Dernière restitution :

Ciné-philo autour du film: Lion

                          Ciné-philo   à Chevilly-Larue
En partenariat avec le cinéma du théâtre André Malraux
Restitution du débat du 22 mai 2017

Affiche:, Lion. Image promotionnelle

Affiche:, Lion. Image promotionnelle

 Film de Garth Davis. Oscars 2017. 6 nominations

Thème du débat : «  Peut-on vivre sans ses racines » ?

Débat : ⇔ On peut penser que ce film a été sponsorisé par la marque « Kleenex » ; on dit même qu’il a été vendu autant de paquets de mouchoirs que d’entrées, (c’est pour rire). Néanmoins pendant la projection j’ai entendu souvent des gens qui se mouchaient. Bien sûr il y a de l’émotion ; je reconnais que lorsque je vois les yeux de Saroo dans la baignoire regardant sa mère adoptive, je craque, il a un regard d’une telle profondeur cet enfant.
Alors, bien sûr, il y a des gens qui ont dit, c’est un film pour faire « pleurer dans les chaumières », soit ! Mais c’est tout de même une histoire vécue, même scénarisée, avec sûrement des petits rajouts. Cela reste du beau cinéma qui parle au cœur de chacun (enfin si on en a). Ce qui serait intéressant, ce serait de connaître pour chacun de nous, quelle est l’image, le moment qui vous a le plus marqué ?

⇒ C’est la complicité des deux frères qui m’a marquée, cette fusion, leurs regards lorsqu’ils sont dans leurs lits.

⇒ Nous avons deux personnages Saroo, l’enfant puis l’adulte, lesquels se cherchent. Mais c’est l’enfant le plus émouvant, celui qui nous marque le plus.

⇒ On a le sentiment que Saroo adulte est tout à coup arrêté, il n’arrive plus à se projeter dans le futur, bloqué tant qu’il n’a pas retrouvé son passé.

⇒ De même que tant qu’il na pas résolu ce problème de ses racines, il n’arrive pas à s’investir dans une vraie relation amoureuse. Il n’en a pas les moyens tant qu’il n’est pas lui-même.

⇒  Il lui manque une part de lui-même. La psyché est, nous dit-on, constituée de ce que l’on est à cet instant, et de ce qu’on a été à tous les moments de sa vie ; cela semble bien s’appliquer au personnage.

⇒ Ce qui m’a marquée, c’est l’instinct de survie, de préservation. Lorsqu’il est recueilli par cette femme à Calcutta, et que vient cet homme, il sent quelque chose en lui qui lui dit « attention danger ! »

⇒ Ce qui nous rappelle que chaque année 80.000 enfants disparaissent en Inde. Quels médias en parlent ? Quels journalistes d’investigation enquêtent ? Alors qu’on nous assomme des péripéties des élections aux USA (par exemple). Alors, que deviennent  ces enfants, et qui s’y intéresse ?

⇒ On peut craindre qu’ils ne soient vendus, livrés à la prostitution.

⇒ Ou pire, qu’ils ne fassent l’objet d’un commerce d’organes.

⇒ Oui, lorsque recueilli par la jeune femme à Calcutta, le monsieur qui vient le voir dit à la femme : «  c’est bien ce qu’ils cherchent »  Donc on peut penser à la vente d’enfants, voire d’adoptions en dehors des lois des différents pays.

⇒ Une image qui est marquante, et qui me semble est un tournant du film, c’est celle des beignets, les « jalabis », c’est un déclic, et tout à coup resurgissent des souvenirs enfouis.

⇒ C’est la réminiscence de la « madeleine de Proust ».

⇒ Lorsqu’il était petit il avait ce souhait c’est que son frère lui achète 200 jalabis. Et  ce que qui m’a marquée, c’est ce côté bienveillant du grand frère, ce qu’on ne rencontre pas à ce point en occident, ce grand frère qui protège.

⇒ Il y a rupture affective de la part de l’enfant, de plus on ne voit pas de père, donc tout l’affectif se reporte d’abord et surtout sur la mère, puis sur son frère Guddu.

⇒ J’ai retenu une réplique de la mère adoptive qui lui dit qu’elle aurait pu avoir des enfants, mais que ce fut un choix avec son mari : « Nous avons choisi d’adopter des enfants qui souffraient, leur donner une chance, cela signifie quelque chose… »

⇒ Le moment que je retiens c’est lorsqu’il retrouve la maison de son enfance, laquelle est devenue une étable avec la chèvre.
Cela nous rappelle que des enfants qui ont recherché leur parent biologique sont allés parfois au-devant de grosses désillusions.
L’image que garde l’enfant et la réalité, peuvent ne pas correspondre.
Les racines pour Saroo, ça se résume à sa mère, son frère, quelques images de son village, auxquelles s’ajoute celle de la réserve d’eau dans cette gare.

⇒ Il vit en Australie, mais il n’est pas Australien, il sait qu’il est Indien, et il veut retrouver son pays. Il est entre deux cultures, il est travaillé entre l’amour de ses deux mères.

⇒ Pendant vingt ans tout se passe bien, puis il va entrer dans sa vie d’adulte, c’est une période charnière, et c’est souvent la période critique pour les enfants adoptés.

⇒ C’est lorsqu’il s’apprête à construire quelque chose, que le vide du passé devient une hantise. Il ne pense plus qu’à retrouver ses racines, il veut retrouver sa famille.
J’ai eu un exemple près de moi, et la question s’est posée, quand et comment faut-il aider des enfants adoptés dans cette recherche de leur famille d’origine.

⇒ Le déclic, c’est quand il a des contacts avec des jeunes originaire eux aussi d’Inde, il s’est senti concerné, et on lui a demandé d’où il était.

⇒ On est tous plus ou moins concernés par cette question de racines. Que ce soit nous, directement, nos parents. Et puis nous ne sommes pas tous nés là où nous habitons, pour beaucoup d’entre nous, il y a un village quelque part à la campagne dans notre mémoire d’enfance. Nous avons parfois des parents dans le cimetière de ce village, ça crée un lien.
Qu’on soit de la Corrèze, de Constantine (Algérie), d’Italie, etc., cette origine c’est une part de nous, c’est viscéral. Mais peut-être que certaines personnes ne le ressentent pas ainsi.

⇒ Je suis née en Algérie, le village de mon enfance  a été complètement détruit lors de la guerre. J’avais toujours envie de retrouver. Vingt ans plus tard j’y suis allé, et je recherchais les odeurs de mon enfance, j’ai revu ces maisons de pierre.., j’ai pleuré, maintenant, de là, à vivre là-bas je ne peux pas, ma vie elle est ici. Il m’en reste un peu de nostalgie.

⇒ Témoignage : Une personne proche a appris qu’elle était née « de père inconnu ». Elle a questionné sans cesse sa mère au sujet de ce père, laquelle lui a dit qu’il devait être militaire. Elle a fini par s’inventer un père militaire, elle avait ce besoin, elle a compensé de cette façon.

⇒ Est-ce que dans dix ans on ne fera pas un peu ce genre de film, avec un enfant GPA ?

⇒ Cette quête de ses racines, de sa famille, de son village, devient une obsession, c’est quelque chose qui bouscule toutes ses références habituelles.

⇒ (Témoignage) : A quinze ans, j’ai appris que mon père n’était mon vrai père. Je n’ai pas été surprise, je le pressentais depuis longtemps. J’ai cherché à retrouver ce père, j’ai eu une déception, ça m’a souvent travaillée.

⇒ (Témoignage) : Mon arrière grand-père portait le nom (qui est aussi le mien) du village où il a été recueilli bébé sur les marches de l’église. Je suis allé voir ce village dont je porte le nom.

⇒ La démarche de Saroo n’est pas une recherche de ses racines, mais de sa filiation. Et en ce sens, la question : peut-on vivre sans ses racines ? » je l’ai traduite par, les racines sont-elles la condition de la vie ? Et bien, je réponds, non ! Je n’ai pas besoin d’avoir des racines, je me souviens du village où je suis née, de la ferme où j’ai vécu trois ans, des oies qui me pinçaient les fesses. J’y suis retourné une fois, mais je n’en ai pas la nostalgie. Par contre j’ai des racines. Et les racines que j’ai : c’est toutes les idées, tous les savoirs, tous les enseignements qui m’ont été transmis par mes parents. Et en ce sens je voudrais reprendre un exemple de Descartes, qui dit : « La philosophie est un arbre dont les racines ne sont enracinées dans aucun sol. La philosophie est un arbre dont les racines sont la métaphysique, les branches, toutes les sciences… ». L’arbre dont parle Descartes n’a pas de racines, pour autant il n’est pas un arbre mort, il est vivant, il est ce qui dans votre esprit, tout ce qui vous  construit, et pas que votre mémoire, votre filiation.

⇒ On peut être construit de plusieurs arbres, filiation, connaissances, mémoire, vies matérielle, affective, intellectuelle, spirituelle…

⇒ Nous définissons différemment ce mot « racines ». Moi j’y mets : l’endroit où je suis né, là où j’ai grandi, puis les différents endroits qui m’ont imprégné. C’est la ferme de mon enfance, c’est un quartier de Paris, c’est l’Afrique du nord où j’ai vécu quelque temps, c’est aujourd’hui l’Andalousie.., tous ces endroits et les gens que j’y ai côtoyés, tout cela est une partie de moi. Quand on met une pousse en terre, elle n’a que peu de racines, les racines vont se former tout au long d’une vie, mais celles de l’enfance restent primordiales.

⇒ Saroo a pu retrouver son village, sa famille grâce à Google earth, bonne pub pour Google.   C’est quand il entre en contacts avec d’autres Indiens, que la question de son origine lui est posée, que viennent toutes les questions. Il réalise qu’il appartient lui aussi à cette communauté. Aujourd’hui il n’y a plus ce même enracinement dans les terroirs, il y a tant des diverses diasporas de par le monde.

 

 

 

 

 

 

La politesse: toujours une valeur d’actualité?

 

Restitution du débat du  26 avril 2017 à Chevilly-Larue

Bonjour Monsieur Courbet. Gustave Courbet. 1854. Musée Fabre, Montpellier

Bonjour Monsieur Courbet. Gustave Courbet. 1854. Musée Fabre, Montpellier

Animateurs : Edith Perstunski-Deléage, philosophe. Guy Pannetier. Danielle Vautrin.

Introduction : Guy Pannetier

Introduction : Avant de voir ce que nous disent aujourd’hui les définitions quant à la politesse, on peut se poser la question de savoir comment ce sentiment a t-il pu initialement émerger dans nos relations ? On peut y voir au plus loin de l’humanité, au départ dans les hordes, une volonté de marquer un rapport non-agressif, ceci par des signes, par des comportements rassurants. Premier code, première règle du jeu social qui va participer, via les différents us et coutumes,  à la transformation de notre animalité, en humanité.
Aujourd’hui, les dictionnaires nous donnent ces définitions:
Pour le Grand Robert de la langue française : « Ensemble de règles, des usages qui régissent le comportement, le langage, à adopter dans une civilisation et un groupe social donné.  Le fait de connaître et d’observer ces usages ; la manière particulière dont une personne les applique »
Ou pour, le Trésor de la langue française : « Respect des bonnes manières non seulement dicté par les usages mais par des sentiments sincères »
Je retiens dans cette deuxième définition le mot « sincère », car (avec la franchise) cela est, et reste toujours la pierre d’achoppement quand au concept de politesse.
C’est ainsi que Rousseau, peut-être en réaction devant les mœurs bourgeoises, écrira ces lignes au vitriol contre la politesse : « Sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne : sans cesse on suit les usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce que l’on est; et dans cette contrainte perpétuelle [….] on ne saura donc jamais bien à qui on a affaire [….] Quel cortège des vices n’accompagnera point cette incertitude ? Plus d’amitiés sincères ; plus d’estime réelle ; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de la politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle »   (Discours sur les sciences et les arts).
Dans les définitions ressortent les mots : règles, usages, comportement, et aussi et surtout, manières (avec un S). Donc être poli c’est respecter des règles, ce qui va en bloquer certains puisque les usages et comportements sont ceux qui nous sont dictés et non choisis. Et les délateurs de la politesse en tant qu’hypocrisie, en tant que masque, retiennent surtout, ce mot : « manières » (au pluriel) ou encore « l’art de se passer des vertus qu’elle imite ».
Dans ce conflit entre politesse et sincérité, la politesse ne serait alors que discipline normative contraignante, que manières, que fausseté des rapports, un mensonge social, un l’art de la duplicité, l’art de l’apparence, de la tromperie, des courbettes, que déguisement de nos sentiments réels, ou encore une affabilité qui abaisse et dégrade l’individu, et qu’elle peut tout autant servir le vice que la vertu.
Bien sûr, la politesse a toujours quelque chose de suspect, on connaît l’expression : « Trop poli pour être honnête », et je retiens aussi l’expression de ce misanthrope de Schopenhauer: « Je préfère la queue du chien qui bouge aux fausses politesses »
   Il en ressort, qu’être impoli pour certains, pour certaines, ce serait une marque d’être vrai et toutes les contraintes de la politesse ressenties comme une humiliation du « moi », ne seraient que flatterie et obséquiosité, contraire au « parler vrai », à la parole authentique.
Mais l’impolitesse peut aussi être une posture; une posture pour se démarquer comme anticonformiste. Pour telle personne, se plier aux règles serait abandonner une part de sa personnalité. Il est à remarquer que les personnes qui craignent le plus de perdre leur personnalité, sont souvent celles qui en ont le moins (il faut les comprendre)
Alors, un rapport à l’autre, courtois, avec quelque considération, respect, découle t-il d’une propension naturelle, acte naturel pour entretenir les meilleurs rapports, ou est-ce une contrainte. Contrainte héritée d’une certaine bourgeoisie, puisque souvent on nous dit que cette politesse, ce rapport courtois copiait les manières et usages des nobles de la cour, des courtisans (d’où le mot, courtoisie). C’est encore ainsi que Montesquieu voit la politesse lorsqu’il écrit : « C’est par orgueil que nous sommes polis; nous nous sentons flattés d’avoir des manières qui prouvent que nous ne sommes pas dans la bassesse… ». Lequel Montesquieu nous dit préférer la civilité à la politesse qu’il trouve quelque peu équivoque.
Je relève dans un article lu sur philosophie magazine (N° 62 de septembre 2013), titré : « Et la politesse ? bordel ! » (je cite) « Certains philosophes contemporains comme Ruwen Ogien, considèrent même que le projet d’une éducation à la civilité relève d’une mentalité coloniale…Nous vivons dans une société où du cool est devenu la nouvelle norme, tandis que les formes et les conventions apparaissent comme des contraintes artificielles… »
Si vouloir apprendre les règles de politesses à nos enfants à l’école peut être assimilé à du colonialisme, avec tout ce que ce mot véhicule encore aujourd’hui, nous avons là un problème de taille dans l’approche de la politesse par une élite intellectuelle, et mauvais signal pour nos enseignants.
A mon sens, la politesse, la courtoisie, ne sont pas des contraintes, c’est « l’art des signes » dit le philosophe Alain, et il ajoute t-il : «  un hommage au semblable, une reconnaissance du semblable »,  elle rend la coexistence plus agréable, elle met dit-on « de l’huile dans les rouages ». Par exemple, si je laisse une voiture passer, que j’aie priorité ou non, et que l’autre conducteur me fait un geste de la main en remerciement, c’est un petit moment de bonheur, ça me réjouit tout simplement, ça me réconcilie avec mon prochain ; c’est la courtoisie, laquelle est définie par toutes les petites attentions parfois insignifiantes qui sont appréciées par ceux qui ont un peu d’éducation. La courtoisie, même si elle est parfois décriée comme un concept désuet, reste une marque de savoir vivre, de prévenance, de considération de l’autre.
A mon premier cours de conduite, le moniteur m’a dit une phrase qui me restera toujours : bien conduire c’est d’abord : se bien conduire.
Ainsi la politesse me semble grandir celui qui en use.
En ce sens elle est une valeur dont je me fais le défenseur, une valeur pour laquelle je veux monter l’exemple, une valeur que je souhaite voir toujours enseignée. « La politesse » dit François Rouvillois, dans son ouvrage « Dictionnaire nostalgique de la politesse » « est une vertu dans notre monde nombriliste ». La crainte est grande aujourd’hui dans une société qui promeut l’individualisme, la singularité, (ou l’orgueil d’une différence ou pseudo différence) que les règles de civilité, de politesse, de courtoisie, soient considérées comme dépassées, désuètes, ringardes, ou encore bourgeoises. 
   La crainte que la politesse devienne une valeur en régression, peut venir de comportements et propos relayés par les médias, j’en veux pour exemple, les propos d’un ex Président de la République avec son « casse-toi pov’con ! » ou en 2010 un joueur de foot, Nicolas Anelka, avec ses propos «  vas te faire enculer sale fils de pute », ou encore cette réponse de Bernard Tapie répondant à un journaliste de France Inter en janvier 2012 au sujet des 400 millions qui lui ont été accordés : « … plus je sens que ça vous emmerde, plus je suis content ».
Ces propos relayés par  les médias présentent le danger que les plus jeunes, qui comme tous les jeunes peuvent douter quant à nos codes, n’en viennent à penser que ces façons de s’exprimer sont acceptables.
C’est parce que la politesse a longtemps été basée sur les hiérarchies sociales qu’on voit une certaine prévention contre les règles de politesse. Ce que l’on retrouve aussi dans un courant du féminisme radical issu des mouvements soixante-huitards, plus « féminolâtres » que féministes, lesquels dans la lutte contre les inégalités hommes/femmes, et au nom, par exemple, d’une indifférenciation des genres, réfute les règles de courtoisie, ou usages, dits, de galanterie ; usages qui marqueraient l’infériorité de la femme, et ainsi au nom de l’égalité homme/femmes, il faudrait tuer la galanterie.
Je suis peut-être un peu « vieux jeu », mais je tiens la porte pour une femme (qui ou quelle qu’elle soit) qui me suit, je me lève (même ostensiblement) de ma chaise pour saluer une femme (qui ou quelle  qu’elle soit). Je ne m’adresse pas toujours très exactement de la même manière à mes nièces qu’à mes neveux.
La politesse est une vertu à laquelle les français ne renoncent pas, c’est ce qu’il ressort d’un sondage publié par le Figaro  le 8 décembre 2016 ; sondage ou 60% des français confirment l’importance qu’ils mettent dans la politesse, le savoir vivre, la courtoisie, la galanterie, tout autant de manifestations dont on manquerait.
La politesse c’est : savoir vivre,
La politesse c’est savoir être.

 

Débat

 

Débat :  ⇒ La politesse est toujours d’actualité comme un marqueur social.
J’ai appris, petite, dans les années 1950 qu’il fallait être polie pour être considérée non seulement comme « quelqu’un de bien », mais aussi comme une vraie française. Mes parents m’avaient appris qu’il y avait les « gens bien », ceux qui avaient de bonnes manières, ceux qui parlaient correctement, et les autres – sans distinction (selon le mot du sociologue Bourdieu), ceux du peuple, et pire ! Ceux des immigrés d’alors.
J’ai su, très tôt, que la politesse était un marqueur social : dans un bus, ma mère avec son accent de juive polonaise, ne disait pas suffisamment fort « pardon » lorsque nous nous faufilions pour nous asseoir. Et j’entendis alors « sale youpine ». Et j’ai appris quelles formules de politesse il faut utiliser pour écrire une lettre à un supérieur dans L’Education Nationale. Au débat électoral du 20 mars, à la télévision,  Philippe Poutou, le candidat du NPA, s’est vu reprocher d’être impoli au sens d’irrespectueux, vis-à-vis des institutions de la République  parce qu’il était venu en tee-shirt, sans costume et cravate, comme l’ouvrier de Ford, qu’il est.
La politesse est toujours d’actualité comme une marque de respect de l’autre que moi-même. Aujourd’hui les propos dominants à l’égard des « jeunes » et des immigrés dénoncent leurs incivilités: comportement d’indifférence à l’égard des personnes âgées et des handicapés, dans les transports en commun, paroles de vulgarité agressive à l’encontre de ceux et celles qui semblent menacer leur confort: « pousse toi de là, si t’es pas content, je t’emmerde … » Moi aussi  je les trouve insupportables et j’ai la sensation qu’il est de plus en plus difficile de vivre ensemble. Par contre je suis stimulée à avoir des projets lorsque j’entends mon épicier marocain, me dire « bonne journée Madame »  avec un large sourire. La politesse est plus qu’un marqueur social; elle est un moyen de se reconnaître comme pouvant  avoir les mêmes soucis, les mêmes joies que l’autre, voisin ou étranger; comme appartenant à la même humanité.
C’est une marque de respect de l’autre humain quel qu’il soit, de respect au sens kantien  « considère l’autre homme toujours comme une fin, et jamais seulement comme un moyen ». Quand je prends l’autobus  je considère le chauffeur comme le moyen qui me permet de me rendre d’un point de la ville à un autre, mais aussi, et en même temps comme celui qui a une personnalité  et des projets que je ne connais pas et que je respecte.
Enfin, la politesse est un moyen d’apaiser les tensions et de rendre possible le dialogue voire la rencontre avec l’autre; en ce sens elle est une valeur d’actualité.
Dans un couple, ou entre amis, voire avec des inconnus, les « mots d’oiseau » et injures lors de disputes cassent la relation. La politesse maintient, voire, ouvre la relation: pour aller vite, si on me dit  « vous avez l’heure ? », je ne sais  pas si je réponds.  Je regarde qui pose la question. Si on me dit « Madame, quelle heure est-il, s’il vous plait ? » je réponds.
La politesse n’est pas une valeur morale, mais il faut quand même y éduquer.
André Comte-Sponville, dans son dictionnaire reprend ce qu’il a travaillé dans son « Petit traité des grandes vertus » : « Ainsi la politesse a-t-elle moins à voir avec la politique qu’avec une certaine façon de se frotter aux autres: c’est l’art de vivre ensemble, mais en soignant les apparences plutôt que les rapports de forces, en multipliant les parades plutôt que les compromis, enfin en surmontant l’égoïsme par les manières plutôt que par le droit ou la justice. C’est « l’art des signes », disait Alain, et comme une grammaire de la vie intersubjective. L’intention n’y fait rien ; l’usage y est tout. On aurait tort d’en être dupe, mais plus encore de prétendre s’en passer. Ce n’est qu’un semblant de vertu, moralement sans valeur, socialement sans prix ».
Son argument peut être résumé en plusieurs points.
« La politesse est la première vertu, et l’origine peut-être de toutes. C’est aussi la plus pauvre, la plus superficielle, la plus discutable: est-ce seulement une vertu? Petite vertu, en tout cas, comme on dit des dames du même nom. La politesse se moque de la morale, et la morale de la politesse. Un nazi poli, qu’est-ce que cela change au nazisme? Qu’est-ce que cela change à l’horreur? Rien, bien sûr, et la politesse est bien caractérisée par ce rien. Vertu de pure forme, vertu d’étiquette, vertu d’apparat! L’apparence, donc, d’une vertu, et l’apparence seulement.
Pourquoi première? Je parle selon l’ordre du temps, et pour l’individu. Le nouveau-né n’a pas de morale, ni ne peut en avoir. Et pas davantage le nourrisson ni, pendant longtemps, le petit enfant. Ce que celui-ci découvre, en revanche, et très tôt, c’est l’interdit. « Ne fais pas ça : c’est sale, c’est mal, c’est laid, c’est méchant… » Ou bien: «C’est dangereux» et il fera vite la différence entre ce qui est mal (la faute) et ce qui fait mal (le danger)… Il y a ce qui est permis et ce qui est interdit, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Bien? Mal? La règle suffit, qui précède le jugement et le fonde. Mais la règle est alors sans fondement autre que de convention, sans justification autre que l’usage et le respect des usages : règle de fait, règle de pure forme, règle de politesse!…..
   La morale commence donc au plus bas – par la politesse -, et il faut bien qu’elle commence. Aucune vertu n’est naturelle : il faut donc devenir vertueux. Mais comment, si on ne l’est déjà?  « Les choses qu’il faut avoir apprises pour les faire, expliquait Aristote, c’est en les faisant que nous les apprenons …. C’est ainsi qu’ «une génération éduque l’autre ».
   …Or, qu’est-ce que cette discipline, dans la famille, sinon d’abord le respect des usages et des bonnes manières? Discipline normative plutôt que contraignante, et visant moins à l’ordre qu’à une certaine sociabilité aimable – discipline, non de police, mais de politesse. C’est par elle que, mimant les manières de la vertu, nous avons une chance peut-être de devenir vertueux ».
   La morale est d’abord un artifice, puis un artefact….
   Essentielle pendant l’enfance, inessentielle dans l’âge adulte. Quoi de pire qu’un enfant mal élevé, si ce n’est un adulte méchant? Or, nous ne sommes plus des enfants. Nous savons aimer, juger, vouloir… Capables de vertu, donc, capables d’amour, dont la politesse ne saurait tenir lieu. Un rustre généreux vaudra toujours mieux qu’un égoïste poli. Un honnête homme incivil, qu’une fripouille raffinée…La politesse n’est pas une vertu mais une qualité, et une qualité seulement formelle. ….

⇒  Ce sentiment de la politesse se développe à partir de la Renaissance. Et l’étymologie nous parle de l’action de polir, de quelque chose qui devient lisse et brillant, et dont on gomme les aspérités. Effectivement quand deux objets sont en contact, s’ils sont lissés, cela va mieux, ça évite toute étincelle. Cela s’applique aussi à nos contacts humains, à nos relations.
La politesse est d’abord reconnaissance de l’autre, même avec les règles déjà citées, d’usage, même si elles sont contraignantes. On n’a pas encore défini ce qui différencie, politesse – civilité – courtoisie, cette dernière renvoyant au plus haut niveau de l’échelle sociale.
Et, c’est vrai que dans ce monde où l’on va de plus en plus vite, on peut se poser la question quant à la place de la politesse, surtout dans les langages de plus en plus court, type texto… Des formules, comme « veuillez agréer », « je vous pris d’agréer », « salutations distinguées », on passe le plus souvent à un simple « cordialement ».

⇒  Cette origine italienne de la politesse fut aussi celle des émissaires qui allaient dans des colonies, des pays étrangers, qui avaient des usages pour ne pas choquer les autres populations ; il en resté la diplomatie et son langage. La diplomatie a fait plus pour l’entente des peuples, que tous les conflits armés.

⇒  La politesse est respect, tant envers les autres, qu’envers soi. C’est reconnaître l’autre comme notre égal, c’est l’outil de communication qui entraîne apaisement, et une expression plus libre.
On a dit qu’elle n’était pas une valeur morale, mais elle participe tout de même à la morale.
La politesse est partage ; ne serait-ce qu’un mot accompagné d’un sourire, une excuse banale…Elle fait partie des règles de la vie, même au sein d’un couple. Mais la politesse ne se résume pas, à dire « merci », « pardon », lorsqu’on dit « bonjour » « comment allez-vous ? », il faut que cela soit spontané.
Alors que la politesse soir toujours d’actualité, parfois j’en doute, surtout quand je vois des gens cracher dans la rue, dans le métro, chose qui avait disparu.
Dans son dictionnaire philosophique, au mot « politesse » André Comte-Sponville, dit : « la politesse est une des facettes de l’art de vivre ensemble », j’y adhère il n’y a pas de dialogue agréable sans la politesse ; c’est, nous dit-il encore : « Mettre l’égoïsme à distance.., court-circuiter la violence par le respect.., (mais) tant que ce n’est que politesse, l’égoïsme reste inentamé, le respect presque toujours n’est qu’un frein..(si) elle n’est que l’apparence d’une vertu, elle est aussi socialement nécessaire, qu’individuellement insuffisante. Positivité de l’apparence, être poli c’est agir comme si l’on était vertueux »

⇒  L’expression : aucune vertu n’est naturelle, m’a paru intéressante. Oui, et les codes de politesse sont liés à l’évolution de l’homme jusqu’à nos jours, c’est culturel, même si les règles varient d’un pays à l’autre. Ainsi tutoyer dans tel ou tel pays est incorrect, et naturel ailleurs.
La politesse apporte à notre humanité, c’est un passage obligé pour l’homme civilisé, mais est-ce que cela pour autant, nous élève ? Même si elle reste la première marche pour aller vers l’autre. On la dit liée à notre civilisation, mais chez tous les peuples il y a eu des codes, (souvent liés aux hiérarchies sociales). Les colonisations, le partage du monde, ont dû participer à une certaine uniformisation des règles de politesse.
On pourrait penser que ce sujet sur la politesse est anodin, alors qu’en fait aujourd’hui, il ne l’est pas, puisqu’il participe à l’écoute de l’autre.

⇒  En Belgique on tutoie facilement, les espagnols disent « tu» à leur roi, mais les grands bourgeois dans ce même pays, vouvoient leurs domestiques. Là on a, d’une certaine façon un marqueur social.

⇒  Je retiens l’idée de la politesse en tant que marqueur social, et ça me pose problème, parce que cela pourrait laisser entendre que l’on serait plus ou moins poli en fonction d’un statut social. Nous voyons souvent que les parents qui ne sont pas des milieux les plus favorisés ont à cœur d’éduquer leurs enfants aux règles de politesse, aux usages, au savoir vivre, lesquels font partie du bagage pour entrer dans la vie.
Et je reviens sur ce fameux « bonjour ». Le bonjour dans sa forme a un sens : il peut être un « bonjour » de convention, sans aucune chaleur dans le ton, ou, un « bonjour » sec, sur un ton monocorde, il peut être un « bonjour » sur un ton enjoué, presque chantant, il peut être ce « bonjour » franc, en appuyant sur chacune des deux syllabes. Dans ces différentes façons de dire bonjour, on se découvre, on marque son intérêt pour l’autre, la distance ou la proximité.
Alors c’est vrai, la politesse n’est pas que morale, car on peut toujours, vous « virer », vous « fiche à la porte », vous « licencier » avec beaucoup de politesse.
Et nous avons évoqué, politesse et civilité. Les incivilités ne sont pas des marques d’impolitesse. L’incivilité me semble plus, être passer outre, ne pas tenir compte, d’usages, de lois non écrites ; nous passons d’être « poli » à être « policé »
Et enfin, les marques de politesse peuvent vous laisser dans un sentiment curieux, ainsi, la première fois, dans le métro, où un homme jeune, (voyant mes cheveux qui blanchissent,) m’a offert sa place, ça m’a fait drôle.

⇒  La politesse reste pour moi, une chose qui peut éviter le conflit, elle limite le rapport de force, créer des attitudes pacifiques, elle participe à l’art de la paix.

⇒  Je reviens sur la politesse n’étant pas une valeur morale, ni une valeur en politique, et qu’il faut s’en méfier, voire la récuser
Dans le débat électoral pour l’élection présidentielle, Emmanuel Macron fut sans cesse très courtois, avec les journalistes et avec tous les autres candidats pourtant ses adversaires. Et même  le soir des résultats (du 1er tour), il n’a pas été agressif à l’égard de Marine Le Pen sa concurrente et il est apparu comme celui qui sera bienveillant envers tous (les vieux, les jeunes, les riches, les pauvres, les français de France et d’outremer, de souche et immigrés, les fonctionnaires et les entrepreneurs …) Et cela a fait oublier ce qu’il avait dit le 17 septembre 2014 à 13:05 Invité d’Europe 1 ce matin là, le ministre de l’Economie Emmanuel Macron a parlé « chômage de masse et France malade, prenant l’exemple des employés licenciés des abattoirs de Gad. « Il y a dans cette société une majorité de femmes, pour beaucoup illettrées ». Pour beaucoup on leur explique : vous n’avez pas d’avenir à Gad ou aux alentours, allez travailler à 50 ou 60 km. Ces gens-là n’ont pas le permis de conduire. On va leur dire quoi ? Il faut payer 1.500 euros, il faut attendre un an? ça aussi ce sont des réformes du quotidien, ça va créer de la mobilité et de l’activité” a-t-il déclaré.
Et aussi  « Vous qui avez un tee-shirt sale, si vous voulez avoir un costard comme moi, il faudra travailler plus » a-t-il répondu à un ouvrier qui lui a demandé combien coûtait son costume, à la fin d’un meeting.
De même Emmanuel Macron, en visite dans le Nord, s’est attiré les foudres de nombreux politiques pour avoir affirmé selon le journal L’Avenir de l’Artois, le 14 janvier 2017, que  « l’alcoolisme et le tabagisme se sont peu à peu installés dans le bassin minier ».
Alors ? La politesse est un moyen du vivre ensemble, qui s’apprend, à quoi il faut éduquer, mais ce n’est pas une vertu, c’est même un leurre de respect de l’autre qui camoufle souvent un refus d’affronter soit  les conflits  personnels soit les contradictions sociales. « Dire bonjour  à son voisin, dans notre société, sera bientôt un acte révolutionnaire » s’esclaffait Oscar Castro, le comédien et directeur du Théâtre Aleph (A Ivry s/S).
Donc, la politesse est un comportement de bienveillance envers autrui, « politiquement correct» aujourd’hui, depuis les années 1980 en France. Ce n’est pas, pour moi, une valeur pour mener une politique.

⇒  Les propos du candidat Macron, relèvent plus du mépris de classe, de la discrimination sociale, que de l’impolitesse, ce qui n’en est pas moins grave et même, attristant, honteux, discourtois, indigne de la fonction qu’il brigue.

⇒  On a dit que la politesse était d’égal à égal, mais les positions sociales souvent déplacent cette donnée : ainsi Proust écrit « …dans un monde égalitaire, la politesse disparaîtrait, non comme on croit par défaut d’éducation. Mais parce que chez les uns disparaîtrait la déférence due au prestige ». Ces propos m’interpellent. C’est bien là, l’approche superficielle d’un mondain qui ne voit dans la politesse que des grimaces sociales.
D’un pays à l’autre les règles de politesse varient avons-nous signalé : ainsi les usages ou règles de politesse de certains pays nous interpellent. On pense au rituel ou marque de politesse chez les japonais, comme nous l’explique Abdennour Bidard, dans son ouvrage « Quelles valeurs partager, et comment les partager ? »   « Deux corps s’inclinent très bas l’un devant l’autre (les bras, les genoux, la tête restant toujours à une place réglée) selon des degrés de profondeur subtilement codés ». Ce salut japonais est décrit par Roland Barthes…Selon lu, en effet, la politesse japonaise est un exercice spirituel …dans lequel chacun apprend à se dépouiller de sa vanité personnelle. Telle est pour Barthes la différence avec l’occident, où l’on considère au contraire qu’avec autrui, il faut « être soi-même », mettre son moi en avant avec le plus de naturel possible. Tandis que la politesse japonaise exige de faire disparaître son moi au contact d’autrui »
  Maintenant, venant confirmer que la politesse reste une valeur; dans un récent journal télévisé ont nous montrait des écoles privées citoyennes, où les enfants devaient en arrivant chaque matin dire bonjour au directeur de l’école, en le regardant dans les yeux, apprendre à dire s’il vous plaît, merci, à attendre qu’on leur demande de s’asseoir, etc. Et le même reportage nous montrait les enfants et leurs parents, dont nombre de personnes issues de l’immigration. Cela souligne une fois de plus la défaillance de notre modèle d’éducation publique.
Dans ce même sens, dans un article publié en 2012 dans le supplément hebdomadaire Semanal  du quotidien El Païs, l’écrivain et journaliste Pérez-Reverte évoque que lors d’un séjour récent à Paris, en une matinée où il avait pris un café au Flore, puis acheté des cigarillos, « on m’avait dit six fois « s’il vous plait » et huit fois « merci » ; j’étais épaté ! » C’est là l’image qu’on souhaite conserver d’une certaine propension à la courtoisie, source du « bien-vivre ensemble ».
Dans bien des pays, comme en Espagne, même si vous parlez correctement la langue, on reconnaît les Français à ce qu’ils sont les seuls à dire toujours « s’il vous plait » et « merci ». Finalement, cela cadre avec l’esprit depuis quelques années dans ce pays, qui est passé d’une forte solidarité dans la guerre, dans la grande misère, à un individualisme patent la paix revenue.

⇒  Est-ce que toutes les règles du vivre ensemble sont liées à la politesse, ou de simples conventions, la politesse ne serait-elle que le petit supplément ?
Dans nos villes on n’accorde pas d’attention aux autres, on s’ignore, on évite même les regards. Alors, est-ce que l’impolitesse est de nature, ou défaut d’éducation ?
Une anecdote parle de l’enfant qui demandait quelque chose à sa mère (un bonbon, un gâteau ?) ; mais il faut que tu dises le mot magique lui dit sa mère. L’enfant cherche. Ah, oui ! « S’il te plaît ! »

⇒  La politesse c’est formel, ça ne dit rien de l’intention, ce qui compte c’est plus le fond que la forme.

⇒  La politesse est un vernis où l’on n’est pas soi-même, où l’on est plus ou moins hypocrite, ce n’est pas dans la nature. L’humain n’est pas ce qu’il veut paraître, cela peut être en contradiction avec ce que je suis.

⇒  La politesse peut, être une vertu, de façon très naturelle faisant partie de l’être que nous sommes, car nous sommes animés du bien comme du mal.

⇒   « Grammaire de nos rapports sociaux », on désire et l’on respecte ces règles, car la politesse, va fixer dans nos rapports, « la bonne distance » : ne pas snober, être dans l’empathie, l’altruisme, ne pas se montrer distant, et par ailleurs, ne pas être trop familier, on connaît l’expression : « on n’a pas gardé les cochons ensemble »

⇒  Il y a dans la politesse une vision holiste, c’est-à-dire que la cohésion de la société dépasse ma simple personne. Autrement dit, et en regard de la définition du terme « holisme » l’ensemble est plus grand que la simple somme des parties ; cela rejoint aussi cette notion liée à la politesse qui s’oppose à l’individualisme, au moi d’abord, au moi au-dessus de tout.
Alors, y a-t-il une propension à la politesse suivant le tempérament de l’individu ?                   Les tempéraments égoïstes ont du mal à se soumettre aux règles de la politesse, car il faut parfois faire abstraction de soi ; par exemple, de son désir de parler, quitte à couper la parole aux autres. La politesse sera aussi ressentie par certaines personnes comme des contraintes imposées « d’en haut », héritée des nobles, usages imposées par les dominants, ou pour telle féministe radicale, règles imposée par les hommes.
La politesse a beaucoup évolué nous disent les historiens, ainsi par exemple, après les manières des courtisans du 18ème siècle, la Révolution tiendra la politesse comme suspecte, voyant là l’héritage de la noblesse de cour. Et le sire deviendra le « ci-devant », le roi deviendra « le citoyen Capet », le sentiment était alors que la politesse avait été établie sur les inégalités, qu’elle n’était que déférence courtisane, que la galanterie, elle, était «  l’abaissement des hommes devant le charme de féminin »
Dans l’Encyclopédie, Diderot fait l’apologie de la politesse : «  En effet, on juge de sa nature par le terme dont on se sert pour l’exprimer; on n’y découvre rien que d’innocent et de louable. Polir un ouvrage dans le langage des artisans, c’est en ôter ce qu’il y a de rude et d’ingrat, y mettre le lustre& la douceur […] Un discours au sens poli, des manières et des conventions polies, cela n’exclut pas que les chose sont exemptent d’enflure, de la rudesse, et d’autres défauts contraires au bon sens et à la société civile, et qu’elles sont revêtues de la douceur, de la modestie, et de la justice que l’esprit cherche et dont la société a besoin pour être paisible et agréable »
   Et dans « Les Confessions » Rousseau fait amende honorable et s’explique un peu, sur sa condamnation vingt cinq ans plus tôt,  de la politesse : « Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris pour m’enhardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte. J’affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer ».

 ⇒  La politesse n’est pas un acte de soumission. Soyons à la hauteur d’une réputation qui veut que la France soit le pays par excellence de la politesse.
La politesse, est cette pudeur du langage, cette valeur qui rend nos rapports si courtois, si apaisés, si respectueux de la dignité des autres, la politesse, gain d’humanité, et comme frein à la violence, et  « Peut-on réellement imaginer une société sans système de règles de savoir vivre ? » dit Abdennour Bidard, dans « Quelles valeurs partager et comment partager ? »  « Dire merci, est-ce seulement une forme de politesse un peu formelle, un peu mécanique et vide ? Quel est le véritable bénéfice du merci pour celui qui sait exprimer sa gratitude ?[….] Laissons la générosité, la gentillesse, la prévenance, la serviabilité ou la disponibilité de l’autre nous toucher au quotidien, et nous verrons bientôt notre regard sur la nature humaine devenir plus positif » .
La politesse qui fut souvent langage ampoulé, emphatique parfois, est de moins en moins un langage « affecté », et est aujourd’hui plus ressentie comme choix personnel que comme contrainte sociale ; elle reste pour beaucoup comme la reconnaissance de l’altérité, comme marque d’altruisme, comme encouragement mutuel à valoriser la dignité des individus.
On pourrait craindre qu’elle se perde, quand dans une société nous avons de moins en moins affaire avec des interlocuteurs, mais plus en plus affaire avec des machines, répondeurs, automates, distributeurs, auxquels le « merci » est remplacé par « valider »; ressentir quelque crainte de par les nouveaux moyens de communication, pas de formule de politesse quand on envoie un SMS ?
Mais, je reste confiant, la politesse cet art de vivre ensemble, ne semble pas réellement en régression, et nous sommes très nombreux à vouloir la défendre; déjà notre débat en témoigne.
Et enfin, politesse et sincérité se trouvent souvent opposées, ce qui nous a donné ces délicieux vers de Molière dans la misanthrope :

– Alceste :            «  Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur,
                                    On lâche aucun mot qui ne vienne du cœur »
                                              (Acte 1, scène 1. Vers 35/36)

   – Philinte :                Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende,
                                         Quelques dehors civils, que l’usage demande »

 – Alceste                                 Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié,
                                                   Ce commerce honteux de semblant d’amitié ;
                                          Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre,
                                               Le fond du cœur, dans nos discours, se montre;
                                                 Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
                                          Ne se masquent jamais, sous de vains compliments »

– Philinte :                  Il est bien des endroits, ou la pleine franchise
                                       Deviendrait ridicule, et serait peu permise ;
                                    et parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
                                      Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
                                        Serait-il à propos, et de la bienséance,
                                  De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense ?
                                Et quand on a quelqu’un qu’on hait, ou qui déplait,
                                  Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ? »
                                                   (Acte 1, scène 1, vers 63 à 80)

Oeuvres, référence

 Discours sur les sciences et les arts. Jean-Jacques Rousseau. 1750
Les Confessions. Jean-Jacques Rousseau. 1765
Dictionnaire nostalgique de la politesse. François Rouvillois. Flammarion. 2016
Dictionnaire philosophique. André Comte-Sponville. PUF. 2013.
Petit traité des grandes vertus. André Comte- Sponville ; PUF 2015.
Quelles valeurs partager et comment les partager ? Abdennour Bidard Essai. 2016
Encyclopédie. Article: Politesse. Diderot
Philosophie magazine « Et la politesse, bordel ?… » N° de septembre 2013. Pages 62/63.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voltaire, figure centrale des Lumières

             Restitution du débat du 29 avril 2017 à Chevilly-Larue

Atelier_de_Nicolas_de_Largillière_portrait_de_Voltaire_détail_musée_Carnavale

Atelier de Nicolas de Largillière. Portrait de Voltaire, Détail.
Musée Carnavalet

 

Animateurs:
Edith Deléage-Perstunski, philosophe. Guy Pannetier. Danielle Pommier Vautrin

Modérateur : Hervé Donjon

Biographie, 1ère partie (Danielle) : 1ère partie :

De Arouet à Voltaire : Filiation, études, jeunesse et Angleterre.
Voltaire est né officiellement le 21 novembre 1694 à Paris et a été baptisé le lendemain. Il est le deuxième fils de François Arouet, notaire, marié avec Marie-Marguerite Daumart, fille d’un greffier criminel au Parlement qui lui donne cinq enfants (dont trois atteignent l’âge adulte). Voltaire perd sa mère à l’âge de sept ans. Il a comme frère aîné, Armand Arouet, avocat au Parlement, très engagée dans le jansénisme. Sa sœur, Marie Arouet, seule personne de sa famille qui ait inspiré de l’affection à Voltaire, épousera Pierre François Mignot, et elle sera la mère de l’abbé Mignot, qui jouera un rôle à la mort de Voltaire, et de Marie-Louise la future « Madame Denis », qui partagera une partie de la vie de l’écrivain. Cependant, Voltaire a plusieurs fois affirmé qu’il était né le 20 février 1694 à  Châtenay-Malabry  Il a contesté aussi sa filiation paternelle, persuadé que son vrai père était un certain Roquebrune. Voltaire prétendait que l’honneur de sa mère consistait à avoir préféré un homme d’esprit, à son père, le notaire Arouet, car Arouet était, selon Voltaire, un homme très commun. Aucune certitude n’existe sinon que l’idée d’une naissance illégitime et d’un lien de sang avec la noblesse d’épée ne déplaisait pas à Voltaire.

Du côté paternel, les Arouet sont originaires d’un petit village du nord du Poitou, où ils exercent une activité de marchands tanneurs. Le premier Arouet à quitter sa province s’installe à Paris en 1625 où il ouvre une boutique de marchand de draps et de soie. Il épouse la fille d’un riche marchand drapier et s’enrichit suffisamment pour acheter en 1675 pour son fils, François, le père de Voltaire, une charge anoblissante de notaire au Châtelet, lui assurant l’accès à la petite noblesse de robe. Le père de Voltaire, travailleur austère et probe, aux relations importantes, arrondit encore la fortune familiale.

Études chez les Jésuites:
À la différence de son frère aîné chez les jansénistes, François-Marie entre à dix ans comme interne au collège Louis-le-Grand chez les Jésuites . Le plus cher de la capitale, ce serait aussi l’établissement le mieux fréquenté et François-Marie y reste sept ans. Les jésuites enseignent le latin et la rhétorique, mais veulent avant tout former des hommes du monde et initient leurs élèves aux arts de société : joutes oratoires, plaidoyers,, concours de versification, et théâtre. Un spectacle, le plus souvent en latin et d’où sont par principe exclues les scènes d’amour, et où les rôles de femmes sont joués par des hommes, est donné chaque fin d’année lors la distribution des prix.
Arouet est un élève brillant, vite célèbre par sa facilité à versifier. Il apprend au collège Louis-le-Grand à s’adresser d’égal à égal aux fils de puissants personnages. Le tout jeune Arouet tisse de précieux liens d’amitié, très utiles toute sa vie : entre bien d’autres, les frères d’Argenson, René-louis et Marc Pierre, futurs ministres de Louis XV et le futur duc de Richelieu. Bien que très critique en ce qui concerne la religion en général, il garde toute sa vie une grande vénération pour son professeur jésuite Charles Porée.

Débuts comme homme de lettres et premières provocations
 :

Arouet quitte le collège en 1711 à dix-sept ans et annonce à son père qu’il veut être homme de lettres. Devant l’opposition paternelle, il s’inscrit à l’école de droit et fréquente la société du Temple, qui réunit, dans l’hôtel de Philippe de Vendôme, des membres de la haute noblesse et des poètes (dont Chaulieu), épicuriens lettrés connus pour leur esprit, leur libertinage let leur scepticisme. L’Abbé de Châteauneuf, son parrain, qui y avait ses habitudes, l’avait présenté dès 1708. Il va y apprendre à faire des vers « légers, rapides, piquants, nourris de références antiques, libres de ton jusqu’à la grivoiserie, plaisantant sans retenue sur la religion et la monarchie».
Son père l’éloigne un moment en l’envoyant à Caen, puis en le confiant au frère de son parrain, qui vient d’être nommé ambassadeur à La Haye et accepte d’en faire là-bas son secrétaire privé. Mais son éloignement ne dure pas. À Noël 1713, il est de retour, chassé de son poste et des Pays-Bas pour cause de relations tapageuses avec une demoiselle. Furieux, son père finit par le placer dans l’étude d’un magistrat parisien. Il est sauvé par un ancien client d’Arouet père, lettré et fort riche, M. de Caumartin marquis de Saint-Ange, qui le convainc de lui confier son fils pour tester le talent poétique du jeune rebelle.
En 1715, alors que débute la Régence , Arouet a 21 ans. Il est si brillant et si amusant que la haute société se dispute sa présence. Il aurait pu devenir l’ami du Régent  mais se retrouve dans le camp de ses ennemis. Invité au château de Sceaux  centre d’opposition le plus actif au nouveau pouvoir, où la duchesse du Maine, mariée au duc du Maine  bâtard légitimé de Louis XIV, tient une cour brillante, il ne peut s’empêcher de faire des vers injurieux sur les relations amoureuses du Régent et de sa fille, la duchesse de Berry  qui vient d’accoucher clandestinement.
Le 4 mai 1716, il est exilé à Tulle. Son père use de son influence auprès de ses anciens clients pour fléchir le Régent qui remplace Tulle par Sully-sur-Loire, où Arouet fils s’installe dans le château du jeune duc de Sully. À l’approche de l’hiver, il sollicite et obtient la grâce du Régent. Le jeune Arouet alors recommence sa vie turbulente à Saint-Ange et à Sceaux, profitant de l’hospitalité et du confort de leurs châteaux. Mais il récidive. S’étant lié d’amitié avec un certain Beauregard, en réalité un indicateur de la police, il lui confie être l’auteur de nouveaux vers satiriques contre le Régent et sa fille. Le 16 mai 1717, il est envoyé à la Bastille par lettre de cachetl. Arouet a alors 23 ans et restera embastillé durant onze mois.

Premiers succès littéraires et retour à la Bastille (1718-1726)
Voltaire devient célèbre à 24 ans grâce au succès de sa tragédie Œdipe (1718).
À sa première sortie de la prison de la Bastille, conscient d’avoir jusque-là gaspillé son temps et son talent, il veut donner un nouveau cours à sa vie, et devenir célèbre dans les genres les plus nobles de la littérature de son époque : la tragédie et la  poésie épique.
Pour rompre avec son passé, afin d’effacer un patronyme aux consonances vulgaires et équivoques, il se crée un nom euphonique : Voltaire. On ne sait pas comment il a élaboré ce  pseudonyme. De nombreuses hypothèses ont été avancées : inversion des syllabes de la petite ville d’Airvault  (proche du village dont est originaire la famille Arouet), anagramme d’Arouet l.j. (le jeune) ou référence à un personnage de théâtre nommé Voltaire.
Le 18 novembre 1718, sa première pièce écrite sous le pseudonyme de Voltaire, Oedipe, obtient un immense succès. Le public, qui voit en lui un nouveau Racine, aime ses vers en forme de maximes  et ses allusions impertinentes au roi défunt et à la religion. Ses talents de poète mondain triomphent dans les salons et les châteaux. Il devient l’intime des Villars  qui le reçoivent dans leur château de Vaux c, et l’amant de Madame de Bernières, épouse du président à mortier  du parlement de Rouen.
En janvier 1726, il subit une humiliation qui va le marquer toute sa vie. Le chevalier de Rohan-Chabot,  jeune gentilhomme arrogant, appartenant à l’une des plus illustres familles du royaume, l’apostrophe à la Comédie-Française: « Monsieur de Voltaire, Monsieur Arouet, comment vous appelez-vous ? » Voltaire réplique : « Voltaire ! Je commence mon nom et vous finissez le vôtre ». Quelques jours plus tard, dans la rue, il est frappé à coups de gourdin par les laquais du chevalier. Blessé et humilié, Voltaire veut obtenir réparation, mais aucun de ses amis aristocrates ne prend son parti. Le prince de Conti , écrit sur l’incident que les coups de bâtons « ont été bien reçus mais mal donnés ». Les Rohan obtiennent que l’on procède à l’arrestation de Voltaire, qui est conduit à la Bastille  le 17 avril. Il n’est libéré, deux semaines plus tard, qu’à la condition qu’il s’exile.

Contexte politique et social (Guy) :

Après 64 ans de règne rigoureux de Louis XIV, et l’ère d’austérité et de dévotion due à l’épouse morganatique du roi, Madame de Maintenon, la régence de Philippe d’Orléans moins sévère, laisse place à une société qui cherche à s’émanciper. Les arguments d’autorité de l’Eglise, même dans les salons où l’on disserte, ne sont plus intouchables, les nouvelles idées des philosophes se répandent, depuis les salons, jusqu’au peuple, à la bourgeoisie et, de plus en plus dans une certaine noblesse.
Cette libéralisation sociale s’accompagne de plus de liberté d’esprit, et une partie du peuple est à l’écoute de tous les nouveaux intellectuels, de toutes les nouvelles idées. C’est dans la continuité du siècle précédent toujours des découvertes, des découvertes qui font aussi tomber nombre de certitudes.  Dans les domaines de la science, de l’industrie, c’est la machine à vapeur et ses applications industrielles, c’est l’époque de Benjamin Franklin, de Lavoisier, de Newton…
Si les structures sociales bougent, les structures économiques bougent aussi ; la noblesse, comme une partie du clergé ne répugnent pas aux affaires, à la spéculation, ces derniers voient que leur intérêt n’est plus forcément que du côté du pouvoir royal.
Le libéralisme économique que nous allons connaître prend racine en cette époque, avec le « laisser faire, laisser passer » que va appliquer Turgot. On parle déjà de « libéralisme sans frein »
Dans cette moitié du 18ème siècle la misère sévit dans les villes, dans les faubourgs, des centaines d’enfants mendient dans les rues de Paris. La lente dégradation d’autorité de la citadelle du pouvoir ; royauté et Eglise, est pour partie imputable à la révocation de l’édit de Nantes, et aussi et surtout liée à cette guerre intestine qui dure depuis plus de cent ans au sein de l’Eglise entre les jésuites et les jansénistes.
Une philosophie comme celle de Voltaire ne peut être interprétée, comprise, ainsi qu’elle l’aurait été au temps de l’auteur. Il nous faut l’admettre, nous lisons en décalage. Voltaire aurait-il pu écrire le dictionnaire philosophique 100 ans plus tard, peut probable ! Cent ans plus tôt, encore moins !
Imaginez une époque intellectuellement explosive, si l’on peut dire. Une époque où se côtoient des guides intellectuels, les Phares du 18ème siècle: Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Alembert, Montesquieu, et tous ceux qui vont participer à cette « mèche de la Révolution » que fut l’Encyclopédie. Monument intellectuel où vont participer 125 personnalités, dont des écrivains, des industriels, des nobles, neuf abbés, trois pasteurs. Laquelle encyclopédie va participer grandement à l’évolution de la société et entrer en résonance avec les écrits de l’époque, participer grandement à ce siècle des Lumières.
Jusqu’au 18eme siècle la majorité des livres avaient pour auteurs, ou des religieux, ou des nobles, et parmi ces livres beaucoup étaient écrits en latin. Ne pouvaient paraître que les livres avec l’autorisation royale, soit une censure politique et religieuse. De là, certains ouvrages seront parfois édités à l’étranger, puis vendus sous le manteau et de fait, souvent très recherchés.
Voltaire fait ou laisse circuler sous son nom, ou anonymement des libelles, des pamphlets, (les ancêtres du « Canard enchaîné » et de « Tweeter »), ils sont vendus « sous le manteau » aux sorties des théâtres, on les trouve dans des cafés « branchés » où l’on l’en discute,  comme par exemple au Procope. Dans ces brûlots Voltaire va parfois brocarder le régent, puis le roi, voire sa famille, et le plus souvent les gens de l’Eglise, jésuites ou jansénistes.
Un nouveau pouvoir souterrain prend forme, c’est l’opinion publique. L’homme du peuple ne pense plus systématiquement comme son roi, ne pense plus systématiquement comme son évêque, comme son curé. Voltaire qui rêve de célébrité va naviguer entre reconnaissance des grands et reconnaissance dans l’opinion publique. On dit d’ailleurs qu’il a créé ce concept d’opinion publique.
Des articles de l’encyclopédie sont comme des bombes lors des parutions, ainsi  à « Autorité politique (article de Voltaire), on lit : «  Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres, la liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce, a le droit d’en jouir, aussitôt qu’il jouit de la raison… »
Nous avons là sur le fond, l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
En 1768, Voltaire dans une lettre à l’ambassadeur de France à Genève, qui est plus jeune que lui, écrit : « Que vous êtes heureux, Vous verrez le jour de la Révolution, dont je n’ai vu que l’aurore, et cela sera fort plaisant »
Alors, même si les premiers révolutionnaires se sont réclamés de Voltaire,  il n’est pas sûr qu’il aurait sauvé sa tête dans cette affaire, car Voltaire n’est pas Rousseau, c’est un monarchiste convaincu. Voltaire est un libéral politique, tout comme libéral économique, ainsi il écrit en 1717 à d’Alembert qu’il est hostile à l’éducation des laboureurs, car cela pourrait les détourner de leur métier. Il est hostile à toute redistribution allant vers plus d’égalité.
L’œuvre de Voltaire et essentiellement liée à une époque spécifique, celle  des Lumières, celle d’un contexte politique et social très particulier. Un siècle où s’entendent déjà les craquements d’un modèle de société, où les deux pouvoirs : temporel  et intemporel, chancellent.

La religion de Voltaire ? 1ère partie (Edith) :

   Quand j’ai passé mon bac, j’ai eu à traiter de la critique de Voltaire à l’encontre des religions et j’ai été inspirée par la formule  par laquelle Voltaire signait ses lettres « écr-inf » « écrasons l’infâme ». Cette formule invitait ainsi son correspondant à le joindre dans son combat contre l’obscurantisme, notamment religieux. La lutte contre cet « infâme » qu’il faut écraser, a été la grande affaire de Voltaire qui y a mis toute sa pugnacité, tout son génie.
Qui est l’« infâme »? Voltaire répète que l’infâme est un « fantôme hideux », « un monstre abominable », « l’hydre abominable qui empeste et qui tue ». Le mot « Infâme » ramasse en allégorie les têtes monstrueuses du fanatisme. Il n’y a pas là qu’une image. Voltaire est véritablement hanté par cette créature de cauchemar et il n’a de cesse d’en dépister les traces pour « rogner les griffes et limer les dents du monstre ». L’Infâme s’identifie à toutes les formes d’oppression intellectuelle et morale, à tous les dogmes arrogants, à toutes les certitudes tyranniques. Et à l’époque il désigne épisodiquement le jansénisme; c’est tout aussi bien le calvinisme et  la religion de la France, « toute catholique » depuis la révocation de l’édit de Nantes. L’infâme est donc l’intolérance pratiquée par des Églises organisées, et inspirée par des dogmes chrétiens. En fin de compte, l’infâme, c’est le christianisme.
II faut faire à Voltaire la justice de reconnaître son audace, quelque jugement qu’on en porte : il voulut abattre l’imposant édifice, vieux de dix-huit siècles. Dans son Dictionnaire philosophique (1764) Voltaire  définit le fanatisme, la superstition, l’enthousiasme religieux  en ayant recours au vocabulaire de la pathologie. :
1° Fanatisme : « Comportement, état d’esprit de celui qui se croit inspiré par la Divinité » (celui qui vénère le temple et ses cultes…..)  « Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s’échauffaient par degrés malgré eux : leurs yeux s’enflammaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits… » (Voltaire. Dictionnaire philosophique)
«  Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal; car, dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, et attendre que l’air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes; la religion, loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés.[…] » « Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage; c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre », et il ajoute : « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »
2° Superstition : « comportement irrationnel vis-à-vis du sacré, crédulité. Les superstitions sont pour Voltaire les causes les plus dangereuses du fanatisme parce qu’elles émanent de l’ignorance populaire. Si les juges sont des fanatiques de sang-froid, la « populace », elle, est emportée par ses croyances. Dans l’affaire Calas, c’est la rumeur populaire qui, circulant sur une famille protestante, a entraîné les suspicions des juges puis les a transformées en certitudes ». www.site-magister.com
   3° L’enthousiasme : c’est le transport divin, inspiration sacrée (grec « theos », dieu). C’est dans le traitement qu’il fait subir à ce mot qu’on décèle le mieux comment Voltaire limite tout élan de foi aux organes. Dans le Dictionnaire philosophique, en effet, le mot enthousiasme reçoit la définition suivante : « Ce mot grec signifie émotion d’entrailles, agitation intérieure. Les Grecs inventèrent-ils ce mot pour exprimer les secousses qu’on éprouve dans les nerfs, la dilatation et le resserrement des intestins, les violentes contractions du cœur, le cours précipité de ces esprits de feu qui montent des entrailles au cerveau quand on est vivement affecté »

Voltaire a-t-il donc, par sa phobie du fanatisme, versé dans des extrêmes presque aussi redoutables: une tolérance intolérante, un anti-fanatisme fanatique. Des critiques se réclamant de la psychanalyse font remarquer qu’il était particulièrement émotif et aussi hypochondriaque : A Ferney, chaque 24 août (jour anniversaire de la Saint-Barthélemy, où 3000 protestants furent massacrés), Voltaire avait la fièvre. Il tombait dans la prostration et devait s’aliter. En 1765, se voyant déjà arrêté et torturé parce qu’on a saisi chez le chevalier de La Barre son Dictionnaire philosophique, Voltaire entre dans une frayeur terrible que son médecin a bien du mal à calmer. « Eh bien oui, je suis fou », avoue Voltaire en fondant en larmes.
Sur le fanatisme religieux est-ce qu’on aurait peur d’écrire en toutes lettres « écrasons l’infâme »,  ce que Voltaire ajoutait en abrégé. Aujourd’hui aurions-nous peur de le faire, de l’écrire sur tous nos courriers. Je pense qu’il avait raison d’être si violent à cet égard.
Nous avons eu ici un café-philo le 6 avril 2016, sur « La tolérance aujourd’hui », et nous avons dit où étaient les limites de la tolérance, et notamment par rapport au fanatisme  qui se réclame de Dieu. Mais aussi par rapport à certaines pratiques, dites culturelles parce qu’elles sont liées à la tradition de certains pays, comme l’excision.
Et là, nous avons, me semble t-il, rejoint Voltaire qui a écrit un article « Tolérance » dans l’encyclopédie, (il dit) : « La discorde est le plus grand mal du genre humain, et la tolérance en est le seul remède. Je précise, la tolérance est un moyen d’éviter la discorde, un moyen  de coexistence pacifique. Pour éviter les troubles et les guerres de religion, il faut tolérer en l’État catholique, les autres cultes ».
Donc, la tolérance pour Voltaire, n’est pas le malheur, elle n’a rien à voir avec le respect, mais, sont intolérables ceux qui ne veulent pas soumettre aux lois communes et qui veulent imposer leur foi, ou leurs croyances.
Dans une deuxième partie je montrerai en quoi vouloir « écraser l’infâme » n’exclut pas par une profession de foi philosophique d’argumenter la nécessité de Dieu. Et je montrerai que Voltaire a d’abord été, déiste, puis théiste.

Débat

 

Débat :  ⇒ Ce siècle, dit des « Lumières » est défini ainsi dans un numéro de philosophie magazine, comme étant : «  …celui de la raison par la volonté de quitter son enfance intellectuelle pour acquérir l’usage de la raison. Mais c’est aussi l’époque de la science, de l’entendement, de la recherche de connaissance et de compréhension… », ce que Kant va résumer dans une phrase : « Ose penser par toi-même ».
J’ai lu le Candide de Voltaire, avec plaisir et d’un trait. Voltaire y dépeint la violence de son époque. Voltaire y précise entre autre, que Dieu n’est qu’un principe, une explication donnée, tout en reconnaissant que l’univers ne peut être le fruit du hasard, et qu’il y a nécessairement un horloger à cette horloge.
A travers l’œuvre de Candide, Voltaire critique les institutions de son époque, il y fait la critique d’un certain optimisme béat de l’homme qui ne cherche nullement à comprendre, il dénonce cet excès d’optimisme qui peut lui être néfaste, lui occulter la réalité de la vie.
Avec Candide Voltaire illustre cette connaissance qu’à travers « le petit bout de la lorgnette », en se référent uniquement au point de vue de son seul environnement ; ou encore de propos  qui le laisseraient se confiner dans l’erreur d’un « meilleur des mondes », en occultant toute la violence, le mensonge..
Dans la première partie de son ouvrage Voltaire décrit Candide comme un naïf éduqué et enfermé dans un monde aseptisé, et nullement averti des réalités qu’il va affronter et découvrir à ses dépens. Il va, tout au long de son périple, se faire rouler dans la farine, détrousser, rosser. Il lui faudra apprendre à rendre les coups.
Candide va connaître nombre de désillusions, de désenchantements dus au fait qu’il n’avait pas appris à « raisonner par lui-même ».
Bien qu’écrit au 18ème siècle, nous trouvons dans Candide des causes produisant toujours les mêmes effets ; ce sera : la soif du pouvoir, appât du gain, obtenus par le mensonge ou la violence ; violences des religions dévoyées, afin de manipuler…

 ⇒ J’aimerais que dans le débat on précise la différence entre déiste et théiste.
Et, lorsqu’on parle de « siècle des Lumières » cela ne concerne en fait qu’une petite partie des gens. Mais ce sont ces nouvelles idées qui partent des « Lumières » qui allaient amener la Révolution.
Si je compare avec aujourd’hui, nous avons plein de « lumières » et pourtant la situation reste opaque. Quant au rapport à la religion à cette époque, elle a une autorité presque totalitaire, et toujours culpabilisant encore le peuple. Même si la religion a évolué, même au-delà de Voltaire il y a encore des gens des gens qui ont besoin de religion, voire même une simple croyance comme chez Voltaire. Nous avons vu que la Révolution a été obligée de rétablir une certaine croyance, ce fut, « l’Être suprême », la « déesse raison »…

⇒  Je pense que durant toute sa vie Voltaire a été ce que nous appellerions aujourd’hui un anti-système. Cela semble être un fil conducteur depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort ; il refuse le pouvoir excessif de la religion qui envahit tout le monde culturel et social de cette époque. De plus il préconise l’égalité face à la loi, et aussi, et surtout la liberté d’expression. Liberté d’expression qu’il réclame d’abord pour lui-même. Il est monarchiste, mais favorable à un monarque éclairé. Toute sa pensée en fait un des précurseurs de la Révolution.
Dans ce 18ème siècle tout ce qui compte comme scientifiques en France comme en Angleterre, est déiste comme Voltaire, c’est-à-dire, reconnaissant une puissance créative qui n’intervient pas dans la vie des croyants.
Je me souviens des paroles de la chanson de Gavroche : « Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau ». Au lycée j’ai étudié Zadig, puis l’affaire Calas, et plus tard à l’université ce fut l’encyclopédie. Dans le parcours de Voltaire on peut voir comment il a voulu, tenté, de jouer un rôle politique auprès de Frédéric II, le roi de Prusse qui l’a accueilli.
Dans les archives municipales, j’ai trouvé la trace d’un habitant de cette ville, un certain marquis de Cubières, écuyer de Louis XVI, lequel au retour d’un voyage à Chambéry (en 1775) a rendu visite à Voltaire en sa propriété de Ferney, lieu de rencontre de toute l’Europe cultivée. Et il lui a adressé ce courrier en vers (comme il se devait) :
« »Mais voir un vieillard respectable âgé de quatre vingt deux ans
Souper avec des jeunes gens, et plus longtemps qu’eux tenir table
Se permettre un doux badinage, et même en dépit de son âge, séduire encore la beauté,
Le voir enfin par complaisance, s’amuser de notre caquet….  »
   Le voyageur dit qu’il va rendre visite au « Grand Lama » de la littérature enfermé dans ce lieu saint. Il dit : « J’étais assis à quelque distance  de Voltaire, avec à sa table des Genevois, des Russes, des Allemands, des Anglais, des Italiens, venus comme moi pour adorer ce dieu ». On voit là, cette vénération pour Voltaire.

La religion de Voltaire (Edith) 2ème partie :

    Voltaire aussi a besoin de religion, il le dit, et il défend « le culte de l’Être suprême »; d’abord en déiste, puis en théiste, et que dans le culte de « l’Être suprême », il n’y a pas que le culte de la raison, il y a aussi du sentiment.
   D’abord le déisme. A la mort de sa soeur Madame Mignot, il s’enferme et devient celui qu’on va appeler, « l’hypocondriaque Voltaire ». Et puis madame du Châtelet entre  dans sa vie, et donc il reprend son rationalisme négateur, ses ressources de vigueur. Il fait des recherches sur l’esprit des Nations, et il traite l’histoire universelle en philosophe ; il découvre dans les faits, une vérité : le déisme est dans toutes les religions.
   D’une part Voltaire dénonce toutes les religions d’être coupables d’engendrer des haines et de corrompre les esprits. Mais d’autre part, dès ses premières recherches sur l’histoire générale, Voltaire affirme que le déisme est très ancien, et qu’il est universel. Voltaire pense que toutes les nations policées eurent la connaissance d’un dieu suprême, maître des dieux subalternes et des hommes.
   Et il a affirmé l’universalité du déisme dans un opuscule en 1742, intitulé : «  Du déisme ». (Je cite) : « Le déisme est une religion répandue dans toutes les régions. C’est un métal qui s’allie avec tous les autres, et dont les veines s’étendent sous terre aux quatre coins du monde ». C’est le fond commun de toutes les religions que Zadig révèle aux convives de Bassorah. L’adorateur du dieu Apis, celui de Brama, le Chaldéen, le chinois, le Grec, le Celte, allaient en venir aux mains quand Zadig leur prouva sans aucune peine, qu’ils adoraient tous l’Être suprême.
   A l’époque on a aux portes de l’Europe, la présence d’un immense empire qui subit les lois de Mahomet, ce qui est l’objet de réflexion et de scandale. Bossuet avait préféré traiter par l’ellipse ce « mahométisme » qui rompait fâcheusement, «  la suite de la religion ». Mais des diplomates et des voyageurs avaient visité ces nations infidèles, Galland avait traduit, les contes des Mille et une nuits, et avec Montesquieu, les ingénieux persans étaient venus en France s’étonner qu’on puisse être musulman.
   Des européens du 18ème siècle découvraient que d’autres hommes existaient, qu’ils n’étaient pas chrétiens. Voltaire eut l’idée de tirer de cette découverte, une tragédie, qui serait «  turco-chrétienne », une tragédie où les religions se rencontreraient sur scène. Le spectateur ferait la comparaison. Il n’est rien qui déniaise comme de regarder ce qui se passe chez son voisin….Voltaire a cru peindre les mœurs turques opposées aux mœurs chrétiennes. Dans les faits, l’opposition se réduit au contraste de deux personnages, Nérestan et Orosmane, et la philosophie de Voltaire fait que le musulman a autant de vertu que son rival chrétien ; ce qui prouve que la morale est universelle, tandis que les croyances sont imposées par les hasards de la naissance et de l’éducation. Zaïre dont la destinée illustre si bien cette vérité, le dit, dans ces vers : « Je le vois trop, les soins qu’on prend de notre enfance forment nos sentiments, nos mœurs, nos croyances. J’eusse été près du Gange, esclave de faux dieux, chrétienne dans paris, musulmane en ces lieux ».
   Et d’ailleurs les abbés comprennent que cette tirade déiste, signifie le caractère historiquement contingent du christianisme. En effet, ce que suggère Voltaire par la bouche de Zaïre, c’est que les croyances adoptées sous l’influence de l’entourage n’ont pas de fondement rationnel. Elles sont diverses, alors que la vérité est une. Dans un autre ouvrage, « Mahomet le prophète », le dieu de Mahomet est un dieu terrible qui a ses humeurs, et qui veut surtout qu’on le craigne. Et à ce trait, les jansénistes se reconnurent. Son frère était janséniste, et il procédait à des expériences d’invulnérabilité, et d’incombustibilité…Et Voltaire a vu ces convulsionnaires tordre leurs membres et écumer, ils criaient : « il faut du sang ». Il a vu ces enragés, et il les a mis dans « Mahomet ». Mais dans les premiers chapitres de son « Histoire de l’esprit humain » (1745), relatif aux religions orientales, il admet que Mahomet prêchait une religion assez pure, il enseignait aux arabes adorateurs des étoiles, « qu’il fallait adorer ce dieu qui les a faites ». Et même, il affirme dans un texte rédigé pour Emile du Châtelet, qu’il y a dans le monothéisme musulman, une conception plus rationnelle, que celle de la trinité chrétienne.

   De même il découvre un déisme mêlé de superstition, aux Indes, chez les Perses, ou en Chine, et partout il voit qu’il y a au fond de toutes les religions le déisme.
Alors ! Qu’est-ce que le déisme ? Ce sera ma prochaine intervention.

⇒ Hervé                                                                            VOLTAIRE
                                                        (En acrostiches : Le polémiste inspiré)

L e jeune François Marie Arouet, bâtard, manie le verbe avec habileté,
E n quête d’un pseudonyme, Arovet  Le  I  (V pour U et I pour J de jeune) donnent Voltaire.

P assionné par la poésie, la philosophie, le théâtre, élève brillant, il est surdoué.
O bjets  de la pensée, la rhétorique, le latin, l’histoire sont enseignés sans lui déplaire.
L ieu d’études au Collège de Clermont, chez les Jésuites, il combat la médiocrité.
É crire sur (l’infâme), l’injustice, le fanatisme, l’ignorance, tel est son savoir-faire.
M assives, les dévotions diverses provoquent chez lui un rejet de la religiosité.
I ronie satirique sur les turpitudes du Régent offensé, il est embastillé pour l’affaire.
S es contes philosophiques, orientaux ont traversé ce siècle dit des lumières mouvementé.
T oute son œuvre est devenue une arme au service de la tolérance, de la vérité en vers.
E ntré à l’Académie et à la Comédie- Française, elles  nous ont  livré et dévoilé son odyssée.

I ndigné par les injustices, ses pamphlets mordants, raisonnés, sensés, ont été salutaires.
N ombreuses sont ses lettres parues dans les 13 volumes de La Pléiade, quelle notoriété !
S es 42 œuvres de tragédie, de comédie, de poésies  théâtrales ou littéraires sont exemplaires.
P hilippe d’Orléans, François Chabot l’ont envoyé, par deux fois, à la Bastille, il est exilé.
I nsatiable, la liberté éditoriale de la perfide Albion lui  permet d’apprécier ses hôtes insulaires.
R eçu à la cour de Frédéric II de Prusse, déçu, Voltaire s’installe en Suisse à Ferney, fatigué.
Épuisé, il décède à Paris puis enterré à Ferney, il entre au Panthéon en 1791, quel bel itinéraire !
Hugo avait raison lorsqu’il a dit : « l’homme qui est mort le 30 mai 1778 est mort immortel »

⇒  Je conteste le titre donné au débat, plaçant Voltaire comme « figure centrale » des Lumières. Il n’est qu’une des figures des Lumières, lesquelles Lumières viennent déjà d’Angleterre, et il y a eu d’autres acteurs importants si ce n‘est plus, ce sont, par exemple : Diderot, d’Alembert, Jean-Jacques Rousseau. Je considère, en regard de ce que je sais de Voltaire, que ça a été surtout un grand pamphlétaire, un grand propagandiste. Ça a été comme cela a été dit, un anti-système, quelqu’un qui s’est battu contre des injustices ; mais qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans son propos ? Diderot, d’Alembert, Rousseau – oui ! Eux, ils ont amené des choses fondamentalement nouvelles. La contestation anticléricale n’était pas quelque chose de nouveau. Il a su faire parler de lui en bien comme en mal Et il avait un esprit terrible quand on s’attaquait à lui.
Quand Rousseau lui envoie son ouvrage, « Discours sur l’inégalité » il lui fait une réponse d’une grande méchanceté. Il fallait qu’il domine l’esprit du siècle.
Sur la contestation du système, la plupart des grandes figures de ce siècle étaient tous pour ce qu’on a nommé « un despote éclairé » ; soit la liberté d’expression, même liberté d’expression religieuse, mais jamais Voltaire ne remet en cause le système social.
C’était un homme éminemment épris de lui-même. Pour moi, Voltaire n’est pas un philosophe. D’ailleurs lui-même écrit dans son dictionnaire philosophique, à l’article :  Philosophe : « Finalement, tous les philosophes qui ont essayé de monter des systèmes, ça ne vaut rien, ça ne débouche sur rien…Tout ça ne vaut pas l’inventeur de la navette… » (L’outil à tisser). Puis il faut faire attention, parce qu’à cette époque là, on parle de « philosophie naturelle », c’est-à-dire, la science. Newton  a écrit  «  Les principes de la philosophie naturelle ».
Le seul du siècle des Lumières qui ait émis un peu de scepticisme par rapport au despotisme éclairé, c’est Diderot. C’est Diderot dans un ouvrage : « Les observation sur la : lettre sur l’homme et ses rapports » »  qui prend ses distances avec le despotisme.

⇒  En 1741 est présenté à Lille pour la première fois la comédie de Voltaire : «  Le fanatisme ou Mahomet le prophète ». C’est un succès, et tout le monde clérical de la région applaudit à cette attaque d’une autre religion. Puis l’année suivante la pièce est présentée à la Comédie Française, et les doctes de la Sorbonne, (ecclésiastiques) voient très vite la supercherie, de l’utilisation de l’Islam pour ne pas nommer la religion catholique que Voltaire attaque, brocarde… L’œuvre sera interdite par Arrêt du Parlement.
Voltaire qui critique vivement l’Eglise, est assez fourbe, et va jusqu’à la flagornerie pour essayer d’obtenir du pape l’approbation, la reconnaisse de son œuvre « Le fanatisme ou Mahomet le prophète ».
  « Votre sainteté, » écrit Voltaire « pardonnera la hardiesse que prend l’un de ses plus infimes fidèles, mais l’un de ses plus grands admirateurs de la vertu, de soumettre au chef de la vraie religion cette œuvre contre le fondateur d’une secte fausse et barbare.
A qui pourrais-je plus convenablement dédier la représentation de la cruauté et des erreurs d’un faux prophète qu’au vicaire et à l’imitateur d’un dieu de vérité et de miséricorde ? Que votre sainteté m’accorde donc le pouvoir de mettre à ses pieds le livret de l’auteur, et de lui demander humblement sa protection pour et ses bénédictions pour l’autre. En attendant, très profondément incliné, je baise vos pieds sacrés »
Il reçoit une réponse du pape avec deux médailles, il aura une réponse, le pape le félicite pour une de ses œuvres, mais pas celle de Mahomet. Qu’importe Voltaire fera une traduction, un faux en écriture où il va substituer à l’œuvre citée, celle de Mahomet. Il fera connaître cette lettre (falsifiée) ; le pontificat ne réagit pas. Cela permettra à Voltaire de regagner l’appui de quelques personnalités pour obtenir ce qu’il désirait depuis longtemps, être élu à l’Académie Française.

(Ce faux en écriture ne sera découvert par des historiens qu’en 1957)

Biographie (Danielle)  2ème partie :
En Angleterre, Émilie du Châtelet, Cirey, Berlin et Ferney

En Angleterre
Écrites en partie en Angleterre, les Lettres philosophiques sont « la première bombe lancée contre l’Ancien Régime ». Elles vont faire à Paris en 1734 un énorme scandale et condamner leur auteur à l’exil.

Voltaire a 32 ans. Cette expérience va le marquer d’une empreinte indélébile. Il est profondément impressionné par l’esprit de liberté de la société anglaise. Alors qu’en France règnent les lettres de cachet, la loi d’ Habeas corpus de 1679 et la Déclaration des droits de l’homme de 1689 protègent les citoyens anglais contre le pouvoir du roi. La réussite matérielle du peuple d’Angleterre suscite aussi son admiration. Il estime que, là où croît l’intensité des échanges marchands et intellectuels, grandit en proportion l’aspiration des peuples à plus de liberté et de tolérance.
   Il ne lui faut que peu de temps pour acquérir une excellente maîtrise de l’anglais. En novembre 1726, il s’installe à Londres. Il rencontre des écrivains, des philosophes, des savants (physiciens, mathématiciens, naturalistes) et s’initie à des domaines de connaissance qu’il ignorait jusqu’ici. Son séjour en Angleterre lui donne l’occasion de découvrir Newton dont il n’aura de cesse de faire connaître l’œuvre. C’est en Angleterre qu’il commence à rédiger en anglais l’ouvrage où il expose ses observations sur l’Angleterre, qu’il fera paraître en 1733 à Londres sous le titre Letters Concerning the English Nation et dont la version française n’est autre que les  Lettres philosophiques.
   À l’automne 1728 il est autorisé à rentrer en France pourvu qu’il se tienne éloigné de la capitale.
Voltaire veut être riche pour être un écrivain indépendant. À son retour d’Angleterre, il n’a que quelques économies qu’il s’emploie activement à faire fructifier. Il gagne un capital important en spéculant et en recevant sa part de l’héritage paternel. Ces fonds sont placés  dans le commerce et Voltaire va prêter de l’argent à des grands personnages. Il s’enrichit considérablement.
   En 1730, il est auprès d’ Adrienne Lecouvreur Adrienne, une actrice qui a joué dans ses pièces et avec laquelle il a eu une liaison, lorsqu’elle meurt. Le prêtre de la paroisse de Saint-Sulpice refuse la sépulture (la France est alors le seul pays catholique où les comédiens sont frappés d’excommunication. Le cadavre doit être enterré dans un terrain vague sans aucun monument. Quelques mois plus tard meurt à Londres une comédienne, Mrs Oldfield, enterrée à Westminster Abbey. Là encore, Voltaire fait la comparaison.

Emilie du Châtelet :
Depuis des mois, sa santé délabrée fait que Voltaire vit sans maîtresse. En 1733, il devient l’amant d’ Emilie du Châtelet  qui a 27 ans, 12 de moins que Voltaire. Fille de son ancien protecteur, le baron de Breteuil elle décide pendant seize ans de l’orientation de sa vie, dans une situation quasi conjugale. Ils ont un enthousiasme commun pour l’étude et sous l’influence de son amie, Voltaire va se passionner pour les sciences. Elle joue un rôle essentiel dans la métamorphose de l’homme de lettres en « philosophe ». Ils vont connaître dix années de bonheur et de vie commune. La passion se refroidit ensuite. Les infidélités sont réciproques (la nièce de Voltaire, Mme Denis devient sa maîtresse fin 1745, secret bien gardé de son vivant ; Mme du Châtelet s’éprend passionnément de Saint-Lambert en 1748, mais ils ne se sépareront pas pour autant, l’entente entre les deux esprits demeurant la plus forte. À sa mort, en 1749, elle ne sera jamais remplacée.

 Cirey:
1734 est l’année de la publication clandestine des Lettres philosophiques. Le livre est condamné par le Parlement à majorité janséniste et brûlé au bas du grand escalier du Palais. Une lettre de cachet est lancée contre Voltaire qui s’enfuit à Cirey, le château champenois que possèdent les Châtelet.

Pendant les dix années suivantes passées pour l’essentiel à Cirey, Voltaire va jouer un double jeu : rassurer ses adversaires pour éviter la Bastille, tout en continuant son œuvre philosophique pour gagner les hésitants. Voltaire restaure Cirey grâce à son argent. Les journées sont studieuses.
En 1736, Voltaire reçoit la première lettre du futur roi de Prusse. Commence alors une correspondance qui durera jusqu’à la mort de Voltaire. Frédéric veut l’attacher à sa cour. Voltaire lui rend plusieurs fois visite, mais refuse de s’installer à Berlin du vivant de Mme du Châtelet qui se méfie du roi philosophe.
Pour cette raison peut-être, Madame du Châtelet pousse Voltaire à chercher un retour en grâce auprès de Louis XV. De son côté, Voltaire ne conçoit pas d’avenir pour ses idées sans l’accord du roi. En 1744, il est aidé par la conjoncture : le nouveau ministre des Affaires étrangères est d’Argenson, son ancien condisciple de Louis le Grand et surtout il a le soutien de la nouvelle favorite Mme de Pompadour, qui l’admire. Son amitié avec le roi de Prusse est un atout. Il se rêve en artisan d’une alliance entre les deux rois et accepte une mission diplomatique, qui échoue. Grâce à ses appuis, il obtient la place d’historiographe de France, le titre de « gentilhomme ordinaire de la chambre du roi » et les entrées de sa chambre.
   De même, la conquête de l’ Académie Française  lui paraît « absolument nécessaire ». Il veut se protéger de ses adversaires et y faire rentrer ses amis (à sa mort, elle sera majoritairement voltairienne et aura à sa tête d’Alembert qui lui est tout dévoué. Après deux échecs et beaucoup d’hypocrisies, il réussit à se faire élire le 2 mai 1746.
La même année, Zadig , un petit livre publié clandestinement à Amsterdam est désavoué par Voltaire.
À la mort de Madame du Châtelet, avec laquelle il avait cru faire sa vie jusqu’à la fin de ses jours malgré leurs querelles et infidélités réciproques, Voltaire est désemparé et souffre de dépression. Il a 56 ans. Il ne reste que six mois à Paris. L’hostilité de Louis XV et l’échec de sa tragédie Oreste le poussent à accepter les invitations réitérées de Frédéric II.

Berlin :
Il part en juin 1750 pour la cour de Prusse. Magnifiquement logé dans l’appartement du maréchal de Saxe, il travaille deux heures par jour avec le roi qu’il aide à mettre au point ses œuvres. Le soir, soupers délicieux avec la petite cour très francisée de Postdam où il retrouve Maupertuis, président de  l’Académie des sciences de Berlin.

   Voltaire va passer plus de deux ans et demi en Prusse. Mais après l’euphorie des débuts, ses relations avec Frédéric se détériorent. Un pamphlet de Voltaire contre Maupertuis provoque la rupture. Voltaire demande son congé.

Ferney :
Jusqu’à la fin de l’année, il attend à Colmar la permission de revenir à Paris, mais le 27 janvier 1754, l’interdiction d’approcher de la capitale lui est notifiée. Il se dirige alors, par Lyon, vers Genève. Il pense trouver un havre de liberté dans cette république calviniste de notables et de banquiers cultivés parmi lesquels il compte de nombreux admirateurs et partisans.

Grâce à son ami  François Tronchin, Voltaire achète sous un prête-nom (les catholiques ne peuvent pas être propriétaires à Genève), la belle maison des Délices et en loue une autre dans le canton de Vaud pour passer la saison d’hiver. Les Délices annoncent Ferney. Voltaire embellit la maison, y mène grand train, reçoit beaucoup, donne en privé des pièces de théâtre.
Voltaire collabore à L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (125 auteurs recensés). Ce grand dictionnaire vendu dans toute l’Europe  (la souscription coûte une fortune) défend aussi la liberté de penser et d’écrire, la séparation des pouvoirs et attaque la monarchie de droit divin . L’Encyclopédie est interdite le 8 mars 1759, par décret royal.
Pour mieux assurer son indépendance et échapper aux tracasseries des pasteurs de Genève,  Voltaire achète le château  de Ferney en territoire français, mais loin de Versailles et à quatre kilomètres de la république genevoise  où il peut trouver refuge.

Voltaire est devenu riche et en est fier. Sa fortune lui permet de reconstruire le château, d’en embellir les abords, d’y construire un théâtre, de faire de son vivant du village misérable de Ferney une petite ville prospère et aussi de tenir table et porte ouvertes.
C’est la nièce et compagne de Voltaire, Madame Denis, qui reçoit comme maîtresse de maison. Les visiteurs de Voltaire, sont en général frappés par le charme de sa conversation, la vivacité de son regard, sa maigreur, son accoutrement.
Ferney est la période la plus active de la vie de Voltaire. Il va y résider vingt ans jusqu’à son retour à Paris. C’est à Ferney qu’il va acquérir une nouvelle stature, celle d’un champion de la justice et de l’humanité et livrer ses grandes batailles. Suite dans la troisième partie.

⇒  Voltaire prône, dans l’esprit des épicuriens, dans l’esprit des philosophes libertins, (même si le terme n’est pas évoqué à cette époque), la laïcité.
Son séjour en Angleterre l’amène à écrire : «  S’il n’y avait en Angleterre qu’une seule religion, le despotisme serait à craindre, s’il y en avait deux, elle se couperaient la gorge, mais il y en a trente, et elles vivent en paix et heureuses » «  Un Anglais, comme homme libre, va au Ciel par le chemin qui lui plaît »                                        (Lettres philosophique)

⇒  Il existe un très bon film « Emilie du Châtelet » qui met en lumière cette femme exceptionnelle, cette femme érudite, « savante », laquelle a traduit l’ouvrage de Newton sur la gravité, Voltaire n’ayant été en cela que son rédacteur. Maîtresse et compagne intellectuelle de Voltaire, il l’a surnommée : « Pompon Newton » ;
Quant au feuilleton de Voltaire et du clergé, celui-ci désire entrer à l’Académie Française, mais les « dévots » qui sont près du roi, lui font barrage. Il lui faut donner des gages, revenir en religion. Alors feignant d’être mourant (à Ferney) il obtient que le curé du village lui donne l’absolution, et ceci en présence de son secrétaire. Lorsque le curé est parti, il saute de son lit comme un cabri et dit : « maintenant allons faire un tour » (Voltaire. Pierre Milza)

Voltaire l’impertinent, et, le génie d’un arriviste (Guy)

Dans son introduction aux « Lettres philosophiques » de Voltaire. (Flammarion 2005), Roger-Pol Droit, donne un bon portrait de Voltaire : « …. Voilà au premier regard ce qui caractérise Voltaire. De l’esprit, assurément. De l’ironie, toujours. Un sens permanent de la provocation, du détail assassin, un talent pour mettre les idées en situation et les transporter en images, puis en récits [… ] cet homme est d’abord un frondeur doué pour narguer les pouvoirs, faire sourire aux dépens de l’universelle bêtise… »
   L’influence et la réputation de Voltaire en Europe, est aussi due au fait que dans toute l’Europe peu ou prou cultivée, on lit et on parle le français.

Voltaire est classé comme « l’impertinent », et parfois, au cynisme de ses billets il ajoute comme à plaisir des pointes de méchanceté.
C’est dans sa nature, « un coup d’encensoir, un coup de griffe ».  Voltaire sait flatter, comme il sait  mépriser. Ainsi lorsque Rousseau qui admire Voltaire, lui envoie en 1755 son « Discours sur l’inégalité » …Voltaire lui répond ironiquement : «  J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, je vous en remercie (…) On n’a jamais tant employé d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre » (Leur échange de lettres est publié dans le Mercure de France 1755)
   « Habile courtisan, dévoré d’ambition, il vise la plus haute branche. Il s’y installe. Il jouit de sa position dominante jusqu’au moment, où, à propos de tout et de rien,  – une trahison mineure, un propos désobligeant- ou par pure fidélité à une coterie, il coupe la branche et se retrouve simple mortel blessé, au pied de l’arbre qu’il a eu tant de mal à escalader »  (Voltaire. Pierre Milza. Albin Michel. 2007)
Voltaire se lance  à fond dans  les affaires avec âpreté, avec une totale  absence de scrupules et de sentiments qui vont de pair avec une ladrerie qui deviendra légendaire. Les opérations les plus douteuses ne le font  pas reculer. Il va s’accoquiner avec des affairistes juifs dont Salomon Levi ce qui ne l’empêchera pas plus tard d’écrire contre celui qui n’est, je cite: « d’aucun pays que celui où il gagne de l’argent », et ce même Voltaire devenu riche va prêter de l’argent à des nobles et à des taux aux limites de l’usure.
Voltaire est un duelliste, son épée c’est sa plume, mais un duelliste avec les mots, d’une ironie décapante, et incapable de réfréner un bon mot.
D’ailleurs l’écrivain toujours plus ou moins malade, hypocondriaque  souvent mourant, et se connaissant bien, dira : « Je cesserai de mourir s’il me venait un bon mot ».
Voltaire prend toujours des risques avec sa plume. Il écrira au sujet de Frédéric, aux mœurs particulières,  lequel l’a accueilli, hébergé, «  la coquette, l’aimable putain »
Voltaire est essentiellement polémiste, il dit de lui-même qu’il est un « escarmoucheur », ainsi dans une lettre à Condorcet (11 janvier 1776), il écrit : « Pour moi, chétif, je fais la guerre jusqu’au dernier moment. Jansénistes, Molinistes, Frérons.., à droite à gauche et de prédicants et J.J. Rousseau. Je reçois cent estocades : J’en rends 200, et je ris. J’ai passé ma vie (dira t-il) à escarmoucher »
   Voltaire est toujours entre deux aspirations, faire partie du tout Paris de son époque, avoir la reconnaissance du roi, dévoré par la soif de la célébrité, avoir sa notoriété aussi dans le peuple ; il évolue dans ce triangle : le roi, les nobles, le peuple ; cherchant à les séduire tour à tour au gré de l’intérêt du jour. Voltaire n’est fidèle qu’aux intérêts de Voltaire.

Le jeune Voltaire, bien qu’il dénonce le pouvoir absolu, vise une charge honorifique à la cour, charge qu’il finira par avoir, mais il veut conserver sa liberté de parole ; ce qui s’avère incompatible, et lorsqu’il va séjourner à Versailles, il dit qu’il se sent parfois « comme un athée dans une église »
   Voltaire est un mondain, (d’aucun le qualifierait de BHL du 18ème siècle). Manipulateur, hypocrite parfois, sans morale et à l’occasion de la plus extrême mauvaise foi, capables de volte-face….

Finalement tous ces défauts, sont le contrepoids d’un immense talent, mêlant l’acuité, la capacité d’analyse, à une plume géniale.
Il est le premier animateur de cette époque des Lumières, il retient l’attention de tout un univers de son temps, c’est déjà un modèle de communicant, c’est aussi un agitateur d’idées, il serait aujourd’hui un lanceur d’alerte.

⇒  Voltaire est un esprit brillant et pétillant. Et à propos des événements récents j’ai relu des textes de Voltaire. J’ai acheté son « dictionnaire de la philosophie ». Je le trouve plutôt individualiste, c’est peut-être ce qui me gêne chez lui. Quand à la religion issue de la raison, je n’y adhère pas, nulle raison ne peut apporter une preuve à une croyance. Mais là où je rejoins Voltaire, c’est le refus du mysticisme, ou tout ce qui veut nous faire croire au surnaturel.

⇒  Si l’on considère l’époque de Voltaire, avec l’emprise de l’Eglise, est-ce que en regard du personnage de Voltaire, son déisme ne serait-il pas qu’un masque pour cacher un athéisme réel ? Parce qu’on a vu les gesticulations, les manipulations dont il fut capable, ne serait-ce qu’en faisant semblant de mourir pour avoir les sacrements.

⇒  Pour évoquer toute la verve de Voltaire, une anecdote nous raconte que la duchesse d’Aiguillon devait recevoir Monsieur de Montesquieu et elle avait demandé à Voltaire quatre vers pour son invité. Et Voltaire fit un pamphlet : «  Madame la duchesse d’Aiguillon m’a commandé quatre vers comme on commande quatre pâtés, je lui ai fait savoir que mon four n’était pas chaud ». Mêlant un jeu de mots, du four pas chaud à l’expression de l’époque « peu me chaud »
Et son humour féroce s’allie au talent du poète créant à l’impromptu des vers en octosyllabes. Ainsi lorsqu’à la cour on lui parle de son ennemi, Jean Fréron, chef de file des dévots, il déclame : « L’autre jour au fond d’un vallon / un serpent mordit jean Fréron / Que croyez-vous qu’il arriva / ce fut le serpent qui creva »

La religion de Voltaire. 3ème partie (Edith) :

 J’étais jusqu’à présent, jusqu’à ce que j’aie à travailler sur ce sujet, sur ce texte, très hostile à Voltaire. Ceci parce que j’aime bien Rousseau, lequel a fait beaucoup pour les idées de la Révolution, alors que Voltaire a surtout fait beaucoup pour lui.
Mais en réfléchissant sur ce qu’il a écrit sur les religions, et bien, malgré tout ce que j’ai pu entendre ce soir, je ne suis plus aussi hostile à Voltaire. Ceci parce qu’il a exprimé dans cet opuscule sur le déisme des idées (bien sûr déjà connues), mais c’est un mouvement d’esprit qui se met en route, et il dit une chose qui me semble importante, c’est que les religions, toutes les religions découlent de la religion naturelle. Eh bien, c’est le fait que la religion est fondée sur la connaissance d’une vérité qui s’oppose à la raison, et il dit ! «  La raison, dès l’origine ayant été le partage de l’homme, les « primitifs » ont du reconnaître d’emblée la vérité de la religion naturelle »
Comme la raison, la religion naturelle va étendre son empire sur toute l’humanité, et la reconnaissance du déisme sera ce qui permettra de réconcilier les hommes. D’ailleurs, à la fin du souper de Bassorah, tout le monde embrassait Zadig.
Alors c’est quoi cette religion de la raison, cette religion qui est commune, qui est le fondement de toutes les religions ? Eh bien ! C’est simplement que si l’on raisonne, si l’on réfléchit, eh bien, on retrouve une morale universelle : « J’entends par religion naturelle les principes de la morale  communs au genre humain ».
Et dans « Le déisme » toujours, il dit : « Celui qui ne reconnaît qu’un dieu créateur, grand architecte de l’univers, horloger nécessaire pour comprendre qu’il y a une horloge, il fut finalement, insuffisamment religieux. Il n’est pas plus religieux envers lui-même qu’un européen qui admirerait le roi de la chine ???»
   « Être fidèle à la religion naturelle, à cette religion qui est commune à tous, c’est penser que Dieu a désiré mettre un rapport entre lui et les hommes, qu’il les a fait libres, capables du bien et du mal, et qu’il leur a donné tout ce bon sens qu’est l’instinct de l’homme. Celui-là a en effet une religion. Une religion bien meilleure  que toutes les sectes qui sont tirées de là, et qui sont hors de notre Eglise. Toutes ces sectes sont fausses, alors que la loi naturelle est la vraie ». Ainsi, le déisme c’est tout simplement le bon sens, et l’idée que les hommes sont libres, et ont la raison qui leur permet de réfléchir.

Et puis dans la deuxième partie de sa vie de 1750 à 1778, Voltaire passe au théisme.
Alors pour cela je reprends Candide, et la conclusion de l’ouvrage : « Tout ce que nous avons de mieux à faire sur la terre, c’est de la cultiver ». Et cette morale s’appuie sur une philosophie optimiste qui suppose que la terre est  cultivable. « L’être humain ne jouit d’aucun privilège dans la création, l’homme est en contrebande sur une terre qui ne lui est pas spécialement destinée ».
Donc on retrouve cette philosophie profondément anticléricale, au sens anti-chrétien qui ne croit pas qu’un dieu s’intéresse à l’homme. Cependant Dieu n’est pas supprimé, il reste « le maître du vaisseau » comme il dit, ajoutant, «  Le monde est chaos du point de vue limité de l’homme souris. Mais il fut ordonné, le bâtiment divin a une charpente à laquelle on peut se confier, l’univers n’est pas absurde »
Et donc il écrit : « Je mourrai pour cette religion éternelle, la religion naturelle, mère de toutes les autres qui déchirent les entrailles dont elles sont sorties »
   Théisme et non plus déisme dit Voltaire depuis les Mélanges de 1751. Le mot de théisme était plus neuf et plus noble. Il désignait une conviction plus positive : le théisme professe un credo plus étoffé que le déiste ; il accepte qu’un culte soit rendu à la divinité. C’est le mot par lequel Voltaire désigne son évangile; c’est celui qu’il arbore dans sa Profession de foi des théistes (1768). Les théistes sont les « adorateurs d’un Dieu ami des hommes » ils déclarent solennellement qu’ils croient en Dieu. En quel Dieu ? Dans les œuvres de propagande Voltaire affirme que ce Dieu, justicier éternel, se charge de rémunérer les vertus et de punir les vices des hommes  Il faut que tous, petites gens et têtes couronnées sachent que les crimes secrets ou provisoirement impunis recevront un jour leur châtiment. Mais ce Dieu ne s’incarna jamais. Et si l’homme lui ressemble par la lueur de la raison il y a une disproportion entre cette pauvre flamme et la lumière de la raison divine. La prière ou l’hommage sont anthropomorphiques : résignation et non gloire à Dieu, il est trop au- dessus de la gloire « La distance réduit l’homme à l’adoration, qui n’est rien d’autre que le sentiment de cette distance »
   Alors d’après lui : toutes les religions dérivent par corruption de cette source théiste. Le théisme fut la religion primitive, simple et rationnelle. Malheureusement le théisme n’eut qu’un temps, après quoi il fallut qu’il dégénère .Mais on le retrouve encore au fond de toutes les religions. Il est la religion sous-jacente qu’un certain nombre de grands hommes s’efforcèrent de rejoindre. Socrate fut théiste, et Jésus, et même Mahomet. L’adoration d’un Dieu, la pratique de la morale sont essentielles à l’humanité. Le théiste ne se montre pas exigeant ; il demande seulement à son frère de reconnaître que cette loi « adore et sois juste » est gravée dans son cœur et il le prie de ne rien ajouter.

Donc les  théistes seront tolérants : « ils sont les frères aînés du genre humain et ils chérissent leurs frères »  Ils aiment ou du moins ils plaignent leurs frères égarés. Ils ne persécutent pas les superstitieux si leur superstition est inoffensive. Ils demandent qu’on tolère tous les cultes: il est absurde d’embastiller les partisans de la grâce efficace pour des opinions purement spéculatives, il est barbare d’envoyer aux galères, ou au supplice, des protestants, de mettre à l’Inquisition des Juifs parce qu’ils prient leur Dieu à leur manière.
Contre les crimes de l’intolérance, les théistes invoquent la protestation de la nature et de l’humanité. Le tolérant théiste prend soin de marquer cependant une hiérarchie : les théistes sont les frères aînés. Le théisme est le père. Toutes les religions se valent mais le théisme vaut mieux qu’elles toutes. La religion universelle et essentielle ne peut pas ne pas l’emporter à la longue .Une nouvelle réforme se prépare donc, en vue de laquelle Voltaire, apôtre du théisme, a risqué certaines initiatives et avancé quelques propositions « honnêtes ».

⇒ On a dit de voltaire qu’il avait popularisé les œuvres de Newton. Les écrits de newton n’étaient en fait que des chiffres, des formules, et les gens capables de les comprendre de les transcrire en français, n’étaient pas nombreux, et c’est le travail qu’a fait Emilie du Châtelet. Sa publication est restée la seule traduction officielle jusqu’à l’année 2000, la seule faisant foi dans le milieu scientifique.
Il aura fallu attendre 2000 pour qu’un hommage lui soit rendu.

Biographie 3ème partie : dernière période (Danielle)

Lutte contre l’injustice :
À partir de l’affaire Calas, le mot d’ordre « Écrasez l’Infâme » apparaît sous sa plume. Le 22 mars 1761, Voltaire est informé que, par ordre du Parlement de Toulouse un vieux commerçant protestant, nommé Calas, vient d’être roué, puis étranglé et brûlé. Il aurait assassiné son fils, qui voulait se convertir au catholicisme. Voltaire apprend bientôt qu’en réalité Calas a été condamné sans preuves. Des témoignages le persuadent de son innocence. Convaincu qu’il s’agit d’une tragédie de l’intolérance, il entreprend la réhabilitation du supplicié et l’acquittement des autres Calas qui restent inculpés.
Il réussit de même à faire réhabiliter Sirven, un autre protestant condamné par coutumace le 20 mars 1764 à être pendu, avec sa femme, pour le meurtre de leur fille que l’on savait folle et qu’on trouva noyée dans un puits.
L’affaire La Barre surpasse en horreur celles de Calas et de Sirven. À  Abbeville, le 9 août 1765, on découvre en pleine ville, sur le Pont-neuf, un crucifix de bois mutilé. Les soupçons se portent sur un groupe de jeunes gens qui se sont fait remarquer en ne se découvrant pas devant la procession du Saint-Sacrement en chantant des chansons obscènes et en affectant de lire le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Le chevalier de La Barre, âgé de 19 ans, est condamné à avoir la langue coupée, puis à être décapité et brûlé. Le Parlement de Paris confirme la sentence. L’exécution a lieu le 1er juillet 1766. Le Dictionnaire philosophique est brûlé en même temps que le corps et la tête du condamné. Voltaire rédige l’exposé détaillé de l’affaire, fait ressortir le scandale, provoque un revirement de l’opinion. Le juge d’Abbeville est révoqué, les coïnculpés acquittés.
Son engagement pour combattre l’injustice va durer jusqu’à sa mort.

Dernier acte :
« J’ai été pendant 14 ans l’aubergiste de l’Europe », écrit-il à Madame du Deffand. Ferney se trouve sur l’axe de communication de l’Europe du Nord vers l’Italie, itinéraire du Grand Tour de l’aristocratie européenne au XVIIIe siècle. Les plus nombreux visiteurs sont les Anglais qui savent que le philosophe aime l’Angleterre mais il y a aussi des Français, des Allemands, des Italiens, des Russes.

   À Ferney, l’artiste genevois Jean Huber, devenu un familier de la maison, a fait d’innombrables croquis et aquarelles de Voltaire, dans l’ordinaire de sa vie quotidienne. En 1768, l’impératrice Catherine II  lui commande un cycle de peintures voltairiennes dont neuf toiles sont conservées au  musée de l’Ermitage.
   Les capitaux que Voltaire investit tirent Ferney de la misère. Dès son arrivée, il améliore la production agricole, draine les marécages, plante des arbres, achète une nouveauté dont il est fier, la charrue à semoir et donne l’exemple en labourant lui-même chaque année un de ses champs. Il fait construire des maisons pour accueillir de nouveaux habitants, développe des activités économiques, soieries, horlogerie surtout.
   Bien avant la mort de Louis XV, Voltaire souhaite revenir à Paris après une absence de près de 28 ans. Depuis le début de février 1773, Voltaire souffre d’un cancer de la prostate (diagnostic rétrospectif établi de nos jours grâce au rapport de l’autopsie pratiquée le lendemain de son décès). Les nouvelles autorités font comprendre à ses amis qu’on fermerait les yeux s’il se rendait aux répétitions de sa dernière tragédie. Après beaucoup d’hésitations, il se décide en février 1778 à l’occasion de la création d’Irène à la Comédie Française. Il s’installe dans un bel appartement de l’hôtel du  marquis de Villette.
   Dès le lendemain de son arrivée, Voltaire a la surprise de voir des dizaines de visiteurs envahir la demeure du marquis de Villette qui va devenir pendant tout son séjour le lieu de rendez-vous du Tout-paris « philosophe ».
Le 30 mars 1778 est le jour de son triomphe à l’Académie, à la Comédie Française  et dans les rues de Paris. Sur son parcours, une foule énorme l’entoure et l’applaudit. L’Académie en corps vient l’accueillir dans la première salle. Le public est venu pour l’auteur, non pour la pièce. La représentation d’Irène est constamment interrompue par des cris. À la fin, on lui apporte une couronne de laurier dans sa loge et son buste est placé sur un piédestal au milieu de la scène. On s’exclame : « Vive le défenseur des Calas ! ».
« Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la superstition ».
Voltaire a 83 ans. Atteint d’un mal qui progresse insidieusement pour entrer dans sa phase finale le 10 mai 1778, les mois qui lui restaient à vivre ont été pour lui, à la fois ceux de l’apothéose et du martyre. Il veut se prémunir contre un refus de sépulture. Dès le 2 mars, il fait venir un obscur prêtre de la paroisse de Saint-Sulpice, l’abbé Gaultier, à qui il remet une confession de foi minimale (qui sera rendue publique dès le 11 mars)  en échange de son absolution.
La conversion de Voltaire, au sommet de sa gloire, aurait constitué une grande victoire de l’Église sur la « secte philosophique ». Le curé de Saint-Sulpice et l’archevêque de Paris, désavouant l’abbé Gaultier, font savoir que le mourant doit signer une rétractation franche s’il veut obtenir une inhumation en terre chrétienne. Voltaire refuse de se renier. Un arrangement est trouvé. Dès la mort de Voltaire on le transportera « comme malade » à Ferney. S’il « décède pendant le voyage », son corps sera conduit à destination.

   Voltaire meurt le 30 mai dans l’hôtel de son ami le marquis de Villette. Le 31 mai, selon sa volonté, M. Try, chirurgien, assisté d’un M. Burard, procède à l’autopsie. Le corps est ensuite embaumé par M. Mitouart, l’apothicaire voisin qui obtient de garder le cerveau, le cœur revenant à Villette.
   Le neveu de Voltaire, l’abbé Mignot, ne veut pas courir le risque d’un transport à Ferney. Il a l’idée de l’enterrer provisoirement dans la petite abbaye sz  Scellière près de Troyes, dont il est abbé  commendataire. Le 31 mai, le corps de Voltaire embaumé est installé assis, tout habillé et bien ficelé, avec un serviteur, dans un carrosse qui arrive à Scellières le lendemain après-midi. Grâce au billet de confession signé de l’abbé Gaultier, il est inhumé religieusement dans un caveau de l’église avant que l’ évêque de Troyes, averti par l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont , n’ait eu le temps d’ordonner au prieur de Scellières de surseoir à l’enterrement.

Le Panthéon :
Après la mort de Voltaire, Mme Denis, légataire universelle, vend Ferney à Villette (la bibliothèque, acquise par Catherine II, est convoyée jusqu’à Saint-Petersbourg par Wagnière). Villette, s’apercevant que le domaine est lourdement déficitaire, le revend en 1785. Le transfert de la sépulture à Ferney devient impossible. L’abbé Mignot veut commander un mausolée pour orner la dalle anonyme sous laquelle repose Voltaire, mais les autorités s’y opposent.

   En 1789, l’Assemblée constituante vote la nationalisation des biens du clergé. L’abbaye de Scellière  va être mise en vente. Il faut trouver une solution. Villette fait campagne pour le transfert à Paris des restes du grand homme (il a déjà débaptisé de sa propre autorité le quai des Théatins en y apposant une plaque : « Quai Voltaire»). C’est lui qui lance le nom de Panthéon  et désigne le lieu : la basilique de Sainte-Geneviève .
Le 30 mai 1791, jour anniversaire de sa mort, l’Assemblée, malgré de fortes oppositions (les membres du clergé constituent le quart des députés) décide le transfert. Le 4 avril, l’Assemblée décrète que « le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à recevoir les cendres des grands hommes ». Mirabeau est le premier « panthéisme ». Voltaire le suit le 11 juillet. Comme le corps de Mirabeau fut retiré de ce monument des suites de la découverte de  l’armoire de fer, Voltaire est devenu le plus ancien hôte du Panthéon. Sur le sarcophage se lit une inscription : « Il vengea Calas, La Barre, Sirven et Monbailli.. Poète, philosophe, historien, il a fait prendre un grand essor à l’esprit humain, et nous a préparés à être libres. »

   Son œuvre littéraire est variée : son théâtre, sa poésie épique, ses œuvres historiques, firent de lui l’un des écrivains français les plus célèbres au XVIIIe siècle mais elle comprend également des contes et romans, les Lettres philosophiques, le Dictionnaire philosophique et une importante correspondance, plus de 21 000 lettres retrouvées.

L’héritage de Voltaire dans la culture française. (Guy)

L’esprit voltairien va être une marque du caractère français, esprit critique, de révolte, épris de justice.  Franco dans ses mémoires, parlant de l’arrivée des  touristes français, dira : «  Je me méfie des enfants de voltaire ». Alors sommes-nous plus voltairiens que cartésiens ?
Voltaire comme Montaigne est parfois exclu du « monde des  philosophes » et ceci parce qu’ils ne sont pas faiseurs de système. Plus que d’élaborer à la chandelle, des théories, Voltaire a vécu avec son temps, il  a vécu en philosophe, il écrit pour être compris de tout le monde, « …ce qui n’est pas à la portée du commun des hommes..,(écrit-il) n’est pas nécessaire au genre humain ».
   Et comment pourrait-on exclure de nos grandes références philosophiques, celui qui a écrit l’ouvrage de référence : « Le traité sur la tolérance », qui a écrit, « Les lettres philosophiques », « Candide » celui qui a combattu les différents fanatismes, qu’il nomme « la peste de l’âme ». Celui qui s’insurge contre le refus de sépulture de la comédienne de la Comédie française, Adrienne Lecouvreur. (Les acteurs qu’on nomme les saltimbanques étaient excommuniés par l’Eglise, et jetés à la voierie après leur mort,  la comédienne sera enterrée dans un terrain vague du quartier Grenelle).
De même, comment exclure  celui qui va se battre pour la réhabilitation du chevalier de la Barre, celui qui va mener un long combat pour réhabiliter Calas, pour ne citer que les affaires les plus connues.
Mais cet intellectuel prolifique est aussi un auteur de théâtre, plus de 40 œuvres, dont les plus connues sont « Œdipe, la mort de César, Le fanatisme, ou Mahomet le Prophète, Zaïre, etc.», Poète bien sûr, et ce que l’on sait moins, historien. Il écrira (entre autre) « L’Histoire du siècle de Louis XIV » et dans ce domaine il est des plus rigoureux, il consulte énormément, il écrit à des témoins, il va les rencontrer, il va même jusqu’à passer un mois dans une abbaye, dormant dans une cellule, vivant avec, et comme les moines, ceci afin de faire ses recherches dans leur fabuleuse bibliothèque. Il sera vulgarisateur scientifique avec Emilie du Châtelet qui lui a beaucoup  appris dans ce domaine. De plus il laissera des milliers de lettres (on parle de 21000 lettres) témoignant de tous ses contacts a à travers l’Europe.
Et de Voltaire nous avons hérité des modifications de règles de grammaire. Ainsi avec lui, et après lui, par exemple, on n’écrira plus les François ou les Anglois, alors qu’on prononçait, Français et Anglais.
Voltaire, philosophe engagé, tête de file des Zola, Hugo, Sartre, dit qu’il faut informer, faire savoir les injustices. « Si quelque chose », dit-il « peut arrêter chez les hommes le fanatisme, c’est la publicité ». Il donnera publicité à l’affaire Callas et à d’autres cas, il alerte l’opinion publique, laquelle notion « d’opinion publique » naît avec Voltaire. Il parle de « voie publique.., cette voie de toutes les honnêtes gens réunies qui réfléchissent »
Voltaire est philosophe avec son temps comme va le préconiser plus tard Hegel, il réagit à chaud sur les événement de son époque, ainsi le fera t-il avec son poème ; « Le désastre de Lisbonne », et là on découvre tout son style du poète et presque style journalistique, tant le propos donne à voir des scènes, et ce poème est aussi une fois de plus de s’opposer, à « ce tout est bien, ce « meilleur des mondes » Pope et de Leibniz. Il écrira : « L’optimisme est désespérant. C’est une philosophie cruelle sous un mot consolant. Hélas ! Si tout est bien quand tout est dans la souffrance, nous pouvons encore passer par mille mondes où l’on souffrira, et tout sera bien »  (Lettre à Elie Bertrand. 18 février 1756)
Voltaire est reconnu comme le premier intellectuel en France, un archétype de l’intellectuel engagé (même si ce thème intellectuel n’existait pas à son époque). La figure de Voltaire resurgit chaque fois que la liberté est bafouée.
Dans son émission 2000 ans d’histoire sur France Inter, Patrice Gelinet, débute ainsi : « En 2006 quand la publication des caricatures de Mahomet avait déchaîné la colère des intégristes et envoyé le directeur de Charlie Hebdo devant un tribunal, France Soir avait titré ; «  Au secours Voltaire, ils sont devenus fous.
   C’est dire à quel point, plus de deux siècles après sa mort, l’écrivain le plus célèbre du siècle des Lumières était encore d’actualité »

 La religion de Voltaire, dernière partie : (Edith)

Je suis d’accord sur le fait que c’était un individualiste, imbu de lui-même ; Mais quand même, il a compris que la religion au sens «  religaré » ce n’est pas seulement un culte. Il a fait la distinction entre « religaré » et « relegere », et c’est en sens qu’il : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer ».
Donc, Voltaire fit dans de son château de Ferney une église voltairienne consacrée non pas à des saints, comme les églises ordinaires, mais à Dieu seul c’est-à-dire à l’Etre suprême. Et    dans l’article « catéchisme » il explique que « le curé, doit connaitre un peu de droit, un peu de médecine, un peu d’agriculture. Il fera du bien à ses paroissiens, avec l’aide du Seigneur et de sa femme qui ne sont pas dévots. Il s’arrangerait d’une femme honnête, douce et agréable ; il ne posera pas aux filles qui se confesseront à lui, de questions indiscrètes, il n’excommuniera ni les sorciers, ni les comédiens, ni les sauterelles. Il assistera aux représentations du Misanthrope et d’Athalie, que le seigneur donne en son château. Il combattra l’ivrognerie, en permettant à ses ouailles de travailler le dimanche. Il prêchera la morale qui vient de Dieu et non la théologie qui vient des hommes ». Voltaire lui-même s’avisa de s’ingérer dans le service divin, à Pâques 1768, en entrant à l’office précédé de 6 cierges. Il n’officie pas en personne mais il prononce le sermon qui commence par « la loi naturelle est la plus ancienne » puis à nouveau en 1769. Les évêques, à chaque fois lui proposent les sacrements qu’il refuse. Mais ses amis l’accusent  de compromission avec l’Eglise … En 1778, la veille de sa mort il récidive: il refuse de se plier au rite catholique.
Et en 1770, après la cérémonie –suspecte pour beaucoup – de Pâques il écrit un grand ouvrage d’apologétique, Dieu et les hommes. Contre la cabale des athées, contre le fanatisme, il récapitule toutes les preuves historiques du théisme. Il part de la méchanceté des hommes , à laquelle la seule croyance d’un Dieu rémunérateur et vengeur « peut porter remède » ; il établit que toutes les nations civilisées ont cru à un Dieu, que seuls les Juifs, peuple tardif, cruel aux croyances mal fixées, font tâche dans ce concert universel; il démêle dans les Evangiles que Jésus ne fût pas chrétien mais un excellent théiste; il soutient que ses disciples, égarés par le platonisme, fabriquèrent une théologie dont le Maître n’avait pas la moindre idée; ainsi le christianisme a été fondé et il s’accroît  et ses crimes couvrent la terre.
A la fin de son ouvrage il construit un nouveau Temple: il veut bien qu’on continue à adorer Dieu par Jésus mais le nom de Jésus ne couvrira plus que la religion naturelle, réduite à la morale, sans théologie. Il conserve le culte public: il veut qu’on célèbre dans les temples des «cérémonies augustes », « un culte majestueux ». Il conserve aussi  le clergé mais critiquant le haut clergé, « qu’on supprime les cardinaux qui coûtent cher et ne servent à rien » mais aux évêques et aux curés  et « surtout il faut payer mieux le curé qui accomplit les tâches pénibles et nécessaires » : il tient le registre civil, il assiste les pauvres, il met la paix dans les familles.
Il propose de transformer les couvents en asiles où les vieillards et les invalides finiraient leurs jours dans la paix. Ainsi, dans toutes ses parties, le souci de l’utilité sociale inspire cette réforme Voltairienne: le dogme est réduit aux seules croyances qui soutiennent la morale, le clergé est conservé mais un clergé modeste et qui sert la société, à la fois par le culte auguste qu’il célèbre et par ses œuvres de bienfaisance.
La religion ainsi réformée sera inféodée à l’Etat dans quelques textes il envisage la séparation de l’Eglise et de L’Etat, mais ces textes sont peu nombreux. Son anticléricalisme caresse plutôt le projet d’un clergé de fonctionnaires qui ne puiserait plus dans les dîmes des ressources indépendantes mais que briderait étroitement le pouvoir qui le paierait. « L’Eglise est dans l’Etat et non l’Etat dans l’Eglise ». Frédéric II de Prusse qu’il conseillait, prévoyait ainsi l’avenir: le roi de France terminerait ses embarras financiers en s’emparant des biens du clergé, l’empereur annexerait les biens pontificaux et indemniserait le pape par une grosse pension. La France, l’Espagne, la Pologne se donneraient des patriarches nationaux, et cette révolution, complétant l’œuvre de la Réforme, enfermerait la religion de chaque Etat à l’intérieur de ses frontières.
Il préconisera qu’il faut garder le bas clergé, un clergé de fonctionnaires de l’Etat, que le dogme sera réduit aux seules croyances, que la religion sera inféodée à l’Etat qui en récupéra les biens.. Au final ses idées ont été reprises dans ce qui allait être un contrat entre l’Eglise et l’Etat.

⇒  Voltaire évoque souvent le despote éclairé, et ce qu’il devient dans son château de Ferney. C’est ce qu’a ressenti son visiteur, le marquis de Cubière (déjà cité) quand il écrit : « …ce qui m’étonne encore plus, c’est la ville que vous faites bâtir (il s’agit de Ferney). Ce qui me charme, ce sont les encouragements que vous donnez à l’agriculture dans un pays où le sol était si ingrat qu’il ne pouvait suffire à la subsistance de ses habitants. Mais la ville que vous avez bâtie, ne sera pas habitée, je pense, par les guerriers qui peuplent la terre, pas par de plats auteurs qui l’ennuient, mais par d’honnêtes laboureurs qui la rendront fertile, par des commerçant estimables qui l’enrichiront… »
    Donc, on voit le Voltaire devenu seigneur de Ferney, despote éclairé de « son petit royaume », ce qui d’un certain côté nous renvoie à Platon, au roi philosophe…

                                         Œuvres de Voltaire, (liste non exhaustive) :

Dictionnaire philosophique.
Traité sur la tolérance
Candide ou l’optimisme.
Le philosophe ignorant.
La philosophie de l’histoire.
Essai sur les mœurs et l’esprit des nations.
Essai sur l’histoire universelle.
Zadig
Micromégas
Le siècle de Louis XIV
La Henriade
Histoire de Charles X
Et 21000 lettres

Œuvres théâtrales :

Œdipe.
Zaïre.
La mort de César
Brutus.
Rome sauvée.
Tancrède.
Le fanatisme ou Mahomet
Éryphile.
Sémiramis.

                                                              Bibliographie :

Voltaire. John Gray. Seuil/Essais 2000
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Voltaire le conquérant. Pierre Lepape. Seuil. 1994.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Histoire de la philosophie. Tome II. Emile Bréhier. PUF. 1968.
Voltaire. Pierre Milza. Edit Perrin. 2007
La philosophie des Lumières. Ernst Cassirier. Edit. Gérard Montfort. 1966.
Voltaire, sa jeunesse et son temps. Roger Peyrefitte.
Moi, j’écris pour agir ; la vie de Voltaire. Max gallo. Fayard 2008.
Voltaire contra los fanaticos. Fernando Savater. Edicion Ariel. 2005

                                                            Emissions radio

Les chemins de la philosophie. « L’esprit Voltaire ». France culture. 20. 02.2017
2000 ans d’Histoire. Patrice Gélinet. France Inter
Voltaire/Rousseau, enemigos intimos. Juan Antonio Cebrián. Radio onda zero. 2015

                                                               Internet

Le siècle de Lumières. http://www.espacefrancais.com/le-siecle-des-lumieres/

De Voltaire à Rivarol. Philippe Roger. (Podcast) Le collège de France. 17/01.2017.
https://www.college-de-france.fr/site/audio-video/

Vidéo You tube/ C’est la faute à Voltaire
https://www.youtube.com/watch?v=4Zpfgs_Kj0s

Vidéo You Tube/ Une figure des Lumières, Voltaire
https://www.youtube.com/watch?v=x5dK5VKaYDk

                                                                Films

Divine Emilie. (Émilie du Châtelet). Téléfilm. Arnaud Sélignac. 2007
Voltaire et l’affaire Calas. Francis Reusser. 2007

 

Pouvons-nous tout pardonner?

Restitution du débat du 6 décembre 2016 à Chevilly-Larue

Le retour du fils prodigue, par Lucio Massari. 1614. Pinacothèque de Bologne. Italie

Le retour du fils prodigue, par Lucio Massari. 1614. Pinacothèque de Bologne. Italie

Animateurs: Guy Pannetier.
Modératrice: France Laruelle
Introduction: Guy Pannetier

Introduction : D’un individu à l’autre, en regard de notre tempérament, nous sommes plus ou moins enclins au pardon, ou plus ou moins rigide, rancunier. Cela va du laxisme dangereux « Demasiado perdones hacen ladrones » (Trop de pardons font des larrons) dit le proverbe espagnol, à trop de tolérance, à « la bonne poire ». Et cela peut aller aussi, jusqu’à l’entêtement, l’obstination, la rancune tenace, ou la vengeance, jusqu’à « pour un œil les deux yeux, pour une dent toute la mâchoire »
On pardonne à à ceux qu’on aime, on leur pardonne plus parce qu’ils sont un peu nous, et comme nous nous aimons bien ! « Nous nous pardonnons tout et rien aux autres hommes… » dit la fable (La Fontaine) « On pardonne tout à ceux qu’on aime » dit un proverbe, et c’est aussi ce qu’illustre Cabrel dans sa chanson : « Elle rentrera blessée dans les parfums d’un autre, tu t’entendras crier que le diable l’emporte. Elle voudra que tu pardonnes et tu pardonneras. C’est écrit… »
Et l’on pardonne par grande faiblesse d’aimer, et jusqu’à la déraison : « « Ma mère, arrête tes prières, ton Jacques retourne en enfer, Mathilde est revenue     »
Le pardon est l’aboutissement d’une démarche initiée par l’homme, en tant qu’Être de conscience. Parce qu’il connaît instinctivement, par expérience, par éducation, la différence entre le bien et le mal, il aspire au bien, même ayant parfois fait le mal (Pascal
« Pensées ») ; parce qu’il veut conserver l’estime se soi, et pour cela il lui faut des regards non réprobateurs.
Pour celui qui pardonne, comme pour celui qui espère le pardon, une même instance réclame cette paix, c’est sa conscience. La conscience qui dicte à l’homme de ne pas tenir un individu infiniment coupable d’un acte répréhensif, ne pas le condamner moralement sans possibilité d’une rémission, acte qui de plus n’est peut-être répréhensif qu’au seul jugement de soi. Ne jamais pardonner, cela peut être ressenti comme un enfermement en soi.
L’individu a besoin du pardon, cela allège le poids de sa conscience, et l’on retrouve parfois chez des personnes qui avancent en âge, tout à coup un besoin de religion, un besoin, même hors de vagues espoirs d’au-delà, de croire qu’on pourra finir sa vie en étant libéré de tout ce que les hommes appellent, leurs mauvaises actions, ou encore pêchés ; mourir la conscience libre ayant pardonné et ayant obtenu pour soi le pardon des autres ; ou encore, certains veulent « s’alléger en vue du jugement dernier » Malgré la marchandisation de tout, aujourd’hui on ne peut plus, comme il y a quelques siècles encore, acheter des indulgences ; ou le pardon divin en tant que « créance titrisé » avant que le mot existe.
Le pardon participe à la reconstruction de soi, comme une guérison.
Mais le pardon est une démarche difficile, il faut se faire violence, faire taire les ressentiments ; le cœur voudrait bien pardonner, mais la tête résiste, le cœur voudrait que la blessure se cicatrise à tout jamais, et la tête, qui « fait la tête » dit « ce n’est pas moi qui ferai le premier pas ! ». Bien sûr, car offense il y a eu, et souvent offense ressentie par une personne comme par l’autre. Alors des deux « offensés » qui doit faire le premier pas ? Le premier geste, envoyer le premier signal ?
« Peut-être » dit un vers de Racine dans la pièce Bajazet. (Acte III. Scène. 1) « Peut-être il suffira d’un mot un peu plus doux / Roxane dans son cœur peut-être pardonnera….. Peut-être qu’elle attend un espoir incertain, qui lui fasse tomber les armes de la main ».
Alors, comment pouvons-nous comme dans la prière (Pater noster) pieusement : « pardonner à ceux qui nous ont offensé », parfois « ravaler notre orgueil » ? N’aurons-nous pas le sentiment de s’abaisser dans notre dignité, de nous humilier, de « tendre l’autre joue »
Peut-être, (pour être un tant soit peu pragmatique), je dirais qu’il n’y a rien a perdre dans une démarche de pardon, de tentative de réconciliation. Si celui avec qui on veut faire la paix, refuse, s’il met des conditions, s’il demande des excuses, s’il demande allégeance, c’est qu’il n’est pas prêt pour le pardon. Et dans ce cas, celui qui s’en sort le mieux, c’est celui qui a fait la démarche, le conflit n’est pas réglé, mais ce dernier est en paix avec sa conscience, car c’est là que logent ces sales bêtes de la rancune.
Alors, en dehors de comment pardonner, on peut se dire aussi, quand faut-il pardonner ? Est-ce que, si je ne pardonne pas tout de suite, je ne pardonnerai jamais, et là la rancune, l’impardonnable, s’enracine au plus profond.
Et de là, est-ce que je ne vais pas transmettre ma rancœur au-delà de moi-même, dans ma famille, on pense à l’interminable vengeance des Atrides, on pense à la vendetta, où le pardon finit par être impossible parfois, puisque des « Colonna » aux « Orsini » plus personne ne connaît l’origine du conflit. * (Noms choisis au hasard)
Et enfin, pour ne pas exploiter toutes les pistes de réflexion sur le pardon, je laisse pour le débat le soin d’évoquer, par exemple, le pardon breton, le kippour juif (grand Pardon) , les processions où les pénitents vont pieds nus, la quête de pardon collectif via la victime expiatoire (le bouc émissaire), le droit à l’oubli, la confession, (avec l’absolution, la rédemption, et tous les mots en « ion »), la résilience.., et puis, peut-on pardonner à celui qui n’a nulle repentance ? Comment un Tutsi peut-il pardonner à un Hutu.. Pouvons-nous pardonner le crime d’enfant, de personnes âgées, de personnes sans défense, puis pardonner les propos racistes, puis pardonner le viol, etc.
Voyons ce que chacun en pense !

Débat

Débat: ⇒Dans l’étymologie de pardon, il y a « donner », (faire grâce – Tenir quitte), c’est-à-dire une idée de gratuité, sans condition, sans contrepartie, qui ne se monnaie pas. Ça ne peut concerner que deux individus et pas toute une société qui devrait demander pardon, ou pardonner. Pour qu’une chose demande à être pardonnée il faut qu’il y ait un acte condamnable, (de damnare : blâmer, réprouver, condamner), reconnaître l’offense et dire comment elle va être punie. Condamner induit la punition d’une offense ; alors, le pardon est-ce que c’est une réparation, ou juste un appel à la paix, une rémission, une remise en équilibre ? C’est toute une démarche. Démarche qui touche à la psychologie, comme à la morale. Et l’on n’évitera pas dans le sujet les crimes de guerre, où là aussi se pose la question : « peut-on tout pardonner ? », et quel rôle pour l’oubli ?

⇒ Le mot qui m’interpelle dans la question « Pouvons-nous tout pardonner ? » c’est le mot « tout ». Ceci parce qu’on pense à des choses terribles, et pas à des petites querelles de famille. Si on pose la question avec le « tout » on sent que ce sera plus facile de pardonner à un ensemble d’individus, plus qu’à un seul. Il me serait très difficile d’absoudre le crime d’un être cher, même si je sais que la haine est destructrice, et qu’il faudra bien chasser la haine pour se reconstruire.

⇒ Les dictionnaires nous disent que « pardonner » c’est renoncer à punir, cesser d’entretenir de la rancune, et d’avoir de l’indulgence pour excuser…et André Comte-Sponvile dans son dictionnaire, lui, nous dit : « Accorder le pardon, ce n’est pas donner l’absolution qui supprimerait ou effacerait la faute, ce que nul ne peut, ni ne doit. Pardonner, ce n’est pas oublier, ni effacer, c’est renoncer le cas échéant à punir ou à haïr… »
Dans le manuel de philosophie Cuvillier, à la question : pourquoi envisager de pardonner, de pardonner quelque chose de grave ? Il est répondu : que ce sera en fonction de certaines personnes, ayant, ou pas, la faculté de discerner le bien du mal, et d’une conscience morale et intuitive. Celle-ci porteuse de sentiments de bienveillance.
Alors si je me dis : j’ai subi un affront, quelque chose m’a blessée, traumatisée, et que je garde de la haine au fond de moi ; alors, par confort, par lâcheté, vais-je pardonner, pour me soulager de ce poids ?
Après l’attentat du 13 novembre 2015, un homme ayant perdu son épouse dans cette tuerie, disait, j’ai pardonné. Je n’ai pas le choix, car toute la haine qui était en moi m’aurait pourri la vie entière. Qu’aurais-je fait à sa place ? De même ? Mais je ne veux pas pour autant, que le pardon soit la tolérance totale.

⇒ Aujourd’hui nous avons fait la promotion du pardon historique, qui a prit le nom de « repentance », ce qui amène d’une façon paradoxale, à demander aux petits-enfants, voire aux arrière-petits-enfants ; de demander pardon des actes de leurs ancêtres. Ce qui, somme toute, est gratuit, tenant du simulacre où chacun est abusé. Dans le pardon historique, on remarque aussi que par humanisme on pardonne plus à un groupe d’hommes, qu’à un seul être. C’est ainsi, qu’on a pu pardonner au peuple allemand, cela fut symbolisé par la poignée de main à Verdun entre Helmut Kohl et François Mitterrand en 1984; ce qui en aucune façon pardonne Hitler, Himmler, Heydrich, Eichmann, et combien d’autres.

⇒ Cette nécessité du pardon a longtemps été ce besoin de résilience des enfants des Allemands de la génération hitlérienne ; thème développé dans le livre de Bernhard Schlink « Le liseur », comment affronter cet héritage, avec le sentiment de culpabilité.

⇒ Le pardon c’est toujours quelque chose qui remplace la justice sociale par un jugement moral. Le pardon s’il n’est pas lié à une seule personne, peut être le fait de plusieurs personnes, voire d’un groupe, ou d’une famille, comme en Corse ; mais c’est lorsque la justice, en droit, est dépassée par le jugement moral, car le droit n’a pas à pardonner.
Alors ! Est-ce qu’il y a des actes impardonnables ? bien ! Forcément ! Et puisque c’est lié au jugement moral, ça varie suivant les individus, les cultures, les pays. L’insulte que je ne supporterai pas, laissera un autre, indifférent. Alors, oui, pour reprendre l’idée déjà émise, est-ce que le pardon peut être utilisé pour se soulager ?
Le journaliste, Jean-Paul Koffmann, otage au Liban, de mai 1985 à Mai 1988, dira : pour moi pardonner, c’est un acte d’hygiène mentale. Si je ne pardonne pas je deviens fou. Ça veut dire, qu’il n’y pas de pardon vis-à-vis de l’acte, ça se situe par rapport à lui-même.
Et quant à dire, le pardon peut me faire oublier, je pense à Marin Luther King, qui dans son ouvrage : « La force d’aimer », dit : «⇒», mais c’est (dit-il en substance) : si je pardonne, je dois aller jusqu’à l’oubli. On peut, ne pas être tous d’accord sur ce point de vue. Si on pardonne qu’en relation à soi, on n’est pas en mesure de faire comprendre à celui, à ceux, qui ont fait un acte reproché, que l’on veut pardonner.
Alors ! Dans la pardon, est-ce qu’il n’y a qu’un acte en rapport avec soi-même ? Acte d’hygiène morale ? De soulagement ? Ou est-ce qu’il y a une dimension à l’adresse de l’autre, qui lui dit : je veux que tu comprennes, que ce que tu as fait ce n’est pas bien !

⇒ Une petite brouille, on cesse de se voir, le temps passe, on ne veut pas revenir en arrière. Puis survient un décès, on aurait voulu faire un pas, faire un geste, trop tard. Peut-on en tirer la leçon ?

⇒ Est-ce qu’on peut refuser le pardon ? Si en toute sincérité une personne reconnaît une faute, une erreur, il semblerait inhumain de refuser.
Et puis la grande question que tant de personnes doivent se poser : quand le contact avec des personnes proches a été rompu pendant des années, comment raccrocher sans avoir le sentiment de se déjuger? Comment envoyer des signes ?
Pour ceux qui en ont une expérience : comment ça se passe ?

Tour de table; quelques réponses:

⇒ Une tierce personne, parfois, intervient.

⇒ Cela se fait lors d’un événement familial marquant: enterrement, mariage…

⇒ Un proche qui est resté neutre, va remettre les personnes fâchées en contact.

⇒ C’est trop personnel, un tiers ne peut pas « rabibocher » !

⇒ Il faut repenser aux causes, les analyser, et avec le temps, le recul, on se dit, mais c’est ridicule !

⇒ Parfois ce sont les enfants, car ils ne sont pas partie prenante, qui vont faire se rencontrer des parents fâchés, comme pour une naissance par exemple…

⇒ Alors oui, comment raccrocher ? ça peut passer par un mot qu’on fait passer par un tiers, pour voir si il aurait un retour. Aujourd’hui ça peut passer par un SMS à l’occasion d’un anniversaire, d’un moment marquant, ça peut être un message sur Facebook, un « tweet » ; tous ces nouveaux moyens de s’exprimer sans être trop engagé, sans avoir à expliquer.., et là, peut-être que l’autre n’attendant que ça, ou quelque chose comme ça, fera une courte réponse, et là sera créé un premier lien.

⇒ On ne peut pas tout oublier, mais le temps et les sentiments qui lient les personnes peuvent faire beaucoup plus qu’on ne croit. Le cas le plus courant est dans les couples, « le coup de canif dans le contrat », et là c’est la tempête, c’est l’orage, « ça passe ou ça casse » ! Et puis 20 ans, 30 ans plus tard, le couple est toujours, là, et uni, l’amour, qui souvent s’affranchi de la raison, a été le plus fort.

⇒ Il y a là, le pardon de fait, il n’y a pas oubli. Il y a le pardon où je demande, et celui où j’accorde mon pardon. Le pardon de fait ressemble au pardon, mais ce n’est pas le pardon.

⇒ Le pardon est dans toutes les versions des religions du Livre, mais c’est d’abord demander pardon à celui qui n’a pas pardonné. C’est le début de l’histoire, d’une histoire de pomme, faute impardonnable,….
Du Yom kippour, dit aussi « le grand Pardon », à l’Aït el fitr, (dit aussi « petite fête », au lendemain de la rupture du jeûne du Ramadan) on pardonne pour être pardonné, puis avec table ouverte, on attend, on espère la visite pour se réconcilier avec ceux avec qui on est fâché, « il faut pardonner pour être pardonné», disent le Coran, comme la Thora.
Chaque année en Bretagne ont lieu des rencontres religieuses, processions, pour le Pardon (dit : le Pardon breton) où l’on demande à un saint d’intercéder pour que les fautes soient pardonnées. Il est à signaler, que chaque année depuis 1954, dans la commune du « Vieux marché » en Bretagne le pardon réuni des imams qui lisent des versets de la Bible et des curés qui lisent des sourates du Coran.
Cette demande de pardon est toujours au début d’un nouveau cycle, où il faut être déchargé de ses fautes, le jour aussi où l’on doit faire « table rase » des querelles.
Pardonner est ce soulagement qui créé comme une renaissance à soi.

⇒ [Au début de 1980, lors d’une émission Vladimir Jankélévitch déclarait : « Ils ont tué six millions de Juifs, mais ils dorment bien, ils mangent bien, et le mark se porte bien »
Un Allemand Wiard Raveling lui écrirait une très belle lettre, restée célèbre : « Moi je n’ai pas tué de Juif. Que je sois allemand n’est pas ma faute…je suis tout à fait innocent des crimes nazis, mais cela ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille.., et j’éprouve un mélange de honte, de pitié, de résignation, de tristesse. Souvent je reste éveillé pendant la nuit, .. je pense à Anne Frank, à Auschwitz, et à « nuit et brouillard »…
Est-ce que j’ai le droit de me plaindre.., moi le fils du bourreau ?
Mes enfants ne connaissent pas de Juifs.., qu’ils soient nés allemands n’est pas leur faute… Je leur parlerai d’Anne Frank, je leur parlerai de « nuit et brouillard »
Si jamais, Monsieur Jankélévitch vous passez par ici, sonnez à notre porte, vous serez bien reçu, vous serez le bienvenu. On vous fera grâce de notre choucroute et de notre bière.
Peut-être s’il fait beau, vous irez faire une promenade avec nos enfants, et si la plus petite trébuche, vous allez la relever, et elle vous sourira avec ses jolis yeux bleus, et peut-être vous allez lui caresser ses jolis cheveux blonds..
Je vous pris de croire…]

Qu’entendons-nous par spiritualité?

Restituion du débat du 23 novembre 2016 à Chevilly-Larue

Détail de l'œuvre de Puvis de Chavannes. Marie Madeleine au désert de la Beaume. 1869. Städel Muséum. francfort.

Détail de l’œuvre de Puvis de Chavannes. Marie Madeleine au désert de la Beaume. 1869. Städel Muséum. Francfort

Animateurs: Edith Deléage-Perstunski, philosophe. Guy Pannetier. Danielle Vautrin
Modératrice: France Laruelle
Introduction: Guy Pannetier

Introduction : Je laisse pour le débat les approches étymologiques de « spiritualité », je n’en ai retenu une seule : « découle du mot latin « spritus »/esprit ».
Le désir d’étudier ce thème fut suscité d’abord par une relecture récente de l’œuvre de Jean Giono : « Regain »
Puis ensuite la lecture d’un ouvrage de Michel Onfray : « Cosmos »
Et, enfin, c’est une réplique du chanteur Abd el Malik, dans le film : « Qu’Allah bénisse la France » où, il dit : « La philosophie est un exercice spirituel »
Dans le domaine des idées, terrain de chasse privilégié des philosophes, la spiritualité échappe à l’analyse scientifique, et au concept bien défini. Elle se trouve au-delà de la physique, soit métaphysique.
Qui que nous soyons, nous ne pouvons échapper à la spiritualité, c’est-à-dire : une quête de ce qui est au-delà des besoins immédiats, des nécessités et besoins terrestres.
Pour certains cela passe par la religion, ou encore par les sectes, pour d’autres se sera une démarche individuelle, non pour autant dépourvue du lien avec les autres, non individualiste, ce que l’on nomme aussi « spiritualité laïque ».
Cette dernière peut se traduire dans l’humanisme, elle peut se traduire dans un désir de partage, ce sentiment de faire partie d’un tout, ce que Romain Rolland nommait « un sentiment océanique ».
Cette forme de spiritualité laïque est également bien définie par les textes hindous des Védas, quelque chose qui peut être un sentiment d’appartenance à entité suprême, à l’universel, à la fois unité et pluralité, d’appartenance à un tout : « chaque être est en toi, et tu est en chaque être » nous dit ce texte hindou des Upanishad.
Mais ce sentiment de communauté des hommes, de destin lié, ne peut se faire nous disent les mêmes textes que si nous savons nous écarter, un tant soit peu de notre individuation ; cela peut être une profonde réflexion philosophique, recherche personnelle hors de tout dogme, tel le yoga, qui est qualifié aussi « destruction du moi » ; c’est-à-dire : (je cite) : « je suis une source et je suis l’océan, et chaque être est une partie de moi ».
C’est là un propos qui n’est en rien religieux, il rappelle que la spiritualité n’est pas un terrain réservé aux religions ou aux sectes. Nul ne peut s’approprier le terme spiritualité ; on peut atteindre des dimensions spirituelles avec pour seul guide le cœur et la raison. La spiritualité n’a nul besoin d’un catéchisme.
La spiritualité elle ne se convoque pas, elle s’éprouve
Le prêtre Patrice Gourier, un psychologue clinicien, écrivait: « L’aspiration spirituelle est présente en chacun de nous, son expression prend des formes variées, mais la petite flamme est là »
Il ne manquera pas de personne pour me dire : mais alors ! votre spiritualité, votre petite flamme, c’est un besoin de Dieu ? Si Dieu est un besoin, alors cela réduit la foi à peu de chose. Non, le questionnement métaphysique existe sans cette nécessité d’un dieu. Dire cela, ce serait dire que la foi n’est seulement qu’un besoin, ce qui serait désobligeant à l’égard de ceux qui ont une foi, et qui peuvent grâce à leur foi, connaître des moments de spiritualité intenses.
Et si j’ose ce jeu de mots, pour essayer d’être « spirituel », je dirais: la spiritualité laïque, n’est pas une crise de foi !
Le questionnement, l’étonnement, voire la stupéfaction, devant un monde si extraordinaire, si complexe, si beau, si impressionnant, n’est en rien une recherche absolue de réponse ; recherche d’une quelconque réponse par des forces extraterrestres, par un ordre divin quelconque, non ! ce n’est que de l’étonnement pur, de l’admiration pure ! Un moment de plénitude. Un moment de sérénité, un moment où rien ne vous manque, c’est un moment de transcendance dans l’immanence. Osons le dire, une certaine approche du sublime.
Les personnes ayant vécus certains moments intenses de spiritualité, nous disent que ce fut pour eux comme une impression de suspension du temps, comme un moment d’éternité. Moments nous dirait Spinoza, où : « Nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels », moments d’éternité dans une vie intérieure, ici, et maintenant ; toutes sortes d’instants particuliers, où tout à coup le cœur bat plus vite, le pouls s’accélère, et où parfois, on a la chair de poule.
Cela peut être, comme une communion entre l’homme la nature, l’homme et l’univers.
Et la fourmi que je suis, a besoin de sentir en lien avec tous les autres, un besoin d’être relié aux autres ; relié au sens strict, sans croyance en prime, puisque qu’on me dira que la religion vient du mot relier. Dans ce lien spirituel laïque et humaniste, par instants le « moi » se fond dans « un nous ».
Alors on pourra me dire, que c’est aussi, une réponse à ce discours de la postmodernité ; expression (plus rattachée à une ère industrielle qu’à une l’ère numérique dans laquelle nous sommes entrés de plain pied) post modernité qui à a fait le bonheur des années 80 /90 et qui nous disait que nous serions perdus parce que « Dieu est mort » parce que nous n’avons plus de grands récits, comme si les religions et les grands récits avaient à coup sûr fait le bonheur des peuples. L’énumération des faits serait superflue.
Aujourd’hui, des personnes, mêmes accrocs aux nouvelles technologies, qu’on pourrait cataloguer de matérialistes, des non croyantes vont faire des retraites dans des couvents, elles y séjournent pour faire le point avec elles-mêmes. D’autres vont faire le chemin de Compostelle, ceci en dehors de l’agitation du monde, cela peut être pour eux un moment de spiritualité. Dans son ouvrage « Cosmos » Michel Onfray met cette phrase de Nietzsche en exergue : « Aller par delà moi-même…éprouver d’une manière cosmique »
Et c’est aussi ce que j’avais découvert, je dirai ressenti, avec l’œuvre de Giono : « Regain », où son héros Panturle a un rapport viscéral avec la terre, ce qui est un véritable panthéisme. Il y a là, tous les symboles : de la terre, du blé, du pain, de l’amour de la femme pour ensemencer la terre, il y a cette perpétuelle communion avec la Nature. Là aussi une spiritualité cosmique.
Qui de nous en dehors de tout sentiment religieux ne s’est interrogé sur les mystères de ce monde, ce mystère abyssal de la vie, de l’existence, ces « pourquoi » de l’enfance qui, quoi qu’on n’y fasse pour beaucoup, nous poursuivent. Ces grands « pourquoi » pour lesquels nous n’avons pas de réponse, qui, pour les non croyants, nous satisfasse.
Il y a une demande de spiritualité chez les agnostiques comme chez les athées. Cela peut même amener à des choses paradoxales ; ainsi en 2015 s’est créé à Londres, « une Eglise athée » (oxymore). Certains nous diront qu’ils sont en train de créer par là, une religion, proche d’une religion laïque (nouvelle oxymore) prônée par Auguste Comte.
Je pense plutôt que les hommes ont besoin de rituel, besoin de lien, lien qu’ils ne savent établir dans la société qui développe, plus, une altérité virtuelle.
Ce spirituel et les rituels sont une piste de réflexion dans ce domaine
Les hommes, disais-je, trouvent leurs voies spirituelles, par divers moyens, le plus connu étant les religions, puis les sectes, et divers mouvements ésotériques.
C’est aussi une démarche dont se réclame des francs maçons, d’une recherche de voie spirituelle, une quête spirituelle adogmatique. Si vous êtes conviés à une réunion maçonnique, le rituel, tout le symbolique, ressemble à s’y méprendre à une cérémonie, et le sentiment est fort que ceux qui y participent sont dans cette forme de spiritualité : « une spiritualité fraternelle »
Dans un autre domaine, lorsque vous allez sur Google, et que vous saisissez « spiritualité », vous allez atterrir, après les premières pages occupées par les religions, sur tout un tas de sites des plus curieux, ce sera des sectes, des gourous, des guérisseurs, des chamans, des marabouts, des magiciens de méditation, du new âge, etc.., vous trouverez des sites liés au Yoga, des multiples recettes; le plus souvent du simple business.
« Les spiritualités », disait Régis Debray lors d’une de ses conférences l’été dernier sur France culture (Qu’est-ce qu’une religion ?)  » elles ont le vent en poupe. Elles sont mises au service de l’ego, et rebaptisées méthodes de développement personnel. Les spiritualités ça a un avantage, ça n’exige pas de discipline de groupe et d’éducation préalable, et le consumérisme ambiant peut en faire ses choux gras, avec « vade mecum », stages et séminaires, qui engorgent le marché du bonheur, les recettes pour être bien dans sa peau, au bouddhisme, aux méditations, aux stages bio énergétiques »
Dans ce même ordre d’idée, nous entendons de plus en plus parler de méditation, en tant qu’exercice spirituel, ainsi des pubs dans le métro pour vous inviter : « Méditer chaque jour » c’est la pub pour le livre du même nom.
La méditation, la spiritualité en kit, avec tous ses sites accrocheurs sur la Toile, abritent un certain nombre de charlatans prêts à abuser de la bonne foi, de personne à la recherche d’une complétude de soi. Tous ces exercices de méditation utilisent les termes : d’état modifié de conscience – de réalisation de son identité spirituelle – d’éloignement de soi – absence de soi – de développement de soi, etc..
Enfin, comme il y a peu de belles idées non dévoyées, je me demande si la spiritualité n’a trouvé son faux ami qui la pastiche, le spiritisme ?
Je laisse aussi cette question pour le débat
Je ne retiens pas les termes utilisés souvent dans ce domaine qui sont : ontologie naturaliste ou monisme, car je suis plus enclin à penser que la spiritualité est purement, ou d’abord ( à mon sens) du ressenti et ne cherche à être un système, ou, vouloir expliquer ce monde. Ne cherchons pas à attraper l’inaccessible étoile, ce qui ne nous empêche pas d’admirer les étoiles, l’univers.
Et puis, j’ajouterai, que, comme nous l’a dit le chanteur Adb el Malik, si  : « La philosophie est un exercice spirituel », alors partageons cette quête

DébatDébat : ⇒Longtemps j’ai assimilé spiritualité à la religion, donc, je ne pensais pas pouvoir être dans une spiritualité. Avec les temps deux valeurs sont venus développer une spiritualité chez moi, c’est l’humanisme, et la laïcité.

⇒ D’après le « Vocabulaire technique et critique de la philosophie », de Lalande, « La spiritualité est le caractère de ce qui est spirituel et non matériel »: ce qui relève de l’esprit que l’on oppose à la matière. Nous sommes alors dans une façon de penser dualiste. L’Etre se divise en deux ; il y a les étants, choses matérielles et les étants, ou choses de l’esprit. C’est aussi ce qui est impliqué par l’expression: il a de l’esprit, il n’est pas grossier; il ne se complait pas à ce qui est matériel. Avec, implicitement l’idée que le monde matériel est en bas alors que le spirituel est en haut. On retrouve cette opposition de valeur dans la forme de penser chrétienne : l’opposition entre la chair et l’esprit. Pour Voltaire, au 18ème siècle : « nous savons que l’âme est spirituelle. Les anges sont des substances spirituelles ». C’est un terme de dévotion: le spirituel regarde la conduite de l’âme: la vie spirituelle, l’habitude de la méditation ou la contemplation par opposition à ce qui est sensuel, charnel, corporel. Autrefois un concert spirituel, c’était un concert que l’on donnait un des jours de la semaine sainte ; aujourd’hui c’est un concert où l’on exécute une musique d’un caractère religieux.
Il y a aussi les médecins spirituels, les pères spirituels, les guides spirituels, les confesseurs : ceux qui proposent une lecture spirituelle ou des exercices spirituels. En ce qui concerne la religion, le pouvoir spirituel, c’est celui de l’Eglise, par opposition au pouvoir temporel. En parlant de l’interprétation des livres dits révélés, le spirituel s’oppose à littéral et se dit du sens allégorique : les prophéties ont un sens caché et spirituel. Notre langue française est évidemment très marquée par la religion chrétienne dominante jusqu’à aujourd’hui. Et le dictionnaire « Robert historique de la langue française du 20ème siècle » souligne que l’évolution du mot spiritualité (à partir du 13ème siècle) est empruntée au dérivé bas latin spiritualitas (immatérialité) et suit celle du mot spirituel qui désigne d’abord le caractère de ce qui est considéré dans son existence religieuse surnaturelle (spiritualité de Dieu et de l’âme). Réemprunté en philosophie à partir du 16ème siècle, il signifie « caractère opposé à la matérialité » et jusqu’à la fin du 18ème siècle au sens de « caractère ontologique de l’esprit », par opposition aux corps naturels. Attesté seulement au 20ème siècle (par l’Académie en 1935). comme « l’ensemble des principes qui règlent la vie spirituelle d’une personne ou d’un groupe ».
C’est de cela je pense, que Guy souhaite que l’on discute. Et cela m’a poussé à réfléchir aux principes et aux valeurs enseignées par l’école publique hier et aujourd’hui. Quelle est la spiritualité transmise par l’école républicaine ? Ce sera ma première contribution à la question posée.
Dans sa Lettre aux instituteurs du17 novembre 1883, Jules Ferry, alors Président du Conseil , Ministre de l’instruction publique et des arts, écrit : « L’instruction religieuse appartient à la famille et à l’Eglise, l’instruction morale à l’Ecole […]».: pour Jules Ferry , l’enseignement de la morale appartient à l’Ecole (non par ‘’défaut’’, parce que les familles seraient défaillantes, comme on l’entend souvent aujourd’hui) mais , dit-il , « parce que c’est son rôle éminent et un honneur pour les enseignants… … que les enfants rapportent de votre classe de meilleures habitudes, des manières plus douces et plus respectueuses, plus de droiture, plus d’obéissance, plus de goût pour le travail, plus de soumission au devoir, enfin tous les signes d’une incessante amélioration morale, alors la cause de l’école laïque sera gagnée… ».
Avec les lois Ferry de 1881 et de 1882, l’instruction primaire est obligatoire pour les garçons et les filles âgés de 6 à 13 an.
En 1959, le plan Berthoin prolonge la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans. Elle avait déjà été portée à 14 ans par la loi Jean Zay du 9 février 1936
En octobre 2012, Vincent Peillon a nommé trois personnalités pour conduire une mission de réflexion sur l’enseignement de la morale laïque de l’école primaire au lycée. Un enseignement laïc de la morale pour tous les élèves dès la rentrée 2015. L’enseignement laïque de la morale vise, en développant une morale commune et la capacité de jugement de chacun, une appropriation libre et éclairée par les élèves des valeurs qui fondent la République et la démocratie. Préparé en relation avec le conseil supérieur des programmes, cet enseignement doit pouvoir être assuré par tout enseignant.
Rentrée 2013 : Un module de formation à l’enseignement de la laïcité et des valeurs républicaines sera dispensé dans les écoles supérieures du professorat et de l’éducation Rentrée 2014 : Ouverture dans les ESPE d’un deuxième module de formation à l’enseignement de la morale. Rentrée 2015 des horaires dédiés à l’enseignement de la morale laïque sont mis en œuvre une heure par semaine à l’école et au collège.
De quoi s’agit-il ? A quelle spiritualité éduque-t-on à l’Ecole ? de Jules Ferry (1883) à nos jours. Eduquer à la citoyenneté, à la démocratie, à la laïcité, aux droits de l’homme, à la responsabilité envers l’environnement. Liberté, égalité, fraternité.
Les deux candidats de droite à l’élection présidentielle (Alain Juppé et François Fillon) disent dans leurs discours, que l’éducation est une priorité, parce qu’elle insuffle une spiritualité à nos enfants déboussolés, en manque d’idéaux, et dont certains deviennent des « sauvageons » meurtriers.

⇒ Pour moi la spiritualité fait qu’on s’interroge sur sa vie. C’est vrai que la question de nos origines, de notre nature profonde, et bien ! les hommes ont créé des institutions pour répondre à ces questions. Déjà les Eglises, mais ce n’est pas tout, on a la laïcité qui est comme une forme d’Eglise, l’Eglise de ceux qui ne veulent pas prier.

⇒ Quand dans son enfance on a été pétrie de religion, et bien, elle revient, elle m’emplit, si on veut me l’enlever je me sentirai vide, cela devient culturel. Ce qui ne m’empêchera de trouver de grands moments de spiritualité, comme dans un concert de Mozart.

⇒ Pour moi la spiritualité c’est l’esprit qui doit dominer tout ce qui est matériel ; parce que j’ai eu un métier (j’ai travaillé en génétique) où, à la limite on peut faire des erreurs quand on analyse un peu les choses, on voit la dérive matérialiste. Pour moi la spiritualité, ça n’a pas la religion pour référence. La première chose que je vois dans l’homme, dans l’organisation de l’humanité, c’est d’abord : acquérir l’esprit critique, les connaissances.

⇒ La spiritualité n’est ni la question du vrai, ni la question du faux, mais celle du sens des choses. La spiritualité touche à la mort, le but de la vie, ou son but (sa fin). La mort est-elle un terme, ou un recommencement ?
Le corps touche à la spiritualité, Est-il un tombeau, ou est-il ce qu’il y a de plus réel, de plus vrai ?
L’amour touche à la spiritualité, lorsqu’il échappe à la passion, ou la sentimentalité, qu’il n’est qu’admiration de Dieu, et acceptation joyeuse de tout.
La nature touche à la spiritualité, c’est elle et non Dieu que Pascal décrit comme une sphère infinie, « dont le centre est partout, et la circonférence nulle part ». Donc pour moi la spiritualité c’est la recherche de cet autre chose.

⇒ Je veux faire une opposition entre spiritualité et métaphysique. Initialement la spiritualité s’oppose au réalisme ; c’est un état qui dit la seule réalité qui existe, c’est que je suis dans ce monde, c’est la seule spiritualité qui existe ; je suis le monde, et je suis dans le monde. Et la métaphysique, elle, elle cherche les causes premières. Ça a commencé avec les grands poètes, les aèdes, les mythes grecs…

⇒ On parle de spiritualité comme si c’était nouveau ; nous avons même des candidats aux prochaines élections qui se réclament du pape. Pour moi la spiritualité ça n’a rien à voir avec la religion. La spiritualité c’est une vertu prodigieuse qui permet à l’homme de réfléchir sur sa vie, avec ce prodige qu’est la pensée ; « je pense donc je suis », elle fait de l’homme son propre miroir. Je suis un être contemplatif, je peux passer, une heure, deux heures, devant un paysage, et ce moment me transcende, c’est un moment de bonheur, la spiritualité, ça grandi l’homme.

⇒ La spiritualité a toujours existé, existé même avant le mot pour la nommer, elle fut déjà chez les premiers hommes. On a trouvé en Afrique du sud des gravures pariétales, symboles de spiritualité, datant de 70.000 ans avant notre ère. La spiritualité a précédé les religions, animisme, paganisme, ou panthéisme, et les religions qui suivirent ne furent qu’une des réponse à cette quête première de spiritualité
La spiritualité est, et fut, une expérience, un état accessible tout autant « à celui qui croyait », comme « à celui qui ne croyait pas »
Donc nous pouvons évoquer une spiritualité laïque, laquelle se trouve dans un humanisme transcendant où l’autre, tous les autres sont, comme moi, la partie d’un tout, « un tout plus grand que la somme des parties », un univers auquel j’appartiendrais au-delà de moi-même, dans ce tout qu’est l’humanité. Une appartenance au-delà de mon temps. Au-delà de mon temps de vie, je serai dans les strates de cette coulée de vie, depuis le premier homme, depuis la première femme.
Alors, pour paraphraser Malraux, (enfin l’expression qu’on lui attribue) je pose la question : le 21ème siècle sera-t-il spirituel, ou pas ? Un certain matérialisme, au sens courant du terme, qui découle de l’avidité, du profit, de l’apparence, donne le sentiment qu’on coupe l’individu de son lien humaniste, ce qui ressenti comme une destruction de son Être spirituel, ce qui alors, pourrait laisser place au retour du religieux fondamentaliste, des sectes, ou autres ersatz de spiritualité; «… l’avenir de l’humanité » écrit Natacha Polony, dans son livre : « Nous sommes tous la France », « passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent qui traverse notre humanité toute entière »
Et je reviens sur la spiritualité et le business, la spiritualité, nouveau « produit », ou quand la spiritualité est galvaudée.
Les pages sur la spiritualité dans de nouveaux magazines de psychologie dopent les ventes.
Les voyagistes occupent ce créneau, et on vous vent la spiritualité « clefs en mains », des voyages « terres nouvelles de spiritualité » (sur des bateaux îles flottantes on vous emmènent voir les pans de la banquise qui tombent dans la mer » « C’est sublime ! »
On trouve des voyages, « communiez avec la nature » (tiens revoilà la communion)
Dans ce même ordre d’idée, le « Guide des monastères » Editions Horay) est devenu un best seller.

⇒ La spiritualité c’est une lecture de la vie, c’est la quatrième lecture; parce qu’on peut faire une première lecture matérielle. On peut faire une deuxième lecture affective, jusque là, ça va. On peut faire une troisième lecture intellectuelle. Et la dernière et 4ème lecture est la lecture spirituelle, immatérielle, laquelle ne peut rentrer dans les trois autres, elle est beaucoup plus symbolique. Le spirituel est dans la symbolisation, symbolisation par les mots, par les images, les histoires…

⇒ Quand on vit un moment de spiritualité, est-ce qu’on en est conscient à ce moment là ? ou est-ce qu’on a conscience ensuite d’un moment de grâce, d’une extase mystique. La spiritualité peut être un partage dans un groupe, et pas seulement une expérience personnelle.

⇒ Dans ces moments de spiritualité on est dans une élévation de l’être, on est au-delà de son quotidien, et la liturgie catholique nous dit qu’elle nous permet de sortir du « grand ordinaire », ce quelque chose qui est du côté de la fête de l’esprit.

⇒ Je pense effectivement que la spiritualité est recherche de sens. Et la question que je me pose, est à quelle spiritualité l’école éduque t-elle ? Si on peut se poser la question sur le rôle de la famille, comme le rôle de l’école dans la formation de l’individu. Et ma question est dans notre 21ème siècle quelle spiritualité allons-nous connaître ?
Abdenour Bidar, philosophe, musulman, a consacré sa thèse de doctorat au développement d’une « pédagogie de l’individuation » ou du « devenir-sujet ». De septembre 2012 à juin 2013, il a produit et animé l’émission de débat sur le thème du vivre ensemble et de l’identité –« Cause commune, tu m’intéresses » le dimanche de 16h à 17h sur France Inter. Je le cite (in Télérama d’octobre 2016). « Il y a actuellement le désir de sortir de la période noire de division et de conflit dans laquelle nous sommes. Une période où tous les replis sur soi et toutes les défiances envers l’autre sont attisés en permanence. Il faut une réaction collective et, surtout, une direction vers laquelle se tourner. Or, il y a dans la devise républicaine une grande oubliée que nous n’avons jamais osé transformer en projet politique : la fraternité….. La notion de fraternité dispose d’une vertu et d’une efficacité politique et humaine : elle parle à tout le monde »
À travers chacun de ses ouvrages Abdenour Bidar tente d’approfondir progressivement sa vision de ce que pourrait être « une vie spirituelle pour le XXIe siècle ». Il la cherche du côté d’une évolution de l’homme hors de ses limites anciennes de « créature » et de « finitude ». Il propose que nous cultivions une grande image de nous-mêmes comme Humanité Créatrice formée de créateurs humains successeurs des créateurs divins – qui étaient l’image anticipée de notre propre évolution. Une telle direction spirituelle permettrait à l’homme contemporain d’échapper à la tentation de revenir vers les religions du passé, et lui permettrait aussi de ne pas sombrer dans le vide existentiel d’une vie sans signification supérieure. Enfin, une telle perspective serait en phase avec ce qui nous arrive à travers le bond prodigieux de nos pouvoirs technologiques et de nos savoirs scientifiques : nous trouverions là une élévation de notre degré de conscience qui aille de pair avec ce saut en avant de notre puissance d’agir matérielle, c’est-à-dire qui l’oriente vers une finalité spirituelle dont cette surpuissance manque encore tragiquement.

⇒ Chacun nous met quelque chose à soi dans cette notion de spiritualité. La spiritualité c’est l’approche de tous les problèmes liés à l’humain, toute notre différence avec les animaux, même les plus développés. La spiritualité conserve toujours une base matérielle dans le sens que cela change si l’on est d’une société où domine telle religion, cela change en fonction du continent où l’on vit. Elle peut avoir aussi un lien avec la politique, car cela peut être défendre les idées, l’idéal que l’esprit a choisi, comme valeur noble, comme fraternité, comme amour du prochain.

⇒ La finalité de la spiritualité c’est l’action, cela doit permettre d’aller au-delà de la seule contemplation ; oui ! d’amener à se changer soi-même. Se poser la question est-on en adéquation avec soi-même ? avec Dieu ? quelque chose plus fort que nous ? ou alors avec ce collectif ? de ce moi-même dans les autres.
Je ressens plus une spiritualité avec mes semblables, une spiritualité « non religieuse » je n’emploie pas l’expression de « spiritualité laïque »

⇒ L’homme est un être rituel, dans les actes rituels de la vie, les grands passages de la vie, il lui faut des cérémonies qui s’accompagnent de spirituel pour ces instants, ces passages, pour qu’ils ne soient pas, un des moments ordinaires de leur vie. Je pense aux divers rites d’entrée dans le monde, rites de passage à l’âge adulte, aux mariages, aux enterrements. Le mariage (par exemple) double l’union terrestre d’une union spirituelle.
Une spiritualité qu’on retrouve aussi dans des danses rituelles, quand les hommes et les femmes les mains sur les épaules dansent en rond. Je pense par exemple à « la ronde de Matisse » où de suite je vois de la spiritualité.
J’ai le souvenir d’un moment de spiritualité. Dans une exposition au Grand Palais « Autour du siècle Rubens », était exposé, un « madone ». Sur la joue de la « Madone » une larme, chaque spectateur s’arrêtait devant cette toile, et tous étaient tentés d’essuyer cette larme, tant on pouvait penser qu’elle allait tomber d’un instant à l’autre. Dans cette larme qui accrochait l’essentiel de la lumière dans l’œuvre, se trouvait toute l’âme de cette toile, s’y trouvait tous les regards de ceux qui avaient admiré ce tableau ; c’est le miroir inversé ! C’est l’expérience que Kant nomme « esthétique transcendantale », c’est une émotion esthétique, transcendantale, un moment de spiritualité ;

⇒ La spiritualité touche à l’universel, et nous permet de sortir de notre seule identité, de nos singularités. Je ne pense pas que toutes les émotions esthétiques soient des moments de spiritualité.

⇒ Je crois que la source de la spiritualité est aussi dans l’émotion, et oui ; bien sûr l’art peut créer ces émotions. La spiritualité on l’a dit grandi l’homme, et s’il grandi tout le monde en profite. C’est une spiritualité fraternelle, un lien entre les hommes.

⇒ Je reviens aux danses ou l’on se tient par la main, est-ce que cela crée de la spiritualité, je ne sais pas vraiment, mais la spiritualité c’est « quand il se passe quelque chose » !

Œuvres citées.

Livres

Regain. Jean Giono. Collection Cahiers rouges.1930.
Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue
Cosmos. Michel Onfray. Livre de poche. 2015.
Nous sommes la France. Natacha Polony. Plon 2015.
Guide des monastères. Editions Horay

Document
Lettre aux instituteurs. Jules Ferry. 1883.

Emissions
France culture : Qu’est-ce qu’une religion/Régis debray. Juillet 2016
France Inter. Cause commune, tu m’intéresses » 2012/2013

Peut-on vivre sans se soumettre?

Restitution du débat du 26 octobre 2016 à Chevilly-Larue

David Alfaro Siqueiros. 1933. Les révolutionnaires

David Alfaro Siqueiros. 1933. Les révolutionaires

Introduction : Edith,
Il y a trois dimensions sémantiques à « soumis ». Quand on regarde le sens du verbe soumettre, on voit : « placer sous », « se placer sous », « se mettre dans un état de dépendance ». Quand on regarde du côté de l’adjectif: « un homme, ou une femme soumise », l’idée est plutôt celle d’une personne qui a l’attitude de docilité ou d’obéissance. Donc, soumis, signifie là, celui qui obéit, et l’insoumis celui qui désobéit. Ce sont les sens qui perdurent dans la langue depuis le 18ème siècle. Et, quand on regarde du côté du substantif, « soumission » c’est l’action de se ranger sous l’autorité de quelqu’un, et donc le fait d’en dépendre, et d’une disposition à lui obéir. Le substantif regroupe les trois significations.
Quand on pose la question : « peut-on vivre sans être soumis? », il y a deux pistes de réflexion possibles à partir de « peut-on ? », d’une part« est-ce possible ? » d’autre part, » est-ce permis ? ». Autrement dit, est-ce possible de fait, de vivre sans se soumettre, ou doit-on le faire, ou doit-on ne pas le faire ? Et puis enfin « vivre ». S’agit-il du vivant ? Où s’agit-il du vivant humain ? Ce vivant humain qui se distingue du vivant par le fait qu’il a des projets (Sartre. L’existentialisme est un humanisme1946) ; autrement dit, que ce qui caractérise le vivant humain, c’est que d’une part il vit comme un animal, et d’autre part il existe, c a d qu’il sort de lui,(ex/ istere) pour devenir autre, pour se projeter vers quelque chose.
Chaque année, 15 millions de filles dans le monde sont mariées de force avant leurs 18 ans. Elles sont alors vouées à une vie de malheurs : abandon de l’école, dépendance totale envers leur époux, exposition aux risques de violences sexuelles et grossesses précoces…Elles vivent mais elles ne peuvent avoir aucun projet propre, sinon celui de fuir cette situation : se tuer ou s’échapper. Ainsi la question me semble avoir une double entrée : en tant que vivant et en tant qu’existant humain.
En tant qu’être vivant sur Terre, nous ne pouvons pas vivre indépendamment des lois de la nature, nous ne pouvons pas vivre sans nous soumettre aux lois de la nature : lois physiques, de l’écosystème, lois biologiques. De la naissance, jusqu’à la mort nous sommes soumis ; soumis au sens où nous sommes dans un état dépendance par rapport à ces lois au sens premier du terme. Et l’histoire des innovations techniques, c’est justement l’histoire de l’intelligence humaine, des ruses par lesquelles les hommes s’adaptent aux lois de la nature ; ils se rendent comme l’écrivait le philosophe moderne Descartes(Discours de la méthode 1633) « comme maîtres et possesseurs de la nature » ; tout comme le dit le philosophe médecin contemporain François Dagognet (L’’essor technologique et l’idée de progrès1997) à propos des techniques médicales les plus perfectionnées : exploration, diagnostique, soins, et la régénération du corps et du psychisme. Et bien, l’art et les techniques médicales ne font que ruser avec la nature humaine, ce sera pour soigner, pour prévenir, pour améliorer les ressources corporelles et psychiques : procréation, greffes, dons d’organes, thérapie génique, etc. Et donc, on ne peut pas vivre sans se soumettre, c a d sans être dépendant des lois de la nature avec lesquelles on cherche à ruser. C’est d’ailleurs ce qu’avaient dit de manière extrêmement judicieuse les Grecs. Lorsqu’on relit le mythe d’Epiméthée et de Prométhée. Epiméthée, le petit dieu étourdi chargé par Zeus d’apporter aux vivants tout ce qui est nécessaire pour vivre: aux uns il donne des cornes, aux autres de la laine, ou des crocs, etc. Et quand il arrive devant l’humain, il n’a rien plus dans sa besace. Alors affolé, il appelle son frère Prométhée et lui demande « que puis-je donner à l’être humain ? », et Prométhée lui dit « tiens ! Donne-leur le feu », et le feu c’est l’intelligence, c’est la ruse, grâce à laquelle les êtres humains peuvent construire, inventer des instruments, labourer, etc. Donc, en tant que vivant nous ne pouvons vivre sans être soumis aux lois de la nature .Avec une réserve : avec les recherches technoscientifiques qui se développent à une vitesse grand V, l’intelligence humaine se propose de transgresser les lois de la nature. C’est ce que nous avions vu lorsque nous avons traité la question de l’intelligence artificielle.
En tant qu’être social nous sommes éduqués à obéir, obéir, sous peine de sanction, aux lois de notre société, et obéir, sous peine de stigmatisation, aux us et coutumes, aux règles, aux normes de la communauté à laquelle nous appartenons. Et alors, il y a contrainte indépassable. Il n’y a pas de société possible sans loi, si on entend par loi humaine une règle commune pour vivre ensemble. Bien sûr les lois qui sont proposées par les hommes pour vivre ensemble sont modifiables et elles peuvent donc être interrogées,-si nous sommes dans une démocratie ..Et puis il y a la désobéissance civile qui peut être facteur d’évolution. Ensuite il y a, comme le souligne le philosophe moderne Kant dans Les fondements de la métaphysique des mœurs (1785), une loi morale universelle dans toutes les sociétés quelles qu’elles soient, c’est l’interdiction du crime. Il n’y a pas de société possible si le crime est permis. Et enfin, l’anthropologue contemporain Lévi-Strauss, a montré qu’il y a une loi sociale universelle, c’est la prohibition de l’inceste sous des formes extrêmement différentes. L’interdit de l’inceste est nécessaire, pour qu’il y ait de l’échange entre les individus. Et donc pour qu’une société évolue, pour qu’elle ait une histoire .Il y a là une contrainte indépassable, nous ne pouvons exister socialement sans obéir à ces 2 lois universelles l’interdit de l’inceste et l’interdit du crime et aux lois de la société où nous vivons. Par ailleurs si nous dérogeons aux us et coutumes, aux règles, aux normes, nous devenons très vite l’objet de railleries, de moqueries, de stigmatisation, ou nous sommes l’idiot du village, C’est par exemple le cas du bouc émissaire, du paria…Il y a encore peu de temps, dans notre société française la femme célibataire était stigmatisée, c’était la vieille fille, l’homosexuel était insulté, traité de « p d », et puis encore l’étranger, bien souvent désigné par sa couleur de peau, « négro », ou comme un animal, « bicot ». Donc l’obéissance aux règles, aux normes, us et coutumes est nécessaire pour vivre ensemble, pour qu’il n’y ait pas d’exclusion .En ce sens, il me semble qu’on peut se souvenir du mythe d’Antigone qui nous raconte qu’à la fois l’obéissance aux lois et aux règles, us et coutumes est nécessaire, et qu’en même temps cela implique que nous nous interrogions sur pourquoi cette obéissance est nécessaire. Autrement dit, cela implique que nous interrogions sur la légitimité de cette loi, ou de cette règle à laquelle nous devons obéir pour vivre ensemble. Vous vous souvenez qu’Antigone récuse la légitimité de la loi de Créon qui refuse toute sépulture à quiconque a osé se révolter contre le pouvoir en place. De même parfois les arguments vifs et violents, véhéments sur le port du voile, intégral ou pas, reprennent cette interrogation, qu’est-ce qui rend légitime les us et coutumes ? Donc le nécessaire obéissance aux lois et aux normes d’une communauté sociale pose finalement la question de la légitimité. Si on obéit aux lois c’est certes, par nécessité, nécessité sociale pour pouvoir exister ensemble, mais c’est aussi parce qu’on juge légitimes ces lois. La question de la légitimité c’est la question de savoir A quoi et à qui est-ce que je me soumets ? Qui a autorité sur moi ? A qui est-il légitime que je me soumette ? Finalement c’est la1° question que je me pose
. La Boëtie, en 1549, à 18 ans se pose cette question dans Le discours de la servitude volontaire Je le cite « Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes ,tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire., d’où vient que les hommes acceptent d’obéir à un maître, qui peut être un tyran ? »
Comment comprendre la soumission à l’autorité ? Il apporte plusieurs réponses : l’habitude, ou le fait de croire que c’est naturel, que ça a toujours été comme ça, qu’on ne peut rien changer Il y a aussi le fait de la hiérarchie : chacun se soumet à celui qui est immédiatement au dessus de lui et ainsi se met en place une échelle de soumission. Et il ajoute aussi, la passivité du jugement, ou le refus de juger, comme l’écrit le philosophe moderne Kant : « Les hommes sont naturellement paresseux et lâches », c’est la raison pour laquelle ils se soumettent ». Donc, la servitude, ou soumission volontaire implique : résignation, ou refus de penser, de juger ; or, penser et juger c’est la spécificité de l’homme, donc la soumission implique en quelque sorte le déni d’humanité.

Débat

 

Débat : ⇒(Texte de Serge)

Être, ou ne pas être ?
Être ou se soumettre, that is the question ?
Que faut-il être sans disparaître ?
Que faut-il être pour se soumettre à tous nos maîtres ?
Et que dans l’être rien n’apparaisse.
Est-il possible de soumettre sans disparaître ?
Sans que le fond de mes faiblesses,
Mon être abaisse.
Est-il possible pour exister, de se soumettre ?
A ce qui nie réalité, et puis pouvoir continuer à se lever,
A s’interroger, à transformer les vérités ?
Les vérités nous sont dictées,
On ne veut plus les écouter.
Un jour, faudra changer le société,
La Liberté, l’Egalité, et le fond de légitimité ?
Et puis chanter, Fraternité !

⇒ Il y a des soumissions incontournables, comme dans les totalitarismes, ainsi que cela nous est dit dans l’introduction, on ne peut s’exprimer que sous réserve de démocratie. Et nous on peut évoquer ce sujet de soumission, parce que justement, nous sommes en démocratie, et qu’on peut dire : oui ! moi, je veux objecter, et je ne vais pas me soumettre, je veux faire ce que je veux de ma vie, et oui, c’est un luxe de la démocratie française. Et de la démocratie française, en particulier. Donc, on a cette chance, et je me dis aussi, que tous les jours on se trouve en situation de soumission, on est tenu par des lois, tenus par des règles…, Donc, se soumettre, est à peu près incontournable, sinon on est vite un être associable.

⇒ On passe de respecter des règles, à se soumettre. Se soumettre suppose des contraintes plus ou moins justifiées, qui nient la liberté, voire, qui nient l’intelligence

⇒ Quand j’entends le mot se soumettre, je me cabre. Si je dois me soumettre, si cela m’est donné comme une obligation, si cela me met sur les rails, que je n’ai plus rien à décider, si cela supprime mon libre arbitre, alors je me révolte, et je peux même pêcher par orgueil, en réalisant que ce choix, cette réaction a un coût, le reniement à mon libre choix
En revanche si je suis dans un cadre où il existe une hiérarchie établie, si j’ai intégré ce groupe, alors je trouve naturel, non pas de se soumettre à une personne, mais de me soumettre aux règles établies, règles en usage, et je ne dirai pas « ni dieu, ni maître » comme les anarchistes dont je ne partage que la moitié de la formule. Dans une émission sur Arte hier soir, j’entendais ce mot d’ordre des républicains espagnols en 1936, « organisons l’indiscipline » ils furent massacrés.
Ceci pour montrer qu’il y a deux sortes de soumission/
1° Soumission volontaire, par raison, raison collective, et acceptée d’emblée.
2° Soumission qui est une contrainte, parce qu’on subi la loi du plus fort, parce qu’on n’a pas le choix….
Cette seconde soumission ressemble ou prolonge les hiérarchies de nos ancêtres les primates, chez qui les plus jeunes doivent faire marque de soumission devant les vieux mâles, les chefs du groupe.
Le refus de soumettre est d’abord motivé par la fierté. Parfois se soumettre c’est faire fi de sa fierté, c’est se renier dans sa dignité, et par voie de conséquence c’est se dévaloriser à ses propres yeux, c’est perdre l’estime de soi.
Et si le refus se soumettre passe par la transgression, je ne confonds pas l’insoumission de soldats qui en 1907 à Béziers mirent la crosse en l’air, et l’insoumission de celui qui pour échapper à l’impôts s’exile fiscalement aux Bahamas.
Il y a des individus qui ont une propension à se soumettre ; parce que l’on a plus ce terrible dilemme de devoir choisir soi-même, c’est une soumission non contrainte. Ce sont souvent ceux-là qu’on retrouve dans des structures où on n’a pas à faire des choix, l’armée, les sectes, ou parfois des structures religieuses, tels les couvents, les monastères, Là où il y a une règle à laquelle on se soumet.
Parfois à cette soumission on donnera le nom d’abnégation.
Mais l’abnégation, peut être un renoncement, un sacrifice volontaire de soi, dont
Alfred de Vigny nous donne une version personnelle :
« Je me demande si l’abnégation de soi-même était pas un sentiment né avec nous ;… que c’était ce besoin d’obéir et de remettre sa volonté en d’autres mains, comme une chose lourde et inopportune, d’où venait le bonheur secret d’être débarrassé de ce fardeau ».

⇒ Peut-on dans le cadre de ce débat, évoquer la soumission à nos propres désirs ? Des désirs qui nous mènent jusqu’à l’addiction.

⇒ Les partisans de la psychanalyse vous diraient qu’une des trois instance de la conscience « freudienne », le « ça » soumet le « moi » à sa volonté, à ses exigences…

⇒ Dans soumission, il y a bien « soumis sous », donc, un rapport hiérarchique, un dominant et un dominé, celui qui est sous le joug de l’autorité, sous la dépendance d’un individu, d’un pouvoir. On est mis « sous » ou l’on se met soi-même, « sous », on accepte le rapport hiérarchique.
Je me pose la question de savoir si le progrès n’est pas fait que lorsqu’il y a eu transgression, en s’écartant des états de fait acquis. Si personne n’avait transgressé, la terre serait encore, le c entre de l’univers, donc ce sont ceux qui ne se soumettent pas aux règles qui auraient fait les choses, amené les progrès.

⇒ La première question que je me pose, est-il légitime que je me soumette ? La deuxième est, comment se fait-il que les hommes et les femmes se soumettent quelle que soit la société dans laquelle il se trouvent ?
La Boétie en 1549 se pose cette question dans son ouvrage : « Discours de la servitude volontaire », je cite : « Pour le moment, je désirerais seulement qu’on me fit comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un Tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire. D’où vient que les hommes obéissent à un maître qui est parfois un tyran ?». A cette question il apporte trois réponses : l’habitude – le fait de croire que c’est naturel – que ça a toujours été comme ça, qu’on y peut rien changer ; et puis, il y a aussi le fait de la hiérarchie, où chacun se soumet à celui qui est immédiatement au-dessus de lui, et ainsi se met en place une échelle de soumission, il ajoute aussi, « la passivité du jugement, ou le refus de juger ».
La servitude, ou la soumission, impliquent résignation, ou refus de penser, refus de juger. Or, penser et juger, c’est la spécificité de l’homme. Donc, la soumission implique en quelque sorte, le déni d’humanité. C’est d’ailleurs ce que soulignent de nombreux sociologues qui au 19ème siècle analysent l’effet des foules sur les individus. Les foules militaires, les cérémonies religieuses, les grands rassemblement, les meetings politiques, entraînent le fait que l’individu en foule, perd la capacité de juger, perd par là son identité humaine. C’est ce qu’analysait également Hannah Arendt dans « Eichmann à Jérusalem » en 1963. Elle se demandait pourquoi Eichmann, le dignitaire nazi, chargé de la déportation des juifs, a exécuté un ordre illégitime, considéré depuis comme crime contre l’humanité. Et elle souligne combien sous l’influence d’une autorité jugée, comme légitime, et bine ! un individu peut commettre le pire. C’est ce qu’elle appelle « la banalité du mal ».
Aujourd’hui l’actualité montre bien les crimes contre l’humanité ; les tortures, l’esclavage, les crimes de guerre, sont légion. Et puis aussi, le risque que les hommes font courir à la vie. Et bien ! aujourd’hui il est nécessaire d’interroger la légitimité des actions qui conduisent à des crimes, ou à des risques.
Pour cela je reprendrai l’analyse d’Hegel dans « La phénoménologie de l’esprit », où il explique que l’homme est un animal, mais ce qui le caractérise comme être humain, c’est le désir d’être reconnu, dans un couple, dans une communauté, une société.
Et cette lutte pour la reconnaissance, qui dure toute la vie humaine, met en œuvre deux situations : la situation du maître, celui qui, pour exister préfère mourir plutôt que de vivre à genoux, et celui du serviteur, celui qui se soumet aux valeurs, aux choix, aux désirs du maître, parce qu’il a peur de mourir, tout simplement.
Mais, ajoute Hegel, ces situations ne sont jamais figées, elles sont toujours en évolution, ceci pour une bonne raison, c’est que le maître, celui qui a vaincu, qui s’est fait reconnaître, et qui a, à son service des êtres soumis ; et bien, premièrement il s’ennuie, il n’a plus personne en face de lui pour le regarder, pour le reconnaître, il n’a que des têtes baissées, il perd alors, son humanité.
Pendant ce temps là, celui qui a fait allégeance, celui qui est au service du maître : produit des œuvres, il laboure les champs, il éduque les enfants, et il se reconnaît. Du coup, il relève la tête, et reprend la lutte.
Autrement dit, il existe. L’homme existe par sa lutte pour la reconnaissance. Il n’y a pas d’homme, d’être humain qui existe, indépendamment de cette lutte pour la reconnaissance.
Et ce que Hegel nous dit là, signifie que sans cesse, quand vous êtes en situation de serviteur, quel qu’elle soit, dans votre travail, dans votre couple, dans un groupe, dans un pays ; lorsqu’on est en situation, non pas de dépendance nécessaire et indépassable, mais d’obéissance et de soumission volontaire, c’est parce que vous avez peur de continuer à lutter pour la reconnaissance. D’où cette autre question : comment cette peur s’installe t-elle en nous ?

⇒ On le voit dans les couples, il y en a toujours un qui prend de l’ascendant sur l’autre.

⇒ Pourquoi, et qu’est-ce qui fait qu’il a spontanément des maîtres et des serviteurs ? Est-ce que l’intelligence y joue un rôle ? ou alors des sujets plus faibles ? Est-ce question de force, ou de faiblesse ?

⇒ Je vois plusieurs catégories de soumission : soumission consentante, soumission inconsciente, et dans la soumission inconsciente, je pense qu’il y a des soumissions conscientes combattues. On se soumet mais on continue à combattre. Entre les soumissions conscientes et acceptées, il y a une frontière infiniment variable en fonction des pays déjà, mais en fonction des individus. Ce qui est soumission pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Comme exemple ce qu’ont accepté certaines femmes religieuses qu’on a déclaré « saintes » après et qui se soumettent à un dieu d’une manière absolument « dingue » et qui y éprouvent de la joie. Alors que pour moi ce serait de la soumission.
Si je met le voile (autre exemple), si je le met parce que mon père m’oblige à le mettre, je suis en soumission, mais d’autres vous diront, pour moi c’est tout à fait volontaire, ça correspond à quelque chose de précis, ce n’est pas soumission ; et pourtant on parle du même phénomène.
Il existe également, ce que j’appelle la soumission inconsciente, qui découle d’un certain nombre de choses de l’ordre subliminal. Par exemple, à force d’être bombardé par la pub, on fait des choses qu’on n’aurait pas forcément faites de son libre arbitre. On est dans une société, où l’on développe l’art de soumettre économiquement les gens « à l’insu de leur plein gré ».

⇒ Dans la soumission, il peut y avoir ce questionnement : doit-on accepter les lois, doit-on accepter les coutumes, les usages ? On se soumet dans la mesure où l’on comprend pourquoi ; pourquoi les lois, pourquoi la coutume, les usages. Il n’y a plus contrainte, il n’y a plus soumission.

⇒ Je fais partie de ceux qui ont tendance à se soumettre, et je crois que c’est un défaut. Parce que les autres intègrent votre aptitude à la soumission, et ces mêmes autres ne comprendrons pas pourquoi un jour pour ce peut paraître une peccadille, vous allez vous cabrer, voire même jusqu’à « envoyer tout promener », alors que si on était capable de réagir en temps voulu on n’en arriverait pas là !
Quelqu’un a évoqué la soumission à nos désir, et on se soumet à nos besoins, besoins crées on l’a dit, qui font de nous des consommateurs soumis. Ne pas se soumettre dans ce cas, serait adopter un mode de vie épicurien, c’est-à-dire se contenter de satisfaire les besoins essentiels.
Plus on se crée de besoins, plus on se soumet à « ses désirs qui nous affligent ». Celui qui ne rêve pas d’avoir une Mercedes (dernier modèle), ou les dernier écran incurvé, etc, celui-là, il se crée un espace de liberté.

La théorie du complot

Restitution du débat du 28 septembre 2016 à Chevilly-Larue

Daumier. Crispin et Scapin. 1864. Musée d'Orsay. Paris

Daumier. Crispin et Scapin. 1864. Musée d’Orsay. Paris

Animateurs : Edith Perstunski-Deléage, (philosophe). Guy Pannetier. Danielle Vautrin
Modérateur : Lionel Graffin
Introduction : Alain Le Bihan

Introduction : Théorie du complot, ou, complotisme, ou, conspirationnisme, sont des termes nouveaux, des néologismes. Ils sont apparus en France récemment en provenance d’outre Atlantique où ils sont souvent utilisés depuis la destruction des tours du World Trade center.
Sont considérés comme, complotistes, conspirationnistes, ceux qui propagent l’idée que la version officielle du 11 septembre, n’est pas la vérité.
Nos média semblent abuser des termes, puisqu’ils les étendent désormais à toute attitude critique face aux communications officielles. Cette attitude critique commence par le doute, la méfiance vis-à-vis des communications officielles et s’étend à l’avance d’une autre version que celle diffusée par les organes officiels.
Nous avons tous connu un doute concernant l’explication gouvernementale d’un événement. Nous en avons fait part autour de nous, nous avons en quelque sorte, propagé une rumeur.
La rumeur appartient au fonctionnement humain, elle amène une autre vision des choses. « Il n’y a pas de fumée sans feu ». La rumeur aujourd’hui se propage avec Internet. Les fameux réseaux sociaux sont finalement des diffuseurs d’information non reconnus par les pouvoirs, mais reconnus par ceux qui les suivent.
Donald Trump dit : « Les médias sont des réseaux sociaux, j’atteins en quelques instants des dizaines de millions de gens ». L’éducation nationale a créé un site pour débattre ce qu’elle nomme, les dérives complotistes, « on te manipule ». Elle organise des séminaires de formation pour combattre le complotisme.
Le complot, comme les fantômes, est un thème fort de la littérature anglo-saxonne. Nous pouvons remonter à Shakespeare, chez lequel intrigues et complots forment la trame de ses pièces. Lui-même s’y trouve impliqué, puisque certains contestent son existence.
Le complot, ou, conjuration, ou conspiration, est une action organisée collectivement, dans le secret, parce que le plus souvent criminelle, se manifestant par un assassinat ou un attentat, qui se passe dans l’espace du pouvoir, (ou dont le but est le pouvoir, le maintien pour ceux qui y sont, ou sa prise par ceux qui le revendiquent)
Les complots les plus connus sont : la conspiration contre Napoléon, L’assassinat à Sarajevo, ou l’attentat contre Hitler.
Les ingrédients du complot, sont, (si l’on peut dire) : Le pouvoir – Le secret, car si l’objectif était éventé les participants se trouveraient en danger – Un petit groupe, car il se trouve que l’objectif et le moyen ne peuvent être partagés par le plus grand nombre – Couramment, les minorités agissantes.
Avec la théorie du complot, on passe à autre chose. J’y reviendrai

Débat

Débat : Si l’on va voir du côté des synonymes et des termes liés par analogie au mot complot, on trouve, bien sûr, en premier la conspiration, puis : machination – intrigue – menée – entente- ruse – cabale – infamie, -ourdir contre quelqu’un – tramer – manigancer – rumeur – tremper dans un complot.
Alors, se pose la question : pourquoi les dérives du complot sont-elles aussi courantes ? Comment et pourquoi prennent-elles forme, et comment la rumeur s’installe-t-elle, enfle-t-elle parfois ? Quand le cours des choses ne semble plus explicable, quand des décisions paraissent totalement injustes, sur des causes infondées, alors se pose la question : « il n’y a pas d’effet sans cause », « pas fumée sans feu », alors qu’y a t-il derrière cela que je ne sais pas, que nous ne savons pas : manigance, conjuration, complot… ?
Parfois, et souvent la rumeur du complot est démontrée comme non existante, mais il en restera toujours quelque chose, ou des individus disant : vous ne me direz pas là qu’il n’y avait pas « anguille sous roche », on a voulu nous cacher la vérité.
Mais le complot peut avoir une forme qui n’est pas le fait de gens qui complotent entre eux, cela peut être un sentiment globalement partagé, telle la haine, tel le racisme, ainsi le complot antisémite des années 1930 dans de nombreux pays d’Europe dont la France ; on se souvient de l’affaire Dreyfus, et du complot judéo maçonnique, ceux-ci ont ouvert la voie à Auschwitz, et à la Shoah.
Et si vous eussiez interrogé les gens à cette époque des années trente, ils auraient refusé de penser qu’ils participaient à un complot.
Puis nous avons des formes d’entente qui sont proches du complot : comment définir les relations incestueuses entre des dirigeants politiques, comme nos représentants siégeant à Bruxelles qui entretiennent des relations régulières avec les lobbies, qui rappelons-le au passage sont plus nombreux que les fonctionnaires de cet organisme européen.
Alors, machination, entente, simple défense d’intérêts de classe, buts inavouables… La définition reste très ambiguë.

⇒ Dans ces théories du complot, il y a des gens qui marchent. Alors, quels sont ces gens qui marchent à tous les coups ? Qui croient tout ce qu’on leur raconte ? Sont-ils un peu faibles, où sont-ils de ceux qui sont prêts à croire tous ceux qui parlent très bien ? Si on remonte dans une théorie de complot, au départ, il y a un cerveau, celui qui fait partir la chose consciemment. C’est une arme extraordinaire ; c’est aussi un moyen de répandre des rumeurs, de répandre anonymement des idées racistes par exemple.

⇒ Je voudrais reprendre l’exemple du « protocole des sages de Sion»
Dans son ouvrage : « La judéophobie des Modernes » Pierre-André Taguieff, écrit : « Le motif du complot juif […] se constitue historiquement autour de l’accusation d’empoisonnement des fontaines et des puits qui surgit en 1321en Aquitaine sous la forme de la fiction d’un complot judéo-lépreux. Durant l’hiver de cette année là, cette accusation de complot valu aux lépreux d’être massacrés avec l’aval du roi de France […] la chronique du monastère de Sainte-Catherine […] rapporte les faits en caractérisant, sur la base des aveux des lépreux, les deux thèmes d’accusation visant ces derniers : s’ils ont comploté, c’est à la fois pour tuer les non-lépreux et pour dominer le monde ».
Autrement dit, il y a toujours dans les complots, l’idée qu’il y a, chez les complotistes une volonté de dominer le monde.
Le complot juif, ainsi de médiéval qu’il était «… se transforme au cours du 19ème siècle en complot international sous le mode d’une refonte du complot maçonnique dénoncé par les théoriciens contre-révolutionnaires (d’où l’invention du « conflit judéo maçonnique), ou, sur celui, plutôt, du complot ploutocratique, ou capitaliste, illustré par la figure des Rothschild, (Ce qui donnera le complot judéo-capitaliste) (Ibidem)
« Cette vision complotiste, de la domination du monde par les Juifs, trouve son principal vecteur dans le célèbre « faux anti- juif », connu sous le nom de « protocole de Sion », qui est un document qui a été publié pour la première fois en Russie, dans un feuilleton d’un journal d’extrême droite, Znamia, dirigé à Saint Pétersbourg par l’agitateur anti- juif, Pavel ; et ce quelques mois après le pogrom de Kichinev, dont il avait été l’organisateur, et qu’il pouvait ainsi justifier ». (Ibidem)
Le « protocole de Sion » c’est un plan de conquête du monde établi par les Juifs, et qui a été rédigé à Paris en 1901.
Adolf Hitler y fait allusion dans « Mein Kampf » pour justifier la théorie du complot juif. Et aujourd’hui tous les groupes antisémites et les djihadistes font référence à ce protocole de Sion.
Alors j’ai trouve également chez Pierre-André Taguieff des références très précises, et notamment sur la manière dont les djihadistes contemporains utilisent l’idée du complot, en développant deux thèses : « 1° La négation à l’existence de l’État d’Israël, et la volonté explicite de le détruire ; l’accusation de « racisme » visant les Juifs en tant que « sionistes ». Tout juif étant supposé être un « sioniste » jusqu’à preuve du contraire, à savoir l’engagement explicite, ou, plus largement, et sans euphémisme, des Juifs »
Alors, poursuit-il « on trouve ça, évidement chez les idéologues des frères musulmans dans les années 1930, chez le grand mufti de Jérusalem qui a été le leader arabo- musulman qui a déclaré la guerre aux Juifs en 1920 , avant de s’installer à Berlin durant la deuxième guerre mondiale, pour collaborer notamment à la propagande anti juive à destination du monde musulman » ; on trouve ça chez le fondamentaliste des frères musulmans, Hassan el Banna, on trouve ça en 1950 chez l’idéologue fondamentaliste égyptien, Sayyid Qutb, on trouve ça dans une interview réalisée sur la chaîne Al Jazeera, en septembre 1998 chez Osama Ben Laden, et enfin, on trouve ça, dans l’épître d’Al Qaida intitulé : « qui est l’ennemi, par qui commencer ? ».
Alors la question, effectivement est de savoir finalement comment cette idée de complot juif, continue à se développer.

⇒ La notion du complot judéo-maçonnique a été largement théorisée par un archevêque qui s’appelait Charles Martial Lavigerie (fondateur des missionnaires Pères blancs). Il avait théorisée l’idée que les Juifs et les francs-maçons s’étaient associés pour fomenter la Révolution, cette fameuse Révolution qui avait fait tant de mal à l’Eglise. Et ce qui est intéressant, c’est qu’à la même époque un abbé, l’abbé Sieyès était un des acteurs dans la Constitution de l’an III, et il a participé aussi, au texte de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ceci pour dire que des hommes d’Eglises ont été acteurs du pire, théorisant un complot, et acteurs du meilleur à la fois.

⇒ Une théorie est une construction intellectuelle qui associe généralement, des observations, des lois et des hypothèses centrées sur un domaine scientifique. La théorie permet l’explication de phénomènes constatés, mais prépare surtout l’action pour en assurer la maîtrise. On ne peut pas employer le terme complotiste, de la même façon que comploteur. Le complot est depuis l’observation de quelqu’un qui se dit : là, il y a quelque chose, il y a des gens qui ont agi. Par exemple, si je prends, les Twin towers, qu’est-ce qui a été vendu à l’opinion ? C’est un complot qui a été organisé par Ben Laden, mis en oeuvre par des terroristes qui ont pris des cours de pilotage ? etc… En fait les USA nous ont vendu « un complot », à l’inverse de ceux qui disent qu’ils ne sont pas d’accord avec cette version ; pourquoi y aurait-il moins complotiste que celui qui en décrété un ?
Et je reprends pour cela un autre événement controversé. C’est l’assassinat de J.F. Kennedy. Quand ce dernier a été tué, on nous a dit c’est évident, que le tireur était Oswald. On a nommé une commission, la commission Warren : Oswald a pris un flingue et a buté Kennedy, et voilà c’est terminé.
Mais aujourd’hui, il y a Internet, ce qui fait que, et je l’ai observé par moi-même, qu’il y a un tas de gens, de divers domaines, des gens avertis, qui refusent ces théories, et chacun amène une pierre à l’édifice dans ce grand machin qu’est l’expression sur Internet. Et là, du coup, les choses ne sont plus du tout pareilles, et c’est à ce moment-là qu’on parle de complot, on ne parle pas de complotisme. D’ailleurs, ce mot de « complotiste » n’existe pas dans le dictionnaire.

⇒On ne peut exclure dans ces théories du complot, l’aspect du caché, du secret et de la paranoïa. Et dans les représentations du complot on nous a montré par exemple des réunions dans des cimetières, les images accompagnent les idées, on a vu jusqu’à de la magie noire.

⇒Je suis d’accord qu’il faut distinguer entre complot et théorie du complot ; car le complot peut-être tout simplement synonyme de stratégie ; l’armée, les services secrets complotent, pour prendre les voleurs la police complote, etc. Là où ça commence à gêner, c’est qu’on atteint au plus large niveau, la tromperie, le mensonge, la manipulation. Mais il y a des complots qui partent tout seuls, une simple rumeur, ou des rumeurs comme il en a toujours existées, mais aujourd’hui la rumeur enfle plus vite, et cela « grâce » à Internet, aux réseaux sociaux.

⇒Je pense qu’il faut distinguer l’idée du complot qui partirait d’une rumeur, de ce qui est un complot théorisé, dont certains exemples donnés, tel des magouilles politiques, etc. Il y a aussi des complots boursiers pour avaler une entreprise, et là, on est dans des complots réels, et ça se prépare autour d’une table en théorisant une stratégie.
Et puis il y a un tas d’événements où l’on peut soupçonner qu’il y ait complot, comme sur les Twin towers, et l’assassinat de Kennedy, déjà cités et pour lesquels on peut se poser plein de questions.
Mais il y a une chose qu’il ne faut pas oublier, c’est que la théorisation du complot a aussi son envers, c’est-à-dire, une théorie du complot pour nier quelque chose ; il y a des soupçons de quelque chose qui feront plus écarter toute vérité. Il y a une enquête qui est faite, et puis l’organisme ou la personne dénoncée, au lieu de faire la preuve, de son « innocence », elle dit : oh ! C’est un complot ! Et comme on ne répond pas, ça conforte pour beaucoup de gens l’idée de complot.
Si l’on reprend le 11 septembre, j’ai vu parfois plein de documents faits un an après, et il y a des choses troublantes sur lesquelles le gouvernement des Etats-Unis n’a jamais répondu, ni même attaqué les auteurs. En laissant libre cours à l’imagination, les gens tombent dans le complotisme ; plus il y a de non réponse, plus cela justifie cette idée que ce pourrait être un complot.

⇒Quand on emploie le mot théorie, on parle d’une chose établie, indiscutable, vérité donnée comme intangible, définitive. Le complot peut avoir un aspect positif, comme comploter pour faire une surprise lors d’un anniversaire, c’est mieux que le complot qui cherche à mentir, déstabiliser, briser un ordre établi, préparer un attentat, ou pour prendre le pouvoir.
Et le complot, et ses théories, ont fait les beaux jours du cinéma, du roman, des jeux vidéo, etc.
Dans un siècle où l’on voudrait tout expliquer, cela ouvre la porte à plein de controverses, et à l’idée de grands complots, lesquels se répandent par Internet, par tous les réseaux sociaux où l’on retrouve précisément ce que l’on recherche, et même dans le sens que l’on recherche. Alors, c’est plus ou moins lié à la paranoïa, ce n’est pas très rationnel, on veut faire coller des infos avec ce que l’on croit, ce que l’on subodore.

⇒ J’ai regardé les définitions de complot sur le Larousse ; l’une d’elle « Résolution menée en commun et secrètement contre quelqu’un, ou, particulièrement contre la sûreté intérieure de l’État ». Donc je pense, que d’abord, à l’origine, il y a un danger latent pour le monde, qu’on soit Juif, ou quoi que ce soit d’autre. A partir du moment où l’on vit dans un État, on est en danger, et il faut veiller. Alors complot, pas complot, c’est de la responsabilité de l’Etat de veiller à la sécurité.

⇒ Je vois que les Twin towers sont au centre du débat. Alors, j’aimerai poser la question suivante : nous sommes vingt personnes réunies pour ce débat : et là, on est combien à penser que ce qui nous a été rapporté par les média quant à cet événement, ne correspond pas totalement à la réalité ?

⇔ Un tour de table nous montre que cinq personnes sur vingt, pensent que ce qui s’est passé, ne correspond pas à ce qu’on nous en a dit.

⇒ Je pense que le complotisme est une invention des leaders d’opinion pour cacher le fait qu’on ne leur fait plus confiance, qu’ils ne sont plus crédibles. Aujourd’hui c’est sur Internet que se fait l’opinion. Sur Internet on trouve de tout, et sur le 11 septembre, on trouve des témoignages de scientifiques qui développent des idées rationnelles. Il y a des gens qui comparent, et au final, on comprend qu’il n’y a pas de vérité, elle n’est que la version officielle.

⇒Entre ceux qui parlent de complot, ceux qui le réfutent il y a un  » dialogue
ping-pong », et les vrais penseurs, ceux qui pourraient dire la vérité, eux, n’ont pas de tribune.

⇒Est-ce que nos sources d’information ne décident pas de ces choix : complot ou pas complot ? Et puis peut-être pour sortir de là, on peut aussi écouter différentes sources d’information.

⇒ Une théorie c’est un discours structuré, organisé, pour justifier la pertinence d’une idée. C’est Descartes qui avec sa « méthode » dit, j’ai trouvé comment accéder à la vérité. Il a établi une théorie.

⇒ Le complot c’est souvent le réflexe de gens qui sont désarmés, parce qu’ils n’y trouvent pas leur compte, qu’ils ne sont pas convaincus, parce qu’ils pensent qu’on leur raconte des carabistouilles ; et parfois ils reprennent les mots utilisés par l’information, en les détournant et en les retournant contre l’information.
Et je connais une personne, qui, lorsqu’il y a un événement, comme un avion qui disparaît en mer, je suis sûr qu’elle a une information « de première main», je suis sûr qu’elle a un scoop terrible, une information que je ne connaissais pas, que je ne soupçonnais pas. Une fois, c’est un coup des Américains, une autre fois, un coup des Chinois, ou des Russes. On a bien là un exemple de paranoïa, qui parfois se répand, qui fait tache d’huile.
Et comment juger en toute conscience de ce qui ressort d’une paranoïa du complot, ou d’un moyen d’alerter ? Ainsi, dans son ouvrage, « L’homme simplifié » Jean- Michel Besnier évoque ce que certains voient comme un complot dans Internet : « …le réseau des relations établies par la connexion des nos ordinateurs conspirerait à la réalisation d’un cerveau planétaire [….] chacun de nos ordinateurs actuellement ou potentiellement connecté à tous les autres, fonctionnerait donc comme un neurone…. »
Oui, bien sûr, on peut se dire, à quoi va servir de stocker les milliers de données de toutes nos connections sur Internet ? Y a t-il une volonté cachée de tenir des milliers et des milliers d’individus par les petits secrets. On pense à l’ouvrage de Georges Orwel, « 1984 »
Le régime démocratique n’est nullement assuré d’être toujours la norme, même dans des pays occidentaux. Les moyens de la finance, plus le contrôle des communications de tous, cela pourrait entraîner le contrôle total des esprits, ça peut inquiéter, non ?

⇒ Un des objets de notre interrogation est, peut-on mettre théorie et complot sur un même plan ? Parce que la théorie doit avoir un caractère universel, et le complot touche au sentiment particulier. Je comprendrais que la théorie du complot soit une théorie qui permettrait à tout le monde d’admettre l’idée de complot, et qui dirait voilà comment on a opéré, et sur quelles bases d’observations peut-on le démontrer ? Sauf, que par nature un complot, c’est secret.
Ensuite, on a coutume de dire, oui, sur Internet, il y a des conneries ; mais Internet c’est un lieu de bagarre terrible, parce qu’il ne faut pas croire qu’il y a seulement des complotistes, il y a des informateurs qui ne sont pas tous atteints de parano, il y a ceux qui orientent, qui donnent des informations sûres. Et c’est certain, que si vous avez de la suite dans les idées, et la volonté de comprendre, vous avez des ouvertures, avec plein d’éléments réels.
Alors, entre le mythe et la réalité, je pense que le mythe est plus sécurisant, et pour une grande partie de l’opinion il est souhaitable, par exemple, que ce soit un méchant au fond d’une grotte en Afghanistan, avec un portable, qui a donner l’ordre de flinguer les tours de Manhattan, plutôt que d’imaginer tout ce que ça implique de complicité au sein de l’État américain. Et ça, m’amène à dire que pour beaucoup de ceux d’entre nous ici, on a souvent considéré que ce sont les masses qui font l’Histoire, or là, quand on aborde ces sujets, on s’aperçoit que ce peut-être aussi le fait d’une minorité agissante.

⇒  Une fois qu’un complot est connu, avéré, cela implique tout un déroulement. On se souvient de « la cagoule » où l’on n’en finissait pas de trouver des personnes et des groupes impliqués dans un complot. Chaque époque a ses grands complots : il a quelques dizaine d’années on parlait des femmes qui disparaissaient dans des magasins (magasins tenus par des Juifs, bien sûr) et qu’on « envoyait » dans des réseaux de prostitution au Moyen-Orient.

⇒ Quinze ans après les Twin towers, l’organisme de sondages, Odoxa, a mesuré l’impact des théories conspirationnistes : 66% des Français considèrent que l’on nous a caché des choses sur cet événement ; 41% des français pensent que l’on ne connaît pas vraiment les responsables de ces attentats ; 78% estiment que le gouvernement américain, a été impliqué dans ces attentats.

⇒Poème d’Hervé (en acrostiche)
Le bruit/ La rumeur.

L’eau calme de l’étang
Agitée par un caillou

Réagit en ondulent lentement
Un rien devient un tout
Mouvements ondulatoires
Enflés qui remuent la boue
Urgent de laisser reposer en abreuvoir
Reflétant une image qui était devenue floue.

⇒Pour moi, Internet, n’est qu’un outil, et un outil on en fait ce qu’on veut. Donc, les vrais responsables de rumeurs, ou de complots, ce sont quand même des hommes à l’origine. Mais il y en a, un certain nombre qui se sert d’Internet pour mettre en place de véritables théories de complots à venir, et du renversement de certaines choses Je pense à un film passé sur Arte : « L’intelligence artificielle » où l’on montre que tous les grands de la silicon valley, Google, Amazon, Paypal, etc.. se sont regroupés pour former des municipalités, en faisant mettre des services privés réservés aux gens qui travaillent pour eux, et certains de ces dirigeants, qui sont des libertariens, sont ouvertement pour la suppression des États. Pour ce faire ils imaginent une ville flottante en eaux extraterritoriales pour échapper à toute loi, et là, c’est bien un complot contre le principe de démocratie. Et ça, il faut s’en méfier.
C’est vrai que si on se contente de parcourir le journal « Vingt minutes » (en trois minutes), on ne trouvera pas ce genre d’article d’investigation.

⇒ Il faut bien sûr, ne pas se laisser aller à imaginer qu’il y ait aujourd’hui, un, ou quelques complots, (laissons cela au FN, ou du moins, ce fut longtemps son fonds de commerce), non ! il y a, comme ça, des choses qui se font tout naturellement, il ne s’agit pas de complot, il ne s’agit qu’entente entre personne défendant « intelligemment » des intérêts de classe. De vagues structures qui ne sont pas si nouvelles sur le principe, ont trouvé en toute logique des personnes déjà acquises à leurs idées, des adeptes, d’abord chez un grand nombre de dirigeants d’entreprise. Beaucoup de ces dirigeants étaient, hors leur syndicat, regroupés dans les divers clubs, « Lions », « Rotary », des chapelles, comme celles devenues à la mode, les « think tanks » où l’on peut facilement retrouver politiques et journalistes de droite, comme de gauche, parfois ; des citoyens assez divers, et où on va leur faire passer le message. L’idée du marché libre s’est propagée, les nouveaux convertis sont parfois devenus eux-mêmes de véritables croisés de l’idéologie. Le travail de pénétration, d’imprégnation de cette théorie jusque dans les couches moyennes s’est fait à partir d’une « menée opiniâtre », à partir d’un travail constant pour subjuguer les esprits de tous ceux qui pouvaient dans ce pays avoir un pouvoir décisionnaire.

⇒ Est-ce que si on se bat pour une totale liberté d’information, on ne fait pas un peu le lit du conspirationnisme ? Est-ce que ça n’aide pas à l’émergence de mouvements qui ne cherchent pas à discerner le bien du mal, et sans souci de l’humanité, et ceux-là finissent par avoir des tribunes. Alors, ils sont parfois hors-la-loi, ou limite…

⇒ La liberté d’opinion n’existe pas. Ainsi, Dieudonné est peut-être la victime d’un complot, et il est considéré comme un terroriste qui doit être emprisonné, alors que Brice Hortefeux, et Eric Zemmour, eux sont tranquilles Alors complot ou, « deux poids, deux mesures ? »

⇔……..Un moment de brouhaha, nous ne sommes pas tous d’accord avec cette dernière intervention. (Citer ne nécessite pas adhésion / note du rédacteur)

⇒ On ne peut pas évacuer la situation des lanceurs d’alerte, et le fait que tous les États semblent être d’accord pour leur faire la chasse. On pense à des Edouard Snowden, à Julien Assange, et d’autres…Dans ces derniers cas, osera t-on parler de complots d’Etats ?

⇒ Quand on veut faire taire les gens dont les propos gênent, on peut le faire, mais il faut être sûr de soi, être sûr de gagner, car si on s’échoue c’est problématique, ça peut avoir un effet contraire.
Ainsi, lorsque paraît le premier tome de l’encyclopédie en 1758, c’est un tollé de protestations, venant du parti des dévots qui entourent le roi, des divers auteurs catholiques, des Jésuites.
Ces philosophes qui participent à l’Encyclopédie ne se connaissent pas tous. Alors on parlera de complot, comme si des hommes de différentes classes sociales auraient pu avoir un tel plan commun, un but caché contre le roi, contre l’Eglise, contre la France.
Il s’élève une tempête antiphilosophique, contre ce que Fréron intellectuel du groupe des dévots, nomme la « philosophaille »
Cette attaque du « complot » dénoncé va avoir un effet inattendu. Les philosophes jusqu’ici assez individualistes se regroupent, et passent à l’attaque, avec Voltaire bien sûr aux avant- gardes.
L’évêque de Montauban écrit : « Ces audacieux écrivains qui ont consacré, comme de concert, leurs talents et leurs veilles à préparer ces poisons, et peut-être ont-ils réussi au-delà de leurs espérances, à fasciner les esprits et à corrompre les cœurs »
Ce n’était pas un complot, et c’était plus, qu’un complot; trente cinq ans plus tard ce sera, une Révolution.

⇔ …….. Et diverses personnes évoquent la franc-maçonnerie

⇒ Certaines personnes vous diront, la franc-maçonnerie n’en en rien une secte…

⇒ Ce sont des ententes où des hommes se cooptant vont occuper, se partager des postes de décision dans la société..

⇒ C’est un groupe humaniste au service de la société.

⇒  Je ne vois pas, la franc-maçonnerie comme une secte, bien sûr, je n’y vois pas une image du complot, mais si vous considérez tous les rituels mêlés de tout un cortège d’éléments symboliques, on peut avoir le sentiment dans une réunion (tenue blanche, ouverte ou fermée, pour utiliser un langage qui leur est propre) , le sentiment de participer à une cérémonie, proche des cérémonies religieuses. Alors ni une secte, ni une religion, ni une société de complot. Disons, une amicale comme il en existe tant mais de grande envergure, avec une volonté de réflexion sur la société, de la réflexion collective, avec des éléments spirituels, comme dans une communion des esprits dont les hommes sont demandeurs, dont les hommes sont friands.

Œuvres citées, références.

La judéophobie des Modernes. Des Lumières au Djihad mondial.
Edition numérique/ Google Play

L’homme simplifié. Jean-Michel Besnier.

Documentaire Arte : L’intelligence artificielle. 23 octobre 2012.

 

Ciné-philo autour du film:  » Fatima »

Ciné-philo à Chevilly-Larue
partenariat avec le théâtre André Malraux.
Restitution du débat du 31 mai 2016

Affiche promotionnelle

Affiche promotionnelle

 De Philippe Faucon. César du meilleur film/ César du meilleur espoir féminin/
César de la meilleure adaptation

 Thème du débat:           “Comment dire, quand on n’a pas les mos?

Animateurs : Caroline Parc. Guy Pannetier. Danielle Vautrin

 Débat

Débat : ⇒ Film intimiste, plein de pudeur, Fatima est une de ces mères courage, de ces mamans pélican qui ne vit que pour ses filles; tout mon amour dit-elle n’est pour personne d’autre que pour mes filles. Alors que sa fille aînée Souad qui fait des études en faculté de médecine, nourrit tous ses espoirs, se seconde fille, Nesrine, lui donne du souci car elle refuse de travailler à l’école, elle fait un blocage d’intégration, reprochant à sa mère de porter le voile, de n’être qu’une femme de ménage, de l’enfermer dans sa condition  sociale, de ne pas bien parler le français, d’être lui dit-elle « une ânesse » et quand sa mère lui reproche de ne pas travailler à l’école elle lui jette à la figure : « tu peux pas m’aider, tu parles même pas l’français ».
Les barrières sont diverses : regards hautains des femmes chez qui travaille Fatima, paroles lui rappelant sa condition de femme de ménage, puis des  marques de jalousie de la part des voisines émigrées comme Fatima ; jalouses qu’une de ses filles fasse médecine, comme si vouloir s’intégrer consistait en une trahison de la communauté qui ne doit pas s’élever.       Fatima a un besoin de s’exprimer, elle ne peut le faire avec ses filles qui ne comprennent pas suffisamment l’arabe, elle ne peut pas le faire en français, car là c’est elle qui ne possède pas suffisamment cette langue. Alors, lorsqu’elle se retrouve inoccupée elle commence à écrire tout ce qu’elle n’a pas pu exprimer oralement. Et elle le fait avec des mots simples, mais des mots d’une grande pureté, sans fariboles, avec une terrible profondeur de sentiment.    Des mots simples qui vous prennent aux tripes, car c’est de l’amour de la plus grande force et de la grande pureté à la fois.
Le film est tiré, inspiré des écrits de Fatima, d’un livre qu’elle a intitulé « Prière à la lune », livre qu’elle dira avoir écrit pour toutes les Fatima de France, « Je parle » dira telle « au nom de toutes les Fatima qui travaillent dans l’ombre, seules, loin de leurs familles et se contentent de pleurer dans leur cœur »           

⇒ J’ai pensé en voyant ce film, non seulement à des personnes issues de l’immigration, mais aussi à des personnes qui sont dans des situations sociales totalement différentes. J’ai pensé à ma sœur qui n’a pas fait d’études et qui a élevé deux filles qui ont fait des études supérieures, et cela grâce à l’amour d’une mère. Il y a des mères courages partout.
J’avais plus imaginé comme thème : « comment s’exprimer quand on n’est pas du même milieu ? » C’est compliqué quand on n’est pas du même milieu, on pas le même langage et on ne se comprend pas.

 ⇒ Ce film et très beau, et on y voit la parité dans la façon dont se comportent les deux sœurs, et finalement, la jeune sœur qui refuse de s’intégrer parce qu’elle a honte (entre autres), de sa mère, est heureuse que sa sœur aînée ait réussi ; c’est quelque chose de très fort dans le film, on voit une capacité à se dépasser. Finalement ce film donne espoir; ce qui est de la haine chez la plus jeune se transforme par la réussite de la sœur.

 ⇒ On retrouve ce type de comportement très tôt à l’école, les enfants sont conscients des catégories sociales, et ceux qui échouent imputent parfois leurs échecs à la catégorie sociale des parents. Et l’on voit dans ce film, la difficulté de briser ce qui ressemble à une  « loi d’airain », c’est-à-dire, qu’il sera toujours plus difficile lorsque vous avez des parents qui ne maîtrisent pas la langue, qui n’ont pas la culture du pays, qui peuvent difficilement vous aider en soutien de l’école ; ces enfants n’ont pas les mêmes atouts que ceux dont les parents possèdent tous les codes de la culture, qui emmènent très tôt leurs enfants dans les musées, qui leur transmettent out un acquis culturel, etc.

 ⇒ Aujourd’hui comme s’intégrer ? lorsque des enfants comme on le voit souvent dans nos acquis culturel banlieues se retrouvent qu’entre enfants d’immigrés ? Il n’y a pas cette nécessaire mixité sociale.
Revenant sur le rôle de la mère, je crois qu’à chaque vague d’immigration il y a de ces mamans qui sont plus ou moins sacrifiées, ce fut le cas pour les Polonais, les Italiens, les Espagnols..,

⇒ A un moment donné la sœur aînée est invitée à une soirée avec sa copine co-locataire, elle refuse d’y aller, et dit que dans ce milieu, où elles sont invitées, elle ne comprend pas leur langage. C’est le cas de jeunes gens qui en dehors de leur milieu n’ont plus les codes, n’on pas les mots, et de ce fait restent enfermés, avec, comme un sentiment d’être rejetés.
Et je retiens la notion de fierté, ne pas pouvoir être intégré, amène à un repli sur soi, sur une identité différente.

 ⇒ Il y a des immigrés qui s’intègrent très bien, tel ceux qui arrivent avec un métier
Au-delà même du film, se pose ce problème de l’intégration. Comment même avec des cultures différentes pourrait–on construire du collectif ? Etablir des projets communs ? Au lieu de cela, nous avons un choc des cultures, en plus d’un choc de générations. Lorsque les enfants apprennent à l’école que leur pays, c’est : la République, la laïcité, la tolérance, et que lorsqu’ils rentrent à la maison, les codes ne sont plus les mêmes, ils sont perturbés, quels choix doivent-ils faire ?

 ⇒ Dans ce film nous sommes dans du vécu. La conversation entre la mère et ses filles existe, mais ce n’est que pour le quotidien. La mère n’est pas analphabète, elle parle et écrit l’arabe, ce qui au final va lui ouvrir un nouvel espace, la libérer.

 ⇒ On voit que les deux filles ne communiquent pas de la même façon avec leur mère, pour la seconde, le dialogue est fermé, elle est campée dans le refus.

 ⇒ Le film nous parle  d’une famille d’immigrés maghrébins, avec quelque chose de bien particulier. Dans ce trio il y a deux personnes qui sont chargées d’une lourde responsabilité, la mère qui fait tout pour que sa fille puisse faire des études supérieures, et cette même fille, l’aînée, qui porte tous les espoirs de sa mère, qui sent que si elle échoue, ce sera terrible pour sa mère, que celle-ci y perdra sa dignité tant elle a investi en elle.
Fatima au final aura deux bonheurs, la réussite de sa fille à l’examen, réussite qu’elle savoure seule en retournant lire le nom de sa fille sur les listes, puis deuxième bonheur, son livre, exutoire à ces difficultés. Elle a vidé son cœur, elle a retrouvé toute sa fierté.

 ⇒ Après toutes les vagues d’immigration, c’est vrai qu’il semble plus difficile pour cette dernière vague en grande partie maghrébine de s’intégrer, d’être intégrée, que ce soit pour les enfants, comme pour les parents.

 ⇒ Nous voyons particulièrement avec Fatima, l’exemple de personnes qui essaient de sortir du carcan de l’immigré. Et nous avons une scène particulière qui dénote un certain état d’esprit, c’est quand Fatima apprend à la personne (bourgeoise) chez qui elle fait le ménage, que sa fille fait, « médecine ».

 ⇒ Le fait d’avoir regroupé les immigrés dans des mêmes immeubles, sans réel mixité,  augment encore cette difficulté d’intégration.

 ⇒ Le film nous montre que l’affichage ostentatoire de la religion, en l’occurrence, au début du film, crée des blocages, des rejets. C’est le cas pour la location d’un appartement. Le fait que Fatima porte un foulard  fait échouer la démarche.

 ⇒ Ce film a une portée universelle, et ce serait dommage de la cantonner au seul thème de l’immigration. S’en sortir par les études c’est toujours possible, et je vois, d’expérience à l’Université, que ce n’est pas parce qu’on est issu de l’immigration qu’on va être en échec scolaire. A ce jour ce sont les jeunes filles qui réussissent le mieux. Ce n’est pas l’école qui fait de la discrimination, et la difficulté d’intégration n’est pas seulement une question d’origine ethnique, culturelle, sociale, ou religieuse.

 ⇒ C’est vrai que le film n’insiste pas sur le caractère musulman d’une intégration, ce n’est pas le sens du film. On a évoqué des immigrés, tel, les Polonais au siècle dernier, mais à cette époque on parlait d’assimilation, et non pas d’intégration. Je suis enfant d’immigrés, et lorsque j’étais jeune, il était évident pour moi qu’il me fallait absolument être assimilée, et même quand je rentrée à l’école normale, c’était pour être une Française, pour parler la langue de ce pays, pas pour continuer à parler le yddish ou le russe que parlaient mes parents.
Et je rappelle qu’à cette époque, l’école jouait son rôle dans l’assimilation. Et aujourd’hui il s’agit d’intégration, ce qui inclut l’aspect social, et l’école ne peut pas jouer ce rôle.

 ⇒ On ne peut se cacher le fait que l’intégration est devenue plus difficile face à la religion de l’Islam, lequel est plus qu’une religion, c’est un système social et politique, ce qui peut amener des contradictions à l’égard des structures sociales et politique de notre pays.
On pouvait penser qu’il ne s’agirait que de la question d’une génération, mais il semble que ce sera plus long.
Et on ne peut non plus, occulter le fait social du niveau chômage dans nos banlieues. Cela participe aussi à une rupture avec la République; pourquoi me répondait un jeune homme j’irai voter, si la République ne fait rien pour moi, je ne fais rien pour elle.
Et je reviens aussi sur le fait que les jeunes filles issues de familles d’immigrés réussissent mieux leurs études ; elles travaillent sérieusement pour sortir d’un enferment culturel, sortir de leur milieu, pour pouvoir choisir leur mode vie, choisir leur mari, ne pas vivre parfois, la vie de leur mère.

 ⇒ Les enfants saisissent très vite les codes, ceux de la maison, comme ceux de l’école. Les enfants sont aptes à entendre autour d’eux, deux, voire, trois langues différentes sans être dans la confusion. Je préfère qu’on valorise les immigrés qui font tous les efforts pour s’en sortit, plutôt que de stigmatiser les pauvres immigrés qui auraient moins de chances. Ce qu’il faudrait, c’est les considérer à égalité, de droits et de responsabilité.
On ne peut écarter que les enfants sont pris entre deux cultures différentes, celle de l’école, de la vie au dehors, et celle de la maison, lesquelles sont parfois pour lui en contradiction, l’enfant alors ne sait plus sur quel pied danser.
Et puis, l’on sait aussi qu’un CV Ahmed ou Kadour, ça ne passe pas si bien qu’avec un autre prénom. Et c’est vrai que l’intégration est beaucoup plus compliquée qu’avant, arrêtons de nous « voiler la face » !

 ⇒ Dans ce film j’ai vu une maman aimante, un père qui malgré tout, assumait son rôle. Je pense qu’il faut un équilibre dans une famille pour les enfants évoluent bien.

 ⇒ Je pense que les responsables religieux de l’Islam devraient faire un travail de lien plus important avec la République.

 ⇒ Nous voyons dans ce que dit la mère à ses filles, que ce qui importe beaucoup, c’est le regard de la communauté.

 ⇒ On sait qu’il y a des parents qui ne jouent pas bien leur rôle, qui ne sont pas assez rigoureux pour les études, et là on voit que ce n’est pas le cas pour Fatima, qu’elle est très exigeante.

 ⇒ Je crois qu’on doit rendre hommage à ces mères qui font tout pour leurs enfants quel que soit le milieu, des mères courageuses. De ces mère : du Maghreb, d’Afrique saharienne, etc, celles qu’on voit à la sortie des écoles, qui s’intéressent à leurs enfants. Il faut faire passer le message, qu’avec l’amour, avec la volonté, on peut s’en sortir.

fatima

 

                                                        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La compétition entre tous, est-elle inévitable?

Restitution du débat du 11 mai 2016 à l’Haÿ-les-Roses

Rousseau. Les joueurs de foot-ball. 1908. Musée Guggenheim. New York       Les joueurs de foot-ball. Le douanier Rousseau.
1908 Musée Gougenheim. New York.

Introduction : Lionel
Dans notre société de compétition je voudrais traiter de ses caractéristiques essentielles.
Nous sommes imbibés et faisons nos choix les plus intimes avec la peur toujours distillée dans nos esprits dès le plus jeune âge, et nous devons donner des gages à la réussite. Réussite scolaire, puis professionnelle, sociale et matérielle.
Il pèse sur nos têtes l’épée de Damoclès de la mésestime, de la désapprobation, du mépris, et surtout de la stigmatisation, de l’indifférence et de l’ignorance.
Bref, c’est toujours, suivant des termes standards, le combat de « winners » contre les « loosers ».
Le philosophe anglais Thomas Hobbes dit que : « Nous trouvons dans la nature humaine, les principales causes de discorde : tout d’abord, la Compétition : en second lieu, la Défiance ; et en troisième lieu, la Gloire » (Léviathan. 1, § XIII)
Maintenant,  il nous faut voir l’étymologie du mot compétition, lequel vient de l’anglais, lui-même issu du latin « competitio » qui signifiait tout à la fois: rivalité, concurrence, etc.
Dans le Larousse d’aujourd’hui, c’est l’action de chercher à obtenir en même temps que d’autres  le même titre, la même charge, la même dignité, etc. ou alors : concurrence entre des organismes, des populations, des espèces pour l’utilisation d’une ressource.
Aujourd’hui le terme de compétition est souvent associé à l’économie, et parfois présenté sous la forme de « guerre économique ». On peut dire qu’un mot d’ordre règne sur les ondes, tout doit être adapté, sacrifié, à la compétition économique, permettant de gagner des parts de marché, jusqu’au saint Graal qui est l’obtention du monopole.
De plus , cette guerre économique réduit les personnes à la consommation et la consumation jusqu’au « burn out ». Au nom de la compétition des milliers d’emplois sont menacés, et ceci sans qu’on sache quelle sera la place réservée à l’homme.
Je reprends ces quelques lignes de Frédéric Lordon dans le récent n° hors série de Philosophie Magazine : « Par les affects joyeux extrinsèques de l’action à la consommation, le travail demeurait une activité instrumentale. Le nouveau régime passionnel du néolibéralisme vise à rendre le travail désirable pour lui-même. Le problème de ce nouveau régime passionnel est qu’il est gravement affecté de schizophrénie, car, à côté de cette promesse magnifique de l’épanouissement existentiel dans, et, par le travail, le capitalisme néolibéral précarise et brutalise les salariés comme jamais depuis l’époque pré- fordienne »
Et pour finir je cite des alternatives sérieuses de Baudrillard : « Au lieu d’égaliser les chances et d’apaiser la compétition sociale (économique, statutaire), le procès de consommation rend plus violente, plus aiguë la concurrence sous toutes ses formes. Avec la consommation, nous sommes enfin, seulement dans une société de concurrence généralisée, totalitaire, qui joue à tous les niveau, économique, savoir, désir, corps, signes et pulsions, toutes choses désormais produites comme valeur d’échange dans un processus incessant de différenciation et de surdifférenciation. »

 Débat

Débat :  ⇒ On ne peut pas nier qu’on est dans une société de compétition, mais de fait, peut-on imaginer qu’on pourrait avoir une société sans compétition ? Sans ce principe nous serions peut-être comme des boeufs broutant dans un champ. Je crois que la compétition est inhérente à la condition humaine.
J’ai cherché à définir, à cerner les sentiments qui s’expriment dans la compétition :
1° L’envie de se montrer aussi capable que l’autre
2° Le besoin de se prouver à soi-même qu’on peut une chose, voire, pourquoi pas, se dépasser.
3° L’envie parfois d’être au-dessus des autres, par orgueil, par vanité, par gloriole.
4° L’envie de s’élever dans la société ; pour soi, pour le regard des autres, pour l’honneur, la fierté.
5° L’envie, le désir d’avoir une meilleure situation financière, pour soi, pour les siens, pour préserver l’avenir.
6° Ou, tout simplement un réflexe naturel, presque génétique chez certaines personnes, de ceux que vous voyez se précipiter vers le péage le moins chargé pour gagner 30 seconde de trajet, (c’est plus fort qu’eux !)
Il y a des personnes qui n’ont pas l’esprit de compétition. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de proposer à des personnes la possibilité d’évoluer vers un poste à responsabilité, parfois ces derniers ne voulaient pas changer leur travail habituel. En fait, si tout le monde voulait être « chef » la compétition serait terrible.
Il ne suffit d’être compétiteur, encore faut-il avoir des capacités. Encore faut-il que le milieu de votre activité vous offre la possibilité de prouver vos aptitudes, et cela dépend aussi parfois du niveau des concurrents.

⇒ La compétition mène parfois au « burn out » (l’épuisement moral), ce qu’on appelait autrefois « le ras le bol ». Et cela aujourd’hui touche parfois les enfants, lesquels pour les parents devraient toujours être, les meilleurs. Les enfants entrent alors dans une compétition qui n’est pas leur, mais uniquement celle des parents, l’enfant devient l’objet de l’ambition des parents, jusqu’au seuil de ses possibilité, et si il a un échec, c’est le drame.

 ⇒ La compétition à l’école peut amener des suicides, comme on le voit au Japon. J’ai toujours dit à mes enfants : même si on a une mauvaise note, on rentre à la maison.
Dans un tout autre domaine, nous voyons la compétition entre les Etats, et aujourd’hui l’Allemagne qui serait le modèle parfait s’impose dans les orientations, et bien d’autres pays deviennent « les mauvais élèves de l’Europe »
La compétition n’est positive que lorsqu’elle crée de l’émulation.

 ⇒ Dans une entreprise la coopération est préférable à la compétition. J’ai par ailleurs connu une école où il n’y avait aucun classement, et c’est important, c’est ce que j’ai transmis à mon petit fils, l’important n’est pas d’être le premier, l’important, c’est d’être aimé.

 ⇒ La compétition des années 1980 n’a rien à voir avec ce qu’elle allait devenir, on le voit surtout dans les problèmes de santé, problèmes psychologiques qui augmentent au travail de façon alarmante : ils incluent : l’épuisement professionnel, la dépression, le stress, l’anxiété…
Ces problèmes psychologiques comptent maintenant pour environ 40% des obtentions d’invalidité au Canada, jusqu’à 60% dans certains secteurs.
En Europe un cas sur deux d’absentéisme est du au stress chronique.
En 1974 le psychologue Herbert J. Freudenberger  écrit dans l’ouvrage « La brûlure interne: « En tant que psychanalyste et praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendies, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe   leurs ressources internes en viennent à se consumer, comme sous l’action d’une flamme, en ne laissant qu’un grand vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte »

⇒ Il y a des cas extrêmes de compétition, des cas où nous sommes bien embêtés ; tant avec la morale qu’avec l’éthique, ceci en philosophie est illustré par « La planche de Carnéade » : Deux naufragés repèrent une planche, un premier s’y accroche, elle le soutient, le second s’y accroche, elle ne soutient pas les deux hommes. Après quelques tentatives infructueuses, l’un des deux naufragés au nom du principe de sauvegarde de sa vie, tue l’autre. C’est un cas d’école pour les juristes.
Et nous avons évoqué la collaboration, plutôt que la compétition. Cela nous ramène à l’œuvre de Darwin « L’origine des espèces », où,  nous le savons, la reproduction  des espèces a donné lieu à des compétitions. Mais nous dit aussi Darwin, dans des certains cas, ce sont les groupes solidaires qui grâce à la collaboration ont survécu et ainsi transmis majoritairement leurs caractéristiques génétiques aux descendants
Mais la compétition ne concerne pas que le genre humain et animal, elle existe aussi chez les plantes. Ainsi pour attirer tel papillon, ou tel insecte pollinisateur, la plante par sa fleur va se parer de couleur, d’aspect approprié, se faire la plus attirante possible parmi les fleurs environnantes. « Darwin donne une peinture saisissante de ce champ de bataille qu’est le moindre lopin de terre où tout ce qui vit entre nécessairement en compétition et lutte férocement, désespérément pour la vie, lutte pour la volupté, pour l’amour. Dans le monde végétal, les plus forts et les mieux doués supplantent et étranglent les faibles, leur enlèvent les sucs nourriciers, l’air, la place que leur besoin de joie serait en droit »
(Gide, Feuillets d’automne, 1949, p. 1085)

 ⇒ La compétition est dangereuse, car pour les ambitieux, la fin peut justifier  les moyens, ou, en entreprise c’est par exemple, faire le vide autour de soi, éliminer un à un les concurrents sérieux ; ce qui n’empêchera pas l’ambitieux d’atteindre un jour son niveau d’incompétence.

 ⇒ Ce monde est le plus souvent en compétition, comme dans le monde du sport, dans l’économie qui est mesurée, heure par heure à la bourse. Aujourd’hui la compétition est avant tout liée à un problème d’argent, à l’appât du gain. La compétition ne rentre pas dans des règles de morale.

 ⇒ Dans un récent débat sur « Les guerres sont-elles inévitables ?» Edith, notre amie philosophe disait : «  Certes, la violence est en chacun de nous, mais aussi l’aptitude à coopérer et à communiquer pour atteindre des objectifs communs, être solidaires, et partager nos désirs » .
Et dans un documentaire de Marie Monique Robin, « Sacrée croissance ! » j’ai retenu ces propos : « Entre les décideurs politiques et une partie de la population réticente à se laisser imposer la doxa libérale, la vision du monde tel qu’il doit être mené, semblent inconciliable. Lorsque les premiers ne jurent que par la croissance, répétant le terme comme une formule incantatoire, les seconds espèrent en d’autres solutions, et refusent le productivisme et la consommation à tout prix. Les experts sont formels : sous la forme qu’elle a comme au 20ème siècle la croissance est terminée, elle ne reviendra pas. De nombreux paramètres le laissent à penser…. »

 ⇒ Parler d’une croissance exponentielle, dans un monde fini, dit un économiste, est, soit, d’un fou, soit, d’un économiste.

 ⇒  La compétition entre les hommes semble être de tous les temps. Dans le roman de Roy Lewis : « Pourquoi j’ai mangé mon père » autour duquel nous avions débattu en février 2006,  on avait retenu ces quelques lignes : « Chaque espèce s’échinait pour se montrer plus prolifique, plus ingénieuse que toutes les autres, et justifier ainsi sa prétention à être la plus apte à survivre. Ce modèle échevelé de libre entreprise prouvait bien que l’intérêt personnel éclairé produit la plus grande richesse et nourrit le plus grand nombre… » On retrouve en clin d’œil, le credo du libéralisme économique.

⇒ C’est la sédentarisation qui dès les premières hordes a créé l’esprit de compétition. Avant, ils chassaient, ils cueillaient en coopération, ils migraient ensemble, ils se serraient les coudes.

 ⇒ Est-ce que le principe de compétition nécessaire, est une conception de mâles, un peu comme dans le domaine animal ?

 ⇒ La compétition n’est ni l’exclusivité des hommes, ni celle des femmes. Quand les femmes entrent en compétition, qu’elles se font la guerre : garez-vous ! De fait c’est inhérent à l’individu, c’est plus de  nature que d’éducation.

⇒ Que la compétition soit venue avec la sédentarisation, j’en doute. Dans  l’ouvrage de Roy Lewis (déjà cité)  « Pourquoi j’ai mangé mon père ? », l’auteur nous dit que les premières hordes, les clans étaient en compétition pour les territoires de chasse, pour les grottes, puis en suite avec  l’exogamie, pour les femmes.
La compétition est un élément primordial de la vie, car tout a commencé avec la plus terrible compétition  qui soit, celle que nous n’aurons jamais à revivre, ceci fut illustré dans une chanson : Les spermatozoïdes
« Nous étions trente millions massés derrière la porte,
une seule idée, la porte, la porte…
Ça y est, c’est parti, la porte est ouverte,
c’est la ruée au dehors, ne pas s’affoler.
Déjà, les premiers ont été massacrés, pietinés.
La moindre pitié entraîne la mort,
mais, je dois être cinglé de philosopher à un moment pareil,
courir, courir, tenir, tenir….
Ceux qui ont la rage de vivre, il n’y a que ceux-là qui tiennent,
Les mecs tombent un à un, morts avant de toucher au but…
Soudain je l’aperçois, il est là devant mes yeux,
Il est là devant moi, ce palais merveilleux.
Que c’est beau, que c’est beau, j’entre en un paradis ;
Alors ! C’est là qu’elle est cette garce de vie.
Pendant neuf mois entre elle et moi, ce sera le nirvana.
J’suis l’vainqueur de trois millions,
Je sors du néant, j’ai un nom !
Neuf mois sans froidure, ni chaleur,
Pendant que les autres vainqueurs, ceux qui sont déjà dehors,
M’attendent pour se battre, voir qui sera le plus fort.
Pendant 70 ans, la bagarre recommence,
C’est la vie, c’est la vie, c’est la vie…
Paroles et musique de, Ricet Barrier. 1999.

 ⇒ Dans les rivalités entre gamins, il n’y a pas le souci d’éliminer l’autre : on est le meilleur, on veut avoir un bon point, une médaille, mais ce n’est pas la guerre. Et le summum de la compétition, c’est bien la guerre économique qui touche le monde entier
Par ailleurs, depuis longtemps l’esprit de compétition a amené la consommation de produits, de drogues, même parfois tout simplement pour dépasser ses propres performances….
Donc, nous voyons différentes dimensions dans cette idée de compétition, jusqu’à la compétition avec nous-mêmes.
Toute personne est déterminée à désirer quelque chose, c’est l’essence même de l’homme, c’est ce que nous dit Spinoza : « Le désir est l’essence même de l’homme en tant qu’on le conçoit comme déterminé », un être qui ne désire pas, est mort.

 ⇒ Si vous faites une simple activité physique en groupe, il y en aura toujours un qui va entrer en compétition, vouloir se montrer, être le meilleur, être à la première place, la compétition peut être fanfaronnade.

 ⇒ Là où la compétition s’installe de plus en plus, c’est dans la sport, du sport business, au sport spectacle, et quand on demande à des jeunes garçons ce qu’ils veulent faire plus tard, c’est, footballeur, pas chercheur, c’est dommage !
Néanmoins j’adore un sport comme le vélo, je regarde le Tour de France avec plaisir, même si je sais qu’ils sont « shootés », en revanche, j’ai horreur de la boxe, j’ai du mal à voir deux hommes se frapper au visage. J’ai le sentiment que chez ceux qui regarde cela, c’est la brute qui réclame sa part de bestialité.
Pour qu’il y ait compétition, la plupart du temps il faut qu’il y ait un gain, « une carotte ». Ce qui pose la grande question philosophique : Est-ce que c’est la carotte qui fait avancer l’âne, ou est-ce l’âne qui fait avancer la carotte ?

 ⇒ Je reste persuadée que la compétition a, malgré tout, des aspects positifs. Sans la compétition est-ce que la société aurait évolué, progressé comme elle l’a fait, et aussi vite ?Le « ça ma suffit » nous  aurait enfermés dans un monde du passé ; je vois le verre à moitiéplein.

                                                                          Livres cités

Jean Baudrillard – La Société de consommation, ses mythes, ses structures. Denoël. 1970(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

La brûlure interne. Herbert J. Freudenberger. Editions Gaétan Morin. 1977

L’origine des espèces. Charles Darwin. 1859
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Pourquoi j’ai mangé mon père. Roy Lewis. Pocket. 1960
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Magazine

Numéro Hors série de philosophie magazine.
Spinoza, voir le monde autrement. Avril 2016

 Film

Sacrée croissance !  De Marie-Monique Robin. 2014
 

 

Qu’est-ce qu’être riche?

               Restitution du débat du 13 avril 2016 à Chevilly-Larue

Le trésor d Ali baba. Image promotionnelle du film, Ali Baba

Le trésor d Ali baba. Image promotionnelle du film, Ali Baba

Animateurs: Edith Deléage-Perstunski, philosophe. Guy Pannetier.
Modératrice: France Laruelle
Introduction: Guy Pannetier

Introduction : Si vous interrogez les gens, sur : « qui est riche ? »  vous comprendrez très vite que : sont riches tous ceux qui gagnent plus que moi.  Être riche, version idéalisée : c’est avoir suffisamment de revenus assurés pour toute une vie – pour ne pas devoir travailler par obligation – ne pas dépendre financièrement de qui que ce soit – et à partir de là « cerise sur le gâteau » – on peut consacrer tout son temps à quelque chose qui nous passionne.
Mais être riche, d’une approche  moins idéalisée pour beaucoup de français, ce serait: ne pas être à découvert le 19 du mois, ne pas ravaler sa honte en allant demander régulièrement une avance sur salaire, pouvoir se débarrasser une fois pour toute de la collection de cartes de crédits… Au début du mois de décembre passé, les médias nous disaient qu’un tiers des jeunes ménages vivaient avec un découvert permanent. Si à ces personnes je leur explique la notion de richesse selon Epicure, mon argumentation sera faible, ça leur fera belle jambe, et je peux même me faire jeter.
Dans leur ouvrage « C’est quoi être riche ? » Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon écrivent ceci : « La richesse offre la possibilité de libérer son temps et son esprit de toute une série de problèmes matériels qui empoisonnent la vie de la plupart des gens. Mais la richesse, ce n’est pas qu’un niveau de revenu, c’est aussi une façon d’être, une assurance, une aisance, une façon de parler, de se tenir en société, et qui marque l’incorporation physique des privilèges »
Maintenant, à moins qu’il n’y ait parmi nous dans la salle un, une, ou quelques riches, comment pouvons-nous parler d’une chose que nous n’expérimentons pas vraiment par nous-mêmes ?  Il nous aurait fallu, convier, Bernard Arnaud qui pèse 34 milliards d’euros, Gérard Mulliez (groupe Auchan, Carrefour)  23 milliards, ou Serge Dassault 17 milliards, etc. Je suis même sûr que parmi nous personne ne pèse son petit milliard.
Dans une pièce de théâtre « Numéro complémentaire » un homme, un père de famille (joué par Francis Perrin) vient de gagner le gros lot du loto. Il est d’un milieu modeste, et sa première réaction lorsqu’il annonce la bonne nouvelle à sa famille est : « ce soir c’est la fête je vous invite tous chez Flunch,  et c’est plateau-repas à volonté pour tout le monde » Ceci pour dire que nous jugeons de la richesse en fonction du niveau social où l’on se trouve. Héraclite écrivait : « Les ânes préfèrent la paille à l’or »
Le philosophe Alain Renaut qui avait vécu et étudié la vie des peuples pauvres du Sahel, disait dans une émission sur France culture:  » …qui sont les pauvres ? Pas forcement ceux qui ont le moins de moyens monétaires, mais ceux qui sont le plus empêchés…, » ce qui en contrepoint nous dit, que la richesse, est aussi et d’abord disposer de soi, disposer de son libre arbitre, de pouvoir accéder aux nécessités premières, accéder aux principaux besoins définis dans l’échelle de Maslow.
Alors (et pour conclure) : Être riche, c’est peut-être, figurer dans le classement Forbes, ou, plus couramment, « Être riche, »  c’est avoir : beaucoup de blé, de braise, de flouse, de  fraîche, de  fric,  d’oseille, de galette,  de pépètes,  de pèze, de  pognon,  de picaillons,  de radis, de thune, de fait : être blindé !

Débat

 

Débat :  ⇒ Communément dès qu’on parle de richesse on parle de revenus. Il y a plusieurs formes de richesse, par exemple on peut dire qu’une cuisine est riche. Riche est ce qui fructifie, c’est un signe d’abondance quel que soit le domaine. En dehors de l’argent on peut être riche en idées, être riche en humanité, etc.; mais à chaque fois c’est qu’on est au-dessus de la moyenne.

⇒ Quand j’ai entendu l’énoncé de la question « qu’est-ce qu’être riche ? », j’ai immédiatement pensé à la distinction entre richesse matérielle et richesse spirituelle et à des formules de la sagesse des nations « l’argent ne fait pas le bonheur »  et « plutôt qu’accumuler les richesses vivre d’amour et d’eau fraîche ».  Et j’ai eu en mémoire le film de Fellini « La dolce vita »  qui souligne que les riches  s’ennuient et ne savent pas donner sens à leur vie.
Et puis, je me suis souvenue de l’expression « pauvres d’esprit » et de son interprétation chrétienne «Heureux les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux »  (Prêche de Jésus dans le sermon sur la Montagne). Il peut être compris comme un leurre à destination des réellement  pauvres, comme une drogue (un opium) pour consoler les pauvres en leur promettant un au-delà réparateur. Il est explicité, dans le texte des Béatitudes comme une invitation aux hommes et aux femmes à convertir leur état d’esprit, à passer du désir d’enrichissement matériel au voeu d’enrichissement spirituel car les pauvres en esprit sont les esprits sans désir de conquête ni de  possession matérielles
Alors je me suis demandée mais quel est le problème dans cette question ? Peut-on aller au delà de la distinction richesse matérielle, richesse spirituelle ?  Cette question me semble interroger notre société technophile, consumériste, où règne la compétition  pour être toujours plus riche et en contre façon les projets alternatifs de société autogestionnaire et coopérative.
Aujourd’hui comme l’analyse le philosophe contemporain Alain Renaut dans son ouvrage « L’injustifiable et l’extrême » notre monde a globalisé toutes les situations inédites avant hier, comme la catastrophe climatique et  la mort par pauvreté extrême: un enfant meurt de faim dans le monde toutes les cinq secondes selon le sociologue Jean Ziegler.
Alors faut-il reconsidérer en quoi consiste être riche aujourd’hui? Est-ce simplement le fait de pouvoir survivre? Ou d’échapper à la mort brutale causée par le fait global des guerres asymétriques qui tuent  sans prévenir et de manière aléatoire ?
Nous sommes dans une épistémè, une ère culturelle où triomphe Narcisse, celui qui s’aime plus que tout autre, celui qui a le culte du moi. Nous sommes dans une civilisation individualiste, désenchantée et où la relation érotique de consommation  et de consumation de toutes choses  est une relation mortifère et pour la planète et pour l’humanité. Alors  faut-il  dire comme Voltaire « cultivons notre jardin »? Cela est pour moi déprimant car avoir, je dis bien, qu’avoir un idéal est une richesse. Preuve en est le fait de société que nous vivons aujourd’hui que dans cette société matérialiste, au sens trivial du terme, qui fait miroiter toujours plus de richesses matérielles à consommer et à consumer, le manque d’idéal pousse de plus en plus de jeunes vers des religiosités et donc des communautarismes religieux dont certaines n’excluent pas le suicide meurtrier. Alors peut-être que la richesse consiste en cette capacité de l’être humain de savoir se réjouir, en toutes circonstances, du fait même non pas de vivre mais  d’exister, comme dit Sartre, de pouvoir sans cesse donner sens à sa vie ou plus simplement encore du pur plaisir d’exister et de contempler le monde dont chacun est un élément. Ce que défendent des philosophes matérialistes de l’Antiquité grecque comme Lucrèce .et Epicure et que propose le fondateur de l’idéologie écologiste contemporaine Aldo Léopold avec son ouvrage remarquable Almanach d’un comté des sables (publié en 1948).

⇒ Je suis riche de l’amour de mes enfants, et j’ai surtout beaucoup d’amis sur lesquels je peux compter, j’ai pas mal d’occupations, voire trop. Je n’ai pas beaucoup d’argent, mais j’ai tout le reste, je pense que c’est une forme de richesse.

⇒ C’est bien qu’on ait déjà fait la distinction entre richesse matérielle et les autres formes de richesse. Je pense qu’il y aussi une richesse, qui me parait très importante, c’est dans la vie d’être capable de comprendre ce qui nous entoure, avoir une intelligence suffisante pour être capable d’entendre, de comprendre les informations, de lire un journal, etc. et d’avoir un niveau de compréhension suffisant, en gros ne pas être trop bête, être capable de raisonner, ça c’est une richesse.
Par contre, je pense qu’au niveau des richesses matérielles, il faut quand même que les besoins vitaux soient couverts, sinon, ça devient une préoccupation de chaque instant, et ça empêche d’utiliser son temps à d’autres richesses qu’on peut appeler « immatérielles ». Donc besoins vitaux satisfaits, pas ou peu de préoccupations financières concrètes, et après capacité de réfléchir, de penser, de faire des projets.
Et puis, surtout, l’amour, l’expérience de l’amour d’u autre ou d’une passion chez une personne : aimer, quelqu’un, ou quelque chose.

⇒ Il y a des gens qui sont dans la grande misère et qui sont délaissés. Dès 1957, suite à l’appel de l’Abbé Pierre, un prêtre avait eu l’idée de s’immiscer dans un groupe de SDF pour comprendre pourquoi ils n’arrivaient pas à sortir de leur condition. Il a découvert qu’il y avait des richesses parmi ces gens là. Les richesses sont dans tous les individus si on leur donne les moyens de les développer.

⇒ On est riche en amitié, oui, mais, est-ce bien une richesse ? Dans la pièce de Shakespeare « Thimon d’Athènes » un exemple nous est donné : Thimon inonde ses amis de cadeaux plus luxueux les uns que les autres. Un proche, conseiller, le prévient qu’il va se ruiner. Il le rassure en lui disant qu’il « peut puiser dans les vases de l’amitié »,  je suis riche en amis lui dit-il. Et bien sûr vient la ruine, et là un à un tous ses amis ont une bonne excuse pour ne pas pouvoir lui venir en aide, tous se défilent.
Alors qu’est-ce être riche ? Un homme, nous dit-on, a une chaise, une table, et un lit ; il est riche. Dans ce même temps, un homme a, deux chaises, deux tables, deux lits, est-il deux fois plus riche ?
Et pour revenir sur la notion de catégories sociales liées à l’argent, cela est bien illustré dans une autre pièce de théâtre (plus récente) « Le diable rouge ».
Colbert dit à Mazarin (rôle joué par Claude Rich) que le trésor public est en déficit et qu’il faut trouver de l’argent
– Colbert :…. il nous faut de l’argent. Et comment en trouver quand on a déjà créé tous les impôts imaginables ?
– Mazarin : On en crée d’autres.
– Colbert : Nous ne pouvons pas taxer les pauvres plus qu’ils ne le sont déjà.
– Mazarin : Oui, c’est impossible.
– Colbert : Alors, les riches ?
Mazarin : Les riches, non plus. Ils ne dépenseraient plus. Un riche qui dépense fait vivre des centaines de pauvres.
Colbert : Alors, comment fait-on ?
– Mazarin : Colbert, tu raisonnes comme un fromage, comme un pot de chambre sous le derrière d’un malade ! Il y a quantité de gens qui sont entre les deux, ni pauvres, ni riches… Des Français qui travaillent, rêvant d’être riches et redoutant d’être pauvres ! C’est ceux-là que nous devons taxer, encore plus, toujours plus !  Ceux là ! Plus tu leur prends, plus ils travaillent pour compenser. C’est un réservoir inépuisable.

⇒ Il y a une formule beaucoup utilisée : « On ne prête qu’aux riches », et ceci autant de façon matérielle que de façon spirituelle. Celui qui a des connaissances acquiert une position supérieure.

⇒ On dit beaucoup que notre société est individualiste, je me demande si ça n’a pas toujours été vrai ? Même la misère en Afrique n’est pas supérieure à ce qu’elle a été. Les inégalités dues à la richesse existent, mais elles sont moindres que ce qu’elles ont pu être. Puis revenant sur la richesse spirituelle, on ne réfléchit pas le ventre vide ? Il faut avoir à manger, où dormir…..

⇒ A la pauvreté et la misère en Afrique s’ajoute d’autre misère, comme la misère écologique, soit de plus en plus de sécheresses et des gens qui meurent de faim, le temps je compte à cinq et un enfant est mort, et nous dissertons ici, sur ce que c’est d’être riche. Si on allait poser la question là-bas !

⇒ J’ai travaillé à l’hôpital, j’étais heureuse de donner ce que je pouvais donner, ça a été ma richesse. Même si parfois je rentrais tard, sur mon vélo, je chantais. Maintenant, c’est une richesse de savoir se contenter de ce que l’on a.

⇒ Il faut distinguer pauvreté et misère aujourd’hui dans la société française aujourd’hui l’écart est grand entre les riches, les pauvres et les misérables: du point de vue matériel, quelques chiffres : 2,5 millions de personnes touchées par l’illettrisme soit 7% de la population – 10,5 % de chômeurs – 1 million de personnes bénéficient des repas des restos du cœur – 3,6 millions de SDF – 1 personne sur 5 n’a pas d’accès Internet à son domicile – 8,5millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté (13,9%). Le seuil de pauvreté, en France était de 987 euros en 2014, tandis que 2,2 millions sont millionnaires et 67 personnes sont milliardaires.
Le vide idéologique de ces dernières décennies a laissé place, à un projet de société partagé par un nombre grandissant : « faire de l’argent » ; l’argent est le moteur de l’histoire humaine du 16ème  siècle  à nos jours, c’est à dire dans la période de mise en place du système capitaliste.
L’argent est devenu une valeur d’échange quand il a perdu sa valeur d’usage. Et alors règne dans toutes les sociétés à mode de production capitaliste, ce que Marx nomme « le monothéisme de l’argent ». Nous  faisons l’expérience chaque jour de la domination, dans notre type de société, de la religion de l’argent.
Et finalement c’est Jean-Jacques Rousseau qui analyse le mieux ce en quoi consiste la richesse. Etre riche c’est avoir quelque chose en sa possession mais ce n’est pas être propriétaire comme il l’écrit dans « Le discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes» : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ». Ce n’est pas l’argent mais la propriété privée et l’appropriation des biens (et notamment des biens communs) qui est la cause de tous les maux
Finalement si je m’interroge sur ce qui pour moi a de la valeur et non un prix, alors je dirai:
La richesse du genre humain c’est d’avoir su, au cours de son évolution, inventer toujours de nouveaux outils pour s’adapter à son environnement et le transformer pour satisfaire ses besoins et pour le connaître tout simplement: la richesse c’est d’appartenir à une humanité qui  sait calculer aujourd’hui l’existence de la neuvième planète du cosmos.
Ma richesse liée au hasard de ma naissance c’est d’être née et de vivre dans un pays dont le régime politique est une démocratie qui, en principe, adhère à la déclaration universelle des droits de l’homme et à la laïcité Mais elle est fragile et il faut être vigilant à ce qu’elle ne se disloque pas c’est peut-être l’alerte donnée par les « nuits debout ». Et en tant que femme ma richesse c’est de vivre dans une société où des lois (qui peuvent évoluer) relèvent du principe de l’égalité des droits des hommes et des femmes. Finalement  être riche ce n’est pas avoir quelque chose à vendre c’est avoir quelque chose à donner ou à transmettre sans faire de calcul, sans en attendre un bénéfice. La richesse c’est de pouvoir partager.

⇒ Il y a des richesses qui ne sont pas forcément matérielles ; je pense aux périodes où l’on achetait les esclaves en Afrique, ceux-ci appartenaient à des peuples riches de traditions, de principes moraux, et d’une spiritualité. Vendus aux colons certains ont gardé des traces de cette richesse, qui reste même dans une culture multiple aujourd’hui.
Maintenant pour la richesse matérielle, je la vois naître au néolithique avec les débuts de l’agriculture et de l’élevage et de la sédentarisation, ceci du fait de devoir stocker les produits de la culture. D’où aussi des sources de conflits où les moyens de l’intelligence ou la force font l’un plus riche, l’autre plus pauvre. C’est la naissance des couches sociales, de la richesse.

⇒ J’ai dit que la richesse c’était d’être au-dessus de la moyenne, et quand on s’écarte de cette moyenne, on est plus ou moins riche ou on est plus ou moins pauvre. On peut faire des strates dans la richesse, comme dans la pauvreté. Dans la richesse, nous avons l’abondance, et le superflu jusqu’au gaspillage. Finalement reste la question d’où vient la richesse, et sont-ce toujours des richesses bien acquises ?
Lorsque qu’on a évoqué la solidarité comme richesse, aujourd’hui elle passe par le partage constitué par l’impôt, et nous voyons le refus du partage avec aujourd’hui les « Panama papers » et les paradis fiscaux.
Nous avons eu ici à Chevilly-Larue un très gros propriétaire, fermier général (collecteur d’impôt), Barthélemy Couanar, qui avait de nombreux domaines et qui vivait au quotidien dans une extrême avarice.
Et aujourd’hui on mesure la richesse des peuples, des Nations avec le PIB (Produit Intérieur Brut) pendant que d’autres pays mesurent le BNB (Bonheur National Brut) comme au Bhoutan, et les habitants ont un bonheur brut très supérieur. Donc, il existe pour mesurer les richesses d’autres facteurs que les facteurs économiques.

⇒ La richesse en France est parfois curieusement perçue, un sondage récent dans le journal « La Voix du Nord » nous disait que pour 78% des Français, être riche est mal perçu, mais les mêmes personnes à 72% disaient que c’est une bonne chose que de vouloir être riche. Y a-t-il là, un paradoxe ?
Et bien sûr nous avons dit que la richesse est relative. De fait, si je vis avec 800 €  par mois à Bamako, je suis riche – si je vis avec 5000 € par mois à Chevilly-Larue, je suis entre riche et à l’aise – si je vis avec 5000 € par mois à Neuilly sur Seine, je suis un pauvre. Donc il y a un critère géographique.
Et j’ajouterais qu’être riche c’est prendre le risque d’être détesté par une majorité de personnes.
Et, être pauvre, c’est prendre le risque d’être plaint par une majorité de personnes.
Enfin n’excluons pas que la jalousie à l’égard des riches existe, que c’est un sentiment largement partagé. On n’est pas jaloux de la pauvreté, alors que c’est la condition la plus partagée dans le monde.

⇒ Je travaille dans une collectivité, je m’occupe des seniors, et là, la plus grande richesse, c’est leur santé. Quand la santé se dégrade, tout se dégrade, tout le reste n’a plus d’importance…

⇒ La richesse n’est pas que l’argent, je pense à la richesse du cœur, et celle-là ne dépend pas d’une condition sociale. Je connais (entre autres) une personne assez riche qui aide au restaurant du cœur, et elle dit recevoir plus que ce qu’elle donne.

⇒ Je reviens sur l’expression, ce qui n’est pas indispensable est superflu, cela pose la question de savoir qu’est-ce qui est indispensable. Epicure, considérait comme indispensable les plaisirs naturels, manger, boire, dormir, et réfléchir, soit l’indispensable, en fait, les besoins premiers. Puis venaient les plaisirs artificiels, c’est-à-dire, désir de luxe, de pouvoir, d’honneurs, etc.
Et je voudrais revenir sur l’idée émise que les avares vivent comme des pauvres, je ne suis pas d’accord avec ça, parce qu’en fait quand on est pauvre on n’a pas le même imaginaire que quand on est riche, ils ont peut-être apparemment le même train de vivre, mais ils n’ont pas le même esprit.

⇒ Il y a toujours un danger lorsqu’on aborde ce sujet c’est de mettre en opposition, riches et pauvres, ou « les salauds de riches » et les « malheureux pauvres ». Cela mène à un discours assez simpliste qui nous ramènerait vers des idées égalitaristes. Nous avons eu au siècle dernier en Europe une expérience égalitariste, (Le communisme en URSS) et, le «  paradis rouge » pour le peuple s’est surtout transformé en enfer. Je pense que l’expérience ne fut même pas « globalement positive ».
Nos sociétés, et les individus qui la composent, généreront toujours des plus riches et des moins riches. Le progrès social, nous appartient si, au-delà du simple constat, nous oeuvrons réellement pour que les écarts diminuent, les inégalités s’amenuiseront.
Et puis pour « défendre les riches », car nous avons beaucoup témoigné à charge contre ces derniers, il y a des riches qui font des choses bien, qui font du mécénat.  Par exemple je citerai la baronne María von Thyssen qui a hérité de son riche mari, grand collectionneur d’œuvres d’arts. Elle a donné deux cents œuvres rares dont la plupart sont exposées dans deux musées : Musée Carment Thyssen à Malaga , et Musée Carmen Thyssen à Madrid. Son geste, qui dénote d’une richesse de cœur,  a ému les Espagnols qui l’appellent « Tita Thyssen » (Tante Thyssen).
Et enfin, dans notre pays, les classements officiels nous disent qu’il y a des plus en plus de millionnaires, que globalement notre pays est plus riche qu’il y a vingt ans ; c’est bon signe dans un sens.  Coluche aurait repris ce qu’il disait: « Hé ben, y vont être contents, les pauvres, de savoir qu’ils habitent un pays riche »

⇒ On peut bien sûr citer plein d’exemples de « mauvais riches » en évitant de faire des généralités. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de mécénat, de fondations qui aident dans le domaine de la culture.

⇒ Il y a ceux qui donnent de leur nécessaire, et, il y a ceux qui donnent de leur superflu. Sur le plan moral, ce n’est pas tout à fait la même chose, et donner comme mécène c’est dans l’ordre des choses. Il n’y a pas de quoi féliciter un riche d’être un mécène. Alors que le partage et les solidarités chez celui qui manque me paraissent plus respectables, même si c’est toujours subversif de le dire.

⇒ Plusieurs personnes parlent en même temps, en contradiction avec la dernière intervention :
– Je ne suis pas d’accord avec ça !
– Alors, il peut ne pas donner c’est pareil…
– Il faut encourager le mécénat….etc.

⇒ Chez les pauvres il n’y a pas que des héros, il n’y a pas les bons et les mauvais, et ce n’est pas le niveau social qui définit le comportement.

⇒ On a dit que la richesse est une santé, c’est vrai que lorsqu’on est malade on est égaux, mais lorsqu’il faut se soigner, si vous êtes riches vous pouvez consulter des sommités médicales, avec les meilleurs chirurgiens dans les meilleurs établissements, et avoir une chambre particulière.

⇒ La richesse financière favorise quand même la richesse culturelle, ce qui fait une reproduction des élites, on ne peut pas le nier. L’éducation culturelle transmise dès le plus jeune âge donne un avantage, aller au théâtre, visiter les musées en France, en Europe, etc, cela demande certains moyens.
Et je reviens sur l’ouvrage de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon « Ce que ça fait d’être riche ». Ils nous disent en substance: la société valide le fait d’être riche, de jouir de très nombreux privilèges, ce qui serait la juste récompense d’une quelconque élection, d’un droit inné, presque un droit naturel. Et là je cite : « alors que les riches (écrivent-ils) vivent de plus en plus récompense de leurs immenses mérites, …, les plus humbles, en échec social, vivent avec culpabilité une pauvreté qu’ils ne peuvent devoir qu’à eux-mêmes. Ne subsistent-ils pas aux crochets des créateurs leur (bonne) fortune comme la création d’emplois et de richesses, sur lesquels l’Etat puise les ressources fiscales qui permettent aux assistés de vivre sans travailler? Le consensus qui paraît s’étendre sur le caractère incontournable de l’économie de marché renforce la bonne conscience et l’assurance de soi des nantis, tout en culpabilisant les plus pauvres. Décidément, mieux vaut être financier que savetier. »
Pour résumer brièvement la fable de La Fontaine : « du savetier et du financier »
Un savetier chantait du soir au matin dans son échoppe.
Un financier qui habitait la même maison, ne pouvait s’endormir qu’au petit matin, mais vite réveillé par les chants du savetier.
Le financier vint voir le savetier et lui donna cent écus.
Ce dernier devenu riche, à son tour ne dormait plus, ne chantait plus.
N’y tenant plus, il alla voir le financier et lui dit:
reprenez vos cent écus et rendez-moi mon sommeil, rendez-moi mes chansons !
Nous retrouvons là,  une de ces richesses toute simples évoquées dans le débat.
Et enfin, revenant sur le mérite d’être riche. Cette idée que certains le mériteraient m’horripile, comme me gène l’expression « parce que nous le valons bien », cela voudrait dire en même temps que ceux qui sont pauvres méritent d’être pauvres.
Nul ne mérite d’être riche. Nul ne mérite d’être pauvre.

⇒ Pour juger de la richesse nous devons séparer valeurs boursières et valeurs humaines. Et la richesse doit ne pas pouvoir se développer à l’infini dans un monde où il y a tant de pauvres.

Proverbes et citations  entendus au cours du débat :

« On lit au front de ceux qu’un vain luxe environne, que la Fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne »                          (Jean De la Fontaine. Extrait de la fable : Philémon et Baucis)

« Il faut savoir le prix de l’argent : les prodigues ne la savent pas, et les avares encore moins »                                                                                                                 (Montesquieu)

Œuvres citées :

Livres :

C’est quoi être riche ? Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon. Editions de l’Aube. 2015.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

L’injustifiable et l’extrême. Alain Renaut. Editons Le Pommier 2015.

Discours sur les fondements de l’inégalité parmi les hommes. J.J. Rousseau. 1750.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Théâtre :

Le diable rouge, d’Antoine Rault. Claude Rich dans le rôle de Mazarin. 2009.

Numéro Complémentaire, de Jean-Marie Chevret. 2006.

Emission :

Alain Renaut dans « Les nouveaux chemins de la connaissance. Radio France 11.12.2015

 

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Spinoza, précurseur des Lumières ?

Baruch Spinoza. 1665. Herzog August Bibilothek. Wolfenbütel. Germany.

Baruch Spinoza. 1665. Herzog August Bibilothek. Wolfenbütel. Germany.

Débat du  23 mars 2016 à Chevilly-Larue

Animateurs: Edith Deléage-Perstunski (philosophe). Guy Pannetier. Danielle Vautrin. Lionel Graffin.
Modératrice : France Laruelle.

Biographie, (Danielle Vautrin)
Baruch Spinoza, également connu sous les noms de Bento de Espinosa ou Benedictus de Spinoza, né le 24 novembre 1632 à Amsterdam, mort le 21 février 1677 à La Haye, est un philosophe néerlandais dont la pensée eut une influence considérable sur ses contemporains et nombre de penseurs postérieurs.
Il naît dans une famille appartenant à la communauté juive portugaise d’Amsterdam. Son prénom « Baruch », qu’il latinise en Benedictus, Benoît (Bento en portugais), signifie « béni » en hébreu.
À cette époque, la communauté juive portugaise d’Amsterdam est essentiellement composée de Marranes, c’est-à-dire de juifs de la péninsule Ibérique convertis de force au christianisme, mais ayant, pour la plupart, secrètement maintenu une certaine pratique du judaïsme. Confrontés à la méfiance des autorités, particulièrement de l’Inquisition, et à un climat d’intolérance envers les convertis, un certain nombre d’entre eux ont quitté la péninsule ibérique et sont revenus au judaïsme lorsque cela était possible. Les juifs étaient assez bien tolérés et insérés dans la société néerlandaise. Ceux d’origine portugaise parlaient néerlandais avec leurs concitoyens, mais utilisaient le portugais comme langue vernaculaire. En ce qui concerne la réflexion philosophique, c’est en latin que Spinoza écrivit, comme la quasi-totalité de ses collègues européens.
Spinoza a fréquenté l’école juive élémentaire, le Talmud Torah, de sa communauté, acquérant ainsi une bonne maîtrise de l’hébreu et de la culture rabbinique. Sous la conduite de Rabbi Mortera, il approfondit sa connaissance de la Loi écrite et accède aussi aux commentaires médiévaux de la Torah (Rachi, Ibn Ezra) ainsi qu’à la philosophie juive (Maïmonide).
À la mort de son père, en 1654, il reprend l’entreprise familiale avec son frère Gabriel.
Côtoyant des milieux chrétiens libéraux et libres penseurs, Baruch Spinoza est séduit par la philosophie cartésienne et se montre avide de connaissance. En tant qu’issu d’une famille juive marrane portugaise ayant fui l’Inquisition, Spinoza fut en effet un héritier critique du cartésianisme. Il prit ses distances vis-à-vis de toute pratique religieuse, mais non envers la réflexion théologique, grâce à ses nombreux contacts interreligieux. Après sa mort, le spinozisme connut une influence durable et fut largement mis en débat. L’œuvre de Spinoza entretient en effet une relation critique avec les positions traditionnelles des religions révélées que constituent le judaïsme, le christianisme et l’islam.
Si sa doctrine repose sur une définition de Dieu, suivie d’une démonstration de son existence et de son unicité et propose une religion rationnelle, Spinoza fut à tort couramment compris comme un auteur athée et irréligieux. En effet, ses conceptions théologiques qui relèvent du panthéisme, mais aussi sa conception historiciste de la rédaction de la Bible, tendent à s’opposer aux dogmes religieux de la transcendance divine et d’une révélation surnaturelle.
En écrivant « Dieu c’est-à-dire la nature » Spinoza identifie la divinité au tout du monde réel, contrairement à l’anthropomorphisme religieux classique qui fait de Dieu un créateur, distinct du monde, agissant selon un objectif. Le Dieu de Spinoza est impersonnel, ni créateur, ni bienveillant, ni malveillant, sans dessein particulier pour l’homme, sans morale (la morale est faite par les hommes pour les hommes).
L’Ethique (1677), l’œuvre majeure du philosophe hollandais, est rédigée comme un livre de mathématique, dans un souci de rationalisme absolu. L’auteur y prône la recherche du salut par la connaissance, le Souverain Bien, qui apporte la joie, la Béatitude, et sauve du trouble des passions. Ayant été informé des accusations d’ouvrage athée formulées par les théologiens, Spinoza renonce à sa publication qui l’aurait certainement conduit au bûcher.
Le 27 juillet 1656, Baruch Spinoza est frappé par un herem, terme que l’on peut traduire par excommunication, qui le maudit pour cause et, chose rare, définitive. Peu de temps auparavant, un homme aurait même tenté de le poignarder, et, blessé, il aurait conservé le manteau troué par la lame pour se rappeler que la passion religieuse mène à la folie. Si le fait n’est pas complètement certain, il fait partie de la légende du philosophe.
L’exclusion de Spinoza n’est pas la première crise traversée par la communauté. Quelques années plus tôt, Uriel da Costa avait défié les autorités. Repentant, il avait dû subir des peines humiliantes (flagellation publique) pour pouvoir être réintégré. Il réaffirmera cependant ses idées avant de se suicider.
Juan de Prado, ami de Spinoza, sera à son tour exclu de la communauté en 1657.
Il fréquente l’école du philosophe républicain et « libertin » Franciscus van den Enden, ouverte en 1652, où il apprend le latin, découvre l’Antiquité, notamment Terence, et les grands penseurs des XVIe et XVIIe siècles comme Hobbes, Bacon, Grotius, Machiavel. Il côtoie alors des hétérodoxes de toutes confessions, notamment des collégiants comme Serrarius, des érudits lecteurs de Descartes, dont la philosophie exerce sur lui une influence assez profonde. Il est probable qu’il professe, dès cette époque, qu’il n’y a de Dieu que « philosophiquement compris », que la loi juive n’est pas d’origine divine, et qu’il est nécessaire d’en chercher une meilleure; de tels propos sont en effet rapportés à l’Inquisition en 1659 par deux Espagnols ayant rencontré Spinoza et Juan de Prado lors d’un séjour à Amsterdam.
Quoi qu’il en soit, Spinoza semble accueillir sans grand déplaisir cette occasion de s’affranchir d’une communauté dont il ne partage plus vraiment les croyances. Après son exclusion de la communauté juive, Spinoza gagne sa vie en taillant des lentilles optiques pour lunettes et microscopes, domaine dans lequel il acquiert une certaine renommée.
Hormis « Principes de la philosophie de Descartes », « Pensées métaphysiques », « Traité théologico politique », ses œuvres, interdites car considérées comme athées et blasphématoires, sont publiées à titre posthume.
Spinoza est considéré comme l’une des figures les plus importantes de la philosophie classique à cause de sa rigueur et de son sens critique qui lui vaut d’être poursuivi et persécuté (il a reçu un coup de couteau). (Texte préparés avec des emprunts sur Wikipédia)

Pensées et concepts dans la philosophie de Spinoza. (Guy Pannetier)
On ne peut pas, dans un simple  débat résumer la philosophie de Spinoza, toutefois on peut tenter de retenir les idées principales, les concepts propres à ce philosophe. Pour faire bref j’en retiendrai cinq:
1° La foi en Dieu, un dieu qu’il assimile à la nature, un dieu sans la Bible, sans la révélation, sans les ministres de Dieu, sans le culte.
Pour lui les Ecritures, dit-il, n’ont aucun fondement rationnel et ne peuvent être considérées toujours, comme critères de connaissance. Sa pensée est essentiellement immanente. Pour lui, pas d’ange, pas de jugement dernier, pas d’enfant jésus, etc, pour lui les miracles sont des niaiseries. Pour lui  pas plus de diable que de parole divine. Pour lui Dieu et Nature veulent dire la même chose, et l’on remarque qu(il écrit toujours le mot Nature avec une majuscule comme pour Dieu,
2° La nécessité, le déterminisme. Chez Spinoza cela entraîne le refus de la contingence, du hasard, la nature divine orientant tout chose. De là, c’est la négation totale du libre arbitre. La vie de l’homme est entièrement soumise au déterminisme.
Spinoza reprend cet thème des présocratique, pour qui,  (je cite) : « tout se produit avec raison en vertu d’une nécessité » ». L’histoire de la philosophie a retenu particulièrement cette phrase : « Un grand nombre d’individus de la même farine, croient par un libre décret de l’âme… (que) les hommes sont libres pour cette seule raison qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés.  (Ethique. Scolie de la proposition II. 3ème partie). En cela il rejoint les stoïciens, et le fatum, c’est-à-dire : « aime ce qui arrive, ce qui advient » et à cet effet il donne l’exemple de la pierre qui, jetée en l’air, retombe suivant les lois de la pesanteur : la pierre ne peut pas vouloir ne pas retomber, elle ne peut que se mettre en accord avec les lois de la nature, et vouloir retomber, alors elle est libre du choix par nécessité. Cet argument spécieux est souvent repris dans des religions qui prônent d’abord : « la soumission »
3° Le Conatus : (Je reprends la définition de Michel Onfray) « Ce qui permet à l’être, sa durée, sa manifestation, sa dynamique, son augmentation, son affirmation ».  J’ajouterai: que c’est : le moteur d’action chez l’homme, sa puissance d’agir, la source de vie en lui, l énergie fondamentale qui le pousse à l’action, on peut aussi parler de désir qui se fait volonté, de désir maître. Ce désir est souvent l’effet d’affects, d’exploitation des affects, de désirs créés, cela nous donne aujourd’hui le moteur de la société de consommation et d’une nouvelle forme de  servitude volontaire des individus.
Cela est illustré dans une pièce de théâtre « Bienvenue dans l’angle alpha », pièce adaptée d’une œuvre de Frédéric Lordon : «  Capitalisme, désir et servitude »
La pièce montre comment cette soumission fataliste de Spinoza se retrouve dans notre société, où désir de consommation devient un affect joyeux, valorisant. L’auteur démontre comment l’économie de marché exploite «  utilement » ces affects
4° L’a-moralisme de l’Etique, et le paradoxe qui en découle ; en effet, comment être libre de dominer ses sentiments si nous sommes déterminés en toute chose, dans ce cadre les plus mauvaises actions deviennent- elles excusables ? Le texte de l’éthique, et tout le propos de Spinoza est,  hors le bien et le mal, sans prescription socio religieuse. De fait à « bien et mal, il substitue toujours « bon ou mauvais », ce qui est tout à fait dans la définition de l’éthique par rapport à la morale. Sur ce point Deleuze explique que la philosophie de Spinoza est « par delà le bien et le mal ».
5° Existence de l’idée vraie en nous. L’idée de vrai, c’est l’idée qui surgit lorsque nous avons reconnu et éliminé toutes les idées fausse par sa Méthode. Pour lui,  par intuition,  nous reconnaissons le vrai.
Spinoza comme d’autres philosophes est persuadé que la vérité existe en soi, c’est-à-dire, que selon lui,  si nous examinons toutes les propositions liées à une idée, nous finirons par reconnaître la proposition vraie, puisque la vérité est en nous, il nous suffit de la reconnaître.
A partir de là, dans le traité de l’entendement, il propose une autre voie, « infaillible » cette fois, et curieusement il emploie le mot Méthode 70 fois avec un M majuscule sur les 52 pages du texte, « Court Traité ». « En effet » dit-il «  il doit avant tout exister en nous une idée vraie en tant qu’instrument inné dont la compréhension nous fait en même temps comprendre la différence entre une telle perception et les autres ». Il critique la Méthode de Descartes disant dans « l’Ethique. Préface de la 5ème partie)  qu’il (Descartes) a voulu « expliquer des choses obscures par des qualités obscures, admettre une hypothèse plus occulte que toute qualité occulte »
Si chez Descartes la Méthode propose un cheminement déductif, chez Spinoza nous avons un examen au cours duquel l’idée vraie ; la vérité se manifeste d’elle-même. Quiconque pour lui mettrait en doute cette vérité qui se manifeste spontanément est dit-il  un sceptique, « dont l’âme est complètement aveugle, soit de naissance, soit par préjugé » (Spinoza. Traité de la réforme de l’entendement. P, 28/29. Le Monde de la philosophie. 2008)

La liberté et la servitude chez Spinoza: 1ère partie (Lionel Graffin)
L’homme est faible et propice aux passions et à la servitude, c’est un casse-tête, nul n’y échappe ; l’homme naît dans la servitude.
Spinoza annonce la couleur dans la préface de la 4ème parte de l’Ethique : « J’appelle servitude l’impuissance chez l’homme à gouverner et à réduire ses affects ; soumis aux affects, en effet l’homme ne relève pas de lui-même, mais de la  fortune qui est tel sur lui que souvent il est contraint, voyant le meilleur, de faire le pire »
Pour Platon : « Nul n’est méchant volontairement », pour Aristote, l’homme est l’homme est cause de ses actes.
Ainsi Spinoza pose ces questions : de la volonté du mal, de celle de la faiblesse, avec sous-entendu la faiblesse de la volonté, ce que les grecs nommaient, acrasie.
Puis il nous parle de la faiblesse de la pensée. « Mais, il pense que personne ne peut alléguer  des ses affections pour justifier de son incontinence. Spinoza règle cette vieille discussion  montrant l’inconstance de l’homme soumis (asservi) aux sentiments. Il admet qu’on puisse voir clair tout en agissant mal, mais refuse de considérer l’homme comme la cause de ses actes. L’impuissance de l’homme cependant n’est pas absolue. Si elle l’était l’homme n’ayant aucune puissance disparaîtrait purement et simplement » (Texte extrait de « La servitude humaine, lecture et explication » de Denis Colin.
(https://socio13.wordpress.com/2009/10/26/de-la-servitude-humaine-lecture-et-explicitation-de-la-quatrieme-partie-de-lethique-par-denis-collin-spinoza-spinozisme/)
Mais la tâche est rude, compte tenu que pour Spinoza : « 1° La liberté du libre arbitre est l’illusion. 2° Il n’y a pas de règne des fins transcendant pour qu’il puisse servir de norme, ni de plan de la Nature dont nous devrions suivre les desseins » (Même source)
En un mot, notre tâche est complexe dans notre servitude passionnelle, par le fait que rien ne naît d’une idée fausse, mais par la présence d’une idée vraie, en tant que vrai.
Tel qu’on voit les choses, selon Spinoza, on s’en tient toujours à sa perception, son imagination, à une représentation imaginaire qui résiste à la manifestation du vrai : «  C’est une chose que nous connaissons bien dans la folie. L’homme préfère son propre délire à la manifestation de la vérité. Les idées fausses ne sont fasses qu’en tant qu’aucune connaissance  ne leur correspond…, comme toutes les idées, elles sont en Dieu » (Même source)
Dieu pour Spinoza étant la totalité des choses imaginées et imaginables.
«  Parce que les sentiments, n’ont leur capacité propre, parce qu’ils ne suffisent pas , il doit s’attaquer à cette puissance propre aux sentiments, les « gouverner », et les « réduire » comme le dit Spinooza » (Même source)
En cela la connaissance des causes, de leur genèse, leur déroulement fondamental que l’homme doit connaître. De même, il lui faut essayer de définir ce qui est bon pour l’homme, ce qui lui est utile. C’est en ce sens qu’on dit de Spinoza qu’il est un humaniste utile.
Il faut pour lui, différencier le parfait de l’imparfait, persévérer dans son être en mouvement, le conatus. Bref, passer d’un état de passivité, à un état d’activité en mouvement aidé par une lucidité maximale au service de tous.

Suite à un exposé sur les Lumières, (Edith Deléage-Perstnuski) :
1° L’Ethique un art de vivre pour connaître la joie 2° L’apologie de la raison 3° Le monisme, ou le refus de la transcendance de Dieu. 4° Spinoza, précurseur des Lumières?
Qu’est-ce que Les Lumières?
« On appelle souvent le 18ème siècle le “siècle de la Raison” ou le “Siècle des Lumières“. C’est parce que le monde occidental a été infléchi par ce groupe informe des Lumières, à la fois philosophie, mouvement culturel et politique, lequel a cherché à instituer la raison dans tous les domaines de l’esprit. Le projet des Lumières est de substituer la raison partout où c’est possible: face à la foi aveugle, à la superstition, au régime autocratique et arbitraire, à la force brute et à la ruse en politique, au poids de la tradition dans les institutions sociales, Autrement dit, le projet est de civiliser l’homme et son environnement, en s’appuyant sur la raison humaine. Le siècle des Lumières vise à construire pour l’humanité un avenir qui se caractérise par la rationalité scientifique, la croyance en le progrès technique, l’idéal de démocratie, la volonté de tolérance religieuse (y compris la liberté de ne pas croire en Dieu), le désir de paix universelle, et l’amélioration continue de la vie des peuples tant en termes de confort matériel que culturel et éducatif…… (Extrait du site : La-Philo) http://la-philosophie.com/philosophie-lumieres
En 1784 Kant écrit un opuscule  « Qu’est ce que les Lumières? » dans lequel il argumente qu’être éclairé n’est pas, comme l’ont proposé les encyclopédistes, accumuler des connaissances ; une encyclopédie  fait le tour des connaissances et des savoirs. Etre éclairé c’est bien sûr dépasser l’ignorance, mais c’est surtout avoir une tournure de penser qui consiste à « sapere aude », c’est-à-dire, « oser penser par soi-même », c’est à dire refuser le conformisme de la pensée, refuser les préjugés, et c’est aussi refuser le psittacisme, le fait de répéter comme un perroquet  les idées dominantes.
Qu’est-ce qui, dans l’oeuvre de Spinoza en fait un précurseur des Lumières d’une part et d’autre part qu’est-ce qui le fait considérer comme un auteur susceptible de nous éclairer sur notre modernité ?
L’Ethique (écrite de 1661 à 1675) -Spinoza est mort à 44 ans en 1677- et l’ouvrage, a été porté à l’imprimerie en 1675 mais il a renoncé à la faire imprimer par crainte d’un attentat sur sa personne parce qu’il y développe une conception de Dieu « Deus sive natura » Dieu ou la Nature, qui est non orthodoxe ni pour la communauté juive qui l’a excommunié, ni pour les chrétiens (protestants et catholiques) qui dominent à Amsterdam.
Le texte est difficile à lire et je conseille la lecture du roman d’Irvin Yalom « Le problème Spinoza » paru en livre de poche en 2012.   Irvin Yalom est psychiatre et, dans cette fiction il confronte la vie, et l’oeuvre de Baruch Spinoza à celle d’Alfred Rosenberg idéologue du parti Nazi, auteur du « Protocole des sages de Sion », inspirateur de « Mein Kampf » d’Hitler, pour comprendre les mécanismes de pensée de l’un et l’autre .J’en tire quatre thèmes pour savoir en quoi Spinoza annonce les idées fortes de la philosophie des lumières et aussi de notre modernité.
Le 1er  thème est quel but de la recherche philosophique est  de jouir de l’existence, de connaître le plaisir de vivre, d’épanouir sa puissance de persévérer dans son être (le conatus), d’atteindre la joie et la béatitude.  Il s’agit bien d’une éthique, des règles qu’on doit se donner pour bien vivre, d’un art de vivre et non d’une morale qui indique les normes pour vivre selon le bien. Par ce thème il annonce le mouvement des Lumières qui se préoccupe du bien vivre pour tous  quelle que soit la conception de Dieu. Et a fortiori notre époque (notre culture européenne) qui est désenchantée et qui est terrorisée par le renouveau des fondamentalismes et qui idolâtre l’individu, le moi.
Le 2ème  thème est  la valorisation absolue de la Raison: Spinoza propose d’examiner toutes les idées à l’aune de la raison; c’est pourquoi il a été excommunié: il affirmait que le texte de la Bible – qu’il connaissait parfaitement, ayant étudié  la Torah, plein d’affirmations contraires aux connaissances scientifiques d’alors (comme l’âge de la terre  par exemple) et d’idées liées à la superstition (comme l’idée de l’au- delà et de la vie éternelle auprès de Dieu pour ceux qui se comportent selon la Loi ou les 10 commandements) idées qui sont fabriquées par les rabbins pour asseoir leur pouvoir sur les humains qui, eux, alors vivent dans la peur.
De même c’est avec la raison que chacun peut maîtriser ses passions et se libérer de ses angoisses. Chacun peut connaître la joie en comprenant quelles sont les causes des événements et des situations, car tout est déterminé par des causes qu’il est possible de connaître en raisonnant, « Que la raison devienne une passion » tel est le conseil et le voeu de Spinoza.
Le 3ème  thème est le monisme, ou le refus de la transcendance de Dieu, Dieu c’est à dire la Nature. C’est par ce thème que Spinoza est novateur dans l’histoire de la philosophie européenne, en son siècle, et qu’il a été compris, au 18ème siècle comme un matérialiste, et aujourd’hui comme un écologiste. Le monde, avec tout ce qu’il comporte, obéit aux lois de la nature, et les humains peuvent se servir de leur intelligence, de manière rationnelle, pour découvrir ce que sont toutes les choses Notre existence sur terre est toute entière là, les lois de la nature gouvernent tout et Dieu est l’équivalent de la Nature.
Certains qualifient Spinoza de panthéiste. D’autres disent de lui qu’il est un athée rusé qui emploie le mot Dieu pour encourager les lecteurs du 17ème  siècle à le lire.  Et également éviter à ses livres et à sa personne l’épreuve des flammes. A l’évidence Spinoza n’utilise pas le mot Dieu dans son sens conventionnel.  Il s’en prend à la naïveté des humains qui prétendent être faits à l’image de Dieu. Toutes les variantes anthropomorphiques de Dieu sont, selon lui, autant d’inventions superstitieuses. Nous vivons dans un monde déterministe, jonché d’obstacles à notre bien-être. Tout ce qui arrive est le résultat des lois immuables de la Nature, et, faisant partie de la Nature, nous sommes soumis à ces lois déterministes. Par Nature il ne désigne pas les arbres ou la forêt, l’herbe ou l’océan, ni tout ce qui n’est pas produit par la main de l’homme. Il désigne par ce mot tout ce qui existe, le tout nécessaire et un. Et tout ce qui existe, sans exception, se conforme aux lois de la Nature.
Donc quand il parle de l’amour de la nature il parle d’un amour intellectuel; l’amour de la compréhension la plus totale qui soit de la Nature ou de Dieu, l’appréhension de la place de chaque chose finie dans son rapport aux causes finies. C’est la compréhension, pour autant qu’elle soit possible, des lois universelles de la nature. Cet amour (de Dieu) n’attend rien en retour et n’est pas soumis aux caprices de l’esprit, ou à l’inconstance, ou à la finitude de l’être aimé. Il est béatitude. Cette  conception implique que l’individu n’est pas le sujet qui peut s’extraire de la nature. Il ne doit pas se considérer « comme un empire dans un empire »
Le 4ème  thème est plutôt traité dans le « Traité Théologico politique » mais il est impliqué par le projet de « l’Ethique » qu’il précède (1670). Les chefs religieux ont une mission de conseil auprès des personnes, mais ils outrepassent cette mission et gouvernent leurs fidèles en cultivant leurs superstitions et leurs peurs. A fortiori lorsqu’ils ont une fonction politique Spinoza en a été victime. Dans son ouvrage sur Spinoza, (déjà cité) Irvin Yalom, résume son approche « La religion et l’Etat doivent être séparés. Le meilleur souverain qu’on puisse imaginer serait un chef librement élu dont les pouvoirs seraient limités par une assemblée indépendante également élue, et qui agirait en conformité avec le bien-être social, la paix et la sécurité de tous » qui sont les buts de toute existence humaine.

Débat

 

Débat : ⇒ Quand j’ai lu dans « l’Ethique » le chapitre « De dieu » j’ai d’abord été passionnée par l’écriture par cette démonstration scientifique, c’est mathématique, il y a des théorèmes, des corollaires…, c’est extraordinaire comme démonstration. Et sans dire « Dieu n’existe pas » il démontre absolument que Dieu n’est pas. Qu’il ne peut pas être ceci, qu’il ne peut pas être cela, qu’il ne s’occupe pas des êtres humains sur Terre. Donc, à force, on comprend qu’il nous dit qu’il n’existe pas. Et s’il ne dit pas formellement qu’il n’existe pas, c’est parce que l’époque dans laquelle il vivait, c’était dangereux.
J’ai lu, puis relu ce texte, et j’ai eu deux fois la même impression : Dieu n’existe pas, ou du moins pas du tout comme l’imaginent les Êtres humains

⇒ (Hervé) Poème (en acrostiche)
Spinoza. (En acrostiche : Son raisonnement)

Spinoza accorde à la raison en priorité une valeur absolue.
Oser examiner toutes les idées déterminées est mal venu.
Novateur il a nuancé sur la conception de Dieu et a déplu.

R ejeté par la communauté juive, il est excommunié,
A lors, les richesses de l’existence, par lui déterminées,
I nvitent à prendre conscience que la foi est orientée.
S ereinement, il démontre que la peur de l’au-delà est liée
O uvertement au pouvoir dont l’église s’est accaparé.
N aïfs, les humains béatifient à l’image du Dieu imposé.
N ier cela, chacun peut alors bien vivre et se sentir libéré.
E njoués, les êtres peuvent jouir des règles par eux créées.
M arquante, sa pensée novatrice, étudiée,  explicitée,
E nrichissante, permet de nous éclairer sur la modernité.
N obles, les lois universelles de la nature, ainsi appréhendées
T endent à libérer l’esprit par son projet de l’éthique édité.

⇒ Dire qu’il démontre que Dieu n’existe pas, avec le texte de Spinoza, ne va pas. Par exemple, je cite: « Par Dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à-dire une substance consistant en une infinité d’attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie » (Ethique 1ère partie. VI)
On ne peut pas dire que là il veut dire que Dieu n’existe pas.
Par ailleurs,  on sait qu’il a étudié la Torah, et notamment les ouvrages de Maïmonide, lequel est incontournable chez les juifs, mais on sait que Maïmonide et Averroès ont vécu dans un même temps à Cordoue, et Averroès a défendu une thèse  qu’on a appelé, la laïcité, c’est-à-dire la liberté pour chacun  de pouvoir pratiquer le culte qu’il entendait, et on retrouve parfois ces idées chez Spinoza.
Pour Spinoza Dieu n’est pas le néant, il était quelque chose infiniment différent de ce que les gens en pensaient à cette époque.
Ce qui me gène chez Spinoza (bien que je n’ai lu toutes ses œuvres) c’est cette volonté de conciliation entre déterminisme et liberté. Elle est un peu liberté par soumission et par obligation, (à l’image de l’exemple de la pierre jetée en l’air).
Vouloir à tout prix concilier déterminisme et liberté, là, on n’est pas au siècle des Lumières.
Et je voudrais évoquer sa notion de la vérité, car j’ai entendu qu’il y a avait des démonstrations mathématiques, alors que ce que je vois chez Spinoza, c’est qu’il dit une vérité qui n’est pas le réel. La vérité n’est pas le réel de l’objet qu’on est en train d’examiner, qu’on parle d’objet, comme de connaissance. La vérité elle est définie par rapport à l’entendement qu’on en a, c’est-à-dire, par ce qui est producteur d’une connaissance ; une qualité intrinsèque de la connaissance. Cela induit, implicitement que toute théorie mathématique serait vérité, qu’elle pourrait être vérité puisque c’est une connaissance, or, c’est faux ! Déjà à l’époque de Spinoza, on prônait l’expérimentation, des philosophes déjà nous disait que l’expérience nous approche de la vérité, et Spinoza semble nous dire : mais non ! la vérité est intrinsèque ! elle est là ! vous n’avez même pas à la chercher à la limite !

⇒ Je ne me souviens plus très bien de mes cours de philo sur Spinoza. Ce qui m’intéresse c’est le thème, de la religion et de l’Etat, de la finalité des choix des individus, et cette recherche de bonheur. Je constate qu’on retrouve ces idées là chez Locke, chez Hobbes, et plus tard on les retrouvera chez Rousseau. Ce sont des schémas où le pouvoir n’est plus de droit divin, et c’est pour ça que je partage cette notion chez Spinoza d’un dieu qui est nulle part, déjà parce qu’il fallait jouer avec la censure, être politiquement correcte tout en disant d’autres choses, en contournant.
Il y a la même chose chez Jean Bodin quelque temps avant quand il réfléchi sur le pouvoir et qu’il par le de  République.
Je constate qu’à travers tout ce que dit Spinoza, c’est déjà le peuple qui rentre dans l’Histoire, et ça va arriver, se concrétiser avec la Révolution française.

⇒ Les paradoxes spinozistes : (Guy Pannetier)
«  Il n’est pas de doctrine qui ait excité autant d’enthousiasme et autant d’indignation que celle de Spinoza, il n’en est pas beaucoup qui ait été comprise plus différemment et plus diversement »      (Emile Bréhier. Histoire de la philosophie, tome II. PUF 1968)
Un des premier paradoxes se situe dans cette démarche de détermination et  nécessité, tel que nous les décrit Spinoza, et la volonté d’orienter sa  vie, de construire.  Comment orienter ma vie si tout est déjà écrit à l’avance, ma volonté (et il le dit d’une certaine façon, il ne choisi que d’accomplir un programme).
Le paradoxe va prendre encore une autre dimension chez Spinoza lorsqu’il nous dit il n’y a ni bien ni mal. De même pour lui il n’y ni vice ni vertu. Alors, demande Gilles Deleuze, dans ses cours sur Spinoza (paradoxes) : «  l’Ethique de Spinoza peut-elle s’affranchir de toute morale ? »
La philosophie de Spinoza n’est jamais prescriptive, elle ne met jamais d’injonction morale, le titre de son ouvrage maître « l’Ethique »  met en évidence cette différence entre morale qui traite du bien et mal et l’éthique. En ce sens l’œuvre de  Spinoza est bien par delà le bien et le mal.
Spinoza ne nous dit pas : vous devez choisir entre le bien et le mal, puisque pour lui, le mal n’existe pas. Ah ! pourquoi y dit ça  Spinoza ! (nous dirait avec son phrasé succulent Gilles Deleuze, philosophe contemporain, spécialiste de Spinoza), et bien il dit ça, parce que, suivant son « programme » si nous perfectionnons notre être, nous ne serons plus jamais tentés par le mal, de ce fait il n’existe plus. De même pour la vertu : si nous avons perfectionné notre être alors nous ne choisissons que les options vertueuses, et nous ne sommes même plus tentés par les options non vertueuses. Mais alors ! ne pas avoir à résister à la tentation du mal, est-ce encore de la vertu ? Et bien c’est là encore un des paradoxes de la philosophie de Spinoza.
De ce paradoxe découle la question : si Dieu n’a pas créé le mal, qui l’a crée ? et s’il ne l’a pas créé, alors il n’est pas omnipuissant.
Cela nous remet en mémoire « le dilemme d’Epicure » dont Lionel nous avait parlé en 2010 lorsque nous avons abordé l’Epicurisme : proposition a : Dieu sait que le mal existe, proposition B, Dieu ne sait pas que le mal existe.
Si mal n’existe pas, alors cela inclus que Dieu n’existe pas, alors, comme  dit Deleuze dans ses cours sur Spinoza, finalement avec Spinoza, hé bien !   « Dieu s’en fou ! ».
Mais tout même, ajouterais-je, concernant cette théorie du mal chez Spinoza, si le mal n’est rien, alors l’holocauste n’est rien, alors, on peut tuer, on peut mentir, on peut voler…
(Peut-être que nous aurons une bonne réponse avec Kant, lors de notre prochain débat sur les grands philosophes en mars 2017).

⇔ Spinoza ne démontre ni l’existence, ni la non existence de Dieu. Cela est du domaine de la seule croyance, qu’on, ou qu’on a pas.

⇒ Dieu chez Spinoza n’est pas le dieu des croyants, il n’est pas le créateur de l’univers et de toute chose, c’est le dieu Nature des naturalistes. Quand le dieu de Spinoza (ou, la Nature) décide de tout selon sa loi, c’est exactement le pouvoir que les croyants accordent à leur dieu.

⇒ Je reviens sur la démonstration chez Spinoza. L’algorithme de la pensée n’est pas une démarche scientifique. La démarche scientifique examine un phénomène, donc le raisonnement de Spinoza ne tient pas dans ce sens. La démarche scientifique explique « le comment », pas « le pourquoi ». (Matérialisme et idéalisme)

⇒ Il est intéressant pour se situer dans le contexte de l’époque de lire ce que fut son bannissement : en juillet 1656 la communauté juive d’Amsterdam prononce contre Spinoza le « herem » qu’on peut traduire par « excommunication » ou « bannissement ».
En voici la teneur : « Avec le jugement des anges et des saints, nous excommunions, excluons, maudissons et anathémisons Baruch de Espinoza, avec le consentement des anciens et de toute la communauté, en présence des livres saints : par les 613 préceptes qui y sont écrits, avec l’anathème par lequel Joshua maudit Jéricho, avec la malédiction qu’Elisha mis sur ses enfants et avec toutes les malédictions qui sont écrites dans la loi. Qu’il soit maudit le jour et la nuit. Qu’il soit maudit dans son sommeil, et maudit éveillé. Qu’il soit maudit dehors et maudit dedans. Que le Seigneur ne le pardonne pas. Que le courroux et la fureur du Seigneur tombent dorénavant sur cet homme et fasse retomber sur lui toutes les malédictions qui sont écrites dans le livre de la loi. Que le Seigneur détruise son nom sous le soleil. Que le Seigneur l’exclue pour ses mauvaises actions de toutes les tribus d’Israël, avec toutes les malédictions du firmament qui sont écrites dans le livre de la loi.
Nous vous avertissons que personne ne peut parler avec lui par la bouche ou par l’écriture, ne lui accorder des faveurs, ni être sous le même toit que lui, ni s’approcher de lui, ni lire aucun papier composé ou écrit par lui »
Nous avions là déjà une sacrée fatwa !

⇒ C’est par ce genre de texte, (le herem) que l’histoire de Spinoza m’intéresse, ça le situe dans son époque.

⇒ La liberté et la servitude chez Spinoza : 2ème  partie (Lionel Graffin)
Spinoza aborde les fondements d’une société apte à aider les hommes et à empêcher l’émergence de passions particulières ; une société, telle, que le plus grand nombre puise gagner la béatitude, le bien souverain.
Première conséquence pratique et logique, la condamnation d’une régime de monarchie absolue, il dit : « que ce serait folie de livrer la société à la folie d’un seul »
Deuxième conséquence : la nécessité d’utiliser les passions de tous pour l’intérêt de tous, ceci au moyen d’une constitution qui repose sur un fonctionnement automatique et écrit des lois et non pas sur la bonne volonté de chacun.
Chez Spinoza l’homme n’est pas sacrifié au groupe social, l’intérêt de l’intelligence et de l’âme consiste d’abord à exister et à persévérer dans son être  et instaurer des relations d’amitié et de paix, seul moyen leu intérêt véritable. La Constitution sera pour lui, non monarchique, mais d’essence démocratique.
Alors le pouvoir législatif doit être issu d’une assemblée consultative qui détient pratiquement le pouvoir de décision.
La troisième conséquence, est encore plus révolutionnaire. Spinoza s’oppose à la propriété privée de la terre et des immeubles. Le sol étant le bien le plus essentiel, celui-ci doit appartenir à la Nation.
Spinoza est un génie précurseur des Lumières, mais surtout, il est un phare encore encore en activité.

⇒ Des ouvrages de Spinoza, celui qui m’a le plus intéressé est « Le traité théologico politique »  véritablement engagé, clair, et qui nous parle encore aujourd’hui. Pour les autres œuvres, c’est pour moi, très souvent, relativement abscons, nous y rencontrons des termes qui ne sont plus usités, ou alors qui n’ont plus le même sens. J’ai lu l’ensemble de ses œuvres, et souvent il me fallait retrouver quel sens ont pouvait donner aujourd’hui à tel ou tel terme.
Ce qui permet aussi de situer Spinoza et sa pensée ce sont les nombreuses lettres qu’il a échangé, et qu’on a retrouvé, (74 lettres) dont des lettres à Leibniz, à Blyenberg, Boxel, etc. Parfois dans ces lettres il va plus loin dans sa pensée, il se découvre plus qu’il n’ose le faire dans un œuvre qui sera éventuellement publiée
Et enfin on cite très souvent Spinoza            avec la phrase (en raccourci): « Ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre », laquelle est, plus précisément : «  J’ai tâché de ne pas rire des actions des hommes, de ne pas les déplorer, encore moins de les maudire, mais seulement de les comprendre » (Traité politique)

⇒ J’ai entendu cette expression de Spinoza : « Persévérer dans son être » que doit-on comprendre, là ?

⇒ Je la comprends comme vouloir être acteur de sa propre vie, de prendre sa vie en main, tout ceci contenu chez lui dans le principe du conatus, c’est-à-dire qu’avant l’heure il est un peu existentialiste.

⇒ Je comprends cette expression : « persévérer dans son être » comme, passer de la connaissance du premier genre, à la connaissance du deuxième et troisième genre, c’est-à-dire : passer de l’opinion à la connaissance rationnelle, et puis à la connaissance intuitive, dans le sens d’adhérer à ce qu’on cherche à connaître de manière totale.
Et par c’est vrai que c’est magnifique de voir un homme qui a connu la béatitude, la joie de vivre, alors qu’il a connu l’enfer.

⇒ Je remarque que le Traité théologico politique  date de 1670, c’est-à-dire, en plein siècle de Louis XIV, lequel montre d’une manière fulgurante, l’absolutisme. Et en même temps à cette époque là, justement à cause du pouvoir de Louis XIV tous les protestants sont chassés de France ; et il y en a pas mal qui vont aux Pays-bas. Donc je pense que ce n’est pas innocent si ce livre qui dénonce le pouvoir absolu, est écrit à ce moment là. Rappelons-nous que les protestants ont été de grands réformateurs de la pensée.

⇒ Deux célèbres protestants se trouvent en Hollande à l’époque de Spinoza ; ce sont le philosophe Pierre Bayle,  et l’écrivain et théologien Pierre Jurieu, lesquels développent des idées contraire : Bayle plus près de la monarchie, alors que Jurieu est plus près de la démocratie. Cet environnement était propre à influencer ses écrits sur le Traité théologico politique.

⇒ Spinoza, précurseur des Lumières : (Guy Pannetier)
Du point de vue philosophique  Spinoza crée, non seulement une rupture de la pensée platonicienne, de la pensée de son époque, mais il est «  l’éclaireur » (sans jeu de mots) d’un courant de philosophie qu’on nommera les Lumières.  Exclu de sa communauté religieuse, exclu des milieux intellectuels de son époque, il s’exclut lui même, de la recherche des richesses, de la recherche des honneurs, pour vivre sa pensée philosophique.
Avec Spinoza nous sortons des vérités divines d’un Descartes, nous dépassons la tristesse de l’homme pécheur condamné, et de la haine de soi, dépassées les passions mortifères de Pascal,  nous entrons dans une philosophie où la joie a toute sa place, et la philosophie à vivre de Spinoza nous invite à utiliser au mieux cette force de vie qui est en nous.
Rejetant tout  dogme religieux, toute vérité révélée qu’il associe aux superstitions, il sera non pas déiste, mais plus proche d’un certain panthéisme, où Dieu et Nature ne sont qu’un,
ne reconnaissant pas les écritures comme « vérité, (d’évangile), il ne reconnaît, ni le dogme, ni  le clergé, ni le culte. Spinoza ne s’occupe pas du ciel, son seul souci c’est l’homme.
Pour lui le culte est une organisation politique dont l’origine est la sortie d’Egypte des juifs qui n’avaient plus de lois, et ce fut Moïse qui fixa, au nom du divin, des lois et des rituels. Il trouve même concernant des passages de la Bible (je cite) « …surprenant que ces livres aient été admis au nombre des livres sacrés »  (Traité théologico- politique)
Il prône la supériorité totale de la raison, qui conserve néanmoins Dieu comme cause première. On peut, à partir de sa pensée immanente, peut-être le voir comme un des précurseurs de la philosophie des Lumières. Précurseur par le fait qu’il opère la séparation totale de la philosophie et de la théologie, précurseur parce que dorénavant la raison n’est plus soumise à la foi, précurseur car il nous propose une spiritualité philosophique.      Précurseur aussi parce qu’il sépare dans son raisonnement politique le pouvoir temporel du pouvoir intemporel. Pour lui, celui qui guide l’Etat, (chez lui le Prince) n’a pas de pouvoir divin par délégation. Précurseur car il propose une philosophie qu’on peut déjà qualifier d’existentielle, puisque tout le but de sa philosophie est le développement et l’aboutissement à un être qui se transcende lui-même et qui met tout en oeuvre pour sa vie comme une éternité, ici et maintenant. « Il est clair » écrit Antonio Damasio dans son ouvrage, « Spinoza avait raison », « que l’œuvre de Spinoza joua un rôle moteur dans les développement des Lumières ». Il est précurseur au-delà des Lumières, puisque aujourd’hui des neurologues comme Damasio relisent et utilisent cette notion de Spinoza qui déjà annonçait que : « nos émotions précèdent nos sentiments »
Spinoza est un jalon dans l’histoire de la libre pensée, de la liberté de conscience. Il sera le premier des philosophes, dits « modernes » à parler de religion en tant qu’outil de contrôle social. « Il n’y a de dieu que philosophique» osera t-il écrire, et souvent nous retrouvons chez lui cette phrase : « Je vous parle avec la liberté de philosopher »

⇒ Là aussi, avec cette phrase il est précurseur des Lumières, car Diderot dira à la suite : « Nos sensations précèdent notre raison ».

⇒ La modératrice à ce moment du débat, propose un tour de table, afin que chacun nous dise comment on peut classer Spinoza en regard de différents courants de philosophie :
– Dans les divers réponses, hors celles qui nous disent qu’il leur semble inclassable, il est tour à tour plutôt classé comme/ Epicurien, avec le thème hasard et nécessité.
–  Epicurien et précurseur de la psychanalyse
– Stoïcien avec le conatus, et le développement, la conscience de soi
– Existentialiste (avant l’existentialisme) pour cette volonté d’orienter sa vie
– Puis d’autres réponses, le dise : proche de Montaigne
– proche de Diderot
– précurseur sur des idées qui feront la laïcité
– Cartésien lorsqu’il nous dit que nos sens nous trompent.

⇒ Spinoza précise qu’il y a l’essence des choses en soi. Ainsi pour ce qu’il nomme, la Nature, ce ne sont pas les arbres, les petits oiseaux, ni la nature des écolos, c’est un tout c’est une essence, ce qu’il nous explique dans « l’Ethique ».

Œuvres citées/ Références:

Livres

« Etique » Spinoza. Pascal Sévérac. Ellipses. (Médiathèque de Chevilly-Larue)
Baruch Spinoza. La politique et la liberté. Alain Billecoq. Philosophie en cours. 2013
Capitalisme, désir et servitude. Frédéric Lordon.
Le problème Spinoza. Irvin Yalom. Libre de poche. 2014.
Le rationalisme de Spinoza. Ferdinand Alquié. PUF. 1981
Le vocabulaire de Spinoza. Charels Raymond. Ellipses. 1999. (Médiathèque de Chevilly-Larue)
Œuvres de Spinoza. Charles Appun. Tome 2. Librairie Garnier et frères. 1928)
Qu’est-ce que les Lumières. Kant. 1784.
Spinoza avait raison. Antonio Damasio. Odile Jacob. 2003.
Spinoza et la politique. Etienne Balibar. PUF. 1996. (Médiathèque de Chevilly-Larue)
Spinoza et le spinozisme : Pierre François Moreau. PUF. Que sais-je. 2003.
Spinoza et le spinozisme. Robert Misrahi. Armand Colin. 1998. (Médiathèque de Chevilly-Larue)
Spinoza, chemins dans l’ « Etique ». Paolo Cristofololini et Lorand Gaspar. PUF. (Médiathèque de Chevilly-Larue)
Spinoza. Daniel Pimbé. Hatier. 1999. (Médiathèque de Chevilly-Larue)
Spinoza. Pas à pas. Ariel Suhamy. Ellipses. 2011.
Spinoza. Philosophie pratique. Gilles Deleuze. Editions de minuit. 1981.
Spinoza. Roger Scruton. Seuil. 2000. (Médiathèque de Chevilly-Larue)

Théâtre

Bienvenue dans l’angle alpha, mise en scène de Judith Bernard d’après l’ouvrage de Frédéric Lordon : « Capitalisme, désir et servitude » Edition La Fabrique. 2010

Revues, magazines.

N° Spécial Sciences Humaines : Les auteurs, les thèmes, les textes.

Emission radio, conférence, enregistrement audio.

Spinoza, par delà le bien et le mal. Michel Onfray. France culture/ Les vendredi de la philosophie. 9 janvier 2004.
Spinoza. Une force dans une forme. Michel Onfray. Conférence de l’Université populaire de Caen.
Spinoza, l’esprit de paradoxe. Gilles Deleuze. France culture/ archives INA.
Spinoza, la Révolution trahie. Gilles Deleuze. France Culture. Archives INA
Spinoza. Immortalité et éternité. Gilles Deleuze. France culture. Archives/INA
Le travail de l’affect dans l’Ethique de Spinoza. Gilles Deleuze. France culture. Archives/INA
Spinoza. Gilles Deleuze. Cours à Vincennes le 17 février 1981. France culture. Archive /INA
Le dieu de Spinoza. France culture. Les vendredi de la philosophie. Archives/ INA

Sites Internet

« La servitude humaine, lecture et explication » de Denis Colin.
(https://socio13.wordpress.com/2009/10/26/de-la-servitude-humaine-lecture-et-explicitation-de-la-quatrieme-partie-de-lethique-par-denis-collin-spinoza-spinozisme/)
La-Philo http://la-philosophie.com/philosophie-lumieres

 

 

 

Qu’est-ce que le tolérance aujourd’hui?

                          Restitution du débat du 6 avril 2016 à l’Haÿ-les-Roses

Le Mahatma Gandhi  (Mohandas Karamchad Gandhi)

Le Mahatma Gandhi (Mohandas Karamchad Gandhi)

Animateurs : Guy Pannetier, Danielle Vautrin
Modératrice : Edith Deléage-Perstunski (philosophe)
Introduction : France Laruelle.

Introduction : On se pose en premier cette question : est-ce que ce mot tolérance est le même qu’à son origine ? Ou bien a-t-il évolué ? Je propose qu’on revoit l’origine du mot, son histoire, et les quelques définitions qui lui correspondent.
Issu du mot latin « tolerare » (supporter) tolérer c’est accepter et respecter sans contrainte, sans condescendance, esprit moralisateur, ou paternaliste, les idées, les opinions, les comportements d’autrui que l’on n’approuve pas soi-même. C’est aussi ne pas chercher à restreindre la liberté des autres en la conditionnant à nos propres valeurs, que ce soit dans le domaine : éthique, social, politique, religieux, philosophique…
A ce sujet le philosophe André Comte-Sponville nous dit : « Le vrai n’est pas forcément le bien, et le bien n’est pas forcément le vrai ».
Le mot, le principe de tolérance m’ont été inculqués dès ma prime enfance, et malgré les risques d’abus qui y sont liés, la tolérance est une de mes valeurs de référence.
La tolérance est une vertu morale, individuelle, autant que valeur politique. Elle n’est pas décrétée par une loi.
La tolérance défend l’idée de liberté de parole, elle est un élément indispensable à la vie en société où cohabitent différentes ethnies composées d’opinions, et de coutumes différentes, de règles diverses, pouvant même être opposées les unes aux autres.
La tolérance est une idée moderne qui fait son apparition surtout à la Renaissance, lorsque l’Europe connaît avec la Réforme et le protestantisme une nouvelle situation religieuse. La théorie politique de la tolérance s’est constituée pour répondre aux graves problèmes des guerres de religion au XVIème siècle. Plusieurs édits de tolérance seront promulgués puis révoqués, le dernier en 1787 donne enfin une existence légale aux protestants qui jusque là n’étaient pas inscrits à l’Etat civil qui était tenu par l’Eglise  catholique.
C’est avec des écrivains, des philosophes comme Bayle, Bodin, Spinoza, Locke que se sont développées à la fois une théorie et une justification de la tolérance.
Locke montre l’irrationalité de l’intolérance religieuse qui tend à forcer des gens à croire en ce qu’ils n’approuvent pas. Toutefois chez lui l’intolérance reste justifiée si la pratique d’une croyance constitue une menace pour la paix civile.
Le siècle des Lumières prévoit une conception plus large de la tolérance. Voltaire y voit un rôle important. On lui attribue la phrase : « Je désapprouve ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour votre droit de le dire ». C’est en 1859 que la tolérance est pleinement célébrée comme élément essentiel de la défense de la liberté.
Le philosophe et économiste libéral John Stuart Mill défend la tolérance pour deux raisons : 1° Parce qu’elle est nécessaire au progrès social et au progrès des connaissances.
2° Parce qu’elle est exigée pour l’exercice de l’autonomie individuelle, le développement moral et culturel.
Au 19ème et au 20ème siècle l’idée de tolérance dépasse le domaine religieux pour s’appliquer aux modes de vie non conventionnels, en particulier en matière de sexualité.
Historiquement la tolérance apparaît avec la tradition libérale. Dans la politique contemporaine il existe un large accord sur le fait qu’un certain degré de tolérance est indispensable à une société libre et démocratique, mais il y a débat sur les limites à mettre à la tolérance.
Parmi les arguments contre trop de tolérance, on prétend souvent qu’elle favorise l’immoralité ou les comportements indésirables et qu’elle détruit la vertu individuelle, tout comme la cohésion sociale.
D’autres ont remis en question la compréhension classique de la tolérance, en soutenant que les sociétés modernes plurielles exigeaient une attitude volontaire à l’égard de la tolérance.
Le concept de tolérance doit non seulement autoriser les comportements liés aux diverses croyances religieuses, mais aussi s’appliquer à la diversité des identités.
Les discours racistes et homophobes ne peuvent être tolérés.
En revanche, dans notre société actuelle face aux « incivilités » (pour utiliser un terme très modéré) hélas si courantes : est-ce que le concept de tolérance à la même valeur qu’hier

Débat

 

 Débat : ⇒ D’hier à aujourd’hui le concept de tolérance est-il le même ? Y a-t-il au concept tolérance, une réponse définitive, immuable ? La tolérance relevant de l’éthique et non de la morale, proprement dit, celle-ci est donc inévitablement évolutive en fonction d’une époque, d’un lieu, d’une société donnée. Cela ne doit pas pour autant faire que cette valeur soit relativisée.
Cette question sera toujours d’actualité, car toujours il nous faut nous questionner, entre tolérance, et excès de tolérance, entre  laxisme et intolérance : où mettons nous le curseur ?
La tolérance est dangereuse en ce sens où suivant l’expression de Livingstone elle permet à « des idées qui nous paraissent pernicieuses de s’exprimer et de se répandre »
Revenant sur les tragiques événements, les tueries de 2015, alors que l’heure est au dialogue, à la réflexion, des « oui mais ! » ou encore des, « il faut comprendre », se font entendre. Combien de gens pétris de bonnes intentions, planant encore dans « il est interdit d’interdire », s’érigent en donneurs de leçons, pseudo bons samaritains, et sont parfois inconscients au point de transformer les assassins en victimes. Car le mot « comprendre » est aussi synonyme « d’excuser », de rendre presque normal, justifier des actes intolérables, c’est une offense aux victimes, une offense à leurs familles.
Les mots ont un sens, les mots peuvent être des armes, alors il faut les manipuler dans certains cas avec la plus extrême prudence, car « chercher à comprendre » comment des personnes deviennent accessibles à des théories mortifères, n’est pas « comprendre » l’acte de tuer sauvagement son prochain.
Celui qui cherche à comprendre se montre tolérant. Je suis tolérant car je doute. Les certitudes sont une entrave à la tolérance.
Les tenants de l’angélisme social et les extrémistes de la tolérance ne tuent pas, mais d’une certaine façon ils arment ceux qui tuent.
Cela venant de personnes n’ayant pas reçu le minimum d’éducation pour avoir un peu d’esprit critique, cela peut être classé dans les épiphénomènes.  Mais lorsque cela vient de personnes ayant une certaine éducation, tant philosophique que politique, cela à un écho d’apologie de la violence.
Cela viendra, comme nous le dit un article dans un numéro de philosophie magazine, n° 87 par les propos du pape actuel, qui déclare au lendemain des attentats qui ont tué dix-sept personnes (Charlie hebdo), « si un ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing », alors du coup de poing, aux cent coups de fouet, ou la kalachnikov, le pape ouvre la voie qui justifie la punition, le châtiment face à ce que les croyants intégristes considèrent comme blasphème.
Du dogme à l’intégrisme nous sommes sur les premières marches dont les suivantes mènent au terrorisme. Le pape n’est pas le seul, nous dit le même article de philosophie magazine*. Des personnes se réclamant de l’extrême-gauche ont tenu également ce langage du « oui mais ». L’article cite entre autre les propos ambigus de personnes comme Alain Badiou pour qui (je cite) Charlie hebdo ne fait « qu’aboyer  avec les mœurs policières, mœurs relevant d’un républicanisme postcoloniale et xénophobe». Vouloir, au nom d’une pseudo tolérance,  hisser le drapeau rouge, à côté du drapeau noir de Daesh, c’est un jeu dangereux.
Le 16 novembre 2015 c’était les 20 ans de la journée de la tolérance initiée par l’Unesco en 1995. On en a peu parlé bien sûr, nous étions alors trois jours après les tueries du Bataclan et des terrasses de cafés, les esprits n’étaient pas forcément enclins à prôner la tolérance.

⇒ Nous avions dans les premières années du café-philo déjà abordé ce sujet, la tolérance. Celui qui l’avait proposé a commencé en énonçant tout ce qu’il ne tolérait pas : racisme, antisémitisme, sexisme, etc., beaucoup de mots en « isme », et un tour de table nous avait permis de connaître tout ce qu’on ne tolérait pas, et pourtant si on dit de quelqu’un qu’il est intolérant, ce n’est pas bon, donc ce mot est ambigu.
Personne ne peut être « tolérant » ou « intolérant », il faudrait d’autres mots.

⇒ J’avais peur qu’on soit dans une approche trop angélique. La tolérance, pour moi, n’est pas neutre ; elle est relative à une référence, à des principes, à des valeurs. Or, aujourd’hui on a besoin de redéfinir, d’insister sur les valeurs, et non tolérer toujours plus, parce que la tolérance lorsqu’elle devient angélique peut être néfaste.
Donc elle est relative ; dans certains pays en des temps reculés, on acceptait l’étranger à condition, par exemple qu’il n’ait pas de cheval, qu’il se déplace sur un âne. Donc, pour ces gens là c’était une règle de tolérance.
Aujourd’hui il faut redéfinir nos valeurs, surtout pour nos jeunes dont beaucoup sont complètement perdus, avec la peur de chômage, la peur de l’avenir, et là le rôle de l’école est important pour donner l’esprit critique, et savoir quoi et comment tolérer.
Parmi les erreurs qui peuvent être faites, c’est vouloir imposer sa culture aux autres, mais si dans les populations immigrées on ne leur donne pas les éléments de la culture du pays, ils seront de fait relégués, concentrés dans les mêmes quartiers, sans l’ouverture sur l’autre, et finalement pas intégrés.
On est peut-être dans l’erreur en acceptant l’immigration illégale, en ne fixant pas les limites raisonnables. C’est ce qu’Alain Finkielkraut expose dans son ouvrage « L’identité malheureuse », soulignant aussi qu’il ne faut pas céder à ceux, quels qu’ils soient, qui veulent modifier la laïcité, ne pas céder aux groupes de pression qui veulent à tout prix contourner la loi de 1905.

⇒ La tolérance ne veut pas dire, soumission ». A partir du moment où il y a soumission on accepte beaucoup de choses, on fait fi de la loi, des valeurs.

⇒ Poème d’Hervé :                          Tolérance.

Tout un chacun pense différemment
Œil pour pour œil, c’est la loi du talion,
La vengeance appliquée sans discernement
Ecarte toute solution d’évolution.
Réfléchir pour donner une suite précisément,
Analyser sincèrement la situation
Ne pas s’emporter et agir moralement
C’est avoir un comportement de conciliation,
Enfin, être tolérant, n’est-ce pas être clément ?

⇒ La tolérance aujourd’hui c’est, pour moi en France, au 21ème siècle dans notre société multi-culturaliste qui affiche comme une de ses valeurs la reconnaissance de la diversité culturelle et cultuelle ; et aussi dans un régime démocratique qui veut développer la démocratie participative et non pas seulement la démocratie représentative avec tous les concitoyens français, bi- ou multinationaux, et pour certains aussi les étrangers, et enfin, dans une situation d’état de guerre en butte au terrorisme islamiste. Mon point de vue, que je vais essayer d’argumenter est de dire non à la tolérance comme simple compréhension de l’autre et oui au respect comme reconnaissance de l’autre comme une personne humaine comme moi.
D’abord la valeur constitutive de la société humaine est le respect et non pas la tolérance ; car 1° comme l’écrit Freud dans « Malaise dans la civilisation », le bonheur n’est pas au programme de toute société: les êtres humains doivent, pour vivre ensemble, refouler le Thanatos, le désir de mort que chacun a en lui, et sublimer l’Eros, le désir de plaisir que chacun a aussi en lui. Il y a donc de l’intolérable en toute société : les meurtres, l’inceste, l’oisiveté comme principe de vie …
2° L’être humain est un animal social, il n’y a pas d’être humain hors société – d’Aristote aux anthropologues contemporains – et l’ermite qui se retire dans les bois ou sur une île déserte parle une langue qu’il a apprise de ses pairs et emporte avec lui une théière ou une cafetière objet de sa civilisation. Ce qui constitue la société, c’est la considération de l’autre comme une personne  avec laquelle  il faut dialoguer pour vivre ensemble et pour que ne se développe pas, « la guerre de tous contre tous » (Hobbes).
Autrement dit comme l’écrit Kant : avec une personne tu dois toujours « agir de telle sorte qu’elle ne soit pas prise comme un moyen mais comme une fin ». Une personne est respectable, elle doit être respectée, même si elle est aussi, en même temps instrumentalisée. C’est ce qui distingue les personnes des choses.
L’intolérable pour l’être humain c’est qu’il ne soit pas reconnu comme un être humain et non pas que ses habitudes et ses coutumes ne soient pas tolérées. D’ailleurs, sur le plan juridique il y a eu un enregistrement de la différence entre tolérance et respect. En 1945, il y a eu la différenciation entre crimes de guerre (il y a guerres lorsque des individus ou des peuples ne se tolèrent pas) et crimes contre l’humanité quand des individus ou des peuples ne sont pas considérés comme des personnes humaines (génocides, viols, esclavage, torture).
D’autre part, la tolérance n’est pas une valeur mais un moyen de gouvernement.
Dans le dictionnaire de Trévoux (du 18ème siècle) la tolérance c’est « la condescendance qui fait qu’on n’empêche pas certaines choses, qu’on les connaisse et qu’on ait le pouvoir en main ». La tolérance est un moyen d’éviter la discorde, un moyen de coexistence pacifique;  pour éviter les troubles, et les guerres de religion. De même Kant dans « Qu’est-ce que les Lumières? » salue Frédéric II de Prusse comme un monarque éclairé car il est le premier à déclarer qu’un prince (l’autorité politique) n’a rien à prescrire aux hommes dans les choses de la religion, et qu’il refuse l’attitude hautaine de tolérance au bénéfice de l’attitude digne du respect de l’autre, des autres croyances.
Cela est juste aussi du point de vue psychologique: est en position de tolérer celui qui a le pouvoir d’écraser et qui ne le fait pas  Seuls les maîtres tolèrent pour rester maîtres.
Aujourd’hui la tolérance prend le masque du droit à la différence qui finalement devient l’éloge des différences et l’acceptation des communautarismes: à table, dans les cantines scolaires, de manière vestimentaire dans l’espace public… C’est bien un outil de gouvernement: la paix sociale passe par la tolérance des habitudes et des coutumes différentes qui peuvent devenir ostentatoires et prosélytes, et qui le sont devenues en ce qui concerne celles qui se réclament aujourd’hui de l’Islam.  Déjà en 1996, lorsque des jeunes filles ont refusé d’enlever leur voile en entrant au collège, l’administration l’a toléré et le gouvernement Jospin et le conseil d’Etat aussi, et cela était une erreur que l’on paie aujourd’hui. Et qui s’est élevé contre le port de la burka dans l’espace public pour  légiférer en 2011 ?
Prenons un autre exemple la pratique de l’excision. Peut-elle être tolérée? Non parce qu’elle est une atteinte à l’intégrité de la personne humaine. Il doit y avoir le même refus pour les pratiques qui nient la personne humaine (le voile intégral),  et respecter les femmes qui se font exciser ou qui portent le voile intégral c’est discuter avec elles, les considérer comme capables de discuter, et argumenter sur le fait que toutes les cultures ne sont pas égales en valeur humaine et que celles qui imposent l’excision, ou le voile intégral, ne respectent pas les femmes, les prennent pour des choses et que ceux et il faut que celles qui imposent de telles pratiques soient condamnés et châtiés.

⇒ Je partage les choses qui viennent d’être dites, je vois la tolérance comme étant une vertu individuelle, quelque chose qui nécessite un travail sur soi afin de prendre en compte l’autre dans sa dimension, de lui témoigner respect.
Le problème auquel on est confronté, c’est qu’aujourd’hui c’est une vue de l’esprit, on vit dans un monde où l’intolérance est la marque générale ; je pense à toutes ces agressions, à ces épreuves de force, de provocation, comme en 1989 lorsqu’on a tenté de laisser porter le voile à l’école. Le Ministre de l’éducation d’alors, a botté en touche. Je crois que la tolérance implique un minimum de civisme, sinon elle n’existe pas.
Pour que la tolérance s’applique dans un pays il faut que l’Etat soit capable de se montrer intolérant, (au sens ne pas accepter).

⇒ La position de notre gouvernement actuel du fait de beaucoup de tolérance rend l’édifice social fragile, et il faut savoir expliquer à tous quels sont les principes de la laïcité : c’est la tolérance des croyances, ce n’est pas comme a souvent voulu souvent le faire croire « bouffer du curé », mais c’est respecter toutes les croyances, mais il faut aussi parfois « serrer les boulons » face à certains dérapages. Le vivre ensemble c’est, des us et coutumes, et les lois républicaines. Si on très tolérant, si on ne réagit pas comme il faut, en temps utile, c’est le vivre ensemble qui en souffre.
C’est chez les religieux islamistes intégristes que nous rencontrons le plus d’intolérance, si on ne vit pas suivant leurs principes on est des mécréants (aux deux sens du terme), et la moindre critique à leur égard c’est tout se suite de l’islamophobie. Du coup, il s’installe dans le pays l’auto censure, les gens n’osent plus évoquer les écarts  à la loi républicaine.

⇒ La tolérance n’est pas la même d’un pays à l’autre, telle la Grande-Bretagne par exemple, ou des pays où tout est autorisé, ça nous donne par exemple comme réponse le Ku Klux Klan aux USA.

⇒ La tolérance n’est pas une valeur éducative.
1° Comme me l’a enseigné Michel Serres l’éducation, pour réussir doit être positive: on n’éduque pas bien contre, on éduque bien pour, on n’éduque pas bien à l’antiracisme, mais bien au métissage, on n’éduque pas au refus de la barbarie mais à des valeurs. D’ailleurs, éduquer c’est conduire vers des valeurs. L’éducation à la tolérance est une éducation négative et non pas positive comme l’éducation à des valeurs. C’est, éduquer à ne pas interdire, à supporter, à permettre. Ce n’est pas une éducation à proprement parler. L’enfant a besoin d’être instruit, d’être orienté, d’être conduit vers des valeurs, pour devenir un être humain et ne pas rester animal. Le pédagogue, selon des modalités différentes, conduit l’enfant vers des valeurs: aujourd’hui, en France au respect de l’autre, aux droits de l’homme, (les droits liberté-1789- et les droits sociaux-1948-), à la laïcité, à la responsabilité envers la Terre pour les générations futures.
2° Comme l’écrit Lévi-Strauss dans « Race et Histoire », «  Le barbare c’est celui, d’abord, qui croit à la barbarie ». Le barbare, c’est l’ethnocentriste, qui ne reconnaît pas les autres cultures comme des cultures, les autres langues comme des langues égales à la sienne, qui les juge inférieures voire « sauvages ». Les racistes utilisent des mots d’animaux pour désigner les individus ou les peuples jugés inférieurs les bourricots pour les algériens par les colons, la vermine pour les juifs par les nazis, des sauvages… Eviter la barbarie, ce n’est pas être tolérant, c’est être éduqué à reconnaître l’autre et à le respecter comme un être humain.
3° Ce que m’a appris Locke avec sa « Lettre sur la Tolérance » c’est qu’une  philosophie de la tolérance, une philosophie libérale, pêche par un défaut majeur : elle ne stimule pas la ferveur, le vouloir vivre ensemble.  Encore une fois non à la tolérance oui à la foi qui n’est pas une foi particulière. Locke argumente cela en écrivant que le vivre ensemble dans un Etat passe par des lois imposées c’est à dire des règles communes pour garantir à chacun sa sécurité, sa liberté, la propriété des soi et de ses biens, et par la tolérance religieuse mais que néanmoins il y ait un seuil de tolérance: dans un Etat tolérant les athées, dit-il, ne sont pas tolérés parce qu’il leur manque la foi, la ferveur pour maintenir l’unité de l’Etat. Aujourd’hui dans notre Etat libéral où la tolérance est reine, avec les écueils énoncés, la foi en la volonté de construire un Etat juste et solidaire décline et cela m’attriste.

⇒ Nous avons des marques d’intolérance chez des jeunes qui à l’école contestent des cours d’histoire, de science, parce que ça ne correspond à leurs références religieuses. Il faut espérer dans l’évolution des moeurs et dans l’intégration. Et là où on a vu le sommet de l’intolérance ce fut lors des caricatures de Charlie Hebdo.

⇒ On a évoqué l’évolution de l’idée  de la tolérance, du concept tolérance. Dans ce sens on se rappelle qu’au moyen âge, l’intolérance était telle, que les sodomites finissaient sur le bûcher, et, il y a peu on a établi le mariage pour les homosexuels.
En 1943, une femme qui avait pratiqué des avortements sera guillotinée, puis nous avons eu la loi Veil en 1975.
Lors de l’exposition coloniale à Paris en 1931, on avait reconstruit un village africain avec ses habitants, ce qu’on a appelé par la suite « un zoo humain ». Aujourd’hui la discrimination raciale est punie par la loi.
Et puis je reviens sur la notion de tolérance dans divers pays. Cela nous donne aux Etats-Unis le deuxième amendement de la Constitution qui permet entre autres à chaque citoyen de porter une arme, droit qui perdure malgré les récentes tueries.
Revenant chez nous en France : des personnes du monde politique et une large part du monde médiatique, ont récemment au nom de la tolérance, piégé deux mots du vocabulaire : c’est d’abord le mot, amalgame.
Au nom du refus d’amalgame, on fait taire toute critique de l’intégrisme, de propagandes et d’actions antirépublicaines, voire, anti-laïques.
Le second mot piégé est : islamophobie. Nulle critique, nulle observation n’est tolérable sur ce sujet. On doit pouvoir, disait sur une radio, Elisabeth Badinter  « défendre la laïcité sans avoir peur d’être traité d’islamophobe »
Interdire toute critique dans ce domaine, c’est oublier, ou occulter un point primordial : ce n’est pas l’Islam religieux qui est mis en cause, ce n’est la pratique religieuse non plus, l’intolérance vient de l’Islam politique. Ce qui est à combattre, ce sont les propos antirépublicains, allant jusqu’à assimiler racisme et laïcité, allant jusqu’à assimiler, laïcité et islamophobie.
C’est oublier ou faire semblant d’oublier que l’Islam pratiqué dans de nombreux pays est d’abord un système politique antidémocratique, un système de régulation sociale à tous les niveaux, et que les religieux intégristes veulent que l’Islam détruise (suivant l’expression courante)  tous les impérialismes afin que l’Islam soit la seule religion dans ce monde.
Donc, nous voyons ce « laissons dire » pour « ne pas  faire de vagues », cela nous mène jusqu’au laxisme qu’on peut déplorer comme ce fut le cas dans une émission sur Canal + le 26 janvier de cette année. Un islamiste salafiste, Idriss Sihamedi, affirme sur le plateau qu’il refuse de serrer la main aux femmes. Présente, sur le même plateau la Ministre de l’éducation (Ex Ministre des droits de la femme), Najat Vallaud Belkacem ne réagit pas.
Dans ce cas présent, où nous situons-nous entre tolérance et laxisme ?

⇒ Tout ce qui faisait les concepts, les valeurs il y a cinquante ans est aujourd’hui complètement bousculé, remis en cause par la réalité. Par exemple, le respect de l’autre n’a plus une place prédominante.
Et se pose aussi, le problème que, parmi les terroristes, il y avait des jeunes garçons polis, gentils, pas du tout le profil intégriste, donc après se crée une certaine méfiance. On peut dire que depuis les attentats la tolérance a été atteinte; c’était aussi l’objectif de ceux qui ont commandité ces attentats. Et je reviens sur les discours dans les mosquées, où il y a parfois des propos intolérants, antirépublicains, anti démocratiques; il faut être vigilant pour ne pas laisser se développer une logique d’affrontement.

⇒ Je crois que les plus jeunes n’ont pas tous été éduqués à la tolérance, à la laïcité, ni aux droits de l’homme, ni à la responsabilité envers la Terre et envers l’humanité. J’ai été prof et on n’avait pas pour mission d’éduquer dans ces domaines.
Maintenant, le gouvernement rappelle qu’il faut faire l’éducation à certains principes à l’école, mais pendant trop longtemps ça n’a pas été fait.
Je reviens sur la loi Veil, ce n’est pas pour moi une évolution de la tolérance, c’est une évolution de la société vers une conscience plus large de l’humanité.
Puis revenant sur le voile, je vois là surtout un geste politique, et c’est vrai que dans l’Islam, politique et religion vont ensemble, on a connu ça en France.

⇒ J’ai entendu dire qu’il fallait accepter tous les autres avec leurs coutumes, leurs usages. Soit ! Mais ces derniers sont-ils prêts à nous accepter ?
Ensuite, ayant été élevée dans une famille trop tolérante, je devais accepter beaucoup de choses, et des personnes en ont abusé, jusqu’à parfois m’humilier. Plus tard, j’ai réagi me disant au nom de quoi, doit-on subir, au nom de cette tolérance ? J’en ai conclu que la tolérance avait la valeur que je lui reconnaissais, et je pense qu’on doit lui mettre des limites. J’ai compris que la tolérance à une dose trop importante devient intolérable.
L’image, la métaphore qui illustre cela, c’est « le lait sur le feu ».

⇒ Est-ce que mai 68  a fait évoluer la tolérance ou non ?

⇒ Difficile à dire, surtout  qu’il « était interdit d’interdire », tolérance ambiguë !

⇒ Au nom de la tolérance on a déplacé à la suite de mai 68 certaines notions; comme à l’école où il revenait presque aux élèves de choisir le cours.
Je vois les jeunes enseignants que je côtoie : ils sont dans une tolérance telle qu’ils n’ont pas le contrôle sur la classe, et l’on voit même qu’au bout de 15 minutes de cours souvent c’est la dispersion…

⇒ Ce constat par des parents d’une tolérance parfois proche du laxisme, amène de plus en plus de parents à choisir l’enseignement privé pour leurs enfants, ce qui a un effet très négatif, en ce sens où des écoles n’ont plus que des enfants issus de  l’immigration, et les mères de ces enfants s’en plaignent car voilà des enfants qui se trouve  encore plus ghettoïsés  dès l’école. Comment dès lors avec ce manque de mixité sociale aboutir à cette fameuse intégration.
Et je voudrais évoquer un film où l’on voit une certaine forme d’intolérance, c’est « La journée de la jupe ». La maîtresse vient faire son cours en jupe. Des élèves intoxiqués par des préceptes moraux religieux, considèrent qu’une femme qui porte une jupe, est une putain, même les élèves filles ont intériorisé ce sentiment. La situation dégénère, jusqu’au drame, et les élèves à la fin apprenant qu’elle aussi est d’origine arabe, ont cette réaction : « mais m’dame pourquoi vous l’avez pas dit ! »
(Beau film, émouvant. Pratiquement jamais  diffusé dans nos banlieues, « pour ne pas faire de vagues »)
Il est un autre secteur où la tolérance n’est pas de mise, c’est à l’encontre des lanceurs d’alerte. J’en rappelle succinctement la définition : « personnes qui portent à la connaissance du public des informations constituant des risques, des dangers, des menaces pour la société » ; lesquelles informations se trouvent, le plus souvent, occultées par les médias. Dans notre société « d’économie ouverte » pour reprendre une expression récente notre premier Ministre, les lanceurs d’alerte sont gênants pour l’économie ; ils pourront être poursuivis en vertu d’une directive européenne sur le secret des affaires. La dernière et célèbre victime de l’intolérance des gouvernements est Julian Assange qui sur le site Wikileaks avait publié des modes opératoires de l’armée des USA en Irak, et surtout dénoncé des corruptions de dictateurs  africains, dénoncé des mafias russes, etc. Il a du se réfugier à l’ambassade de l’Equateur à Londres. Les Etats-Unis veulent l’extrader,  la Suède également, l’ayant impliqué à cet effet dans des délits sexuels.
Nous aurions encore beaucoup à dire avec le cas d’Edouard Snowden, réfugié lui en Russie,  pour qui (je le cite)  son « seul objectif est de dire au public ce qui est fait en son nom et ce qui est fait contre lui. ». Là aussi nous aurions bien besoin de Voltaire, de Zola.
Et enfin, pour rappeler que tolérer ce n’est « être d’accord », dans un débat sur la laïcité le  sociologue Marwan Mohammed, répondant à une jeune femme sur le port du voile, (cette personne étant voilée), disait : « Je ne suis pas d’accord avec le port du voile, j’y suis opposé, je revendique mon droit de le dire, mais je vous reconnaît la liberté de le porter ou non » Voilà une sagesse très Voltairienne que je fais mienne.

⇒ Le mot tolérance est un mot qui a beaucoup été galvaudé, je suis d’accord que le mot respect convient mieux à notre époque.

Quelques citations sur ce thème :

« La discorde est le plus grand mal du genre humain, la tolérance en est le seul remède » (Voltaire)
« La tolérance est une vertu qui rend la paix possible » (Paul Claudel)
« La règle d’or de la conduite est la tolérance mutuelle, car nous ne pensons jamais toujours de la même façon, nous ne verrons qu’une partie de la vérité, et sous des angles différents » (Gandhi)

⇒ Voltaire dans son traité sur la Tolérance (Chapitre VI) nous donnait déjà la définition des islamistes d’aujourd’hui : « Crois ce que je crois, ou tu périras »

 

Œuvres citées, références :

Livres :

L’identité malheureuse. Alain Finkielkraut. Essai/Poche 2015.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue.

Malaise dans la civilisation. Freud. 1930.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Qu’est-ce que les Lumières. Kant. 1784

Race et Histoire ? Lévi-Strauss. 1952.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Magazine :

Philosophie magazine N° 87. Octobre 2015.

Film :

La journée de la jupe. De J.P. Lilienfield. Premier rôle : Isabelle Adjani.
(DVD disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Télévision :

Emission Supplément/Canal+. Le 26 janvier 2016.

 

Qu’entendons-nous par peuple?

                 Restitution du débat du 3 février 2016 à l’Haÿ-les-Roses

Rousseau. Le centenaire de l'indépendance. 1892. Musée Paul Getty. Los Angeles.

Rousseau. Le centenaire de l’indépendance. 1892.
Musée Paul Getty. Los Angeles.

Introduction Annie : Un peuple c’est  un ensemble de gens qui ont quelque chose en commun. Après, ça peut être les habitants d’un pays, mais il y a des peuples séparés dans divers pays, il y a des diasporas. Une diaspora c’est un peuple dispersé sur la terre et qui a conservé, sa langue, sa culture, sa religion parfois ; ce sont par exemple, les Arméniens, les Juifs…
Par contre on a vu pour la diaspora juive, que le gens se sentent d’autant plus juifs qu’ils sont confronté à l’antisémitisme, et cela même s’ils ne sont pas religieux. Puis nous avons cette autre définition de peuple, où un grand bourgeois ne se considère pas comme faisant partie du peuple, de la populace. Le mot peuple est utilisé là dans un sens méprisant.
Nous savons qu’un peuple peut se révolter, comme en 1789, ou lors de « La Commune », et plus près de nous en mai 1968, et à chaque fois ce sont au final de grandes avancées sociales.
Puis nous avons même de nos jours des exemples comme au Burkina Faso où le peuple a fait face à l’armée, puis a gagné.

Débat

 

 Débat : ⇒  Un peuple c’est un « Ensemble d’humains vivant en société, habitant un territoire défini ayant en commun un certain nombre de coutumes, d’origine », nous dit le Grand Robert de la langue française. Et nous trouvons pratiquement la même définition pour le mot État : « Terme par lequel on désigne habituellement une population qui a fait l’expérience pendant plusieurs générations, d’une telle communauté de territoire, de langue, de culture, d’économie et d’histoire que les membres ont une conscience précise de ce qui les uni »  (Encyclopédie de la philosophie pochothèque)
Des mots comme « peuple » comme « Nation » sont des mots piégés, ceci, parce qu’ils ont été souvent récupérés par un mouvement politique d’extrême droite
Ce mot de peuple est polysémique, de plus son  sens évolue avec la société des hommes, ce qui amène à poser la question de quoi, le peuple, le « demos » est-il véritablement le nom ?
A mon sentiment un peuple c’est plus qu’un agrégat d’individus, c’est plus qu’une entité administrative, c’est une mémoire, c’est une langue, un peuple c’est une histoire, c’est un récit, et Ernest Renan nous disait que ce n’est, ni une race.,( ni même pour lui une religion).
Une société qui n’a aucun ancrage territorial, qui renie toute culture spécifique.  Si elle n’a qu’un ersatz  de culture standardisée, elle n’est plus qu’une population
Un peuple ce sont des valeurs communes, c’est par exemple pour le peuple français : Liberté – Egalité –Fraternité-, c’est un hymne, c’est un drapeau ; des symboles dans lesquels on se reconnaît en tant que peuple d’une même Nation. Un peuple c’est une culture commune, partagée, une musique, une littérature, un théâtre, un cinéma, une gastronomie.
Le peuple est acteur de l’Histoire, tous les monuments aux morts de France en témoignent.
Curieusement,  nous avons des personnes qui dans  ce pays ont, pour des raisons diverses, une forme de haine de leur pays, cela peut être une posture intellectuelle, cela peut avoir des origines politico religieuses ; depuis cette  posture, les hauts cris s’entendent si est prononcé le mot identité, encore un anathème. Il y a dans le vocabulaire du tri sélectif. Le mot identité  est connoté dangereux, alors que nous avons tous sur nous une carte d’identité française, un passeport français., une identité n’est pas figée, elle a toujours été évolutive. Je pense que le peuple de 1793 aurait du mal à se reconnaître dans le peuple français d’aujourd’hui.
Je pense que si les habitants d’un pays abandonnent l’idée qu’ils sont un peuple, c’est là  qu’il ne sont qu’une population, qu’on peut leur faire ingurgiter des modes de vie, des lois, des élément culturels qu’ils n’ont choisis par eux- mêmes. Et c’est ainsi qu’on peut les mettre en gouvernance,  autrement dit, leur laisser l’impression qu’il existe toujours un peuple pouvant exercer une souveraineté qu’ils ont perdu.
C’est  parce que depuis quelques décennies les gouvernements successifs n’ont pas gouverné avec et pour le peuple, qu’ont surgit les questions identitaires,  les replis identitaires, les communautarismes. En soulevant des questions sociétales on divise le peuple, et pendant ce temps on ne traite pas les vrais problèmes, on met la poussière sous le tapis
Si j’ai cité les définitions du mot peuple, on ne doit oublier tous les synonymes et termes analogiques qui habillent d’une connotation péjorative le mot peuple :
Par exemple une des définitions donnée par le Trésor de la langue française, donne : «  ensemble de personnes qui n’appartiennent pas aux classes dominantes, socialement, économiquement, et culturellement » C’est le « petit peuple », c’est parfois « la France d’en bas » face à la « France d’en haut ». C’est le populo, la populace, la masse, la plèbe, et surtout l’anathème, « populisme » ce fantasme des élites, j’y reviendrai.

⇒ La question s’adresse à chacun et je vais y répondre en partant de mon point de vue particulier. Lorsque je dis que je suis juive pour moi c’est que je me réfère à l’histoire du peuple juif. Mais la question est tout de suite : Qu’est-ce que le peuple juif? Ce n’est pas le peuple d’un pays : il n’y a pas de pays des juifs, L’Etat d’ Israél se nomme depuis 1948 un Etat juif mais quand je dis que je suis juive et que je me réfère à l’histoire du peuple juif je ne dis pas que je suis Israélienne.
Je n’appartiens pas non plus à la communauté juive dont le CRIF) prétend être représentatif. Il a été constitué en 1944 et à l’époque il était le conseil représentatif des Israélites de France. Les israélites sont ceux qui appartiennent au peuple issu de Jacob, un fils d’Abraham, nommé aussi Israël, et père des douze tribus d’Israél et qui se distingue d’Ismaël (autre fils d’Abraham et origine des tribus arabes).  Souvent à ce terme est associé un sens religieux : est israélite celui qui pratique le culte biblique: ainsi on nomme le consistoire israélite. Au 19ème siècle et encore après la deuxième guerre mondiale le terme israélite qui désigne des migrants religieux d’Europe de l’est a, en France, une connotation péjorative,  synonyme de juif qui a la haine de soi (cf. l’ouvrage d’Alain Finkielkraut Le juif imaginaire) de juif honteux parce qu’il intériorise les préjugés antisémites  Il  est aujourd’hui remplacé par le mot juif qui veut redonner aux  juifs le sentiment d’une identité positive. Ainsi quand on parle de la communauté juive que  le CRIF  dit représenter on se réfère aux juifs qui se rattachent au culte judaïque ou/et aux institutions culturelles qui se réclament de la religion juive et/ou du sionisme historique et actuel.
Qu’est-ce qu’être juif  alors? C’est une question sans cesse posée. Ce n’est pas une race comme l’ont affirmé les idéologues nazis. Ce n’est pas un génome comme le laisse penser la tradition religieuse qui affirme qu’on est juif par sa mère. C’est l’affirmation d’une appartenance à une culture (des airs de musique, des plats de cuisine , des chansons,  des langues (le yiddish, le ladino, l’hébreu), une littérature  des histoires racontées ) et donc une histoire et c’est là qu’on retrouve le lien assumé à un peuple….
Il y a un débat entre historiens sur la date de naissance  du peuple juif et  l’historien israélien Shlomo Sand a écrit « Comment le peuple juif fut inventé ».  Shlomo Sand est contesté par des historiens israéliens parce qu’il récuse l’histoire biblique des trois phases : libération de l’esclavage, exils, retour à la terre promise. Il souligne (archives et archéologie en mains), que les douze tribus d’Israél, fils d’Abraham se sont réparties dans de multiples régions (et non pas seulement en Judée , le Nord de l’Israél actuelle),ont été prosélytes, ont converti des païens , et que la 13ème  tribu longtemps ignorée et maintenant reconnue des historiens a émigré dans le pays des khazars (aujourd’hui la Crimée) d’où viennent les ashkénazes Juifs de l’Europe de l’est, alors que les sépharades viennent du pourtour de la Méditerranée . Mais ce qui compte, et qui n’est récusé par aucun historien c’est qu’un peuple a une histoire et que cette histoire se rattache à un grand récit, un mythe,des idéaux et une épopée ….
Cela me fait dire que j’appelle peuple ce qui donne à ses membres le sentiment d’une alliance avec ceux qui veulent construire ensemble un  projet  de société. Ernest Renan définissait la nation comme « un plébiscite de tous les jours » soulignant que c’est à la fois un sentiment  d’appartenance à un peuple et une volonté de le perpétuer Ce qui distingue la nation d’un peuple c’est que la nation se dote d’un appareil juridique pour se rendre souveraine.
Qui se réfère (et comment?) À la notion de peuple? Comme l’écrit Nietzsche qui parle de peuple ? En grec ancien, le mot a deux  sens : d’une part « démos » : le peuple assemblé pour gouverner, et « laos » le peuple assemblé devant le temple le peuple pro-fane- fanum le temple) qui se distingue du peuple clérical
Et il me semble que le terme peuple a une connotation positive  chez ceux qui ont aujourd’hui,   pour boussole l’orientation démocratique du régime politique et aussi le projet démocratique de l’existence dans toutes ses dimensions Ceux qui ambitionnent de construire une démocratie populaire, une université populaire, un théâtre populaire, ceux qui pensent le peuple comme une communauté d’histoire et de vie qui lie et relie sans cesse des hommes et des femmes sans appartenance exclusive ni partisane, mais des hommes et des femmes volontaires pour se relier à un projet de Bien commun .C’est l’idée du peuple souverain qui gouverne par lui-même et pour lui-même c’est à dire pour chacun et pour tous . Comme l’écrivait Jean Jacques Rousseau,  à la question : comment est-ce qu’une autorité quelconque peut être imposée de manière légitime à un peuple ?  Il répond « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution. »

⇒ On a parlé de peuple en tant qu’appartenance à un territoire ou à un pays, à une ethnie, mais si prends par exemple les sémites, le peuple juif c’est des sémites, et les arabes aussi ce sont des sémites.
J’ai entendu l’État c’est presque là même définition, et là je pense que le peuple c’est une entité sociologique faite d’Histoire et de culture, et que l’État, c’est la Nation, avec en plus l’administration.
On a aussi demandé ce qu’était l’identité. Effectivement, là, on a deux voies : l’identité administrative, mais aussi l’identité d’une culture. Par exemple dans tous les débats de ces derniers temps où la notion identitaire revient, on se rend compte qu’il y a recherche de culture commune, et ceci à un tel point, qu’à force de chercher, c’est une notion de peuple qui se divise en différentes identités dès qu’on aborde la notion culturelle.
Ces différentes dimensions on les voit dans le peuple indien, où il y a je ne sais combien de castes qui ont toutes leur Histoire, leurs mythes. C’est vrai aussi, pour les Indiens au Canada, c’est vrai pour les Inuits, c’est vrai pour les aborigènes, etc.
C’est-à-dire, que derrière il y a une Histoire dans le sens du temps, et il y a surtout l’Histoire de leur début, d’une recherche des grands mythes créateurs, des mythes fondateurs ; c’est essentiellement ça qui est le grand ciment.
Et je ne crois pas que ce soit les gens qui font leur Histoire. Je pense qu’il y a des masses qui font l’Histoire des peuples. Je pense que ce sont les masses qui dont l’Histoire des peuples. A la Révolution la masse ce fut la bourgeoisie, et c’est par l’action des masses que le peuple évolue.

⇒ D’abord dans ce concept de peuple, il y a des nuances ; et puis qu’est-ce que ça signifie aujourd’hui pour nous en France, le peuple, surtout dans ce moment de crise, ce moment de guerre.
J’ai retenu la définition qui parlait pour un peuple d’un ancêtre commun, puis la notion de territoire, et celle d’un esprit commun. Il y a aussi, le sens politique, comme celui qui était propre au peuple grec, où l’homme était selon la formule d’Aristote « un animal politique » qui existe dans la société. Donc si tu vis dans la cité, si tu as le pouvoir démocratique, quels sont tes projets, sinon parle t-on d’une peuple déterminé ? Et puis comment s’exerce le pouvoir des peuples, depuis le modèle de la démocratie athénienne à la République de Rome où le peuple romain, la plèbe était en opposition avec les sénateurs.
Et souvent quand on parle du peuple, on sépare la masse des classes dirigeantes. Ces derniers se situent en dehors, et ça génère souvent des luttes. Et le grand chapitre sur les peuples aujourd’hui ça reste les inégalités.

⇒ Nous venons de voir une fois de plus avec ce qu’on a nommé « les printemps arabes » que des peuples ont chassé des dictateurs, et de nouveau perdu le pouvoir.
Par ailleurs, pour que le peuple conserve le pouvoir, il faudrait qu’avec un certain nombre de signatures il puisse obtenir un référendum.

⇒ Si j’ai bien compris l’État rassemble le peuple. Et je reviens sur l’ouvrage de Schlomo Sand « Comme le peuple juif fut inventé ». A-t-on crée cette histoire pour rassembler le peuple juif dans un État, une Nation ?
Autre réflexion, il faut comme nous le dit Hobbes dans « le citoyen » (de cive) il faut distinguer le peuple de la volonté par une volonté commune.
Dans son dictionnaire philosophique André Comte-Sponville donne cette définition du peuple : « Le peuple est un certain corps et une certaine personne à laquelle on peut attribuer une certaine volonté, et une action propre. Le peuple n’est vraiment un – donc, vraiment un peuple – que par la souveraineté qu’il se donne. C’est-à-dire qu’un peuple n’et vraiment lui-même que dans la démocratie, et par elle. Les despotes ne règnent que sur la multitude »

⇒ Je vois deux sens dans le mot peuple : le sens ethnique, et le peuple dans le sens sociologique. C’est, les indigènes d’un territoire, comme un faune, une flore, alors que l’homme a fait le peuple social qui tout au cours des événements cherche à se référer à quelque chose d’originel.

⇒ Le poème d’Hervé :

La communauté humaine
En acrostiche « Le peuple »

L es individus d’un État forment une communauté
E nracinée, appelée peuple, pouvant se représenter

P révoir de faire œuvre commune par la souveraineté
E ngage à vivre ensemble, s’organiser et s’identifier.
U nion humaine nommée démontre sa personnalité
P erpétue par ce qui caractérise la civilisation : évoluer
L iens divers unis, multicolores, variés, de sang mêlé,
E nsemble ils forment un peuple, les peuples pour la postérité

⇒Le peuple est une population homo sapiens sapiens habituée depuis des générations à vivre sous un climat et une territoire spécifique. Ils forment une culture au sens allemand du terme (kultur), avec une façon particulière de voir la vie, c’est-à-dire de gérer la réalité. La gestion de ces réalités dans l’adaptation au terroir et au climat, influe sur la pensée et aussi sur la morphologie.
Les peuples sont les « pinsons de Darwin » ; l’homme blanc d’Europe était noir à l’origine. Cependant de nos jours les blancs et les noirs sont des « pinsons » différents. Donc le même « homme » peuple la terre et son adaptation au territoire et au climat a fabriqué non seulement des cultures différentes, mais des morphologies différentes.

⇒ Je suis d’accord sur le fait qu’un peuple, c’est la recherche d’une culture commune. Si il y a un peuple, c’est qu’il y a une volonté de perpétuer une culture, et je suis d’accord aussi avec l’idée qu’il faut un mythe fondateur.
Si on se réfère à ce formidable élan populaire qui a eu lieu après les attentats de Charlie hebdo et de l’épicerie casher, les gens, alors n’ont pas fait l’histoire, mais ils ont affirmé dans cet élan leur appartenance commune à une même Histoire.
Je pense que le peuple a aujourd’hui une connotation positive pour ceux qui ont pour boussole l’orientation démocratique ; soit, pour un régime politique, ceux qui ambitionnent de construire : une université populaire, un théâtre populaire, ce qui le peuple comme une communauté d’Histoire et de vie, qui relie sans cesse, sans appartenance exclusive des hommes et des femmes volontaires qui sont reliés à un projet commun. Et là ils utilisent de manière positive le terme peuple ; c’est l’idée du peuple souverain.
Par contre le terme peu avoir une connotation péjorative comme dans l’expression : parler peuple – le bas peuple – le menu peuple, etc. autant d’expressions utilisées par l’aristocratie d’avant la Révolution française de 1789, mais aujourd’hui aussi, par certains tenants du libéralisme économique qui dénoncent les porteurs d’idéaux démocratiques, comme des populistes, des démagogues qui flattent la population. Ils reprennent simplement les analyses de Tocqueville qui montre les dérives liberticides de la passion de l’égalité chez les peuples.
Le débat aujourd’hui largement médiatisé sur le déclin de la France, avec Eric Zemmour, sur la défaite de la pensée avec Alain Finkielkraut, sur la mortalité de la civilisation européenne avec Michel Onfray, je ne confonds pas leurs points de vue, mais je constate qu’ils utilisent le terme de peuple avec une même tonalité péjorative et qu’ils ont la même attitude par rapport à lui : le peuple est ignorant , inculte, il a des opinions contradictoires et le travail des anciens, des parents, des éducateurs, et des élites est de le cultiver ou/et de l’éduquer. Nous sommes loin de la volonté émancipatrice des philosophes des « Lumières » loin de la volonté morale de construire une société où tous les membres sont des acteurs autonomes loin de l’élan populaire rassembleur dont je pourrai être partie prenante

⇒ Je reviens brièvement sue ce pouvoir du peuple qu’est le référendum. Nous avons vu, comme en Suisse qu’une minorité agissante peut faire passer ainsi des lois iniques, et nous avons vu aussi l’élite gouvernante faire fi de l’expression largement exprimée du peuple, en 2005, de là le sentiment d’appartenance à un peuple qui défini son avenir a été largement entamé, le peuple s’est senti trahi.
Alors diront certains : est-on peuple par les urnes ? ou est-on par la révolte ? Victor Hugo qui avait sûrement pressenti mai 68, écrivait : « « Le plus excellent symbole du peuple c’est le pavé. On lui marche dessus, jusqu’à ce qu’il vous tombe sur la tête ».
Et enfin, le mot peuple n’est pas un concept figé, il est évolutif. Notre société qui s’enrichit de « nouveaux français » est souvent honorée par eux. En ce sens après les attentats de l’année 2015, se sont réveillés des sentiments d’appartenance chez nombre de personnes avec des réactions, des changements de position ; je n’en citerai que deux : dans son film : « Qu’Allah bénisse la France » le chanteur Abd el malik dit : « Vive la France arc-en-ciel et unique, et débarrassée de toutes ses peurs ». de même parmi les témoignages, on peut relever sur le site de Magyd Cherfi, le chanteur du groupe Zebda : « Il y a des jours comme ça où on aime la France, où on a envie de chanter la Marseillaise…, je promet devant le fronton des mairies d’aimer la France pour le pire et le meilleur, de la protéger, de la chérir, jusqu’à mon dernier souffle…» il dit (en substance) prendre conscience que c’est important la France…..http://magydcherfi.com/

⇒ Un peuple fait son histoire, défini lui-même son avenir, oui ! Sauf quand il y a des guerres, qu’il est envahi, que sa langue, ses coutumes, jusqu’à sa religion, se trouvent changés.

⇒ Avec la globalisation, devons-nous penser à un peuple du monde ? Et comment les inégalités croissantes ne créent-elles pas des révolutions ? Le linguiste et professeur Raffaele Simone dans son livre : « Le monstre doux » évoque l’effet d’une culture d’endormissement des peuples par les moyens de communication de masse, les médias qui montrent du monde un autre réalité.

⇒ Je voudrais revenir sur cette notion du peuple qui est différent de l’État/Nation, et revenir sur cette difficulté de définir un peuple après les invasions, les migrations. Il fut effectivement un temps où géographiquement parlant, les gens qui habitaient une région représentaient un peuple beaucoup plus facilement que maintenant. Si je prends par exemple, la France au moment des Francs avant que les Romains n’interviennent et en occupent une partie, les Francs étaient alors des Celtes, lesquels étaient repartis sur l’Europe avec des différences et beaucoup de choses en commun, avec des notions d’animisme ; et puis un jour ils ont été envahis par le christianisme et l’Islam, ces deux religions monothéistes qui se sont acharnées à vouloir imposer leur point de vue religieux, leur vue du monde.
Effectivement, on trouve moult lieux dans le monde où l’on a mis par-dessus une culture et des peuples existants parfois depuis longtemps, une espèce de couche qui l’a transformé, et souvent transformé par force, ce qui rend la notion de peuple si difficile à définir
Maintenant on recherche ce que pourrait être un peuple, on recherche cet espèce de rez-de-chaussée, le terreau sur lequel il a poussé. Il y a eu tellement de mélanges, qu’on en est à se dire : Qui sommes-nous ? Que sommes-nous ? Cela rend tout aussi difficile de définir, une identité, car justement si notre identité elle est faite d’un terreau commun, elle est faite aussi de tas d’apports

⇒ On voit comment on a du mal à définir ce concept de peuple, et ce n’est pas par hasard si nous nous posons la question aujourd’hui. On n’a pas la mythologie des grecs, et l’on cherche ce fameux lien commun. Même si certains voudraient voir se dissoudre ce sentiment de faire un peuple, je ne voudrais pas perdre l’appartenance à un peuple, et je suis très surpris de voir des gens qui n’ont pas de réel mythe fondateurs, vouloir après des siècle d’appartenance à un peuple, vouloir faire « peuple à part » ; je pense à la Catalogne, je pense à la Corse..
C’est également le problème des citoyens d’Europe avec les dirigeants européens qui voudraient noyer nos spécificités dans un état fédéral. Comment faire un peuple européen, un Gloubi-boulba de peuple, avec des individus : Andalous, Polonais, Irlandais, avec chacun, non seulement leur culture spécifique, mais leur langue spécifique, et leur façon de vivre ?
Au-delà de toutes ces menées, et même au-delà des guerres, des migrations, je pense que subsiste toujours une certaine permanence de l’esprit d’un peuple.
Et enfin je reviens sur le mot insultant pour le peuple : le mot « populisme », cet anathème de secours quand le peuple est considéré en ennemi par les partis au pouvoir, les dominants, les média, les marchés… L’usage du mot « populisme » traduit chez des hommes politiques, la méfiance affichée du peuple, pour s’attirer la confiance des marchés
La définition de populisme est : « en politique, importance donnée aux couches populaires ». Déjà se pose la question de savoir ce que sont « les couches populaires » puis de savoir pourquoi s’intéresser à ceux-là qui comptent parmi les démunis, entraînerait-il ipso facto un jugement péjoratif ? « La haine du populisme n’est rien d’autre qu’un avatar de la peur du peuple » (Jean-Luc Mélenchon. L’ère du peuple)
« Populisme est un mot paravent…Je pense que le mot populisme est un concept écran des gouvernants et de leurs idéologues » (Eric Hazan. Changement de propriétaire)
Ce mot de populisme me semble comme une injure à l’égard du peuple, comme si on lui collait la responsabilité des turpitudes de politiques ambitieux, tel ce parangon fou du « rêve américain » Donald Trump.

Oeuvres citées. (Références)

Livres
Le juif imaginaire. Alain Finkielkraut. Essai. Poche. 1983.
Comment le peuple juif fut inventé. Shlomo Sand. Fayard, 2008.
L’ère du peuple. Jean-Luc Mélenchon. Fayard. 2014.
Changement de propriétaire. Eric Hazan. Seuil 2007

Film.
Qu’Allah bénisse la France, d’Abd el malik. (2014)
Site.
Site de Magyd Cherfi (Chanteur du groupe Zebda) .http://magydcherfi.com/

Peut-on se changer soi-même?

                       Restitution du débat du 20 janvier  2016 à Chevilly-Larue

Klee Paul. Senecio. 1922. Künstmuseum. Bâle.

Klee Paul. Senecio. 1922. Künstmuseum. Bâle.

Animateurs : Guy Pannetier. Danielle Vautrin.
Modératrice : France Laruelle.
Introduction : Lionel Graffin

 Introduction : Ce sujet comporte un problème, c’est le « se » pronom personnel renforcé par un autre pronom personnel qui est « soi » additionné du mot « même ». Autrement dit, le sujet, peut-il être le moteur de l’action qu’il exerce sur lui-même, ce qui aboutirait au changement recherché. Mais il n’aborde pas les motifs suivants : le canal par lequel s’opèrent les changements, la périodicité, l’action centrée sur le sujet lui-même, l’utilité de cette action dans la gouvernance de la vie du sujet lui-même.
Donc, dans cette espèce de circularité, où le sujet n’est abordé que par son action sur lui-même, on pourrait évoquer ce qu’on appelle, l’idiotisme, (ce qui ne fonctionne que pour soi) ou, encore, l’idiosyncrasie, c’est-à-dire qui est très particulier, qui ne peut être partagé, raisonnement qui ne renvoie qu’à soi.
Il m’a semblé pertinent de traiter ce thème en le subdivisant en deux éléments.
D’abord en premier, « peut-on changer ? » et ensuite « peut-on se changer, soi-même »
Peut-on changer ? La réponse clairement est oui ; nous changeons d’aspect en vieillissant, nous sommes différent à 20 ans ou à 60 ans,  nous avons pu exercer, une ou plusieurs professions, traverser les aléas de notre vie relationnelle et culturelle. Nous avons pu engager notre vie dans une ou plusieurs associations, dans des choix politiques, à l’origine d’enrichissement divers.Nous avons les épreuves de la maladie, des deuils qu’il faut surmonter pour continuer à vivre.
Rien ne peut se faire sans nous, souvent nous devons ressentir des chocs répétés, faire preuve de résilience de notre enfance jusqu’à la mort, le désir de vivre toujours nous fait nous relever.
Maintenant, je passe à « se changer ». Une prière connue par les Stoïciens disait : « Donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux pas changer, le courage de changer les choses que je peux changer, et la sagesse d’en connaître la différence ».
Dans le numéro de philosophie pratique (Mars/Avril 2014) je lis que le courage de changer les choses demande: « d’être conscient de ce qu’il advient de nos désirs de vie, en premier par la culture, avec l’idéologie dominante qui tend à nous faire renoncer, à nous faire croire que l’homme est mauvais par nature [….] ne pas remettre en cause les fondements sociaux et économiques, accepter les différents boucs émissaires [….] et accepter l’interprétation des événements qu’on nous propose, etc. ».
Refuser qu’on instrumentalise notre vie, c’est faire preuve de courage, cela ne va pas de soi, cela peut être source d’incertitude, de désarroi, mais cela en vaut la peine. Cela vaut la peine de se connaître soi-même, en connaissant les autres, en comprenant les événements de la vie sociétale sous tous ses aspects.
Anatole France, lui, disait le contraire : « Je tiens la connaissance de soi comme une source de souci, d’inquiétudes et de tourments. Je me suis fréquenté le moins possible ».
Marguerite Yourcenar, croit le contraire, elle évoque le besoin d’échapper à l’existence qui lui était promise : « Le véritable lieu de naissance » dit-elle « est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres »
Gustave Jung, lui, résume cela en peu de mots : « Ce qu’on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l’extérieur, comme un destin »
Notre vie donc, est inséparable de celle des autres, des étrangers que nous rencontrons, qu’ils parlent notre langue ou non, le premier que nous avons connu, et qui nous connaît, c’est le visage étranger.
Dans « La pesanteur et la grâce » Simone Veil, écrit : « Aimer  un étranger comme soi-même implique comme contrepartie : s’aimer soi-même comme un étranger »
Nous sommes nous, en intégrant l’autre.

 Débat

 Débat : ⇒ On change chaque jour, car chaque jour a quelque chose de nouveau, « Nous nous baignons et nous ne nous baignons pas dans le même fleuve » (Héraclite), autrement dit l’évolution de notre environnement nous amène à changer, ou dirons-nous évoluer, même inconsciemment.
L’Être en devenir change pour durer.
Maintenant, ai-je parfois entendu, penser qu’on peut se changer soi-même est pure vanité, les événements, les autres nous amènent, voire nous obligent, à changer.
Autrement dit, tout au long de ma vie j’ai changé, mais force m’est de reconnaître que j’aurais bien du mal à définir de ce qui ressort de ma seule volonté. Entre ce que je suis et ce que j’aurais voulu être, quand en ai-je réellement décidé ?
Maintenant, si je suis déterminé, si mon avenir est inscrit, il ne sert à rien que je veuille changer.  Je suis, je serai, quoi que je fasse, ce que j’étais depuis le début destiné à être.
Le changement serait suivant la définition du dictionnaire « abandonner une chose pour une autre », alors si je désire changer y a-t-il abandon, reniement d’une part de moi-même, et ne pas vouloir changer, ne jamais vouloir changer,  est-il le fait  d’un être borné ?
A moins de vivre en ermite, les changements que nous voudrions opérer sur nous-mêmes peuvent affecter les autres. Cela peut être une réelle conséquence et cela peut créer des situations conflictuelles, jusqu’à risquer d’amener des ruptures. Alors parfois devant la difficulté, les conséquences, on renonce.
Nous avons plus de pouvoir sur notre esprit que nous avons de pouvoir sur notre corps. Nous sommes êtres de désirs, d’aspiration, de volonté plus ou moins potentielle.
Si je désire être un grand blond aux yeux bleus, je peux oublier ça ! Mais si je veux être plus avisé, plus sage dans mes décisions, plus modéré ; si mon identité, l’image que je renvoie de moi, ne correspond pas tout à fait à celle que je m’imagine montrer aux autres, il n’appartient qu’à moi d’y remédier ; encore faut-il que je ne sois pas totalement sourd
aux remarques mêmes gentilles, délicates qui désigneraient des points de faiblesse.
Nous voyons des choses chez les autres, des choses qu’ils ne sont pas en mesure de voir eux-mêmes. Bien sûr, que cela est valable dans l’autre sens.
Alors pourquoi changer ? « Pourquoi devrais-je absolument changer. Moi je me plais bien comme ça, je n’ai pas à me renier, etc. »,  c’est le discours  des personnes  qui sont satisfaites d’elles-mêmes, qui ne doutent pas,  (vous en connaissez peut-être) ; des personnes  qui disent  « – moi je suis comme ça, c’est pas aujourd’hui que je vais changer ». Là, la philosophie reste à la porte.
Et puis question subsidiaire, si vous aviez, demain matin,  la possibilité de vous changer vous-même, que changeriez-vous ?

⇒ J’ai réfléchi sur le « changer soi-même » et cela m’amené à penser que l’homme n’est pas fait pour vivre en ermite, et j’ai retrouvé cette citation de Paul Eluard : «  Nous avons inventé autrui. Comme autrui nous a inventés. Nous avions besoin l’un de l’autre ».
Pour changer il faut faire le point sur soi, faire preuve d’humilité, puis se regarder à travers les autres, écouter. Il ne s’agir pas de se regarder le nombril, se dire « ce n’est pas si mal ! Pourquoi est-ce que je changerais ? ».
Je pense que dans l’échange avec autrui, à condition qu’il y ait de la sincérité, il faut tâcher de retenir ce que l’autre nous renvoie de nous, et pourquoi on peut nous voir autrement que nous nous voyons. L’échange, dans ce domaine, peut être un partage de richesse.

⇒ Ce « peut-on » m’interpelle : Sommes-nous capables ? Sommes-nous en capacité de ? Et, est-ce que les circonstances permettent que ? Et puis, pourquoi changer et changer pour quoi ? Quelle est la cause ? Quel est le but ? Et si l’on pose la question, c’est qu’il y a le choix ? Et puis changer en bien, changer en mal ?
Bien sûr, et nous l’avons dit les circonstances nous font changer, nous font nous adapter, et là ce n’est pas de notre seule volonté. Quelle aura été la part d’autonomie dans ces choix de changement ? Y a-t-il eu un long mûrissement avant de changer ? Et enfin, quelle est la part de déterminisme, quelle est la part d’auto-détermination ?

⇒ Je reposerai la question différemment, soit » peut-on changer ce que nous sommes ? ».
Partant de là, j’avance l’idée que nous sommes tous des pièces uniques dans l’histoire  de l’humanité. Il n’est pas nécessaire de vouloir changer parce que c’est le caractère unique, avec nos défauts et nos qualités qui fait nos qualités intrinsèques.
Je crois, qu’Être, consiste à accepter ses défauts et ses qualités, à tel point qu’un psy. Christophe André a intitulé un ouvrage : «  Imparfaits, libres, et heureux » (sous-titre : Pratiques de l’estime de soi).
On ne peut s’arrêter au regard d’un individu, ni à différents regards d’un même individu ou de tous les individus, regards différents dans l’instant et dans le temps. Alors à vouloir changer en fonction de tous ces regards, on va devenir gravement schizophrène.
Alors, changer en regard de l’autre, est-ce pour être aimé de lui, mais a-t-on besoin de cet amour ?
L’idée de base, est, si nous sommes ce que nous sommes, cela nous amènera à être aimés par certains, et détestés par d’autres.
Alors pourquoi changer, tout court ? On naît avec un patrimoine génétique, on ne peut le changer, on arrive sur terre avec un héritage atavique, c’est comme l’ADN, on n’en change pas ou alors on va faire des transhumanistes. Vouloir changer pour s’améliorer participe à un certain eugénisme. Je n’ai pas besoin de vouloir m’améliorer.

⇒ Je réponds, non catégoriquement, parce que cette vie n’est qu’une évolution, involontairement nous évoluons, comme les plantes, les animaux, nous n’avons pas pouvoir.
On ne peut pas se rajeunir, je ne peux pas devenir : grande, blonde, et mince, pas plus que je ne peux prévoir ce qui nous fera évoluer dans un sens ou dans un autre. Notre évolution dépend d’un environnement, physique, sociétal, idéologique, et nous n’avons finalement peut-être pas de pouvoir sur les choix de nos idéologies, puisqu’elles sont elles-mêmes dépendantes de tout un environnement.
Donc, je dis qu’on ne peut pas « se changer ». En revanche on peut choisir une espèce de morale. Mais de là des difficultés peuvent apparaîtrent, parce que nous serons en désaccord avec une partie de notre environnement social, et là il faudra avoir la force de choisir. Mais je n’appelle pas ça, « se changer ».
Il nous faudra peut-être choisir plus ou moins librement le sens de l’évolution vers laquelle nous irons. Est-ce que nous aurons la force de maintenir ce choix ? On ne peut le prévoir.

⇒ Texte d’Hervé :
Ceux qui sont partis vers un nouvel univers, ceux qui ont pris le bateau pour aller vers un changement total, savaient qu’ils allaient transformer toute leur vie, se retrouver avec des activités très diverses, d’autres métiers, tout cela au gré des opportunités.
Ce furent « les pionniers »

 LA NOUVELLE FRANCE
Les pionniers

L e début de l’épopée est à Gaspé,
E xtasiés, éberlués, fascinés par l’immensité
S auvage, cette nouvelle terre est convoitée

P ar des étrangers venus d’un pays appelé France.
I ncités à immigrer, des Français viennent tenter leur chance :
O uvriers, agriculteurs, nobles, religieux vivent d’espérance
N avigant vers l’inconnu, avec courage et confiance.
N ouvelle, cette terre est accostée avec méfiance,
I ndiens de diverses tribus sont hostiles à cette ingérence.
E xplorer, récolter, construire se fait sans défaillance,
R ésistant à l’agression persistante, avec vaillance.
S ouvenez-vous Canadiens Québécois, c’était la Nouvelle-France.

⇒  Les remarques que nous font les autres sont souvent des projections d’eux-mêmes, ils vous reprochent leurs problèmes, il faut savoir d’où ils parlent. Ils ne demandent pas de se changer en fonction de ce qui nous est dit.
Les gens qui fuient un pays en temps de guerre, ou encore les juifs lors de la seconde guerre mondiale on dû changer d’identité, changer de nom, changer de lieux de vie, c’est là une véritable révolution intérieure, ça c’est un vrai changement de soi-même.
Par ailleurs, si on est sur l’idée qu’ « on pense mieux seul » (thème d’un récent débat du café-philo) on pense qu’on peut se changer soi-même. Si on est sur l’idée qu’ « on pense mieux à plusieurs », dans ce cas on doit répondre qu’on ne peut pas se changer seul.
Si on change, si on évolue dans ses différentes vies tout au long de son séjour sur terre, on suit toujours le même fil, celui de sa propre histoire.
Quand on rencontre une personne trente ans plus tard, on sait que c’est elle. Bien sûr, physiquement on a changé, on a pris des cheveux blancs, etc. mais fondamentalement cette personne reste conforme à sa réalité, il y a continuité de l’individu.

⇒ Rien n’est figé, tout se meut, ce sont les propos d’Héraclite ; l’Être est éternellement en devenir… Alors que Parménide lui parle de l’unité de l’Être, duquel on ne peut pas déduire  un avenir, l’Être pour lui, est immuable dans son identité.
Se changer, c’est souvent chez les philosophes signe d’abandon de soi, de renoncement pour aller vers la sagesse, vers l’ataraxie.
Mon sentiment est que nous devons avoir la maîtrise de nous, déjà pour nous protéger d’une société qui parfois nous aliène. Le ressort premier c’est la désillusion, une sorte de révolte intérieure, une non-acceptation des vérités imposées et qui ne font pas corps avec nous.

⇒ C’est toujours utile de rappeler les principes mêmes de la philosophie stoïcienne, surtout sur ce sujet de la puissance ou non d’agir sur les événements, et donc aussi d’agir sur soi.
En substance cette philosophie nous dit que : pour les choses qui ne dépendent pas de nous, il ne faut pas dépenser en vain, notre énergie, qu’il faut la conserver toute entière pour agir sur les choses qui dépendent de nous, je m’applique le plus possible ce principe si utile, et je le fait connaître. C’est là une grande sagesse.
Maintenant, je reviens sur la question initiale avec deux expressions :
Si je dis à une personne : « tu n’as pas changé ! » ce n’est pas forcément un compliment,
Si je dis à une personne : « tu as bien changé ! » ce n’est pas forcément un compliment.
Alors, oui ! Le monde il change, et même parfois, avec le poids des ans, il peut nous échapper, jusqu’à se dire que je ne sais peut-être plus m’adapter au changement. Alors, paradoxe : arrive le moment où le grand changement est ne plus pouvoir changer.
Par ailleurs, nous devons être conscient de l’extrême limite de notre pouvoir de décision sur les orientations ayant défini les changements au cours d’une vie, et nous ne pouvons évacuer la crainte qui a sa part dans ces choix, car changer comporte tant de risques ; on connaît l’expression : « Choisir, c’est quitter » ;

 ⇒ Nous avons la pression de l’environnement et on peut être obligés de suivre ; on peut aussi refuser ce que l’environnement nous impose et c’est parfois, une question de survie. Si on vous dit que : si vous n’arrêtez pas de fumer, vous allez vous tuer, c’est vrai  mais il reste que c’est à soi seul qu’il appartient d’agir, l‘environnement ne parvient pas seul à déclencher l’action ; c’est pareil pour toutes les addictions, alcool, drogue…

⇒ Créer, c’est faire sans cesse des choses différentes, c’est amener un changement en soi, ça permet de  voir autrement, de sortir du rituel, du répétitif. Dans la création on est obligé d’apporter de la différence, de la nouveauté, on est plus un soi-même figé, on a un nouveau regard, même sur soi.

⇒ Pour soigner les addictions, plus efficace que les proches, il y a des associations qui souvent aident à changer. On n’est pas le meilleur thérapeute de soi-même.

 ⇒ Certains vont changer de comportement, d’attitude ou même de raisonnement sous le fait de la pression des autres, de leurs amis, de leurs parents, de leur patron. Lorsqu’ils pensent qu’ils ont envie de changer en connaissent-ils les causes ?

⇒ Le changement on l’a dit, est toujours en devenir, ça me rappelle une formule électorale
«  Le changement c’est maintenant !»  Et bien, c’est toujours, maintenant, il n’y a qu’à attendre, …
Plus sérieusement, changer pour certains c’est abandonner ses habitudes, sortir de sa routine ; pour eux c’est perturbant, car le rituel peut-être rassurant, jusqu’à constituer un confort existentiel. A l’opposé nous avons des personnes qui ne peuvent vivre que dans le changement perpétuel ; on change sans cesse les meubles de place, on change de lieux de vacances, etc.
Je suis sensible au jugement des autres, cela peut même m’amener à changer, par contre, je me cabre si je sens qu’on veut me mettre sur les rails, et lorsqu’il faut décider je repense parfois à cette formule : « Pour prendre une décision, il faut être un nombre impair de personnes, et trois c’est déjà trop » (Citation attribuée à Clemenceau)
Le contraire de changer, ou de vouloir changer, c’est avoir peur. Je crois que nous sommes dans une société où l’on s’adapte plus qu’on ne change par soi-même. Je crois que la société avec son accélération, ses normes, ses usages, la bien-pensance, fait beaucoup de résignés, de timides, plein de gens qui n’osent changer.

⇒ « Face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement »  (Francis Blanche)

⇒ Dans ce sujet, il y a une question quant à la volonté. Est-ce qu’on maîtrise soi-même ses choix, ou est-ce que la bonne volonté ne suffit pas ? Et changer ça peut être parfois pour combler un vide, pour y remédier.

⇒ Nous avons d’un côté la pièce unique qu’on ne peut pas changer, qui ne veut pas changer, et de l’autre côté le besoin de l’autre qui va remettre en cause ce que l’on est ; c’est le mariage et le divorce.

⇒ « Les hommes se trompent lorsqu’ils pensent être libres, et cette opinion consiste en cela qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés » (Kant)

⇒ Lorsque Nietzsche écrit : « Deviens ce que tu es », est-ce une injonction au changement ? Si c’est pour aller à ce que vous êtes déjà, il n’y a rien à faire, il n’y a pas de changement à opérer.

⇒ Dans cette injonction de Nietzsche « Deviens ce que tu es » j’y vois plutôt : osez être vous-même, ne vous mettez pas vos propres contraintes, refusez d’être modelé par votre environnement, allez chercher votre personnalité, découvrez qui vous êtes.

⇒ On ne change pas sur ordre, on change parce qu’on en a envie. Si on me fait une remarque sur ma façon d’être, de me comporter, de parler, et si je me rends compte (souvent a posteriori) que c’est vrai, le changement n’appartient qu’à moi, qu’à ma volonté, sinon on tue le rôle de l’intelligence.

⇒ Est-ce que ce n’est pas que la volonté est toujours au service du désir ?

⇒ Je ne pense pas que je suis une pièce unique, je pense déjà que je suis multiple, parce que je ne me suis pas fait tout seul ; j’entends souvent dans des débats « ma singularité ! », ce terme est bien dans l’air du temps, il va bien avec l’individualisme, (parce que je le vaux bien) cette survalorisation de soi, me gène beaucoup.
Souvent je pense que j’ai changé sans m’en rendre compte, j’ai été influencé bien sûr par mon environnement, j’ai imité des modèles, voire, j’ai changé par simple mimétisme.

⇒ Je pense que nous somme tous uniques ; il n’y a pas deux êtres semblables, ni la même expérience, ni le même vécu. Nous sommes anatomiquement différents. Et on peut penser que parfois on change parce qu’on est sensible aux phénomènes de mode.

⇒ Ne pas vouloir changer, ça peut être ne pas vouloir vieillir, et c’est ce qu’on voit avec la chirurgie esthétique. Pour une femme c’est par exemple : se faire refaire le nez, se faire tirer les peaux, etc, parfois se transformer en « bimbo ». Le changement physique parfois tue la personnalité, les personnes ne se ressemblent plus, on voit « des têtes de grenouilles ».

⇒ Alors, pourquoi faut-il changer ? Je pense qu’il faut parfois changer parce que nous avons perdu des bonnes habitudes, ou changer parce que nous avons pris de moins bonnes habitudes. Il nous faut faire de temps à autre notre examen de conscience. On connaît la formule de Voltaire : même l’égoïste, et surtout lui, veut qu’on l’aime et pour cela il est prêt à faire les efforts pour mériter l’amour, l’affection, l’amitié des autres.
Aujourd’hui nous voyons plein de « petits malins » qui cherchent à exploiter ce besoin chez des individus de se sentir bien dans leur peau, d’être au-dessus de l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, de s’afficher en « battants », en « winners », des personnes qui ont besoin de se créer une personnalité qu’ils n’ont pas.  C’est le créneau du développement personnel. C’est le nouveau créneau des coachs. Êtes-vous « coachés » ? Non ! Alors ! Vous n’exploitez pas toutes vos possibilités, vous avez peut-être une super personnalité à développer.
Je dis ça, mais moi non plus je ne suis pas coaché, je suis réticent et en fait, j’ai peur de rentrer dans un costume qui ne serait pas adapté, de me raconter des histoires, de n’être pas moi, de me trahir peut-être, et puis il faut d’abord en ressentir le besoin. Et, dans ce domaine nous savons que des gens vulnérables se sont fait abuser, et y laissent  beaucoup d’agent en plus des désillusions.
Mais le coaching, ou encore les stages de Training (de formation),  peuvent avoir des effets positifs, amener une meilleure connaissance de soi, ainsi lutter contre ses points faibles, mesurer qu’on a encore des possibilités d’évoluer, une sorte de maïeutique,  aider à combattre une timidité qui vous gêne pour bien prendre ses marques dans un groupe, par exemple pour prendre la parole. La connaissance de soi peut se faire par un spécialiste de l’analyse transactionnelle, ou même une initiation à l’analyse transactionnelle.
Cela peut aider à trouver ou retrouver l’indispensable estime de soi, ce quatrième niveau de l’échelle des besoins dans la pyramide de Maslow.
Des entreprises proposent parfois ce genre de stage. Cela peut amorcer cette analyse de soi et aider à plus de confiance en soi : si je crois dans mes capacités, déjà j’augmente mes capacités.
Si l’on nous montre qu’il est des voies où nous pouvons évoluer plus favorablement, nos prenons consciences de nos possibles, des possibles que nous n’aurions jamais risqués : « Ne donnez pas aux gens le choix, mais la possibilité de choisir. Peu d’entre nous tolèrent le vertige de la pure liberté »  (La Déesse des petites victoires. Yannick Granneck)

⇒ Les mythomanes sur ce thème nous posent problème. Comment définir chez eux, qui décide dans les différentes personnalités ?

⇒ Les événements extérieurs peuvent être le moteur de changement chez les individus, j’en veux comme exemple, que j’ai pu observer, des personnes que des situations X, Y, vont mettre un temps sous les projecteurs de l’actualité, des médias, qui vont passer à la télé, avoir leur photo et des articles dans la presse, devenir personnage public. Pour ces personnes, leur personnalité propre se trouvera de fait être avalée par un personnage qui émerge d’eux, ils se retrouvent avec un nouveau costume, il faut rentrer dans ce nouveau personnage, et ensuite l’assumer. Ce nouveau soi valorisé dans le regard des autres prend peu à peu la place de l’être de base. Mais la notoriété ne dure pas éternellement, et là, retomber dans l’anonymat peut être ressenti  par certaines personnes, un peu  comme une perte de soi-même.
Alors y a t-il parfois, une perte de contrôle, ne serions-nous que le produit de toutes les contingences de notre parcours de vie ?
Où est le moi, que j’aurais déterminé par ma seule et unique volonté ? Aurait-il été meilleur ou pire ?
Je pense que l’adolescent que j’étais aurait été très surpris de se rencontrer dans l’homme de trente ans – de même que cet homme de trente ans serait surpris de rencontrer l’homme que je suis aujourd’hui.
L’écrivain et poète argentin, Jorge Luis Borgès,  écrit : « C’est la porte qui choisit », nous disant par là que nous ne choisissons que dans un petit nombre de chemins que nous offre le hasard d’une vie. On ne prendra jamais tous les chemins que la vie nous offrait.

⇒ On dit que pour certaines choses on ne décide pas, on est déterminés, déterminé par son passé, déterminé par ses goûts, son histoire, ses rencontres. Quand on décide seul de faire  quelque chose, c’est parfois à partir d’une idée  qu’on a oublié avoir entendue. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des synchronicités.

⇒ (Extrait de : La vie est-elle un roman. Café-philo. 27 09 06). Si ma vie est un roman j’aimerais connaître celui qui a écrit cette histoire… Histoire,  où j’ai parfois l’impression de jouer un rôle que je n’ai pas vraiment choisi; scénario que je découvre chemin faisant, chaque jour. Une question : cette histoire était-elle déjà écrite, ne serais-je que le personnage, jouant un rôle qui m’était défini, suis-je comme Macbeth « une ombre qui passe, un pauvre acteur, qui s’agite et parade une heure sur la scène… » Ou alors, pour être plus positif, et en accord avec l’existentialisme, suis-je l’auteur de ma propre histoire, suis-je réellement « les choix que j’ai faits, le choix absolu de moi », suis-je acteur et auteur de cette histoire ? Je n’ai jamais imaginé que je serais tel ou tel type d’individu, et de fait je suis, je ne suis, que « moi et mes circonstances ».

Idéalisme et matérialisme

                    Restitution du débat du 13 janvier 2016  à l’Haÿ-les-Roses

Détail de la fresque de l'école d'Athènes. Rapahël. 1509. Musée du Vatican

Détail de la fresque de l’école d’Athènes. Rapahël. 1509. Musée du Vatican

 Introduction : Guy Pannetier :
Les deux personnages sur la fresque de Raphaël, Platon et Aristote, sont souvent désignés comme le symbole de l’opposition entre : idéalisme et matérialisme.
On voit Platon qui de son doigt montre le ciel, exprimant en cela : tout est dans le monde des idées et que là est l’origine du monde, autrement dit dans la transcendance ;  soit, il existe un principe organisateur, un principe divin.
Aristote, lui, de la main montre la terre, signifiant par ce geste, les principes de la logique, de la réalité matérielle. Ce qui ne fait pas pour autant d’Aristote un philosophe classable dans les philosophes matérialistes.
Le matérialisme est le système philosophique le plus ancien, le premier système chez les Grecs. Il va naître dans l’école de Milet au 6ème siècle avant notre ère, avec des philosophes comme Thalès. Anaximène. Anaximandre, lesquels déjà ébauchent l’idée des atomes, et Anaximandre, évolutionniste avant l’heure, pense que l’homme provient d’une autre espèce, des poissons.
Ils seront suivis sur cette voie par Démocrite pour qui les choses se produisent « par hasard » et « nécessité »,  par Epicure, par Lucrèce qui dira que  « Rien ne naît de rien », puis avec les philosophes libertins érudits, Gassendi, et Offray de la Mettrie, le baron d’Holbach, Diderot, Marcel Conche, et jusqu’à nos jours avec des philosophes comme André Comte-Sponville, Michel Onfray, ou encore, Chomsky, et d’autres moins connus.
L’idéalisme, dont Platon est donné en référence, est, selon le dictionnaire d’éthique et de philosophie morale des PUF : « La thèse selon laquelle la vraie réalité consiste dans les idées, par opposition aux choses matérielles dont la réalité changeante et précaire, ne serait qu’apparente… »   Mais, comme pour le matérialisme, l’idéalisme a deux sens.
Le matérialisme au sens commun se définit aujourd’hui comme, un désir excessif d’avoir, de consommer, il devient un moteur pour accéder à « la bonne  vie», ou encore à ce « more money » dont les habitants  des Etats-Unis, disent qu’il participe au bonheur du peuple.
Le matérialisme (au sens commun du terme) c’est : A quoi ça sert, Quelle utilité ? Combien ça coûte ? Ce matérialisme n’a rien  à voir avec la philosophie matérialiste qui laisse toute sa place à la pensée, à la spéculation, à l’innovation, même à une spiritualité non religieuse.
En 1932, l’écrivain catholique Daniel-Rops écrit  dans « le monde sans âme » «  Notre civilisation est matérialiste, j’endends ce mot, il va de soi, non dans le sens que la  philosophie lui assigne… »
  Les plus grands détracteurs du matérialisme philosophique, sont parfois dans leurs comportements, leurs modes de vie, des plus matérialistes. L’individualisme, l’amoralisme, la cupidité, l’avarice et la pingrerie, n’ont pas besoin du matérialisme pour exister.
Le matérialisme, c’est partir de ce qui existe, de ce qui est scientifiquement démontré, ce n’est pas une croyance, ce n’est pas un dogme, c’est aussi accepter de ne pas connaître la cause de toute chose.
Le matérialiste cherche à remonter la chaîne des causes, quand l’idéaliste tient pour explication de toute chose, une cause première.
Le matérialiste cherche à connaître le « comment », quand l’idéaliste cherche à répondre au « pourquoi ».
En deuxième prise de parole, je défendrai l’idée qu’il ne peut y avoir, en toute raison chez l’individu, de matérialisme total ou d’idéalisme total.

Débat

 

Débat : ⇒ Je ne peux répondre que si je peux savoir ce que ces deux termes signifient, et notamment ce qu’ils signifient pour la relation au monde, pour ma relation aux autres, pour ma relation à moi-même.
Alors je vais commencer par dire que ces deux termes ont deux sens. Un sens trivial comme cela a été dit dans l’introduction, mais aussi, un sens philosophique, comme l’écrit André Comte-Sponville dans son dictionnaire philosophique « Au sens trivial, l’idéaliste est celui qui a un idéal, qui ne résigne pas à la réalité telle qu’elle existe, et l’idéaliste s’oppose au matérialiste, qui, lui, se satisfait de la réalité, et notamment des plaisirs matériels, il n’a pas d’autre exigence »
Donc au sens trivial, le matérialisme a une connotation péjorative, c’est celui qui se soucie des besoins de son corps, tandis que l’idéaliste prendrait soin de son esprit. Et pour ce dernier (l’idéaliste) son esprit est valorisé parce que l’être humain vivant humain, est, à la différence des autres vivants, le seul à étudier son histoire, à imaginer son avenir.
Si aujourd’hui, l’opinion commune semble se contenter de ne voir dans le matérialisme qu’une pensée qui n’a d’intérêt que pour les choses matérielles, c’est pour mieux laisser entendre, qu’il n’y a de valeur que dans une spiritualité qui dépasse la matière. Et c’est ainsi que s’exprime le philosophe Benoît Schneckenburger dans son ouvrage excellent « Intelligence du matérialisme ».
Alors, en ce sens trivial, j’opte pour être idéaliste au sens trivial, car j’ai toujours vécu, et je vis encore avec, d’abord le sentiment et ensuite la réflexion qu’il me faut contribuer à changer l’ordre établi, celui de l’exploitation de l’homme par l’homme, celui de l’oppression des femmes, et celui de la prédation  de la nature.
Et, en ce moment en France, a fortiori, dans le manque de perspectives pour orienter nos vies qui nous désespère, je compte bien sur les générations de mes petits-enfants pour réenchanter le monde, pour avoir une idée du monde à venir.
Mais, l’idéalisme par ailleurs caractérise la pensée occidentale, puisqu’il est à l’origine et le moteur de son histoire. Il est cette origine avec Platon au 5ème siècle av. J.C., et en effet il stimule la pensée, et le désir de réfléchir, c’est ce que j’apprécie dans l’idéalisme au sens philosophique.
Mais, pour le préciser, je voudrais vous raconter l’allégorie de la caverne qui se situe au début du livre sept de « La République ». La question qui est posée par Platon est de savoir ce que c’est d’être juste, ce que c’est d’être juste en tant qu’individu, ce que c’est d’être juste dans la cité. Platon alors, nous raconte : que nous sommes tous prisonniers attachés par le cou à la paroi d’une caverne, et que nous ne pouvons tourner la tête. La caverne est illuminée par un feu à l’intérieur et le long de son ouverture est construit un petit muret. A l’extérieur de la caverne sont les réalités, c’est-à-dire les humains, les animaux, les plantes, les choses, tout ce qui existe, et également le soleil qui éclaire ces réalités. Comme nous sommes tous prisonniers dans la caverne et que nous ne pouvons pas tourner la tête, nous ne voyons que les ombres de ces réalités projetées sur la paroi de la caverne, et nous ne les voyons que du point de vue où nous sommes, c’est la raison pour laquelle nous nous disputons à l’intérieur de la caverne.
Pourquoi ? Parce que nous pensons que nos opinions sur les réalités sont des vérités, alors que ces opinions sont fonction de notre point de vue, de notre place dans la caverne…
Donc l’idéalisme a pour postulat que les vérités et les valeurs, sont fonction de l’esprit qui les recherche, et soit les retrouve, soit les construit par un travail de la pensée, à condition de le vouloir, et indépendamment des conditions d’existence dans lesquelles il se trouve. En ce sens j’adhère à l’idéalisme qui postule l’égalité des êtres humains. en matière d’intelligence et de capacité  de réflexion. J’adhère aussi au projet de trouver des valeurs et des vérités, des valeurs universelles.
Néanmoins parce qu’il faut aussi comprendre les réalités que nous vivons, je me raccroche à la deuxième thèse sur Feuerbach de Marx, matérialiste. Cette deuxième thèse est la suivante: « Jusqu’ici les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est le transformer » . Autrement dit, contre l’idéalisme qui domine toute la philosophie occidentale, les philosophies sont des systèmes d’idées pour interpréter le monde, le matérialisme réfléchit pour le connaître.
C’est en ce sens que je me raccroche au matérialisme.

⇒ Dans l’introduction on a associé le « pourquoi » à l’idéalisme, et le « comment » au matérialisme, et la première question qui est posée par les enfants, c’est : pourquoi ? Et c’est bien plus tard que le « comment » arrive.
Le « comment » je l’ai associé comme l’éveil scientifique chez l’enfant, il cherche à savoir comment les choses se passent, comment ça fonctionne, ce n’est pas encore du matérialisme.
Alors si l’on répond bien avec les enfants, peut-être qu’on influencera ses choix futurs entre le « pourquoi » idéalisme et le « comment » matérialisme.

Je trouve que le mot idéalisme est mieux perçu que le mot matérialiste, parce que l’idéalisme est porteur de quelque chose de nouveau, alors que pour le matérialisme il y a une perception triviale, ça fait partie de ces mots pervers.
En pensant à la thèse de Marx sur Feuerbach, je me dis pourquoi, et jusqu’où, est-ce qu’il n’arrive pas à un moment où par la transformation des hommes, nous la société, nous voulons prendre la place de Dieu.

⇒ On tourne souvent dans le débat philosophique autour de ce sujet, tel le débat sur la citoyenneté universelle, un univers kantien qui découle d’une forme d’idéalisme, ou plus récemment le thème de l’émigration, des exilés. Chaque fois nous sommes partagés entre ces deux notions, l’idéal qui vient du cœur, et puis les aspects matériels qui viennent de la raison.
Les philosophes sont souvent des idéalistes, au sens courant du terme, parfois un peu rêveurs, mais avec, il le faut bien, les pieds sur terre.

 ⇒ J’ai entendu que le « comment » chez l’enfant était l’éveil scientifique. Je crois qu’il ne faut pas opposer l’idéalisme et la démarche scientifique, les deux sont intimement liés.   Dès le départ d’ailleurs, le début de la philosophie, les grecs  parlent de la philosophie de la nature, on est déjà dans l’esprit scientifique. Quand Marx a passé sa thèse de doctorat sur le sujet du matérialisme, il le fait sur les différences de la philosophie de la nature entre Démocrite et Epicure qui sont deux matérialistes. Epicure disait que l’âme n’est pas une entité spirituelle, qu’elle est faite d’atomes. C’est une réalité physique :; toutes nos connaissances dit ce même Epicure, viennent de nos sensations, ce qui sera repris par Diderot et Condorcet. Les scientifiques aujourd’hui ont une démarche qui est celle de la première pensée matérialiste, ils ne disent jamais le « pourquoi », ils cherchent à dire le « comment », et chacun a le droit de dire son « comment » à lui.
Donc je pense que c’est essentiel de bien comprendre que la recherche scientifique  fait partie de la démarche tant idéaliste que matérialiste. Rien n’étant figé, une vérité d’aujourd’hui peut être détruite demain.

J’ai bien entendu que la philosophie matérialiste se retrouve dans la démarche scientifique. Depuis cette démarche scientifique, on va pouvoir comprendre la nature, or, en fait, je pense que le pari de la science c’est exactement le contraire. Il y a un philosophe des sciences Alexandre Koyré qui dit que le pari de la physique c’est de comprendre le réel par l’impossible.
La question d’un sujet du bac était : «  Peut-on avoir raison contre les faits ? », et la réponse est clairement, oui. C’est-à-dire que si nous devions nous baser que sur les seuls faits, nous n’aurions jamais avancé dans les sciences.

 ⇒ Einstein a permis un progrès énorme parce qu’il a refusé que le monde soit comme il est. Donc le scientifique matérialiste peut être assimilé en certains cas à un idéaliste. Nous avons en mémoire la phrase de Voltaire qui nous dit que ce ne serait pas possible : « …que l’horloge existe et n’ait point d’horloger ».
En même temps la démarche scientifique matérialiste, c’est de dire : le monde n’est pas fait que de concepts, il est fait aussi de réalités concrètes, et ces réalités concrètes on va essayer de les découvrir.
Quand on s’intéresse à l’histoire des sciences, on constate que le travail scientifique commence toujours par une hypothèse, toujours par la question : et pourquoi pas !   Torricelli, Pascal, Pasteur, ont répondu à cette question du « pourquoi pas ». Donc c’est d’abord une démarche idéaliste, puis c’est le matérialiste qui va expliquer, démontrer, expérimenter.

 ⇒ Revenant sur la démarche de Marx, sa volonté est prométhéenne, faisant de l’homme un Être capable de se substituer à Dieu. En ce sens, je suis d’accord qu’aujourd’hui dans notre société occidentale, comme le dit le philosophe Marcel Gauchet, les religions ne structurent plus le monde. Effectivement les hommes pensent être acteurs de l’Histoire, et s’imaginent  comme cela a été avancé,  être, comme des dieux.
Et puis, il me semble que pour la vie quotidienne, il faut être à la fois, idéaliste, au sens qu’il faut avoir un idéal et je ne me conçois pas sans cette possibilité, et en même temps, je me réfère à la « lettre à Ménécée » d’Epicure, matérialiste, quand il accepte « le hasard et la nécessité », et qui à partir de là, propose une éthique faite de  : ne pas craindre la mort, ne pas craindre les dieux, le plaisir c’est l’absence de douleur, l’absence de trouble de l’âme, réfléchis à ce qui est bien pour toi, et alors tu vivras comme un dieu parmi les hommes.
C’est un matérialisme ontologique, au sens où tous les Êtres, tout ce qui existe, est fait de matière, et de hasard.
Donc l’histoire de chaque Être obéit aux lois de la matière (tels les atomes) et  il n’y a pas de destin. Quoi de mieux pour orienter son existence.
Je vois que la période contemporaine est marquée par une progression du matérialisme philosophique. On retrouve ces thèmes dans l’ouvrage récent de Michel Onfray « Cosmos » dont le sous-titre est « Une ontologie matérialiste ». Il développe les thèmes du matérialisme : le monisme, le panthéisme, le bio centrisme, tous ces thèmes opposés au dualisme, et aux monothéismes.
Donc le matérialisme philosophique est plus présent, mais la question se pose alors : pour aller où ? Pour quoi faire ? Avec quelles perspectives ?, et là on ne peut répondre.

 ⇒ L’idéalisme philosophique est surtout d’hier, voire plus. Combien d’impossibles devenus possibles depuis la théorie platonicienne, combien de démentis aux vérités révélés : l’âme est devenu l’esprit, le cerveau avec les neurones, les synapses, toute sa géographie, à quoi s’ajoutent dans ce seul domaine,  les terribles avancées des neurosciences.
Puis je reviens sur le fait qu’il ne peut y avoir en toute raison chez l’individu de matérialisme total, pas plus du d’idéalisme total, ou alors du scientisme à l’intégrisme.
Par exemple, Michel Onfray est classé matérialiste, dans son dernier ouvrage, « Cosmos » où sa réflexion est souvent loin du matérialisme ; on peut y voir une spiritualité cosmique, un matérialisme qui n’est pas une maison fermée à double tour, sans fenêtre, et sans lumière.
Autre exemple : une société comme la franc-maçonnerie souvent cataloguée comme essentiellement matérialiste, n’en fait pas moins  référence à de très nombreux symboles, au « grand architecte de l’univers ». Ce principe peut être, pour certains francs-maçons un principe relevant du divin, pour d’autres, un principe symbolique d’unicité du monde physique, mais dans les deux sens, nous avons là, un aspect idéaliste.
Supposer que la nature, dont nous faisons partie, ne soit que matière, ou ne soit que représentation  de ce qui nous est inconnaissable – car de nature divine – est une prise de position très manichéenne, c’est blanc ou c’est noir, et là, ce n’est plus philosophique.
Par ailleurs nous avons dépassé l’idéalisme cartésien, ou même l’époque de Leibnitz qui parle de deux catégories de philosophes : les idéalistes qui soutiennent l’idée de l’âme sans corps, ou, des matérialistes qui seraient, le corps sans âme. Nous ne pouvons plus penser que l’âme, ou l’esprit, existerait sans le corps ; l’idée ne peut se construire hors d’une réalité physique, ce n’est pas le toit qui porte la maison….
Je suis philosophiquement matérialiste, et je ne pense pas, et même, je ne veux pas penser, imaginer, qu’on puisse tout expliquer de ce monde.
C’est prendre le matérialisme pour une religion que de penser, ou laisser à penser, qu’il se propose d’expliquer toute chose, que tout mystère va disparaître, que le matérialisme va « désenchanter le monde ».
Le matérialisme veut que l’homme pense par lui-même, qu’il cesse de se laisser influencer par  des idées spéculatives, des idées toutes prêtes, qu’il éduque ses enfants pour qu’ils soient libres de toute contrainte ; contrainte sectaire, politique ou religieuse. Le matérialisme n’est pas une façon de vivre, ce n’est  pas un « prêt à penser », ce n’est qu’une façon de penser.
Les concepts : idéaliste et matérialiste peuvent cohabiter chez certaines personnes. La plus grande opposition reste chez les religieux fondamentalistes ou intégristes, ou chez des personnes reprenant les mêmes propos, ceci se remarquant dans l’usage systématique du terme, (de la tautologie) : « matérialiste athée ».  L’athée est forcément matérialiste au sens philosophique, où alors, avec cette expression, on est dans la stigmatisation, la méchanceté. Cela me semble aussi incohérent que si l’on parlait de « matérialiste religieux »  La haine des intégristes va parfois jusqu’à associer le matérialisme philosophique au Stalinisme, aux crimes du totalitarisme communiste, de même pour le nazisme dont il serait responsable. Dans son livre : « Le matérialisme » Olivier  Bloch écrit : «  Que le matérialisme soit athée n’a de sens qu’à l’intérieur d’une perspective religieuse. Du point de vue du matérialisme adulte, la question ne se pose pas en ces termes. Le matérialisme n’est pas la négation de Dieu, il est simplement étranger aux domaines où l’on est susceptible d’en parler »  
   Les tenants de l’idéalisme, sont parfois vent debout devant des avancées scientifiques, telles ces neurosciences, lesquels ne prônent en aucune façon « l’homme machine »
Je me méfie tout autant du scientisme, matérialisme dévoyé, que des théories des créationnistes, idéalisme dévoyé

⇒  Même si la démarche scientifique st matérialiste, ce qui l’a rendue efficace c’est justement qu’elle a su limiter ses ambitions, c’est-à-dire que la science n’est pas là pour tout expliquer. La science va expliquer « ce qui est » pas « ce qui doit être », même si elle se cantonne à l’immanent, hors toute cause première. On a expliqué la relativité, on a expliqué la gravitation, la pesanteur, etc. mais pas l’amour, mais pas la morale…

⇒ Ma question est plus dans l’idéal, dans la poursuite d’un idéal, entre l’attendre et y parvenir.  Est-ce que l’idéal a vocation à être atteint

⇒  Démontrer que l’impossible est possible, est-ce que ce n’est la définition au sens courant de l’idéalisme ? On se dit ce n’est pas possible que bien des choses qu’on espère ne puissent arriver.

⇒ Quand on parle d’idéalisme, inévitablement on glisse vers l’idéalisme au sens courant, alors que la définition c’est : l’idée avant la matière, ou, c’est la matière qui est avant l’idée.
Dans la dialectique matérialiste on anticipe quelque chose qui devrait être. Il n’y a pas de recherche d’idéal dans l’idéalisme philosophique, là il n’y a pas d’absolu.

⇒ Le scientifique n’est pas obligatoirement que matérialiste. Sorti de son labo, le dimanche matin, il met son petit chapeau, et il va à la messe. Le voilà idéaliste, vénérant une puissance divine.
Et puis la question a été posée : c’est quoi l’idéal, et cet idéal a-t-il vocation à être atteint ?La philosophie nous donne des allégories qui nous parlent mieux que de longs discours. Ainsi,   Cicéron avec l’image du tireur à l’arc répond à cette question.
L’idéal pour le tireur à l’arc est de toucher le cœur de la cible, la mouche. Pour se faire, il  concentre tout son esprit, toute son énergie, il utilise ses sens, calcule la force du vent, etc. Et c’est justement dans cet acte volontariste que se trouvent ensemble,  l’idéal et sa quête. Ce qui importe ce n’est pas de toucher la mouche, ce qui importe c’est la volonté, les moyens mis en œuvre, c’est la philosophie stoïcienne qui est aussi idéaliste.

⇒ Je reviens sur cette question, l’idéal a-t-il vocation à devenir réalité ? Je crois que là aussi il y a différents niveaux. Il y a l’idéalisme qui dit, le monde est ainsi fait, je crois qu’il est comme ça, et puis il y a l’idéalisme qui consiste à dire, ce que j’aime bien je voudrais que ça arrive. Guillaume d’Orange  a dit ; «  Point n’est nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».
Quand on poursuit un idéal, effectivement, on peut se dire ça n’a pas forcément une nécessité de devenir une réalité. Si on constate une petite amélioration, on se dit, ah, j’ai un petit bout de chemin vers mon idéal, c’est ce qui le fait subsister.
Dans le matérialisme, il y a plusieurs niveaux, la démarche de Marx c’est le matérialisme historique. C’est le premier qui dit l’Histoire a un sens, elle a fait les sociétés. Il se dit, je vais examiner un objet qui s’appelle la société, et à partir de ça je vais en déduire des lois. Après Marx les bonds en avant dans la sociologie sont absolument énorme. Pourquoi ? Parce qu’il a introduit la notion d’Histoire dans le matérialisme, il a sa démarche, ses chemins, et la notion historique en est une. Althusser qui est dans la démarche marxiste dit faire de la philosophie, c’est faire  « la lutte des classes » dans la théorie des idées.

⇒ Si on part de l’idée qu’il y a toujours eu des guerres et qu’il y en aura toujours, c’est une extrapolation à partir de la réalité. Donc, il faut voir tous les éléments : il y a des analyses qui relèvent de la démarche matérialiste et qui consistent à dire qu’effectivement il faut analyser les faits, et à partir de là, on est dans le pessimisme de l’intelligence, ou alors on est dans l’optimisme de la volonté qui dit qu’effectivement on peut changer les réalités, et là on est dans une attitude idéaliste.

Œuvres citées :

Livres

Cosmos. Une ontologie matérialiste.  Michel Onfray. Flammarion 2015 ;
La République. Platon.
Le matérialisme intelligent. Benoît Schneckenburger. Ed. de l’Epervier 2015
Thèse sur Feuerbach. Karl Marx. PUF.
Le matérialisme. Olivier Bloch. Que sais-je ? 1985

 

 

 

 

 

L’amour, quel amour ?

               Restitution du débat du 9 décembre 2015 à Chevilly-Larue

Edouard Manet. Chez le père Laluile. 1879. Musée des beaux-Arts de Tournay.

Edouard Manet. Chez le père Laluile. 1879. Musée des beaux-Arts de Tournay.

Animateurs : Edith Deléage-Perstunski, philosophe.
Guy Pannetier.  Danielle Vautrin.
Modérateur : Serge Carbonel
Introduction : Guy Pannetier

Introduction : Après l’horreur du 13 novembre, l’amour dont je parlerai en premier, est l’amour de mon prochain, cet amour du genre humain que l’on nomme aussi  philanthropie,  c’est l’amour qui nous manque le plus. Ce fut,  une fois de plus dans l’histoire, l’amour d’un dieu qui se substitue à l’amour des hommes, et qui se transforme en haine de l’autre. Je préfère et je retiens cette belle définition d’Edgar Morin « L’amour est notre seule vraie religion ».
Après ce nécessaire rappel, et tout à la fois hommage aux victime, nous allons, car il reste toujours l’amour de la vie, évoquer tous ces aspects de l’amour: ce que nous aimons – qui nous aimons –  comment nous aimons.
Au cœur du sujet, et c’est bien du cœur dont il s’agit, l’amour Eros est incontournable, le dictionnaire d’éthique et de philosophie  morale, des Presse Universitaires de France, donne une définition intéressante : « L’amour (Eros) est la plus puissante, et la plus caractéristique des émotions humaines par sa capacité à donner, de façon souvent assez soudaine, un sens à la vie, à infléchir, orienter et parfois façonner les perceptions, les pensées et même les actes… On décrit souvent l’amour comme la plus irrationnelle des émotions. »
Et c’est parce qu’il est source des plus grandes, des plus puissantes, et des plus belles émotions qu’il est symbolisé par le cœur, ce cœur qui s’emballe, qu’on ne contrôle plus quand « on tombe en amour ».
Et c’est bien parce que c’est une émotion, émotion qui (pour le dire comme Spinoza) toujours précède les sentiments, qu’il échappe à notre contrôle, qu’il échappe à la raison comme à la morale, qu’il est du domaine de la psychologie des sentiments, c’est pour tout cela qu’il n’en finira pas de nous passionner.
Pour le philosophe Husserl l’amour crée de la transcendance dans l’immanence, c’est pour lui une dimension sacrée ; « Sans ce penchant pour une personne / l’Être aimé. / Sans les ailes que ça vous donne, / d’être aimé. / ….On reste au ras des pâquerettes ».  (Alain Souchon)
L’aspect irrationnel de ce « grand ressort de l’existence », cette exaltation  nous fait parfois sortir de nous, peut nous mettre « hors sol », et alors nous expérimentons des moments sublimés, irremplaçables. Et que cet amour ne soit pas éternel, qu’importe, il aura été vrai, il aura été pur à l’instant où il fut ainsi ressenti.  Que de romans, sur le thème de l’amour, que d’épopées, de poésies, que de chansons, que de films, de tragédies, ont colonisé notre conscience : d’Héloïse et Abélard à Phèdre, et même jusqu’à Pretty woman, se construit en nous cet édifice précieux, virtuel,  du sentiment d’amour.
Le débat philosophique fait appel à la raison, et là nous traitons d’un sujet de déraison, alors l’amour serait-il les vacances de la raison? « Quand vous êtes amoureux » écrit l’auteure Katherine Pancol, dans « Les yeux jaunes des crocodiles, « vous avez 90% du cerveau qui ne fonctionne plus »
Je n’aborde là qu’un aspect de l’amour,  l’amour passion,  l’inclination sexuelle, l’amour romantique, alors qu’il est bien sûr d’autres formes d’amour.
Par exemple, le dictionnaire Lalande donne aussi comme définition : «  Nom commun à toutes les tendances attractives.., tel l’amour des parents, des enfants, et toutes inclinations individuelles… », J’ajouterai que si on passe du substantif « amour » au verbe aimer, la polysémie du verbe ouvre des champs divers.
Et enfin, pour ne pas déflorer le sujet, je vous laisse le soin également d’évoquer, et, cet aspect de l’amour, et toutes les formes d’amour.
Et maintenant, –  parlez-nous d’amour !

Débat

 

Débat : ⇒ L’amour ça nous est indispensable, c’est comme la passion, quelqu’un qui n’a pas de passion est quelqu’un qui ne vit pas ; il faut de l’amour, l’amour de ses enfants, de ses petits enfants.

⇒  Même face à la violence, face à la haine, à la terreur meurtrière du 13 novembre, la réponse du gouvernement a été lors d’un hommage de faire entendre des chansons, celle de Barbara (Perlimpinpin) et de Jacques Brel (Quand on n’a que l’amour). Des chansons d’amour qui nous rassemblent, qui nous unissent, qui nous encouragent.
L’amour du prochain est au fondement de toutes les religions et on sait comme les religions peuvent induire dogmatisme et fanatisme et guerres. La question est donc comment éduquer l’enfant à l’amour du prochain ? Et dans la foulée comment éduquer l’enfant à l’amour ? Ce qui implique que, le sentiment d’amour n’est pas naturel à l’être humain. J. J. Rousseau, dans Le Discours sur les fondements et l’origine de l’inégalité (en 1750), écrivait que seule la pitié, c’est à dire le sentiment de reconnaissance de l’autre humain comme semblable est naturel. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui l’empathie. Et je reprends à mon compte cette idée. Je viens de lire dans Philosophie Magazine de décembre 2015, une interview d’Elisabeth Badinter à propos du terrorisme Elle soutient que l’amour maternel n’est pas inné mais le résultat d’une éducation ou/et d’une transmission
Ce que j’en retiens c’est qu’il faut éduquer à l’amour.
Mais qu’est ce que l’amour?
Dans le «  Banquet », un dialogue de Platon, les convives autour d’une table, après avoir bien mangé et bien bu s’interrogent: Qu’est-ce que l’amour? Chacun donne son opinion et l’un des convives, Aristophane, parle de l’amour en s’inspirant du mythe d’androgyne  qui raconte l’origine de l’amour.  D’après la mythologie grecque nos ancêtres étaient doubles. Chacun est un tout sphérique comme un oeuf avec quatre mains, quatre jambes, deux têtes et deux sexes. Il y a donc trois genres : le masculin avec deux sexes masculins, le féminin avec deux sexes féminins, et l’androgyne avec un sexe masculin et un sexe féminin .Un androgyne est formé de deux êtres de sexes opposés couplés ensemble. Deux êtres en un seul. Fiers de leur double nature, les Androgynes voulurent défier les Dieux, et notamment Zeus, en tentant d’accéder au royaume des Dieux. Ceux-ci, en colère, et par la voix et les éclairs de Zeus, décidèrent de punir les androgynes en les séparant en deux êtres distincts. Ainsi seraient nés les hommes et les femmes tels que nous sommes aujourd’hui. Les Androgynes séparés furent bien tristes et entreprirent de se retrouver. Leur quête était généralement longue. Le mythe dit que l’amour ne serait qu’un sentiment de manque de cet état d’unité entre deux êtres. Ainsi, l’âme sœur, l’être aimé, pourrait être la partie de l’androgyne qui vous a été enlevée par la colère des Dieux Grecs. Un mythe pour décrire ce qu’est l’amour, et qui, finalement, représente bien tout ce que l’on peut ressentir lorsqu’on a trouvé l’âme soeur …
Mais comme un mythe raconte une fable parce qu’il répond à la question de l’origine, à laquelle on ne peut répondre rationnellement, Socrate va tenter de raisonner à partir des opinions émises par les différents convives. Il expliquera que l’amour est certes une quête, une recherche mais non pas de l’autre moitié mais d’une Idée. Quand nous aimons les beaux corps (parce que l’amour rend beau, fait voir le corps aimé comme beau)  tout se passe comme si nous désirions le Beau, l’Idée de Beau. C’est pourquoi l’amour est insatiable parce qu’il est recherche d’un absolu. Et aussi l’amour fait voir la noblesse de l’être humain L’expérience de l’amour est l’expérience d’une relation ou plutôt d’une tension vers ce qui me transcende,  d’une tension vers un idéal, vers des Idées.….

⇒  Comme cela a été évoqué, il y a bien des formes d’amour : celui de la famille, de la nature, jusqu’à l’amour de l’argent. Je voudrais évoquer quatre formes d’amour : Amour familial, amour du prochain, l’amour passion, et amour conjugal.
L’amour familial se transmet de générations en générations, c’est un sentiment profond qui allie : amour, tendresse, et confiance.
L’amour du prochain, celui qu’on reconnaît, l’autre nous, cet amour ne nécessite pas forcément un contact, il peut être manifesté par un simple regard. C’est un sentiment de considération, de respect, de considération qui induit respect et gentillesse. S’il s’agit d’amitié, alors s’y ajoute l’affection.
Lorsque ce sentiment est très fort, il peut se définir comme amour passion ; passion ardente et dévorante, comparable à un incendie, on lui donne aussi le nom de coup de foudre, cette attirance  souvent inexpliquée.
L’amour conjugal pour Platon est « l’amour désir », pour Spinoza, c’est « une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure », et pour Aristote, « aimer, c’est se réjouir ». Je pense que c’est un peu des trois, car quand on aime, il y a toujours une cause extérieure, l’amour est bien une forme de désir et de partage de sentiments tendres avec l’autre.
L’amour conjugal résulte d’un sentiment intense partagé entre deux êtres, et qui allie l’attirance physique et la tendresse.
L’amour conjugal ne peut résister à l’usure du temps que dans la mesure où il s’exprime en respectant l’identité de l’autre, et ne doit pas emprisonner l’autre. La priorité dans l’amour conjugal c’est de savoir le nourrir et de savoir parfois faire des concessions Il ne peut s’épanouir que dans un climat basé sur une confiance réciproque, c’est la nécessité d’un partage ; on n’aime pas seul.

⇒  Mais alors le coup de foudre, est-ce un piège ; j’ai appris récemment qu’il était basé sur quelque chose de chimique, que ce n’était qu’un échange de phéromones.

⇒  Je reviens sur l’expression, on ne peut pas aimer seul. Il y a des moments où la réalité de la vie fait que parfois on peut aimer seul, on aime seul parce qu’il n’y a pas de retour, et puis parfois dans la souffrance, souffrance qui peut être des deux, parce qu’il en a un qui ne veut pas de cet amour. Je me souviens d’avoir eu à travailler en cours de philo sur cette phrase : « je t’aime ! Est-ce que ça te regarde ? (Heine),. Moi si j’aime quelqu’un qui ne veut pas de mon amour, ça me regarde. .
Quant à la recherche de l’absolu en amour, cela m’a fait penser à Van Gogh, lequel quand il aimait, était dans une recherche folle d‘absolu. Dans une lettre à Théo il écrit : « Chez l’être qui n’était pas amoureux et qui le devient, il se produit la même métamorphose que dans une lampe qu’on allume. La lampe était là et c’était une bonne lampe. Maintenant elle répand sa lumière. C’était pour ça qu’elle était vraiment faite ». Il dit qu’il faut que chaque être humain répande sa lumière.

⇒  En plus des différentes formes d’amour évoquées, il a aussi la question d’âge. Je  pense qu’on n’aime pas pareil à toutes les étapes de la vie, et c’est un lieu commun de dire que l’amour dans un couple évolue vers la tendresse. Au départ on est jeune, on est tout fou, c’est Pornoria puis Eros, après c’est Philia, l’amour du prochain, Agapée l’amour spirituel et enfin il y a l’amour sagesse, Sophia.
Donc, ces étapes de l’amour, finalement on est amené à les vivre au cours de sa vie, avec différentes personnes, ou une même personne ; on évolue dans son comportement psycho affectif, on n’aime pas à soixante ans comme on aime à dix huit ans, on a compris bien des choses et on a envie de partager tout à fait autre chose. J’aime plus profondément aujourd’hui à mon âge, qu’à dix huit ans.
Pour un individu donné l’amour c’est quelque chose d’évolutif.

⇒  On a parlé concernant l’amour filial, d’un sentiment qui n’était pas forcément inné. Cela pose la question de l’enfant qui n’ayant pas reçu d’amour, serait dans l’incapacité de donner plus tard de l’amour. Ce sentiment d’amour filial est plus un sentiment affectif inné que sentiment acquis
Il y a des individus qui sont totalement indifférents aux autres, des individus incapables de donner de l’amour, et ce n’est pas forcément parce qu’ils ont été privés d’amour dans l’enfance.
Et puis, comme on l’entend parfois, l’amour de soi, est-il le point de départ de l’amour des autres, ou, voire, est-il une barrière ? Une femme disait à son mari : – je t’aime ! – moi aussi, répond le mari, « Je m’aime ! ».
Et je reviens sur le mythe de l’androgyne, de l’individu qui recherche sa moitié perdue. Il y en a qui ont dû être coupés en plusieurs morceaux, c’est pourquoi ils sont à la recherche de tous les morceaux.
Et puis, plus sérieux, je pense au drame du Bataclan le 13 novembre, à cette vague d’émotion, et cet amour des autres que soudain nous avons découvert. Cela nous ramène à cette déplaisante approche de « je préfère mes filles à mes nièces… » et pose cette  question pourquoi nous avons plus d’amour et d’émotion pour des victimes à Paris et moins d’amour et d’émotion pour des victimes à plusieurs milliers de kilomètres ? L’amour ne suit pas de processus logique.
Et enfin, revenant sur le coup de foudre, les explications fournies par les neurosciences ça m’intéresse vivement, mais ça m’ennuierait terriblement qu’on puisse analyser scientifiquement le coup de foudre.

⇒  Je me souviens d’avoir lu un ouvrage «  Pourquoi l’amour ne suffit pas » où l’on parlait de l’amour maternel auquel même les animaux ne renonçaient pas.
Il y a plusieurs siècles les dames de la grande noblesse se devaient de ne pas élever leurs enfants, ne pas avoir de contacts charnels avec eux, (même si elles choisissaient des nourrices qui leur  paraissaient proches de leurs sentiments) ceci afin que les enfants ne soient pas sensibles.
De même on a montré des cas qu’on nomme « hospitalisme », cas d’enfants, d’orphelins recueillis à l’hôpital, pour lesquels on demandait aux infirmières de refreiner les sentiments d’amour, ne pas se substituer à des mamans, pour ne pas les mettre ensuite en danger psychologique.
La notion de manque d’amour est très importante tout au long d’une vie, et c’est surtout dans l’enfance que nous avons le plus ce besoin d’amour.
Je reviens aussi sur le coup de foudre, ça peut être interprété  comme la rencontre de soi en l’autre, cette attirance peut évouer vers le coup de foudre, presque une foi dans l’autre, jusqu’à quelque chose qui nous échappe totalement.

⇒  On a évoqué l’amour romantique et l’amour courtois, lequel n’existe que parce que les troubadours l’ont transmis. Les troubadours du midi, eux, lorsqu’ils parlaient de l’amour courtois, ne parlaient pas de la femme, mais de l’Occitanie, c’était un code, c’était ce désir de retrouver « la Terre », dont celle du pays Cathare.
Sur ce mot amour on met des dizaines de choses, jusqu’à dire pour certains, l’amour et l’amitié c’est pareil. Si on met autant de chose derrière ce mot amour, il perd son sens,  et l’amour alors ne signifie plus que ce l’on veut, ce que l’on désire.
Et puis, je reviens sur cette idée émise que les sentiments d’amour pourraient n’être que des échanges chimiques. Ce n’est pas parce que les sciences nous expliquent des choses sur le fonctionnement que cela n’existe plus, le coup de foudre reste le coup de foudre, qu’il soit émanation de phéromones ou pas ! Il ne faut pas enlever la beauté ! Ce que nous apprend la science de l’être humain, ne doit nous amener à dire : oh ! Finalement on n’est que de la matière animée, chimique, et rien d’autre ! Non ! Tout ce qui existe : l’amour, la haine, la pitié, l’empathie.., ça continue à exister.

 ⇒ Qu’est-ce qui unifie toutes les formes d’amour ? Est-ce qu’il y a un moteur ? Un élan ? Ou quelque chose qui nous pousse, tel un désir, une transcendance ?
Mais dans l’amour, il y a d’abord l’amour de soi ; quand on lit les Evangiles on trouve : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mathieu 22-39). Alors qu’est-ce qui fait de l’amour son unicité et sa multiplicité ? On peut se sentir plein d’amour, sans l’avoir en retour, l’amour peut créer des frustrations.
Il y a des amours dont on n’attend rien, tel que l’amour de la patrie, l’amour de Dieu, il peut y avoir des notions de l’amour, abstraites.
Et puis l’amour peut être une illusion : « l’amour est aveugle ». Cela peut être un désir de beauté, une façon d’embellir les choses, « le beau pour le crapaud est sa crapaude » dit Voltaire. L’amour ça peut être une passion, par exemple j’ai l’amour de l’Histoire, de la recherche historique. Donc tout dépend de ce que l’on met dans ce mot : du moteur, du désir, du but, voire, un objet inatteignable.

⇒  Alors, faut-il avoir de l’amour étant enfant pour pouvoir en donner plus tard. Je connais des personnes qui viennent de la DAS et qui sont des personnes, des parents pleins d’amour. Oui, on l’a dit c’est dans la nature de la personne, voire un phénomène des contraires, ils en ont tant manqué, qu’ils ont envie de vivre dans un climat d’amour.

⇒  Je retiens que dans l’amour la notion de respect de l’autre quelque soit le sens du mot amour.
Et puis nous avons évoqué la notion de manque, même s’il s’agit de l’amour de la nature, de l’amour de Dieu, etc. Il y a dans l’amour une tension vers quelque chose que je n’ai pas et que je veux, quelque chose qui m’exalte, qui me stimule, qui me fait devenir autre que ce que je suis. Donc on peut essayer de définir l’amour, même si il y a mille et une formes d’amour, et que l’amour est toujours singulier au sens où il est différent d’une personne à l’autre.

⇒  Dans Le petit traité des grandes vertus André Comte Sponville distingue trois figures possibles de l’amour : Eros, l’amour désir, l’amour passion qui exalte, le coup de foudre,  l’amour fou, selon l’expression d’André Breton, le désir d’absolu qui ne peut être satisfait et qui fait souffrir, « l’amour de convoitise » comme l’appellent les théologiens et notamment Saint Thomas (dans la Somme théologique) Philia, « l’amour amitié. » « L’amour de bienveillance » selon ce même Saint Thomas. Aimer c’est être ami. L’amour c’est ce sentiment de plaisir que j’éprouve avec quelqu’un ; se sentir bien avec quelqu’un. Non pas le désirer et souffrir. Se sentir bien, être son ami. C’est Spinoza qui l’analyse le mieux. Ne pas confondre désir et espérance. Quand on espère c’est qu’on manque. Quand on désire c’est qu’on se réjouit. J’espère me promener parce que ça me manque. Quand je me réjouis de parler, de me promener, c’est que je l’ai désiré. Aimer ce qu’on fait, aimer ce qu’on est, aimer les gens avec lesquels on parle, avec qui l’on vit. C’est  cela le désir qui réjouit, c’est cela la jouissance de l’amour. C’est l’amour-joie, et non plus l’amour-souffrance. Dire que l’on est amoureux c’est être en état de manque. Etre amoureux est un état. Dire qu’on aime est un acte ; aimer c’est jouir, se réjouir .C’est l’attitude du Bouddha: aimer ce qui est, Agapé l’amour charité. (agapan: accueillir avec charité). Le mot est grec, et pour la première fois il apparaît dans L’Evangile, dans l’Epitre de Saint Jean. « Dieu est amour » .Aimer c’est chérir. Aimer sans réciprocité, un amour de pure générosité, c’est cela l’amour divin, un amour désintéressé, le contraire de l’amour convoitise. C’est une amitié de bienveillance, l’amour de charité c’est donner pour que l’autre existe. Aimer tout homme y compris son ennemi  c’est vouloir que l’autre, quel qu’il soit, existe.

⇒  Alors l’amour nous grandit, nous rend plus forts, pouvons-nous entendre, mais l’amour aussi peut nous rendre faibles. Une longue tradition de philosophes, au nom de la sagesse nous met en garde contre ce sentiment qu’est l’amour, car alors qu’il nous rend faible, il nous met en dépendance. Pour Montaigne l’amour : «… nous esclave à autrui ». Le sage se déprend de l’amour ? Reprenant la théorie du stoïcien Sénèque, Pascal nous dit  dans « les Pensées »: « C’est malhonnêtetéd’accepter l’amour de l’autre, car je sais que je suis mortel, et que, acceptant cet amour, je suis responsable du chagrin qu’il pourra avoir après ma mort »,
Cela va pratiquement jusqu’au déni de l’amour avec le tristounet Schopenhauer, lequel nous dit, dans « Le monde comme volonté et comme représentation » (je cite) : « Le sentiment amoureux peut être considéré comme une ruse de la nature destinée à nous inciter à nous reproduire »,  ce sentiment d’amour est pour lui : «  Le soupir de l’espèce ». Est-il besoin de rappeler que ce même Schopenhauer qui n’avait pas, non plus l’amour du genre humain, a fait de son chien, son héritier.
On peut penser qu’il y a des personnes qui sont tellement barricadées dans leur ego que les flèches de l’amour ricochent sur la carapace.
Ce sont les poètes, les écrivains, les artistes, eux seuls qui ont su nous en parler, l’évoquer avec toute la puissance des sentiments. Il semble qu’il faille renoncer pour nos philosophes de vouloir définir l’amour avec la raison. Je dirais, d’abord vivre, d’abord aimer, ensuite philosopher. Allez ! Messieurs les philosophes, sur ce sujet, passez votre chemin !
Et je reviens sur cet aspect du débat quant aux possibles explications de nos sentiments, dont l’amour par la science. La science se rattache par bien des aspects au matérialisme philosophique, lequel nous dit « le comment », alors que je classerais l’amour dans le domaine de l’idéalisme qui cherche à dire « le pourquoi ». Espérons que jamais aucun des ces derniers ne répondra aux deux questions.
Et enfin, quant à la citation de l’évangile « tu aimeras ton prochain comme toi-même », des philosophes, préconisent « Tu t’aimeras comme tu aimes ton prochain »  

⇒ Nous avons toute la polysémie du mot amour, elle s’augmente surtout avec le verbe aimer. Mais nous faisons la distinction lorsque nous parlons de l’Amour, (avec un grand A).

⇒  Quand on a une certaine expérience de la vie en couple, on ne vit plus à soixante ans les choses de la même façon, il y a tellement de tendresse qu’il arrive qu’on s’oublie soi-même parce qu’on a peur pour l’autre.
On parle toujours de l’amour à partir de soi. On peut penser que l’amour ne dépend pas de nous, mais que nous dépendons de lui, parce que sans amour, que serait notre vie ?
Qu’on aime l’autre, qu’on aime les autres, ils occupent une place prioritaire dans nos pensées au point qu’il nous arrive de plus penser à eux qu’à nous, en ce sens l’amour est aux antipodes de l’égoïsme.

 ⇒ On vit toutes les formes d’amour au cours de sa vie. Il y a des gens avec qui on est dans le physique de Pornoria, d’autres avec qui on est dans l’Eros et qui n’est pas physique, après dans Philia où il y  a l’affection, on aime mais mais ce n’est pas érotisé, puis Agapée où les délices de l’amour spirituel et puis il y a Sophia, aimer là où nous en sommes, et toutes les formes à la fois avec sagesse.

⇒  Des philosophes nous ont enseigné à nous protéger de l’amour ; chez les bouddhistes  ce n’est pas de l’amour qu’il faut se protéger, mais de nos douleurs, mais nous gardons l’amour, surtout la forme qu’ils nous recommandent, l’empathie. Il faut nous dégager de nos approches et travailler sur nos propres douleurs pour regarder avec lucidité.

⇒  Y a-t-il un âge pour aimer ? Il y a cinquante ans un homme de soixante dix ans qui aurait voulu divorcer cela paraissait impensable, et pourtant aujourd’hui cela se voit, des couples se forment, se reforment très tard, ce qui prouve qu’il n’y a pas d’âge pour aimer, même aimer d’une autre façon, c’est toujours un hymne à l’amour.
On peut citer aussi les amours héroïques, tel l’amour de Blanche Maurepas, épouse d’un soldat fusillé par l’armée française en 14/18. Armée de son seul amour, elle va batailler pendant vingt ans pour réhabiliter l’honneur de son mari.

⇒ Est-ce que l’amour n’est pas inconsciemment une façon de lutter contre la mort ? Parce qu’on sait qu’il y a une fin ? Et je reviens sur le sujet des phéromones, seraient-elles là pour la reproduction ? Et l’amour pour la lutte pour la vie ?

⇒ Je reviens sur la tendresse qui est un sentiment affectif en corrélation avec l’amour. Lorsqu’un amour naît, quand il est amour passion, quand le volcan est en éruption  permanent, si il n’y pas aussi la tendresse dès le départ, je ne sais pas si cet amour va durer. Je pense que quand le volcan se calme, la tendresse est là en support, elle n’enlève pas l’amour, elle le consolide. J’espère que pour les couples qui feront un long chemin ensemble l’amour et la tendresse se donneront la main.
« Amor definido deja de serlo » nous dit le proverbe espagnol, ou : l’amour défini cesse d’être de l’amour.  Ceci est imagé, entre autres, dans la légende de Lohengrin, dont Wagner fit un opéra. Elsa veut connaître à tout prix le nom du prince de ses rêves. Ce prince s’est fait un Être vivant pour elle, à condition qu’elle ne lui demande jamais d’où il vient, ni qui il est. victime d’un sort la curiosité lui fait poser la question, elle perd son amour.
Nous retrouvons ce thème dans diverses œuvres, dont Psyché et Amour.
Nous le retrouvons avec toute sa symbolique dans Orphée qui ne doit pas se retourner, ne pas chercher à voir  Eurydice
Cela nous dit qu’on ne saurait réellement expliquer précisément pourquoi on aime une personne.
L’amour est une expérience purement intérieure, propre à deux êtres, uniquement connaissable par eux. La rencontre amoureuse passe par des échanges codés, que seuls deux partenaires reçoivent et comprennent, analysent, ressentent et se renvoient  l’un à l’autre, C’est  le sentiment de désir renvoyé dans le regard de l’autre,  c’est un univers à deux.
L’amour, docteur love, est une force de brassage social. Ainsi dans le magazine Science humaine de ce mois de décembre (n° 276) qui titre : « Aimer au 21ème siècle » on nous explique comment  « le choix du cœur » chez les enfants d’émigrés s’écarte des usages endogamiques, c’est-à-dire du choix du ou de la partenaire au sein de sa communauté. Par exemple pour les descendants d’émigrés algériens pratiquement la moitié fait un choix hors communauté, cela est à 43% pour les descendants de Tunisiens…. Cette mixité, qui permet le partage de valeurs communes, montre le rôle social que peut avoir l’amour, et même au-delà. Alors parions sur l’amour !

⇒  Je reprends cette idée de la durée de l’amour dans un couple. Pour que l’amour dure, il faut qu’il se transforme, soit en tendresse, soit autrement, peu importe, et il faut qu’il y ait une aventure. Effectivement si l’amour est basé sur les mêmes bases qu’à vingt ans  quand on en a soixante, il y a quelque chose qui ne s’est pas passé, il n’y a pas d’Histoire.
Il faut qu’un couple ait une Histoire, et que chacun évolue, et chacun reconnaisse l’évolution de l’autre.
Une chanson du Moyen-âge espagnol du poète Juan del Encina disait : « Una sañosa porfia sin ventura se va pujando » qu’on peut traduire par  « Un amour véhément qui n’a pas d’Histoire finit par s’éteindre ». C’est magnifiquement dit dans cette chanson ; je pense que les amours qui durent, sont les amours qui ont une Histoire, dans le respect de chacun, où l’autre reconnaît ce que tu es.
Au regard de l’Histoire on peut dire que l’amour existe encore, même si parfois il peut s’y mêler de l’habitude.

⇒  Par mon métier je suis appelé à interviewer des couples qui vont fêter leurs noces d’or, ou de diamants, et là après l’Histoire de : comment ils se sont rencontrés, puis le parcours, vient la question subsidiaire : quelle expérience conservez-vous de cette durée de vie ensemble?
En dehors de toutes les images, de l’amour fou, de la flamme dont on dit qu’il faut « la rallumer », pour lui permette de durer, ce sont les mots partage, respect, concessions, qui reviennent souvent.
Quand on voit les statistiques de mariages qui se défont, de remariages, c’est intéressant de recueillir les témoignages de ces vieux couples.

⇒ On pourrait passer des heures à citer les œuvres artistiques sur l’amour : des films, de belles pages littéraires, des poèmes…
Je ne citerai que trois lignes, (encore du poète Antonio Machado) :
« Los suspiros son aire, y se van al aire
las lacrimas son agua, y se van al mar :
pero, dime mujer, cuando l’amor se va, ?sabes adónde va ?
« Les soupirs sont de l’air, et retournent à l’air/ les larmes sont de l’eau et s’en vont à la mer/ mais dis-moi, femme, lorsque l’amour s’en va, sais-tu où il va ? »

 Quelques citations entendues au cours du débat :

 « Le plus bel amour ne va pas loin si on le regarde courir. Mais plutôt il faut le porter à bras comme un enfant chéri » (Alain)

« L’homme est ainsi, cher monsieur, il a deux faces : il ne peut pas aimer sans s’aimer» (Albert Camus. La chute)

« L’amour constant ressemble à la fleur du soleil, – Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage – Dont elle a, le matin, salué son réveil! »  (Gérard de Nerval)

Ouvrages cités.

Livres

Discours sur les fondements des inégalités des hommes. 1754. (Jean-Jacques Rousseau)
Pensées. Pascal. 1671
Le monde comme Volonté et comme représentation. Schopenhauer. 1818
Lettre à Théo. Van Gogh
Pourquoi l’amour ne suffit pas. Claude Halmos. Pocket
Petit traité des grandes vertus. André Comte-Sponville. 1995. Points/Pocket.

Magazine

Philosophie Magazine.  Numéro 95. Décembre 2015
Sciences humaines ;      Numéro 276. Décembre 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le destin d’une société dépend t-il de la volonté des hommes?

The predictor. 1916. Georgio di Chirico. Coll. particulière

The predictor. 1916. Georgio di Chirico. Coll. particulière

       Restitution du débat de 2 décembre 2015 à L ‘Haÿ-les-Roses

Introduction : Annie Dyrek : La société ça va d’une ville au monde entier. En ce moment tous les pays du monde, la plus grande société qui soit, est réunie pour évoquer notre avenir, et l’avenir de la planète, c’est la COP21.
Les particuliers, les citoyens souhaitaient s’y associer dans un grand mouvement, mais ça n’a pas été possible, et ce sont nos chaussures qui nous ont représentés.
Maintenant, est-ce que les hommes de bonne volonté, ceux qui luttent, comme les Résistants lors de guerre 39/45 auraient pu libérer ce pays sans les alliés, et donc est-ce que les hommes de bonne volonté peuvent agirent seuls ? Je pense que la bonne volonté, n’aurait pas suffi aux Résistants, comme elle ne suffit pas aujourd’hui.
Puis je pense à des pays comme le Qatar. Là, que peuvent faire les gens de bonne volonté pour faire évoluer la condition de la femme ? Pour interdire l’esclavage des travailleurs étrangers dans ce même pays ? Comme ce pays est très riche, on n’y touche pas. Les bonnes volontés buttent sur bien des choses…

Débat

Débat : ⇒ Nous avions déjà abordé d’une certaine façon le rôle des hommes sur leur histoire, avec le débat : « Les hommes ont fait l’histoire, ou quelques hommes ont fait l’histoire ? »
De fait, nous allons une fois de plus nous poser cette question qui reçoit bien des diverses réponses. Oui, nous dirons que hommes et femmes, nous devons, et nous pouvons agir et déterminer le destin de la société dans laquelle nous vivons. Et nous trouvons surtout cette façon d’envisager la chose chez les militants convaincus, purs, enflammés,  qui veulent participer à créer le monde de demain, ceux qui ne doutent pas un instant que leur combat,  leur façon d’envisager la société « demain, sera le genre humain »
Mais la réalité toujours nous rattrape, la réalité des faits existants et passés, nous montre que parfois toute l’énergie, toutes les énergies ne suffisent pas à influer sur le cours d’événements qui semblent inexorables, et qui finissent pas arriver.
Finalement ce thème est essentiellement un thème politique, le destin d’une société est pour partie la conséquence et l’enchaînement de faits, de situations survenues sans qu’on puisse vraiment les imputer à quelqu’un, à un groupe, et puis il y a des orientations qui cette fois ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat d’actions intentionnelles.
Si nous regardons dans l’histoire des peuples, on ne voit qu’assez rarement des moments où les hommes, quand je dis les hommes, je pense le peuple majoritairement engagé, le peuple exerçant sa souveraineté, le peuple s’affranchissant des pouvoirs absolus, prenant son destin en mains.
Ces instants ce sont les Révolutions. Mais presque toujours ce pouvoir du peuple, se trouve dévoyé, la Révolution récupérée, laquelle finit parfois par être méconnaissable.
Cette faculté pour le peuple de participer à son destin, demande aussi et surtout un niveau d’éducation, afin qu’il soit le plus souvent en mesure de juger par lui-même, pour ne pas tomber pieds et mains liées dans les filets des propagandes de toutes sortes.
Lorsque les hommes n’ont plus aucune ambition pour la société dans laquelle ils vivent, cette société est en danger. La désaffection du politique aujourd’hui semble être cette société sans désir d’avenir, sans espoir, société résignée, avec ses tristes consolations de consommateurs, captés sans cesse par le désir des besoins qu’on lui crée.
Est-ce qu’on n’aurait pas le type de gouvernement qu’on mérite ?
Quand on ne sème pas une terre, elle reste aride. On n’est pas l’habitant d’une terre qu’on ne cultive pas. Nous semblons en panne d’avenir ?

⇒ Il y trois choses à définir dans la question : d’abord qu’est-ce qu’on entend par, destin d’une société ? Est-ce qu’il y a quelque chose de divin, ou parle t-on d’avenir, de futur ? Puis on parle de volonté. La volonté ça peut être un acte, il peut être bon, il peut être mauvais. Et enfin les hommes : quels hommes ? Les individus qui sont autour de cette table ? Quel groupe d’homme. Voire quel lobbying ? etc. Parce que je pense que le futur d’une société est toujours lié à des hommes, et c’est forcément toujours les mêmes. C’est-à-dire, que la volonté des hommes de bonne volonté ; c’est différent au Qatar où le futur de cette société est essentiellement lié aux décisions d’un certain nombre d’hommes.
Puis, dans un autre domaine, en ce moment la COP21 va prendre un certain nombre de décisions qui vont engager notre avenir, décisions bonnes ou mauvaises, à moins qu’ils décident de ne pas décider.
Donc, le futur d’une société est toujours lié aux hommes, sauf que, quand on parle de ça, il faut évoquer la notion de pouvoir, qui a le pouvoir ? Le pouvoir de décider du futur d’une société. Les hommes politiques auraient le pouvoir. Et qui a les contre pouvoirs ?
Chaque fois qu’on regarde vers le futur d’une société, qu’on prend des exemples précis comme hier la Résistance, et aujourd’hui la Syrie avec Daesh, on se rend compte que ce qui est dit d’un point de vue, peut aussi être contredit ; ainsi, si les Résistants avaient été seuls contre le fascisme hitlérien qu’auraient-ils pu faire ? Mais, par ailleurs, si il n’y avait pas eu la Résistance qui préparait le terrain, est-ce qu’il y aurait eu le débarquement ?
Aujourd’hui pour les hommes de bonne volonté, leur pouvoir sur le futur de la société est un peu limité, mais c’est quand même les hommes qui imposent un certain nombre de choses.

⇒  Est-ce que tout le monde a le pouvoir. Oui ! Je pense qu’en grande partie nous avons le pouvoir. Il y a le pouvoir gouvernemental, et il y a le pouvoir de ceux qui mettent  un bulletin de vote dans l’urne.
Je fais une grande différence entre destin, avenir et futur. Le destin étant ce qui ne dépend pas de nous, et la volonté échoue face au destin. En revanche, l’avenir c’est « ce qui est à venir », donc, cela peut être construit, imaginé, pensé et analysé avant d’être mis en place. Le futur, lui « est un temps  vide […]  que l’avenir viendra combler ». Donc, si on peut le combler c’est aux hommes qu’il appartient de le faire ; et pour cela il faut qu’ils utilisent l’intelligence en vue de progresser, en utilisant la politique, le vote, en s’intéressant aux démarches et avancées scientifiques, et de leur respect des valeurs éthiques, de la morale…

⇒  Alors! Qu’est-ce qui dépend de la volonté des hommes ? Que les individus aient des volontés, c’est d’accord, mais ce n’est pas si simple de définir ce qu’est une volonté collective ; ça ne peut pas être la somme des volontés individuelles, et ce n’est pas sûr que le vote représente la volonté collective.
Ensuite bien sûr, que les décisions qui se prennent vont influer sur l’avenir, mais on sait aussi que les sociétés passent par diverses phases. Comme tout corps vivant, les sociétés évoluent sans être beaucoup maîtrisées par les hommes ! Et cela nous questionne : ainsi, les Egyptiens qui avaient une société, une civilisation merveilleuse, à un moment donné elle s’est éteinte, et ils n’avaient sûrement pas envie qu’elle s’effondre.
Donc, je me fais l’avocat du diable : peut-on dire que dans une moyenne durée on peut agir sur la société. Les sociétés, les civilisations, naissent et meurent à leur corps défendant, et ceci sans l’expression d’aucune volonté humaine. Cela peut être le fait du hasard, d’un événement qui va déterminer tout un cycle, tout l’avenir.

⇒  Il y a des gens qui s’intéressent aux décisions collectives, qui préconisent qu’on change la  Constitution pour que les décisions ne soient plus prises qu’en haut, qu’il y ait plus de participation du peuple pour ses choix d’avenir. Même en démocratie on a besoin de tous les acteurs pour faire vivre la démocratie, et également pour défendre les droits de l’homme, lesquels n’ont pas cours dans de nombreux pays, la démocratie, les droits de l’homme, ce n’est pas pour eux

⇒  On n’ira pas faire ce café-philo dans un des émirats du golfe, parce qu’on nous renverrait vite chez nous, ou alors on risquerait les coups de fouet. Pour que simplement soit évoquée la volonté des hommes, il faut au minimum qu’on soit en démocratie, ensuite faut-il que la volonté du peuple soit respectée, (c’est là un vaste sujet).
Et puis,  le destin, l’avenir d’un peuple, d’une nation est aussi le prolongement d’une histoire que d’autres ont écrit avant nous ; et, en reniant ce passé on brouille le sens de l’histoire, le sens de l’avenir possible. C’est ainsi, qu’après qu’une certaine bourgeoisie « bobo » française nous ait interdit au nom d’une Bien-pensance de faire référence au drapeau tricolore et à la Marseillaise, les Français bouleversés par les tristes événements du 13 novembre, éprouvent le besoin de se sentir ensemble, de faire corps, et là, ils se rappellent tout le patrimoine, les symboles  qui les unissent, qui les soudent en un peuple dans sa diversité. Ils se  rappellent qu’on ne peut affronter un avenir collectif que si l’on est un groupe cohérent, une communauté de pensée, pas que des individus, pas que des communautés vivant séparément.
« Nous sommes une seule et même nation » dit Le Président de la République, François Hollande, lors de son hommage aux victime aux Invalides, le 27 novembre 2015                Autrement dit, si l’on reste dans l’individualisme, alors agir ensemble ne peut se faire, et là, l’avenir est encore plus incertain, et là, nous laissons le soin à ceux qui possèdent les moyens de communication, de nous dire comment nous  devons penser notre avenir« L’avenir ce n’est pas ce qui va arriver, c’est ce que nous allons en faire » (Bachelard)

⇒  On peut très bien parler de nation sans être nationaliste, ce sont deux choses très différentes. Derrière tout cela : drapeau, discours, cérémonies, il y a aussi le désir de se retrouver, c’est cette volonté collective qu’on vient d’évoquer. Une société c’est un collectif, les volontés individuelles ne changent pas grand-chose, c’est pourquoi on lie, collectif et solidarité. Mais cette solidarité pour influer sur la société, il faut qu’elle soit active, car pour beaucoup de gens qui sont solidaires.., solidaires de..,  et on en reste au principe.
Pour revenir au destin des nations, des civilisations, Paul Valéry écrit : «  Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »
Il y a des sociétés qui ont disparu lors d’une grande catastrophe, d’un cataclysme, certains parleront de destin. Pour d’autres c’est moins simple, comme pour la civilisation égyptienne au bout de 3500 ans. Les Romains, c’est différent, là, le monothéisme arrive et mène une lutte effroyable. Les civilisations meurent dans des luttes d’influence, pas de mort naturelle.
Depuis l’australopithèque et puis Homo sapiens, les hommes se sont toujours fait concurrence, est là, c’est la volonté des hommes.

⇒ Dans une société amérindienne, un proverbe dit :  » Quand les hommes auront coupé le dernier arbre, pollué le dernier ruisseau, péché le dernier poisson. Alors on s’apercevra que l’argent ne se mange pas« . Ce serait bien qu’on envisage l’avenir à partir de ça.

⇒  Un peuple définit son avenir en se fixant une Constitution, et cela nous pose la question de la démocratie, est-elle le meilleur des gouvernements ?
Dans un texte attribué à Xénophon, qu’on appelle « la Constitution des Athéniens » on peut lire : « Dans une cité où ce sont les meilleurs qui seuls ont le droit de parler, où ce sont les meilleurs qui donnent leur avis et décident, que se passe t-il ? Les meilleurs cherchent à obtenir – puisque ce sont justement les meilleurs -, des décisions qui soient conformes au bien, à l’intérêt, à l’utilité de la cité.
Or ce qui est bon, ce qui est utile pour la cité, est en même temps, par définition, ce qui est bien, ce qui est utile et avantageux pour les meilleurs de la cité. De sorte que, en incitant la cité à prendre des décisions qui sont utiles pour elle, ils ne font que servir leur propre intérêt, leur intérêt égoïste à eux qui sont les meilleurs.
Or, dans une démocratie, dans une vraie démocratie comme la démocratie athénienne, que se passe t-il ? On a un régime dans lequel ce ne sont pas les meilleurs, mais les plus nombreux qui prennent les décisions. Et que cherchent-ils ? A ne pas se soumettre à quoi que ce soit. Dans une démocratie, les plus nombreux veulent avant tout être libres, n’être pas esclaves, ne pas servir. Ne pas servir quoi ? Ils ne veulent pas servir les intérêts de la cité ni non plus les intérêts des meilleurs. Ils veulent donc, par eux-mêmes, commander. Ils veulent donc chercher ce qui est utile et bon pour eux, puisque commander c’est quoi ? C’est d’être capable de décider et imposer ce qui est le meilleur pour soi-même. Mais puisque ce sont les plus nombreux, ils ne peuvent pas non plus être les meilleurs, puisque les meilleurs sont par définition, les plus rares.
Par conséquent étant les plus nombreux ils ne sont pas les meilleurs, et n’étant pas les meilleurs ils sont les plus mauvais. Ils vont donc rechercher eux qui sont les plus mauvais, ce qui est bon pour qui ? Pour les plus mauvais de la cité. Or, ce qui est mauvais pour ceux qui sont mauvais dans la cité, c’est aussi ce qui est mauvais pour la cité »
De là, on peut en conclure que, dans une cité comme celle-là, il faut bien que la parole soit donnée à tout le monde, aux plus nombreux ; voire, de l’avis de Xénophon, aux plus mauvais !

⇒ Poème d’Hervé : En hommage à « la rebelle » Aung San Suu Kyi

En acrostiche :                                            La courageuse.

Les obstacles multiples se dressent toujours devant elle,
Alors elle manifeste une qualité morale devant tout événement.

Courageuse jusqu’à subir l’enfermement,
Osant affronter les pervers et leurs sentences non officielles,
Ulcérée par l’injustice à son égard, scandaleuse.
Réagir contre l’opposition, résister, elle est rebelle,
Agressée physiquement, verbalement et violemment,
Gravité – Dignité, sont ses valeurs essentielles,
Emprisonnée pour cause humanitaire incohérente,
Ultime secours est celui d’une aide providentielle
Subsister, surnager, on vous soutient solennellement
En vous attribuant le prix Nobel de la paix à titre exceptionnel.

⇒  Je pense que l’avenir d’une société est toujours constructible, à imaginer ensemble, puis en se concertant sur ce avec quoi on est d’accord, sur ce qu’on veut défendre, puis la politique doit intervenir. Dans un monde apaisé il est indispensable que chacun accepte les différences, les métissages de coutumes, de religion, c’est ce que nous nommons tolérance, mais les usages qui ne respectent pas les droits de l’homme en général, de la femme en particulier. Des attitudes sectaires, sont un frein au développement, au progrès d’une société.

⇒  Aung San Suu Kyi a gagné finalement les élections par sa volonté, oui, bien sûr ! Mais elle gagné aussi avec la volonté d’un peuple qui l’a soutenue, elle a été un guide…

⇒ Les événements actuels posent parfois la question de : peut-on s’arroger le droit de décider de l’avenir pour certains peuples ? En regard de nos valeurs, peut-on vouloir leur imposer notre modèle de démocratie, s’ils n’en veulent pas ? Ou  faut-il laisser totalement aux peuples le soin de se défaire de leurs dictateurs ? Ou, faut-il au nom de nos valeurs occidentales user du droit d’ingérence ?

⇒  Quand on regarde une société, une nation, qu’on tente d’imaginer son avenir, on en revient à cette même question : qui fait l’histoire, Sauf quand un grand leader émerge dans un pays, et là je pense à de Gaulle, à Mao Zedong, etc, sans le peuple rien ne se serait fait. Je pense qu’entre le leader et le peuple il y a osmose, et que les grands héros de l’Histoire font déjà partie du peuple. Mao Zedong n’a pas fait la grande marche tout seul.
Un peuple c’est un groupe d’hommes en action.
Et je reviens sur le droit, sous prétexte de démocratie, d’intervenir chez d’autres peuples ; là, se pose aussi la question de savoir qui décide de ces interventions ?

⇒  On construit l’avenir avec la volonté d’action avons-nous dit, soit ! Mais il peut y avoir volonté dans l’acte de refus, cela n’est pas sans avoir d’influence sur le cours des événements, sur les choix de société.
C’est grâce à cette volonté de refus que nous n’avons pas accepté dans notre pays, la culture du maïs OGM, même s’il a fallu combattre dur pour cela ; de même nous avons refusé et obtenu qu’on n’exploite pas les gaz de schiste sur notre territoire.
Mais nous n’avons pas toujours la possibilité d’action, ainsi, nous sommes moins tranquilles quant à la possible arrivée de poulets javel, de bœuf aux hormones, etc.
C’est là un exemple où les peuples sont écartés des négociations sur un marché d’échange, (Marché transatlantique, le Tafta).  Là, ils n’ont plus prise sur le destin.
Mais, dans certains cas, force est de reconnaître que si les gens ne s’intéressent pas à leur devenir, que si les média sont plus que silencieux sur le sujet, les choix d’avenir se feront néanmoins, sous leur nez et sans eux.
Heureusement que nous avons des lanceurs d’alerte, qui disent : attention, regardez un peu de ce côté-là ! C’est souvent eux qui nous ont mis en action pour dire ce qu’on ne voulait pas, ce qu’on a jugé comme dangereux pour l’avenir de notre société.
Et enfin, vieux cas de conscience chez les peuples : faire la guerre, ne pas faire la guerre ?  Ce qui engage l’avenir. Il est des situations où le choix ne nous appartient plus ; exemple, en 1938, Hitler avait envahi la Pologne, il avait annexé l’Autriche, etc ; (l’Anschluss), et en France on entendait encore : il faut négocier ! Oui, oui, il faut négocier !
Il est des engagements, quels qu’ils soient, devant lesquels on ne peut se défiler, même s’ils engagent  plus que nous-mêmes, qu’ils engagent les générations à venir.

⇒  Quand on parle d’avenir, on pense progrès inévitablement, mais quel progrès ? Est-ce qu’on poursuit tous les mêmes buts. Il y a le progrès humaniste, on veut sauver les opprimés, sauver la planète, que chacun ait le meilleur niveau de vie, etc. Et puis il y a une société pour qui le progrès est essentiellement d’ordre économique, visant d’abord un taux de croissance. Deux visions d’avenir qui peuvent ne pas s’accorder.

⇒  Des éléments que nous ne contrôlons pas comme la raréfaction du pétrole peuvent décider de l’Histoire plus que nos propres volontés, et même dans l’affaire la Nature a son mot à dire…

⇒ Nous avons évoqué les volontés d’interventionnistes, au nom de l’humanisme, et interventionnisme militaire. Ce second mode d’intervention chez d’autres peuples ne serait-il pas une nouvelle forme de colonialisme ? Chaque fois qu’on impose quelque chose par les armes, au final, c’est l’échec, ce qui n’empêche pas d’agir diplomatiquement.

⇒  Nous avons souvent le sentiment que le pouvoir des choix d’avenir du peuple s’est évanoui, on ne sait où et comment. Cela ne veut pas dire pour autant, que tous laissent les choses aller au gré du hasard ; il existe réunis dans des cercles des groupes d’individus, qui sont très actifs pour veiller à ce que l’avenir leur convienne.
Il s’agit des très nombreuses et discrètes tout à la fois, « think tanks » (En français, laboratoires d’idées). Des organisations, des officines regroupant divers intérêts, des lieux où se retrouvent tous ceux qui fréquentent les « allées du pouvoir » : hommes politiques, de droite, ou de gauche, des financiers, des grands patrons, et un certain nombre de journalistes. On retrouve, parfois, oh surprise, dans ces mêmes réunions des gens qu’on n’imaginerait jamais voir ensemble dans ces lieux.
Ces cercles réunissent des personnes ayant des connaissances, des avis sur des sujets spécifiques, et de là, ils  fournissent des notes d’information aux hommes politiques.
Serait-ce là en  toute discrétion, à l’abri de l’œil des caméras, des micros, que se déciderait  le destin de notre société ? Cela en  toute discrétion, car je ne pense pas que quiconque ait pu voir sur une chaîne de télé un reportage où l’on s’intéresse à ceux parfois appelés « les décideurs de l’ombre » ?
Sur les centaines voire les milliers qui existent de par le monde, là où se définissent des orientations politiques, nous trouvons pour les plus connues : aux Etats-Unis : The Manhattan Institue – Heritage fondation – Cato Institue. En Angleterre, la plus connue est  Adam Smith Institute, et en France : l’Institut Montaigne – Le siècle – Terra nova (proche de notre gouvernement actuel), la liste serait trop longue…
Ces « think tanks » sont parfois dénoncées comme une structure de  gouvernance se substituant peu à peu à la démocratie.

Citations :
« L’avenir c’est ce qui dépasse la main »  Aragon.
« L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle fait, elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle » Bergson.
« On ne subit pas l’avenir, on le fait » Bernanos
« L’homme détermine la société et non l’inverse. » (Cai Chongguo, professeur de philosophie chinois en exil).