et écrivain de génie. A partir de cette période, sa vie est étroitement liée à son œuvre. Dans le domaine philosophique, la lecture en 1749 de la question mise au concours par l’Académie de Dijon : « le rétablissement des sciences et des arts a t-il contribué à épurer ou à corrompre les mœurs ? » provoque ce qu’on appelle « l’illumination de Vincennes ». De là naissent les ouvrages qui inscrivent durablement Rousseau dans le monde de la pensée : le Discours sur les arts et les sciences(1750), le  Discours  sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes  (1755) et plus tard  Du Contrat social (1762).
   Son succès est tel qu’il se sent forcé de mettre sa vie en accord avec ses principes. Il rompt avec le monde, se loge dans une mansarde et gagne sa vie en copiant de la musique. Puis il se rend à Genève, où il est reçu comme un grand homme et admis à faire de nouveau profession de calvinisme. Il prend comme hypothèse méthodologique dans son ouvrage Du contrat social, ce qui va devenir le thème central de sa philosophie : l’homme naît naturellement bon et heureux, c’est la société qui le corrompt et le rend malheureux. Il réfute ainsi la notion de péché originel.
   Jean-Jacques Rousseau retourne dans sa patrie d’origine en 1754.
  En 1755, Rousseau compose un second Discours, sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, et ce discours ne fait pas moins de bruit que le précédent. Il accepte alors de Mme d’ Épinay un pavillon situé dans la forêt de Montmorency, l’Ermitage, non loin du château de la Chevrette. Là, au milieu de la nature, il commence trois grands ouvrage : L’Emile, le Contrat social et la Nouvelle Héloïse. Mais bientôt il se croit persécuté par Mme d’Épinay et par tous ceux qui sont reçus chez elle : et il quitte l’Ermitage en décembre 1757.
   Son œuvre principale, « Du contrat social », analyse les principes fondateurs du droit politique et présente la pensée politique de Rousseau. Pour Rousseau, seule une convention fondamentale peut légitimer l’autorité politique et permettre à la volonté générale du peuple d’exercer sa souveraineté. Il va plus loin que  Montesquieu et  Voltaire dans la défense de la liberté et de l’égalité entre les hommes, en proposant un ordre naturel qui concilie la liberté individuelle et les exigences de la vie en société.
   Rousseau est critique par rapport à la pensée politique et philosophique développée par Hobbes et Locke.  Pour lui, les systèmes politiques basés sur l’interdépendance économique et sur l’intérêt conduisent à l’inégalité, à l’égoïsme et finalement à la société bourgeoise (un terme qu’il est un des premiers à employer). Toutefois, s’il est critique de la philosophie des Lumières, il s’agit d’une critique interne. En effet, il ne veut revenir ni à Aristote ni à l’ancien républicanisme ou à la moralité chrétienne.
   La philosophie politique de Rousseau exerce une influence considérable lors de la  période révolutionnaire durant laquelle son livre le Contrat social est « redécouvert ». À plus long terme, Rousseau marque le mouvement républicain français ainsi que la philosophie allemande. Par exemple, l’impératif catégorique de Kantd est imprégné par l’idée rousseauiste de volonté générale. Durant une partie du XXe siècle, une controverse opposera ceux qui estiment que Rousseau est en quelque sorte le père des totalitarismes  et ceux qui l’en exonèrent.
   Dans « L’Emile ou l’Education », Jean-Jacques Rousseau soutient que l’apprentissage doit se faire par l’expérience plutôt que par l’analyse. Il y professe également une religion naturelle, sans dogme, par opposition à la révélation surnaturelle, ce qui lui vaut d’être condamné en 1762 par le Parlement de Paris.
    Il se réfugie alors en Suisse. On le voit successivement à Yverdun, à Motiers, où il s’habille en Arménien, dans l’île Saint-Pierre sur le lac de Bienne. Partout il se fait des ennemis. En 1766, il part pour l’Angleterre, où l’avait appelé le philosophe David Hume. Mais il ne tarde pas à se brouiller avec lui. Il revient en France, et après quelques étapes en Normandie, à Lyon, à Monquin (Dauphiné), il s’installe de nouveau à Paris : il habite alors la rue Plâtrière, qui porte aujourd’hui son nom, et il se remet à copier de la musique.
   Critiqué par les philosophes et attaqué par Voltaire (qui se moque de sa théorie où la société dénature l’homme), Jean-Jacques Rousseau se sent persécuté. Il tente de se défendre et de s’expliquer dans « Les Lettres écrites de la montagne » et les « Confessions ». Attisée par Voltaire, la population va même jusqu’à lapider sa maison et brûler ses livres. Les dernières années de sa vie se passent à Ermenonville dans la maladie et l’isolement.
   Un de ses admirateurs, M. de Girardin, l’emmène le 20 mai 1778 dans son château d’Ermenonville. C’est là que Jean-Jacques meurt, d’une attaque d’apoplexie, le 2 juillet 1778. On l’enterre, selon son vœu, dans l’île des Peupliers, au milieu du parc de ce château. En 1794, ses restes sont transportés au Panthéon de Paris.
   On peut aussi dire de Rousseau qu’il est déjà romantique : parce qu’il fait de la littérature personnelle : ce sont ses impressions à lui qu’il vous donne dans tous ses ouvrages ; par la façon dont il sent et peint la nature ; par son sentiment religieux ; par l’exaltation et la couleur de ses descriptions.

Le Contexte politique et social (Guy)
  L’œuvre de Rousseau s’inscrit dans cette période du 18ème siècle, époque qui reste fortement marquée par la Révolution anglaise, puis la guerre de sept ans impliquant plusieurs pays. On parle d’une avant première guerre mondiale. C’est aussi l’époque des grandes déportations d’esclaves africains vers les Etats-Unis. Ce sont aussi les dernières grandes disettes dues à 16 hivers destructeurs. Le manque de denrées alimentaires attise la spéculation, une épidémie bovine détruit la plus grande partie des cheptels; dans la toute fin du 17ème siècle deux millions huit cent mille personnes, soit 15% de la population, sont mortes de faim.  Pendant ce temps on continue à donner de grandes fêtes à Versailles.
Le ministre Turgot va déclencher des grèves. Ces grèves sont vivement réprimées, comme pour les canuts lyonnais. C’est le début de ce qu’on va nommer la petite industrie. Croyant accéder à plus de liberté les ouvriers réalisent très vite qu’ils sont en dépendance économique. Les hommes travaillent jusqu’à 18 heures par jour, et pour maintenir les salaires au plus bas, Turgot encourage l’embauche d’ouvriers étrangers. Ce début d’industrialisation crée des crises catégorielles, et des ouvriers qui n’ont pas d’aide, sont parfois réduits à la mendicité.
On doit être conscient que Rousseau écrit dans ce contexte, cette grande misère que nous avons du mal à imaginer.
Par ailleurs, « A cette époque » écrit Jean Starobinski dans l’ouvrage « La transparence et l’obstacle, »  « où les écrits de Rousseau commencent à avoir un certain écho, une faction de la noblesse souhaite des réformes et des mesures énergiques, en particulier à l’égard du clergé qui s’affirme de plus en plus comme un Etat dans l’Etat…, ».
Des personnalités de la noblesse, comme le prince de Conti, ne fréquentent plus la cour et agissent pour rapprocher le parlement et la noblesse, afin d’affaiblir, l’absolutisme royal. Ces derniers perçoivent dans les écrits de Rousseau les idées pour aller vers les réformes qu’ils souhaitent.
La religion perd grandement de son influence sur l’esprit d’un peuple, elle cesse d’être l’unique sens de la vie. Avec l’esprit des Lumières advient un humanisme qui dit aux individus, qu’ils sont l’unique source de sens.

Il y a un recul sur les quelques libertés obtenues lors de la régence de Philippe d’Orléans, ceci toujours à l’actif des « dévots » le groupe janséniste très influent auprès du pouvoir.
Ces mêmes Jansénistes ont enfin gagné leur duel contre les Jésuites. Jésuites dont l’ordre sera aboli en 1762, leurs écoles fermées, ces derniers perdant ainsi leur grande influence dans l’éducation des élites. Le peuple sent et redoute le retour d’une certaine rigueur.
   Si, avec Voltaire c’est l’obscurantisme religieux, ses formes fanatiques qui sont mises à mal, et créant par là un vrai tournant, Rousseau, lui va s’attaquer à l’autre versant, c’est-à-dire à l’aspect purement politique. Cette époque dont d’Alembert, un des pères de l’Encyclopédie, dira, qu’il se fait (je cite): « … un changement bien remarquable, changement qui, par sa rapidité, semble nous en promettre un plus grand encore. C’est au temps à fixer la nature et les limites de cette révolution, dont notre postérité connaîtra mieux que nous les inconvénients et les avantages… »                               
   Cette période du XVIIIème siècle est avant tout une époque de réveil des esprits entreprise par les rédacteurs de l’Encyclopédie, dont d’Alembert, Diderot et tant d’autres.
    En 1749 l’académie de Dijon lance un concours sur la question  suivante : «  Le rétablissement des sciences et des arts à t-il contribué à épurer ou à corrompre les mœurs ? ».
Cette question n’est pas innocente dans cette époque où les philosophes des Lumières, introduisent cette idée que l’homme va, dans tous les domaines s’améliorer, grâce à la science, à plus de connaissance, et que, sortant  de nombre de croyances qui l’enferme, il va créer un monde meilleur.
   L’ouvrage de Rousseau, « Discours sur les sciences et les arts », antithèse des théories des Encyclopédistes ouvrira des pistes de réflexion très au-delà d’une simple opposition. Témoignant à contre-courant de son époque, il enrichit néanmoins le débat.

Tous les écrits de cette époque : de l’Encyclopédie, de Voltaire, de Rousseau,  annoncent un basculement des valeurs d’une société. C’est un questionnement à cette époque, qui nous fait beaucoup penser à nos questionnements actuels sur les nouvelles technologies.

La Révolution et les concepts politiques de Rousseau (Edith)
Je dis bien « La Révolution française et Jean Jacques Rousseau »  et non pas Jean Jacques Rousseau et la Révolution française. Ce qui m’intéresse c’est en quoi la révolution française s’est inspirée, ou a été marquée par les écrits de Jean Jacques Rousseau. Et si cela m’intéresse, ce n’est pas par une préoccupation d’historienne –que je ne suis pas- mais par une interrogation philosophique : quelle a été la portée des concepts élaborés par Rousseau sur les discussions des révolutionnaires de 1789 à 1794 ? J.J. Rousseau a réfléchi aux conditions nécessaires pour que le système politique (l’énonciation des lois, la gestion des affaires publiques, le comportement des citoyens, le type de gouvernement) soit juste et garantisse à chaque individu sa liberté et à tous la paix.
   D’autre part, aujourd’hui les débats idéologiques (sociétaux et sociaux) font s’affronter des communautés, des intérêts  particuliers et de groupes, et des partis politiques : Rousseau peut peut-être nous aider à réfléchir sur ce qui, du point de vue politique, permet le vivre ensemble.
   J.J. Rousseau a argumenté les concepts « Contrat social », « Volonté générale», » « Souveraineté », « Peuple », « Démocratie », «  Religion (civile) », et « Education » (à l’autonomie) et leur lien. (Contrat Social et Emile, ou de l’Education).

En quoi la révolution française s’est-elle inspirée de Rousseau ?
« C’est la faute à Rousseau, C’est la faute à  Voltaire… »
    Dans la chanson de Gavroche, (Les Misérables) Victor Hugo, lui, se moque de la manière d’attribuer la Révolution à Voltaire et Rousseau. D’autre part Rousseau, Voltaire, sont associés tous deux au Panthéon, comme « génies » de la Révolution, mais, ni aux mêmes dates ni par les mêmes factions. Par contre, ils ont été  englobés dans une même  responsabilité par la Restauration : ils ont été tenus pour causes de toutes les violences, petites ou grandes, justifiées ou ignobles.
   Dire «  c’est la faute à Rousseau, c’est la faute à Voltaire », c’est peut-être attribuer trop de pouvoir aux idées et à la pensée. Car les historiens n’ont pas fini de distribuer la part des mouvements sociaux profonds de la société, des malentendus événementiels, de la conjoncture économique, des Lumières, des salons et des cafés de Paris, des faubourgs et de la province, des Académies, des loges maçonniques, et de la monarchie elle-même dans l’irruption de la Révolution française.
   D’autre part, c’est toute l’Europe occidentale qui bouillonne dans l’effervescence d’une nouvelle culture politique. D’où les questions : pourquoi le passage à l’acte en 1789 ? Et pourquoi en France ? Mais dans ce bouillonnement culturel, si nous sommes tentés de faire une place centrale à Rousseau, c’est parce que nous le lisons encore alors que nous ne lisons plus guère Mably ou Morelly. Et surtout parce qu’il a été beaucoup lu par la génération qui a vécu la Révolution, et qui pour une part l’a faite, et même, par moments a su à peu près ce qu’elle faisait.
   Cependant il faut rappeler qu’immédiatement après  sa parution (1762) le Contrat Social a été  peu lu, à  cause d’obstacles matériels tout simplement. Et aussi  parce que Rousseau, dans les années  60, est, pour le public, surtout l’auteur de la Nouvelle Héloïse et de l’Emile. (Même s’il est vrai que l’Emile contient un résumé  du Contrat et qu’ainsi les idées  du Contrat se diffusèrent malgré toutes les censures). En revanche pour le public de l’époque  révolutionnaire  c’est bien le Contrat Social que Rousseau, en costume antique, tient  sous son bras, sur les cartes à jouer. Rousseau est partout présent  dans la Révolution,  dans le décor des  assiettes, les couvercles de boîtes, les cartes à jouer, drapé  à  l’antique ou en costume contemporain, tenant le Contrat Social sous le bras. Sa  présence est prédominante en l’an 2 (1793-1794), mais déjà dès 1791 on donne à la rue Plâtrière le nom de Jean-Jacques Rousseau, qu’elle porte encore. (Dictionnaire historique des rues de Paris J. Hillairet). Rousseau est mort onze ans avant le début  de la Révolution.
     En cette année 1778, Danton, Robespierre,  Carnot,  Babeuf, Desmoulins,  Manon Roland, ont entre  18 et 25 ans. Tous ont lu Rousseau. Et ceux qui l’ont rencontré  s’en souviendront… même  si la rencontre  nous paraît insignifiante ; elle ne le fut pas pour eux. En voici deux exemples. En 1770 le jeune Lazare Carnot est venu de sa province à  Paris pour passer des examens. Il va rue Plâtrière avec un camarade. Son biographe nous dit que Rousseau fut morose et défiant et la conversation assez terne. Cependant des décennies plus tard Carnot raconte l’épisode à son fils de qui nous le tenons. Il gardera les œuvres de Rousseau dans sa bibliothèque. L’esprit mathématique,  l’esprit de décision et d’organisation  n’excluront pas chez lui le goût  de l’effusion et du sentiment exprimés dans le vocabulaire et l’œuvre de Rousseau. Et, deuxième exemple : la rencontre que fit Robespierre. On conjecture une rencontre au cours d’une promenade. Est- ce un fait concret ou un fantasme ? Peu importe car ce qu’a écrit  Robespierre est significatif : « Je veux suivre ta trace vénérée, constamment fidèle  aux inspirations que j’ai puisées  dans tes écrits ». Et encore « Homme divin !tu m’as appris à  me connaître; bien jeune, tu m’as fait apprécier la dignité  de ma nature et réfléchir aux grands problèmes de l’ordre social. » (Robespierre, textes choisis, éditions sociales, 1958, par Gérard Walter).  
   Même sachant que l’époque abuse volontiers de l’adjectif divin, on doit remarquer que Rousseau joue le rôle de Saint patron .Il suffit pour s’en convaincre, de regarder les tableaux allégoriques. On y voit, dans un paysage agreste, un arbre de la liberté surmonté d’un faisceau qui porte les inscriptions : « force », « vérité » «justice », « union ». Au-dessus du faisceau  une couronne de lauriers, plus haut un drapeau tricolore, et enfin dominant le tout, un portrait de Rousseau.
   Ainsi Rousseau est très présent dans la Révolution, mais c’est évidemment réfracté dans l’imagination de ses lecteurs. S’il avait vécu plus longtemps, quelle part aurait-il pris aux événements ? Comment les aurait-il jugés ? Aurait-il renchéri sur les nécessités  de la Terreur, ou bien, horrifié aux premières violences, se serait-il réfugié à Genève ? Aurait-il admiré  Marat ou Charlotte Corday ?  Ou, pourquoi pas, les deux ? Tout cela n’est certes que jeux de pensée. Mais leur intérêt  est de nous faire percevoir combien, avec Rousseau, l’éventail  des possibles était ouvert.

Quels sont les concepts retenus par la Révolution française ?
   D’abord Rousseau n’a ni voulu ni prévu la Révolution ; il n’est pas inutile de le rappeler car le mot apparaît plusieurs fois dans ses écrits, comme d’ailleurs souvent dans ceux du temps. Notamment à la fin du second discours, « Le discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ». Mais ce mot n’a pas le sens précis que nous lui donnons rétrospectivement. Tantôt  il se réfère aux glorieux exemples antiques « Si Sparte et Rome ont péri, quel État peut espérer  de durer toujours ? » (Contrat Social livre 2 chapitre 3). Et qu’il emploie ou non le mot Révolution,  Rousseau prévoit la ruine des Etats. « Je vois tous les États d’Europe courir à  leur ruine. Monarchies, Républiques… la menacent d’une mort certaine » (Considérations sur le gouvernement de Pologne).Tantôt il exprime le sentiment fort mais vague d’être dans une société en transformation où tout est  possible. Mais ce possible il l’imagine volontiers allant de mal en pis.

   Et si l’on considère les attitudes prises par Rousseau à l’égard de problèmes  politiques précis, on ne le trouve nullement disposé à transformer brutalement les institutions existantes. D’abord il a un grand souci de tenir compte des réalités institutionnelles de chaque pays et aussi des mœurs et des caractères. (La différence  entre  ses propositions pour la Corse et pour la Pologne le montre bien). En général  il craint le changement politique. S’il est optimiste en ce qui concerne la nature humaine, originelle ou bien éduquée,  il est pessimiste à  l’égard  de l’histoire, pessimisme qui éclate à la fin du deuxième discours. Pourtant il accepte de donner des conseils. Mais devant une situation historique, il se révèle réformateur et non pas révolutionnaire.
   Mais Rousseau mort, son œuvre politique, malgré  les censures, est diffusée dans toute la culture du temps. L’un des textes de politique pratique qui l’évoque le mieux est le projet constitutionnel de Condorcet, rédigé au début de 1793, projet auquel fut substituée la Constitution de l’an 1 (juin1793). Et c’est aussi le langage de Rousseau, qui peut éclairer les discussions qui traversent l’œuvre constitutionnelle. On sait qu’en 1789 presque personne ne veut abolir la monarchie, même  ceux qui, plus ou moins proches de Rousseau, seront les Républicains de l’an 1.

L’homme naturel (Lionel)
   Pour Rousseau  l’état de nature, est un état qui n’a jamais existé, mais dont il est nécessaire d’avoir des notions pour juger l’homme de son époque.
   L’homme naturel est un modèle théorique, un modèle épistémologique, modèle destiné à comprendre l’homme, mais ce n’est pas un moment de l’Histoire.
   Donc, il dresse un tableau presque apocalyptique de l’homme naturel dans son « second discours » (1ère partie) : « Son imagination ne lui peint rien, son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous la main, et il est si loin du degré de connaissances nécessaires pour désirer d’en acquérir de plus grandes, qu’il ne peut avoir ni prévoyance, ni curiosité. Le spectacle de la nature lui devient indifférent à force de lui devenir familier; c’est toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions; il, n’a  pas l’esprit de s’étonner des plus grandes merveilles ; et ce n’est pas chez lui qu’il faut chercher la philosophie dont l’homme a besoin pour savoir observer une fois, ce qu’il a vu tous les jours. Son âme que rien n’agite, se livre au seul sentiment  de son existence actuelle sans aucune idée de l’avenir, quelque prochain qu’il puisse être ; et ses projets bornés comme ses vues, s’étendent à peine jusqu’à la fin de la journée. […] Ses désirs ne passent pas ses besoins physiques ; les seuls besoins qu’il connaisse dans l’univers, sont la nourriture, une femelle, et le repos; jamais l’animal ne sera ce que c’est que mourir, et la connaissance de la mort et de ses terreurs, est une de ces premières acquisitions que l’homme ait fait, en s’éloignant de la condition animale»  (Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes)
   Et Rousseau évoque trois notions que possède l’homme naturel :
 Premièrement : « La perfectibilité ».  «  L’homme naturel possède d’abord, sa perfectibilité, faculté, qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous, tant dans l’espèce que dans l’individu »
   Deuxièmement : « La pitié ». «  La pitié qui nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables »
   Troisièmement : et qui me semble la plus importante, «  L’amour de soi » (à bien distinguer de l’amour propre) : «  L’amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation, et qui dirigé dans l’homme par la raison, et modifié par la pitié, produit l’humanité »

Le contrat social (Beverly)
   Pour Rousseau l’homme à l’état de nature est une brute heureuse, parce que l’homme n’est pas intelligent, il mène une existence isolée dans la nature. Dans cet état il n’existe aucune autorité, ni droit, il n’y a pas de commerce, il n’y a pas de morale.
   Dans cette état de nature il n’y a pas de sociabilité, ni de conflit entre les hommes. Cette existence a duré quelques milliers d’années. Cependant l’homme a connu une évolution qui n’est pas le fruit du hasard. Un jour quelqu’un a réalisé une invention technique parce que l’homme est perfectible, cette invention marque un progrès, de ce progrès naissent des techniques permettant le développement de la chasse et la pêche.
   Se forment alors des familles, les premiers liens sociaux et enfin la raison commencent à s’éveiller. L’apparition des nouvelles techniques avec le développement des capacités intellectuelles, a créé l’inégalité morale et politique. Les plus intelligents s’approprient de manière privée les terres, construisent les meilleurs outils, etc… Pour lui c’est la propriété privée qui est coupable de tout. L’humanité passe par une nouvelle phase de son évolution ; apparaît alors l’homme tel qu’il s’est fait lui-même, apparaît en même temps également l’inégalité. Pour lui les arts, les lettres, les sciences, ne font que renforcer l’inégalité, la société se divise en deux : les riches et les faibles, ce qui marque le commencement du déclin de l’humanité, et donc la guerre de tous contre tous. Du coup s’impose l’anarchie, et c’est pourquoi les hommes décident d’entrer dans la société. Se sont les plus menacés donc les riches qui décident d’entrer en société, ce contrat a pour objectif de mettre fin à la guerre perpétuelle, pour lui ce contrat met en place une situation de droit et plus de fait, donc rien ne change réellement.
   De plus des magistrats sont créés, ce qui crée encore plus d’inégalité. Un jour, la lutte s’achève par la victoire d’un tyran : le despote ; tous deviennent esclaves et donc asservis à un rapport du maître à l’esclave ; on a une égalité de l’homme par la crainte. Pour lui les progrès techniques, la société, la civilisation n’ont fait que l’homme méchant, asservi. Première solution retourner à la brute heureuse, donc faire machine arrière, mais il se rend compte que c’est impossible. Deuxièmement recréer une seconde société. Il estime qu’en France et en Angleterre ce n’est pas possible car la société est trop corrompue. De la va naître le Contrat social à l’origine de l’homme nouveau.

   Pour Rousseau le pacte social n’est pas que pour unir les hommes, mais changer la nature de l’homme, le dénaturer. Pour lui l’homme abandonne tous ses droits, lesquels ne se font pas au profit d’un Léviathan comme chez Hobbes. Pour Rousseau, le contrat est un engagement de tous envers tous, ce que chacun perd individuellement instantanément, il le récupère comme membre de la communauté ; voire plus avec la garantie de la force de la collectivité. De ce fait, par ce pacte, naît un nouvel homme oubliant l’inégalité antérieure. Les hommes deviennent tous égaux par convention, par une fiction juridique. Grâce à cette transformation de la nature de l’homme au moi individuel,  succède un moi commun, la personne publique, qui a une volonté.
   Rousseau considère que la volonté générale n’est pas la volonté de tous. Elle ne représente pas l’addition des volontés particulières, ce n’est pas le point de vue de la majorité ou de l’unanimité, elle n’est pas quantitative. La volonté générale est la raison publique, ce qui est conforme au bien commun, aux impératifs de la raison, ce qui est nécessaire à la conservation de la société. La volonté générale n’est pas un fait politique, c’est une notion morale philosophique. Comme pour le roi, le peuple est investi de la volonté générale absolue, du caractère « linéarisable » de la souveraineté, Rousseau rejette la démocratie représentative : pour lui elle doit être directe. Le peuple souverain transforme le projet en loi. Pour lui la représentation est le signe d’un asservissement civique. Seulement cette démocratie ne peut s’appliquer dans les trop grands états, il trouve le moyen grâce à la Pologne avec un régime fédéral.
   Comme pour Baudin, historien et philosophe français (1),  la souveraineté ne peut être partagée ; en opposition à Montesquieu, ce qui compte c’est la puissance souveraine, donc celle de faire la loi. Le pouvoir législatif, le véritable acte de souveraineté est de faire la loi les autres pouvoirs en découlent. La souveraineté générale est une manifestation exprimant l’intérêt commun, parce que le peuple assemblé en corps ne peut vouloir que le bien, que l’intérêt commun, il ne peut s’égarer. C’est une conception absolutiste se substituant à la monarchie. Les individus composant l’assemblée et donc le pouvoir souverain ne peuvent nuire, notamment à lui-même et donc la loi est toujours parfaite car elle tend toujours à l’intérêt commun. Cette souveraineté dépasse l’absolutisme français, pour lui il n’est pas le même qu’en France pour lui le souverain est maître de la liberté et des biens de tous les citoyens.
 (1) Jean Baudin, auteur des Six Livres de la République. 1570.
  Cette idée fonctionne car pour Rousseau le peuple peut exercer une démocratie absolutiste parce qu’il n’exerce pas le pouvoir par opportunisme. Pour lui s’est la conformité de la volonté particulière à la volonté générale. Au fond être vertueux c’est adhérer sans aucune réserve à la volonté générale, c’est confondre sa volonté particulière à la volonté générale. Les citoyens vertueux se sont ceux qui ne font qu’adhérer à la volonté générale. On débouche sur une religion civile.

Débat

 

 Débat :  ⇒ Ce que les gens retiennent d’abord chez Rousseau, c’est l’abandon de ses enfants. Pour venir ce soir, j’ai parcouru un ouvrage de Rousseau (sur l’inégalité parmi les hommes) ; une des choses qui m’a fait sauter en l’air, c’est lorsqu’il parle de la femme qui devait naturellement obéir aux hommes. Et j’ai été surprise de son propos d’un homme naturel solitaire, car solitaire il n’aurait pas survécu.
Par ailleurs je ne l’ai pas vraiment cerné quant à la religion…

⇒  J’ai trouvé sur un site l’ensemble des lieux où il a séjourné dans sa vie. On pourrait presque faire du « tourisme Rousseau ».
   Et l’on a déjà évoqué son côté effectivement paranoïaque, de plus il était misanthrope, il n’avait de cesse (tel un « promeneur solitaire ») de s’isoler, de fuir la foule.
   Je relis ce passage dans mon manuel de philosophie (de mon temps d’étude), ce passage extrait de l’ouvrage, « Lettre à Malesherbes (1762) « : Ainsi il quitte le château de Montmorency où il trouve l’extase au milieu de la nature. L’or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d’un luxe qui touchait mon cœur ; la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m’environnaient, l’étonnante variété des herbes et des fleurs que je foulais sous mes pieds tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d’observation et d’admiration ».
   Il y a là, une sorte de panthéisme, il s’exalte : « Alors, l’esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne philosophais pas, je me sentais comme une sorte de volupté.., j’aurais voulu m’élancer dans l’infini, j’étouffais dans l’univers. Dans l’agitation des transports, je m’écriais : ô grand Être ! ». Il est très romantique.
(Texte qu’on retrouve en grande partie dans, Les Rêveries du promeneur solitaire)
   Quant au contrat social : effectivement, il y a la volonté du peuple, et c’est lui qui fera la distinction entre pouvoir législatif, et pouvoir exécutif, au service des lois, votées par le souverain, le peuple.
  Alors peut-être s’est-il inspiré du modèle anglais.
  Mais il amène cette notion de citoyen.

⇒  Parmi les réflexions par rapport à une relecture du « Contrat social », je retiens cette phrase : qu’il faut demander « une aliénation totale de chaque associé, avec tous ses droits à toute la communauté ». C’est du Rousseau qu’on va retrouver dans « la Terreur » et dans les totalitarismes du 20ème siècle, jusqu’à l’Union Soviétique. Ça me fait froid dans le dos !
   Mais il y a quand même une réflexion politique passionnante. Et Rousseau est Suisse, originaire de Genève, laquelle est une cité, pas un royaume, déjà un système démocratique. Le fait qu’il soit « citoyen de Genève » va impulser sa réflexion philosophique.
   Et il s’inspire aussi de Montesquieu pour la séparation des pouvoirs.
  Il évoque les différents modes de gouvernement : de l’anarchie, de l’aristocratie, de la démocratie, et que les trois peuvent dégénérer : en tyrannie, en oligarchie. La démocratie peut aussi dégénérer en ce qu’il a appelé la « logocratie », c’est-à-dire, quand chacun commence à tirer dans tous les sens et fait comme bon lui semble.
   Le « Contrat social » est un ouvrage remarquable dont on peut encore s’inspirer. De même, Rousseau ne dit pas : voilà ce qu’il faut faire, mais il donne des pistes ; il n’a pas de définition uniforme, c’est beaucoup d’éléments, c’est une réflexion complète, sur le sujet citoyen.
   Rousseau a aussi écrit sur l’origine des langues (Essai sur l’origine des langues 1781). C’est parfois amusant. Ainsi quand il essaie de trouver les différences du langage entre les pays du sud, et les pays du nord, il va dire des choses, du genre : dans les pays du sud la langue est plus chantante parce qu’il y fait chaud, qu’il y a des fontaines, des oiseaux, etc… Mais il développe une réflexion, à savoir si le langage a développé la société, ou si la société a créé le langage.
   Alors, je ne parle pas de toutes les idées de Rousseau, parce que je pense que la société, est, de facto, « on est ensemble » ; seul on n’est rien. Il y a dans son mode de vie, dans son propos, une affirmation de l’individualisme, ce dont nous souffrons aujourd’hui.

⇒  Rousseau est toujours à la mode, aujourd’hui beaucoup de gens voudraient changer la Constitution, laquelle n’est pas quelque chose qui vient d’en haut, ou, lié à un pouvoir présidentiel, mais venant d’en bas, du peuple assemblé.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU      Acrostiche : les confessions citées (Hervé)

Le 28 juin 1712 naît Jean-Jacques Rousseau à Genève, Isaac Rousseau est son père.
Encore bébé, le 7 juillet, sa mère Suzanne Bernard décède, ses livres sont bienvenus.
Son enfance se passe à lire auprès de son père ; sa tante et mie Jacqueline l’affectionnent.

Conscience morale forgée suite à une injustice, fripon, son goût pour la solitude est resté.
Oiseau aimant la liberté, voulant être aimé, amoureux, tout  est détaillé dans ses écrits
Nécessitant des critiques, révélant ses aventures galantes  se soldant par des ruptures.
Forgée, sa passion pour la musique au gré de ses rencontres, l’émotion, sa sensibilité
Exprimées dans son dictionnaire de la musique favorisent la voix et la diction chantée.
Ses choix religieux voulus, de protestant, il devient catholique puis redevient protestant.
Sans le sou, devenu père de famille, ses enfants sont placés « aux enfants trouvés », il se justifie.
Imaginative, sa bibliographie inédite dans ses confessions, ses discours sur les sciences et les arts
Ou sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes mérite son succès.
Novateur, philosophe, son contrat social parle de la souveraineté du peuple, du droit humain.
Sensé, le cadre de son contrat vise à fonder le droit politique sur la vertu,  la liberté,  l’égalité.

Claires, sincères « les rêveries d’un promeneur solitaire » le rendent heureux de pouvoir dire la vérité.
Il révèle la volonté de l’intérêt commun, peuple = souverain déjà ébauchée dans « l’Emile ».
Toute sa pensée se révèle en remontant aux origines de son être, apprendre à mieux se connaître.
Émotion des parlementaires à la lecture de « l’Emile » pour ses prises de positions religieuses.
Escapade vers la Suisse, indésirable, il part en Angleterre, puis revient en France en lieux divers.
Sa vie s’achève  le 2 juillet 1778 à Ermenonville, avant le transfert de ses restes au Panthéon en 1794.

Je voudrais revenir sur « l’état de nature ». Jamais Rousseau n’a dit que l’état de nature, c’était la solitude. Je lis (Du Pacte social § 4) : «  Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation l’emporte par leur résistance suR les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut substituer, et le genre humain périrait s’il ne changeait sa manière d’être »
   Autrement dit, Rousseau émet une hypothèse d’un état de nature. Et je me pose la question  de savoir qu’est-ce que ça  peut bien être l’homme naturel, indépendamment de la société.
   De fait il énonce l’hypothèse d’un état de nature pour juger de l’état présent. Je cite, (2ème discours) : « Car ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme, et de bien connaître un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent ».

⇒  Notre société est très marquée par Rousseau, que ce soit les libéraux, Benjamin Constant, Tocqueville, tous se sont inspirés de ses théories. Et jusqu’à l’héritage pour notre Constitution ; je trouve le philosophe fascinant.
   Et je trouve également chez Rousseau, d’origine suisse, d’éducation protestante, des similitudes, ou des emprunts à Calvin dans la façon de parler de la volonté générale, la volonté majoritaire qui a toujours raison. C’est ainsi qu’est gouvernée la République de Genève. Je pense que le principe de souveraineté est largement inspiré de Calvin.

⇒  Dans son introduction à « Rousseau » (Collection Le Monde de la philosophie) Roger-Pol Droit, écrit : « ….Près de deux siècles après la Révolution française, dont la constitution républicaine a mis en pratique les idées de Rousseau, le contrat social s’est étendu à presque toute la planète ». Je veux bien, mais il reste encore pas mal à faire.

⇒  On s’est beaucoup inspiré de Rousseau pour construire la société actuelle, même si on a beaucoup élagué, même si on a aussi beaucoup emprunter à Montesquieu pour les pouvoirs, législatif, et, exécutif.
   Aujourd’hui, ça ne marche plus vraiment, quand nos députés font des propositions de lois, les ministres font, eux, des projets de loi. Il y a des héritages de Rousseau à reconquérir, comme la représentation élective ; on n’est citoyen que le jour où l’on vote. Il y a, à reconstituer une volonté générale.

⇒  Rousseau dit bien que s’il aliène sa liberté de citoyen c’est pour donner mandat, donner le pouvoir de le représenter. C’est le principe même du contrat social, qui reste le nôtre.
  Et puis quelques remarques : si Rousseau ne prône pas la Révolution que l’on va connaître, il lui arrive d’utiliser plus que le mot. Ainsi dans une lettre (publiée dans « Rousseau », collection La Pléiade) on lit : « « Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables [….] nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions » Et il ajoute en note « Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l’Europe aient encore longtemps à durer »
   Puis dans une autre lettre au roi Stanislas, en 1751, Rousseau écrit que si quelque grande révolution venait à renverser l’ordre existant, elle serait (je le cite) : «  presque aussi à craindre que le mal existant ».
   Et quant au contrat social, il en explique le fondement et sa nécessité pour tous ; je cite : « Les riches surtout durent sentir combien  leur était désavantageuse une guerre perpétuelle dont ils faisaient seuls tous les frais, et dans lequel le risque de la vie était commun et celui des biens particuliers..» (Second Discours). Et dans le « Contrat social § 4 » il s’explique de nouveau : « Puisque aucun homme n’a autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes »
   Et, tout autre sujet, on a évoqué son coté misogyne. Oui ! On dirait aujourd’hui que c’est un sacré macho. Parmi nombre de déclarations du même style j’en ai retenu trois : « Toute l’éducation des femmes doivent être relative aux hommes ». Ou encore « Hors d’état d’être juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des pères et des maris, comme celles de l’Eglise ». Et aussi : « L’amour a été inventé par les femmes pour permettre à ce sexe de dominer, alors qu’il était fait pour obéir ».
   Voilà qui alimenterait notre actualité !

 ⇒  Vous en connaissez beaucoup des philosophes qui ont parlé de l’indépendance de la femme ?

⇒  Le personnage me gêne, de par son ambivalence, dans ses relations, dans sa famille, avec la religion, « j’y vais, je reviens ». Comment peut-on être aussi  indécis dans ses choix, dans toute sa façon d’être, et de dire comment l’homme doit vivre.

⇒  Rousseau évoque la lente évolution de son homme naturel, par les arts premiers, planter, semer, récolter. Mais il va se trouver face à celui qui : « …ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi ».
   De là viendra la guerre. Il écrit : «  Car c’est ainsi que les plus puissants ou les plus misérables, se faisant de leur force, ou de leurs besoins une sorte de droit au bien d’autrui, équivalent selon eux, à celui de propriété. L’inégalité rompue fut suivie d’un affreux désordre ».
   Donc, ce fut la guerre ou le contrat social.

  Dans le Contrat social, Rousseau parle d’un bon gouvernement, et définit celui-ci. (C’est un peu ce qu’on cherche encore). Au chapitre 4: Des signes d’un bon Gouvernement, dans le Contrat social, il écrit : «  Quand donc on demande absolument quel est le meilleur gouvernement, on fait une question insoluble comme indéterminée ; ou si l’on veut, elle a autant de bonnes solutions qu’il y a de combinaisons possibles dans des positions absolues et relatives des peuples.
Mais si on demandait à quel signe on peut connaître qu’un peuple donné est bien ou mal gouverné, ce serait autre chose, et  la question de fait pourrait se résoudre. Cependant on ne résout point, parce que chacun veut la résoudre à sa manière. Les sujets vantent la tranquillité publique, les Citoyens la liberté des particuliers ; l’un préfère la sûreté des possessions, et  l’autre celle des personnes ; l’un veut que le meilleur Gouvernement soit le plus sévère, l’autre soutient que c’est le plus doux ; celui-ci veut qu’on punisse les crimes et celui-là veut qu’on les prévienne ;l’un trouve beau qu’on soit craint des voisins, l’autre aime mieux qu’on en soit ignoré ; l’un est content que l’argent circule, l’autre exige que le peuple ait du pain. Quant même on conviendrait sur ces points et d’autres semblables, en serait-on plus avancé ? Les qualités morales manquant de mesure précise, fut-on d’accord sur le signe comment être sur l’estimation ? Pour moi, je m’étonne toujours qu’on méconnaisse un signe aussi simple, ou qu’on ait la mauvaise foi de n’en pas convenir. Quelle est la fin de l’association politique ? C’est la conservation et la prospérité de ses membres. Et quel est le signe le plus sûr qu’ils se conservent et prospèrent ? C’est leur nombre et leur population. N’allez donc pas chercher ailleurs ce signe si disputé. Toute chose d’ailleurs égale, le Gouvernement sous lequel, sans moyens étrangers, sans naturalisations, sans colonies, les Citoyens peuplent et multiplient davantage, est infailliblement le meilleur : celui sous lequel un peuple diminue et dépérit est le pire. Calculateurs, c’est maintenant votre affaire ; comptez, mesurez, comparez »
   Si je retiens ce critère de peuple qui se multiplie pour un bon gouvernement : l’Europe est mal gouvernée, l’Afrique est mieux gouvernée.

⇒  Concernant son rapport à la religion, Rousseau est déiste (pas théiste), autrement dit, il reconnaît l’existence d’une puissance organisatrice sans lui vouer un culte. Et dans « La profession de foi du vicaire savoyard », il dit : « Voilà mon premier principe. Je crois qu’une volonté meut l’univers et anime la nature. Voilà mon premier dogme, premier article de foi » et il ajoute plus loin, mais « que d’hommes entre dieu et moi »

⇒  Deux  réflexions quant à Rousseau.
La première est que, pour exister, être connu, il aurait choisi délibérément au départ une remise en cause, d’être l’anti-Prométhée, de faire l’antithèse des idées de progrès portées par les Lumières. C’était pour lui, dénoncer l’histoire sociale que ces derniers élaborent, ce qui aurait été, alors, non un progrès, mais une décadence.  (Certains biographes relatent que ce serait Diderot qui lui aurait conseillé de prendre cette option, cette antithèse).
   Il y a une progression, une cohérence chez Rousseau. De l’homme naturel, des inégalités au contrat social à l’Emile, il se façonne, et chaque fois jusqu’aux « Confessions ». C’est en cela qu’on ne peut dissocier l’homme de l’œuvre.  
   Puis seconde réflexion : ayant enfin eut la notoriété à 40 ans avec les « Discours sur les sciences et les arts », où il prône une certaine manière de vivre, Rousseau allait devoir désormais se conformer à cette idée de l’homme, à cette théorie qu’il édicte « Nos opinions sont la règle de nos actions » écrit-il.  Ce qui fait que d’une certaine façon, son livre l’a fait, plus qu’il ne s’est fait, pour paraphraser Montaigne.
   Et au final si l’on examine l’ensemble son œuvre, (dont quatre particulièrement) il y a cohérence.  Les deux premiers ouvrages dénonçant la condition de l’homme due à la société, débouchent et sur L’Emile, et sur le contrat social. Rousseau chaque fois répond à Rousseau.
   Nombre de philosophes, dont : Kant, Hegel, Ernst Cassirer, verront de suite la cohérence dans ces quatre ouvrages
   Par ailleurs, pour  être cohérent avec le « personnage » de toute son œuvre, il refuse des postes, il refuse des rentes, il ne peut se compromettre. Rousseau semble être devenu prisonnier du personnage qu’il a créé. Il devient comme l’a nommé Kant « le nouveau Diogène ». Il dit qu’il abandonna alors, tous les signes vestimentaires de vanité : « Je quittai la dorure et les bas blancs ; je pris une perruque ronde ; je posai l’épée ; je vendis ma montre … » (Les Confessions)
   Et enfin, il a marqué son époque et au-delà, quant à l’éducation. Des personnes prendront modèle sur son œuvre (l’Emile) pour éduquer leur enfants (telle Georges Sand), et les principes de l’Emile se retrouvent aujourd’hui dans les écoles Freinet et Montessory.
   Toujours après cet ouvrage on abandonnera cette façon de langer les bébés en les enfermant comme des momies, emprisonnant les membres (ce qui permettait, dira-t-on, aux nourrices de pouvoir accrocher cette boule de chiffon à un clou).  Les bébés lui doivent beaucoup.

⇒  La Révolution s’est inspirée de Rousseau, notamment pour l’égalité. Ce qui est justement en opposition avec les anti-révolutionnaires, tel Burke, qui a critiqué cette notion d égalité.
Second point : On se serait inspiré des modèles de Rousseau et Montesquieu. Ce dernier ne voulait pas la séparations stricte des trois pouvoirs ? Mais qu’ils se contrôlent et s’équilibrent.
Ce sont les deux conceptions celle de Rousseau, plus celle de Montesquieu qui font qu’un gouvernement fonctionne.

⇒  Rousseau est quelqu’un qui prêche la tolérance et le respect de chacun tant que ça ne va pas à l’encontre de l’intérêt public. J’ai sous les yeux un extrait du Contrat social (§ VIII) : « Les sujets ne doivent donc compte au souverain de leurs opinions qu’autant que ces opinions importent à la communauté. Or, il importe bien à l’État que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs ; mais les dogmes de cette religion n’intéressent ni l’État ni ses membres ; qu’autant que ces dogmes se rapportent à la morale et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui [….] Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ni sujet fidèle.
   Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision sans explications ni commentaires. L’existence de la divinité puissante, intelligente, bien présente, prévoyante et pourvoyante ; la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois, voilà les dogmes positifs. Quant au dogme négatif, je les borne à un seul ; c’est l’intolérance »

⇒  Rousseau ne dit pas que l’égalité est synonyme d’identité (au sens identique), il parle d’égalité des droits. Et, effectivement, il pense que le contrat social met en place l’égalité des droits, la liberté individuelle, et l’union ; lequel contrat repose sur l’aliénation totale de chacun à la communauté. Ce n’est pas un totalitarisme, c’est une aliénation à la volonté générale. Il faut que chacun se mette à penser, non en termes d’individu, mais en termes de volonté générale. Et pour que chacun se mette à penser comme cela, il faut qu’il ait été éduqué à faire en sorte que les individus arrivent à se déterminer en fonction de l’intérêt général, et non en fonction d’intérêts particuliers. Et bien ! ça renvoie pour lui à l’éducation, et du coup, il écrit «  L’Emile ou l’Education » pour expliquer cela. Et d’autre part, pour que cela fonctionne, il faut un gouvernement, la démocratie ; c’est-à-dire que le peuple doit être assemblé quotidiennement pour examiner toutes les décisions concrètes qui se présentent. Et cela est difficile, et Rousseau, le dit lui-même, c’est pour cela qu’il pense à des dimensions comme la Corse.
   Et Rousseau dit que pour que les individus soient éduqués en termes d’intérêt commun, il y a l’éducation, mais aussi le rôle du législateur, lequel expose les problèmes en terme d’intérêt commun.
   Rousseau dit : il y a eu des grands législateurs dans le passé ; et bien, maintenant, dans un pays petit ou grand, il faut qu’il y ait une assemblée qui réfléchisse à cette notion d’intérêt commun, et que le peuple, par un référendum dise : oui ! On est d’accord ! Non ! On n’est pas d’accord !

⇒  Quand Rousseau parle des inégalités, il précise qu’il existe des inégalités de la nature contre lesquelles on ne peut lutter totalement, et puis les inégalités qu’il évoque surtout sont les inégalités créées par la société. Il ne parle jamais de possible égalité totale.
   Et, quant à son modèle de démocratie, il concerne un peuple défini ; en fait le modèle, pour lui qui se présente souvent comme « citoyen de Genève » c’est justement la République de Genève, une ville qui à l’époque n’a guère plus d’habitant que notre ville de Chevilly-Larue (on parle de 27000 habitants).

⇒  On peut être un peu surpris des paradoxes et de l’ambiguïté de la personne de Rousseau, c’est lui-même qui souvent l’exprime, voire lui-même qui s’expose quand il écrit, dans une lettre à  une de ses amies, Madame de Verdelin: « Je suis à la fois efféminé et indomptable, j’ai un cœur de romain, et un cœur presque de jeune fille, de jeune vierge… », et, s’étant fait peindre pour une couverture d’un des ses ouvrage en turque (au féminin) enrubannée, il évoque cela, « Me voici à présent plus de la moitié femme, et je vous demande de m’accepter dans votre sexe, puisque les hommes m’ont exclu du leur ».
Toujours dans ce même ordre d’idée, on sait qu’il montra son derrière à des jeunes filles. Y avait-il en lui un exhibitionniste ?
Et il est encore plus ambigu, concernant son goût pour les « fameuses » fessées. Mademoiselle Lambercier écrit-il : « allait quelques fois jusqu’à nous infliger la punition des enfants.., et ce qu’il y a de bizarre c’est que ce châtiment m’affectionna davantage encore à celle qui me l’avait imposé. J’avais trouvé dans la douleur, de la honte, un mélange de sensualité qui m’avait laissé plus de désir que de crainte… » 
Rousseau surprend : de la profondeur de vue, de celui qui peint l’homme en regardant son nombril, à celui qui marquera désormais le contrat politique dans tant de démocraties, et à celui qu’on évoque peut-être moins : le romancier, celui qu’on nommera souvent « le père du romantisme ». Un romantisme avec des descriptions qui vous font vivre les scènes, avec des figures de style comme une mise en scène de l’action ; il reste dans ce domaine l’objet d’une étude approfondie.
  Et enfin, au terme de ce débat : après avoir étudié et débattu l’an passé, de l’œuvre de Voltaire, puis cette année celle de Rousseau, l’an prochain, nous aborderons Diderot et son œuvre.  Trois des grands philosophes (en France) de cette période des Lumières.
    Voltaire a animé son siècle
    Diderot a éduqué son siècle
Rousseau a fait réfléchir son siècle.
 

(Principales) 0euvres de Rousseau

Discours sur les sciences et les arts
Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes.
Du contrat social
Emile, ou De l’éducation.
Julie ou la nouvelle Héloïse
Les Confessions.
Les rêveries du promeneur solitaire
La profession de foi du vicaire savoyard.
Lettres écrites de la montagne

Bibliographie

La vie économique et les classes sociales en France au XVIIIème siècle. Henri Sée. BNF.
La transparence et l’obstacle. Jean Starobinski. Gallimard. 1976
L’idée du contrat social. Jean-Pierre Cléro et Thierry Ménissier. Ellipses. 2004
Rousseau. Biographie. Raymond Trousson. Folio. Gallimard. 2011.
Rousseau, une politique de la vérité. Géraldine Lepan. Belin. 2015.
Robespierre, textes choisis. Editions sociales par Gérard  Walter.
Lettre à Malesherbes. Rousseau. 1762.
Rousseau. Œuvres Complètes. 5 vol. B. Gagnebin et M. Raymond. Pléiade1999/2004.
Histoire de la philosophie. Émile Bréhier. PUF. 1968
La théorie de la société bien ordonnée chez Rousseau. De Gruyter. 1988
Jean-Jacques Rousseau et la philosophie politique de son temps. Robert Derathé. Vrin 1994.
La politesse des Lumières ; Philippe raynaud. Gallimard. 2013
La philosophie des Lumières. Ernst Cassirer. Flammarion. 2016
Rousseau. Collection, le Monde de la philosophie.
Les confessions/ Première bac/Lectures méthodiques. Hatier 1997

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