Qu’est-ce que la dignité?

Restitution du débat du Café-philo du 10 avril 2013 à L’Haÿ-les-Roses

 

Le serment des Horaces. 1784. David. Musée du Louvre.

Introduction par Liliane de la Torre.
Au-delà des dictionnaires et d’Internet, je n’ai pas vraiment trouvé d’autres informations que celles que tout le monde connaît, et, si c’est sur Internet, pourquoi le répéter ? En gros, ce que j’ai retenu, c’est que la notion de dignité impliquait déjà l’idée de respect. Mais, l’ennui, pour moi, c’est que tout le monde ne respecte pas les mêmes choses ; certaines personnes que je peux respecter seront méprisées par d’autres. Par exemple, des personnes de mon quartier ont pu être jugées comme petites gens méprisables, alors que, les connaissant, j’ai pu voir qu’ils avaient toujours fait preuve d’une grande dignité.
J’ai vu aussi dans ce mot de dignité, le côté décoration, dignité accordée par respect de certains faits, même s’il y a des gens très dignes qui ont refusé leurs décorations. Je n’ai pas spontanément ce sentiment de respect envers ceux qu’on nomme les dignitaires.
On voit la dignité citée dans bien des textes et particulièrement dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « … considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine … ». Malgré cela, je ne vois pas bien quel est le sens actuel de la dignité. N’est-ce pas plutôt de l’ordre du sentiment, du ressenti, que philosophique ?
Par ailleurs, j’ai du mal à faire la différence entre fierté et dignité ; on peut aussi entendre dans ce mot l’orgueil ou la prétention. Est-ce que toutes les personnes que nous respectons sont véritablement dignes ou est-ce qu’elles n’affichent pas une fausse dignité ?
Gide nous dit que la dignité se serait « …un sentiment de respect de soi-même », seulement, nous ne sommes pas sûrs que les autres éprouvent ce même respect, et là, on est encore dans le sentiment.
Des définitions de la dignité nous disent que la dignité découlant du respect, on devrait respecter tout être vivant parce que c’est un être humain, mais certains considèrent que la dignité varie selon les êtres, leurs activités, ou d’autres critères. Ainsi, concernant des expulsions de familles entières, je lis dans un journal : « Nous avons veillé au respect de la dignité des personnes, le comité de soutien de ces familles confirmait que l’évacuation s’était déroulée dans le calme, les personnes avaient été prévenues depuis une dizaine de jours et s’y étaient préparées. » Cela déjà appellerait des commentaires. « Les membres du comité se disaient toutefois amers devant ces expulsions d’enfants, de familles, de citoyens européens, qui violaient de façon fondamentale les droits de l’homme qui définissent les personnes : « …égaux en dignité et en droit ». »
Par ailleurs, j’ai trouvé une certaine approche de la dignité dans le livre de  Jérôme Ferrari Où j’ai laissé mon âme. Dans ce livre, un militaire entame un dialogue (seulement en pensée) avec un de ses supérieurs pour lequel il avait de l’admiration, qu’il respectait, et là, on parle de la dignité des militaires pendant la guerre d’Algérie. Son propos s’adresse à son capitaine : « …si la vie n’avait pas fait de vous un soldat […,] vous aussi vous seriez peut-être indigné, peut-être auriez-vous envoyé des articles de protestation […] ; vous auriez dû chercher sur les droits imprescriptibles de l’être humain et de sa dignité ; vous auriez contemplé avec émerveillement vos belles mains propres et blanches, sans jamais soupçonner qu’un cœur de bourreau battait dans votre poitrine. Mais la vie ne vous a pas permis de jouir d’un tel confort, vous savez ce qu’il en est de la dignité d’un être humain, vous savez ce que valent les hommes, vous et moi compris. » Puis, plus loin : « …il n’y a rien qui me dégoûte davantage que les hommes imbus d’eux-mêmes au point de se soucier de mourir dignement ; les hommes comme vous, mon capitaine, qui consacrent tous leurs efforts à mettre leur vie en scène jusqu’à l’apothéose finale. »
A travers tous les exemples qui nous sont fournis, je reste perplexe. Je donnerai pour cela un dernier exemple. J’ai eu à l’hôpital des patients bien différents, dont, à un moment donné, un clochard et un cambrioleur. Le clochard me disait : « Je suis peut-être de la cloche, mais je ne dois rien à personne ; je n’ai rien à me reprocher. » Le cambrioleur, lui, me disait : « Ceux qui sont tombés dans la cloche, ce sont ceux qui n’ont pas eu le courage de faire des « coups » ; moi, je ne me suis pas laissé tomber dans la cloche. » Chacun avait le sentiment d’être digne. Mais du clochard au cambrioleur, lequel était le plus digne ?

: Débat: G Je voudrais rappeler la mémoire de Ruben Melik, un grand poète et grand résistant. Un soir ici, parmi nous, il nous avait dit qu’avant chaque mission, il faisait une grande toilette, qu’il mettait du  linge propre au cas où, s’il était tué, il n’y ait rien à reprocher dans ce sens au résistant ; c’était son idée de la dignité.
Par ailleurs, lorsque j’étais une petite fille de onze ans dans une situation où je m’étais retrouvée dénudée, j’ai eu le sentiment de perdre ma dignité.

G La question qui semble posée est de savoir si la dignité est bien un concept ou alors un seulement un ressenti, un sentiment. Je pense que c’est un concept, sauf dans le cas peut-être où il s’agit de soi, de se sentir digne ; là, sentiment et concept sont mêlés.
Plus globalement, nous voyons que la dignité a un sens plus ou moins positif en ce sens où l’on peut être digne d’admiration, digne de louanges, ou alors, digne d’un châtiment, digne d’un blâme. Le sens positif étant surtout dans : digne de l’amour de quelqu’un, digne de l’amitié, digne d’estime. On rencontre souvent deux formes de dignité : celle qui est accordée, suivant certains critères, à des personnes, jugées, désignées comme dignes, comme un insigne qu’on vous accroche ; puis, le sentiment de dignité qui n’appartient qu’à soi, où nulle autre personne ne peut se faire juge ; ce sentiment s’apparente par certains aspects à l’amour- propre, voire même à l’honneur ou à la fierté.
Il peut se trouver des personnes pour qui cette idée de dignité est un peu le carcan des bien-pensants, des orgueilleux, des gens fiers, et surtout une contrainte que l’on oppose à la réalisation de soi. Si le but de leur action est la réalisation de leur désir, qu’à cet usage ils usent librement de leur volonté, alors la finalité ne peut être considérée comme manquant de dignité, puisque suivant Machiavel, la fin justifie les moyens.
Pour certains, la dignité peut être un idéal irréalisable, inatteignable, car on est prisonnier de contraintes économiques ; je pense aux habitants des trop nombreux bidonvilles de par le monde, aux habitants des favelas. En fait, eux ne sauraient être jugés indignes ; ce sont leurs conditions de vie qui sont indignes.
Je pense au chômeur condamné à la double peine, il perd son travail, son statut social, et, de plus, il perd sa dignité vis-à-vis de lui-même.
Nous entendons souvent que la dignité des hommes et des femmes est bafouée. Cela se constate, hélas, encore plus dans ce monde pour les femmes que pour les hommes, même si dans nos pays occidentaux cela n’est pas à la même échelle.
Dans une autre perspective, je dirai même que souvent les individus sont eux-mêmes responsables de l’atteinte à leur dignité : en tant qu’individus, en tant que citoyens, en tant que peuple. Par exemple, ceux qui, sans vraiment réagir, se sont fait dépossédés de leur souveraineté populaire,  de leurs acquis sociaux, ce qui était une dignité acquise par nos aînés, souvent au prix de luttes. Bien sûr, il y des réactions, encore bien faibles, et nous avons vu ces deux dernières années les multiples mouvements des « Indignés », qui, au final, ont fait « pschitt ! ». L’histoire nous montre qu’on ne se bat pas comme cela, en un lieu, de temps à autre, comme on fait une « teuf » (fête), et sans s’engager. Lors du dernier mouvement d’ « indignés » à Barcelone le mouvement a été délogé sans  résistance par les voitures de nettoyage, car le soir il y avait une fête pour le match du Barça contre le Real.
Cela reste un peu léger. Ce n’est pas si évident que cela d’être digne de ses indignations.

G La dignité humaine est un principe, un impératif catégorique, nous dit Kant dans Critique de la raison pure : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais comme un moyen. » Respecter son intérêt, cela peut être aussi envers la dignité d’une fonction.
Il y a aujourd’hui des personnes qui soignent des enfants, jusqu’aux soins palliatifs pour des petits de moins de trois ans parfois ; ces gens-là sont dignes dans leur manière de travailler et dignes dans leur rapport avec ceux qui souffrent. En permanence, malgré les qualités de chacun, ils savent bien qu’ils ne peuvent pas tout ; c’est une forme de dignité qui s’apparente au courage.
La dignité, c’est autre chose que le mérite. Le mérite, c’est la récompense, comme celle que donnaient les seigneurs : « Vous êtes digne de respect, mon brave.» La personne qui est digne n’a pas besoin qu’on le lui dise, elle le sait. Si aujourd’hui on n’est pas indigné, on n’est pas socialement présent dans cette société où nous sommes.

G Pour la conception de la dignité, celle-ci peut être fluctuante, sans qu’elle s’aligne sur les valeurs montantes ou les modes. Selon l’époque où l’on vit, on ne va pas avoir la même conception de la dignité. J’en veux pour preuve des tas de situations auxquelles on est tous confronté, où, avant, on aurait hurlé devant ces actes, ces traitements, ou on se serait senti atteint dans sa dignité ; les exemples sont trop nombreux.
Pour moi, la dignité, c’est une affaire entre soi et soi. On ne peut exclure un aspect moral, parce qu’en fait, cela marche avec la liberté, celle de se choisir un certain nombre de valeurs, et la dignité, c’est d’adhérer à ces valeurs jusqu’au bout, ne pas se trahir soi-même.
On a évoqué le chômage ; je ne pense pas qu’un chômeur doive se sentir indigne, parce que c’est l’homme qu’on respecte, pas un travailleur. J’ai autant de respect pour un homme qui ne travaille pas que pour un homme qui travaille, parce qu’on peut travailler autrement et alors le chômeur n’aura plus ce sentiment. Il y a encore des communautés autonomes qui existent en Ariège, et là, « chapeau », ils sont fidèles à leur idées ; c’est leur dignité à eux. Donc, on ne peut pas juger à partir de stéréotypes de la dignité ; on doit lui garder son sens très large et très humain.

G Il y a eu un glissement sémantique dans le concept de dignité ; c’est-à-dire que la dignité, au sens antique du terme, c’était « la dignité conférée », celle qui faisait un dignitaire ; elle restait individuelle. Ensuite, on est passé à une dignité dans le sens stoïque ; celui qui était digne résistait à la douleur. Ce concept existe toujours, mais, au fur et à mesure, sont venus s’ajouter d’autres couches, d’autres sens.
Si on passe à l’époque moderne, il y a deux concepts qui se développent de façon parallèle : c’est la dignité de l’individu, de soi à soi, comme celle évoquée pour le chômeur, puis la dignité partagée par tous, la dignité d’un  peuple.
Si on prend le mendiant, par exemple, lui, il a mis sa dignité de côté.
Autre exemple, le Président du Burkina Faso, Thomas Sankara (assassiné en 1987), qui avait installé dans son pays le concept  de dignité et  d’homme intègre, avait par rapport à la dette du tiers-monde, cette formule : « Nous encouragerons l’aide qui nous aide à nous passer d’aide. » C’était finalement l’épanouissement de l’être humain dans la dignité.

G On a dit que la dignité, c’était entre soi et soi, mais c’est aussi entre soi et les autres.
En revanche, la dignité, pour moi, c’est aussi l’authenticité de l’individu, ce qui lui permet d’éviter la discrimination, là où il est nécessaire d’avoir une exigence morale pour ne pas tomber justement dans le racisme ou la xénophobie. En philosophie politique contemporaine, le concept a été réactualisé dans le cadre du débat sur la diversité culturelle qui précise que la dignité, c’est aussi l’idéal moral, comme par exemple de reconnaître les différences et respecter les identités culturelles. Mais c’est aussi respecter les coutumes du pays dans lequel on vit, donc ce n’est pas à sens unique. La dignité revient inévitablement au principe de respect.
Le sentiment est effectivement difficile pour quelqu’un qui n’a pas de travail, qui n’a pas les moyens de se loger, de nourrir correctement sa famille ; là, c’est difficile de se sentir reconnu comme une personne digne. Mais il y a des personnes qui, par leur volonté, font tout pour essayer de remonter la pente ; d’autres, au contraire, manquent de volonté ou n’ont pas les capacités et se laissent glisser vers l’assistanat. L’assistanat, c’est très bien, mais ça ne peut être que des béquilles ; cela ne remplacera jamais les jambes ; c’est une aide pour essayer de s’en sortir.
Etre digne, c’est se sentir intégré dans la société dans laquelle on vit, intégré au même titre que n’importe quel autre être humain, qu’on soit riche, qu’on soit pauvre.
C’est rester authentique avec le respect de soi, des autres, sans artifice, sans tricher.

G Dans une époque, on avait décidé que des individus étaient indignes de vivre, on les a internés, puis tués, gazés. Ce furent d’abord les malades mentaux, les homosexuels, puis les Tziganes et surtout les Juifs. La dignité des individus était niée dans la vie au  camp. Mais certaines femmes ont résisté, dont Charlotte Delbo (écrivain) qui vécut le camp d’Auschwitz. Celle-ci  avait déjà écrit dans sa tête cette histoire. Lorsqu’elle a été libre, elle s’est mise à une table et toute l’histoire est passée de sa tête au livre (Aucun de nous ne reviendra). Pour ces femmes, c’était mourir peut-être, mais dans la dignité.

G Dans les dignités qu’on a évoquées, nous avons des jugements de valeur, quand la dignité est l’estimation par les autres, reconnue lorsqu’elle découle d’un comportement vertueux et jugement de fait lorsque qu’une personne abandonne, renie elle-même sa dignité. C’est un miroir qui renvoie deux images, celle qui est notre regard, celle qui est le regard des autres.
Pour prendre un exemple récent, nous avons beaucoup entendu cette histoire de « vache dada », je veux parler du scandale de la viande de cheval découverte dans la viande de bœuf dans l’entreprise Spanghero en février 2013.
Les frères Spanghero, anciens propriétaires qui avaient vendu leur entreprise en 2008, déclaraient par la voix d’un des frères, Laurent, qu’avec ce scandale, leur nom était sali, que leurs enfants, leurs petits-enfants, en subiraient les conséquences.  « Que va-t-on dire demain quand ils vont passer dans la rue ? On va dire, c’est un Spanghero ».
Un nom comporte, véhicule une dignité. En vendant leur nom pour des activités commerciales, ils prenaient un risque en cas de malversations un jour des acheteurs, un risque quant à la dignité de leur nom, pas seulement pour eux, mais pour leur famille, leurs enfants, et tous les enfants à venir.
Et là, je ferais une comparaison avec une autre personne dont le nom est entaché d’indignité, Jérôme Cahuzac. Les Spanghero  ont fait une imprudence et ont perdu la dignité de leur nom, mais, pour Jérôme Cahuzac, lui, il ne pouvait pas perdre ce qu’il n’avait pas. S’étant fait parjure devant les représentants du peuple, je souhaiterais qu’il soit marqué d’une mesure d’indignité.

G Il y a une association, le Comité marche du 23 mai 1998, qui a fait un mémorial de l’esclavage et qui s’est penché sur la façon dont les esclaves étaient nommés au moment de l’abolition. Ils n’avaient pas d’état-civil, tout juste un sobriquet. La première chose pour acquérir sa dignité était d’avoir un nom, son nom à soi, celui qu’on allait donner à ses enfants ; certains ont réussi à obtenir leur nom avant qu’ils ne soient esclaves, des noms africains le plus souvent. Le nom de famille est important dans l’idée de dignité.

G « Je ne sais pas ce que c’est que la dignité »,  a-t-on entendu en début de débat. De ce fait, c’est un concept fuyant qui glisse entre les doigts. Il est dans le commun, il est dans le collectif, dans l’inconscient collectif.
La question posée dans le sujet de ce café-philo, « Qu’est-ce que la dignité ? », est redoutable, car elle renvoie à un concept plus ou moins définissable dont les déclinaisons sont multiples. J’en retiens trois parmi toutes celles qui ont été données ce soir :
La dignité ou l’indignité humaine.
Le droit au respect, à la dignité des personnes vulnérables.
La dignité ou l’indignité professionnelle.
J’ai trouvé cette définition qui nous dit : « La dignité de la personne humaine est le principe selon lequel une personne ne doit jamais être traitée comme un objet ou comme un moyen, mais comme une entité intrinsèque. Elle mérite un respect inconditionnel, indépendamment de son âge, de son sexe, de son état de santé physique ou mental, de sa condition sociale, de sa religion ou de son origine ethnique. » (Source : http://www.toupie.org/Dictionnaire/Dignite).
La notion de dignité de la personne humaine en droit international est introduite, comme on l’a déjà dit, dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, qui reconnaît, dans le préambule, que  « tous les êtres humains possèdent une  dignité inhérente ». Les termes utilisés dans ces lignes laissent supposer que l’être humain est le produit de son histoire, une entité complexe.
Le prix Nobel de l’économie Amartya Sen, cité par Jean-Claude Ameisen dans le numéro de mai 2008 de Sciences et avenir, rappelle que : « …nous sommes tous composés d’identités multiples évolutives, familiales, culturelles, professionnelles, sociales, biologiques, dont le mélange décrit à la fois notre singularité et notre universalité. Enfermer les personnes dans leurs multiples identités, comme si c’était la seule, » est pour lui la « source principale de violence et de discrimination dans le monde. »
Bref, je le rappelle, une manière sournoise d’attenter à la dignité de quelqu’un est de le réduire à une seule facette – parfois chargée d’opprobre – de sa personne ou de sa non-personne.
Enfin, la dignité ou l’indignité professionnelle découle de deux premiers. Dans son livre Travailler peut nuire gravement à votre santé, Annie Thébaud-Mony, sociologue et directrice de recherche à l’INSERM, écrit : « En bout de cascade, la sous-traitance, la figure de l’intérimaire, de l’intermittent, de « tous les travailleurs invisibles », en France, mais aussi en Inde, au Brésil, en Chine,  où ailleurs, témoigne d’un retour à l’insécurité et à l’indignité que condamne la Déclaration internationale des droits de l’homme […]. Le fait de soumettre une personne, en abusant de sa vulnérabilité ou de sa situation de dépendance, à des conditions de travail ou d’hébergement incompatibles avec la dignité humaine est puni de deux ans d’emprisonnement et de 500 000 francs d’amende. [article 225-14 du code pénal]».
Le livre regorge de cas relevant de ce code pénal, ayant abouti à son non-respect.
Comme quoi, le concept de dignité est partagé par tous, protégé par une législation impuissante à obtenir le respect effectif de la dignité de chacun.
« Le concept de dignité vécu par moi-même et ceux que j’ai côtoyé me paraît appartenir à une autre dimension, celle de la philosophie transcendantale dans un but magistral, la dignité. » Alors, je me pose cette question : d’où nous vient cette notion de dignité ? Il nous faut chercher la réponse du côté de la philosophie transcendantale. Dans un livre magistral, La dignité, les debouts de l’utopie, Bernard Doray, psychiatre, psychanalyste, questionne l’histoire du concept de la dignité qui court aujourd’hui dans le monde et qui est pris dans le livre dans son acception première. Il dit: «  Les lieux du psychisme et de la culture pour ou les femmes, ou les hommes, affirment leur appartenance au genre humain. » Il cite l’impératif catégorique de Kant dans Fondements de la métaphysique des mœurs : « Dans le règne des fins, tout a ou bien un prix [marchand] ou bien une dignité. A la place de ce qui a un prix, on peut mettre aussi quelque chose d’autre en le considérant comme son équivalent ; ce qui en revanche est au-dessus de tout prix, et par conséquent n’admet aucun équivalent, c’est ce qui possède une dignité. » L’auteur poursuit : « L’image est celle d’un état de pureté, d’une incorruption, une dignité primaire, en quelque sorte. » Il ajoute : « Le mot würdi, dignité en allemand, indique également un mouvement vers tout ce qui doit être, le dépassement par en haut d’une contradiction de deux sentiments contraires. »

G Dans le film La vieille dame indigne, on l’appelle indigne parce qu’elle ne correspond pas aux stéréotypes donnés : une vieille dame doit se conduire comme cela. Donc, je rejette ces aspects de la dignité sociale où l’on fonctionne avec des schémas.
Une petite scène pour imager la négation de la dignité. A l’hôpital, une vieille dame est alitée ; tout se passe au-dessus d’elle. Deux infirmières distribuent le goûter. L’une dit à l’autre : « Non ! La 9 elle a du diabète ! » La vieille dame dit qu’elle n’a pas de diabète. L’infirmière répète à sa collègue : « Tu ne lui donnes pas de galette, elle a du diabète ! » La vieille dame, c’était ma mère ; j’ai « choppé » les infirmières : « Vous allez l’appeler par son nom, pas par le numéro 9 ! »
Quand on est à l’hôpital et qu’on souffre, on voudrait quand même conserver sa dignité. Il y a une façon de s’en tirer, c’est d’avoir une certaine force tranquille, ou encore, pour ne pas souffrir, c’est « le dégonflage d’égo », au sens bouddhiste ; on ne prend pas cela au sérieux.

G Le poème d’Hervé (avec acrostiche) :

Le respect mutuel.
(La dignité)

Le poète, écouté avec bienveillance
Attend avec humilité et confiance,

Digne, plein de noblesse, l’honneur
Indécis d’être reconnu avec bonheur;
Gracieux, le poème tout en harmonie,
Narré, le conteur félicité avec philosophie,
Invite avec ferveur les auditeurs associés,
Touchés par tant de rimes versifiées,
Echanger les bravos au café-philo.

G Alors ! Sommes-nous dignes ? Disons qu’on essaie de l’être. La dignité ne s’accompagne pas chez les tous les êtres de grandeur ; elle peut être dignité dans toute sa simplicité, sans marque ostentatoire, et ceci en se souvenant qu’il ne suffit pas que de paraître digne, mais de tâcher de l’être. Kant, très présent dans ce thème, nous dit que la dignité n’a pas de prix, mais parfois, cela nous oblige à refuser certains avantages, certains arrangements financièrement intéressants; il faut savoir résister et, dans ce sens, la dignité  a un prix. En revanche, ce qu’on y gagne, c’est l’estime de soi. Mais l’estime de soi n’est pas se valoriser ; c’est plus, faire un projet de vie dans la dignité. Cela nous amène à reparler de la nécessité de l’éducation civique à l’école, car, toujours, nous rencontrons des gens qui veulent effacer les valeurs référentielles, valeurs éthiques ou morales, ce qui met en danger les plus jeunes qui ne sont plus aptes alors à reconnaître les règles qui définissent la dignité, ce qui laisse place à la part d’animalité.

G Au départ, nous sommes des animaux et toute la dignité de l’être humain, c’est d’échapper à cette part d’animalité, d’échapper à la bestialité. Tout ce qu’on voit avec les bagarres, les viols, les guerres, c’est la part bestiale. La dignité, c’est dépasser l’homme primaire.

G J’ai beaucoup entendu ce soir, que la dignité était un état, un statut qu’on gagnait ou qu’on perdait, qu’on cherchait à maintenir, quelque chose comme un dénominateur commun entre tous les êtres humains, ce qui serait vraiment la dernière chose à perdre, pour ne pas sombrer, se préserver envers et contre tout : en cas de chômage, de  difficulté financière…

G Le poème de Florence :

Très Digne !

1
Digne
Ligne
Foi
Loi

2
Indigne
Rechigne
Assigne
Désigne

3
Dignité
Vanité
Je m’égare
Dans la gare

4
Je suis mendiant
De l’air ambiant
Indignité
Promiscuité

5
Mon amour est propre
Majesté impropre
La décoration
De l’éducation

6
C’est la nomination
Qui fait la distinction
Au nom de l’élégance
Je me fais arrogance

7
J’ai la dignité stoïque
Je tisse un rêve héroïque
Je le ceins comme une écharpe
Digne et muet comme une carpe

8
Mais mon buste est aveugle et sourd
Mes mots sont lourds, mon sang est gourd
La foule acclame, un roi cul nu
Et je déclame, à l’inconnu

9
Sur les tables de la loi de marbre
Les droits de l’homme dessinent un arbre
Et les cris de tous les crucifiés
Nous racontent un monde à édifier

10
Où la substance de l’humanité
S’imposerait comme une vérité
Je suis le peuple et je suis souverain
Et mes tribuns ont une voix d’airain

11
Liberté, égalité, fraternité
Enfin jaillies de la clandestinité
Mes lèvres sont rouge du sang des cerises
Je suis debout, enfin humain, sans emprise

12
Au nom de la chair de ma chair, je le proclame
L’Universalité du droit que je réclame
Le sang brûle si fort que les larmes s’enflamment
Germinal ! Je suis le drame, mais je suis la lame

13
Qui coupe le cou des préjugés, je suis la faux
De l’avenir, je moissonne au pied des échafauds
Mourir enivré de dignité est un calvaire
Mais j’ai crevé à tout jamais le plafond de verre

G L’homme accède à sa dignité en se débarrassant de sa bestialité, a-t-on déjà évoqué. Cette dignité, c’est toujours à lui de l’acquérir. Déjà, en 1486,  Pic de la Mirandole, dans un texte sur la dignité humaine,  s’adresse ainsi à Adam : « Si nous ne t’avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c’est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines. » Il nous dit que la dignité nous donne cette dimension divine de l’homme. J’ajouterai, divine, même au sens non-religieux, mais une dignité en ce sens qu’elle grandit l’homme aux yeux de tous, comme à ses propres yeux.

G Dans certaine situations, comment garder toute dignité. Je pense à la torture : vaut-il mieux être vivant, ou mort dans la dignité ?

G Je voudrais citer deux exemples spécifiques:
1°) Nous voyons parfois des personnes qui déplacent les problèmes d’une façon hypocrite. C’est en l’occurrence aujourd’hui, des personnages politiques qui se drapent dans la dignité en voulant mettre en prison des prostituées ou des hommes qui fréquentent les prostituées, mais en ne se scandalisant pas d’un manque d’action réel à l’encontre des réseaux de prostitution. Ce qui est indigne, ce n’est pas la prostitution, c’est le proxénétisme.
2°) Nous avons vu des émissions de téléréalité où la dignité d’un homme ou d’une femme valait bien peu. Je pense entre autres à l’émission Big Brother, où des jeunes ou moins jeunes personnes, pour de l’argent, se laissaient filmer dans tous les instants de leur intimité. L’indignité était partagée par ceux qui étaient accros à ce genre de spectacle.

G On peut imaginer que le sentiment  de dignité et de la reconnaissance de la dignité, commence avec l’enterrement d’humains par des humains. L’homme sort alors de son animalité ; il atteint ce statut qui va présider avec des rites aux moments principaux, moments particuliers de sa vie. La dignité, nous dit Paul Ricœur, c’est : « Cette exigence plus vieille que toute formulation philosophique […]. Quelque chose est dû à l’être humain, du seul fait qu’il est humain. »
Toujours dans cette idée, longtemps les comédiens, nommés alors, les saltimbanques, seront jugés indignes d’être inhumés dans les cimetières. Enterrer ses morts fut toujours cette reconnaissance de dignité ; c’est pour cela que dans la pièce de Sophocle, Antigone, pour que son frère Polynice ait une sépulture, va s’opposer au roi Créon au risque de sa vie.
Sous une autre forme, ce sera cette perte de dignité qui amène Phèdre à se tuer. C’est un thème récurrent aussi dans tous les drames qu’on nommera « cornéliens ».

Quelques citations entendues au cours du débat :

« Qu’on ne l’oublie pas, le socialisme, le vrai, a pour but l’élévation des masses à la dignité civique et pour préoccupation principale, par conséquent, l’élaboration morale et intellectuelle. » (Victor Hugo. Extrait de William Shakespeare.)

« Il n’existe pas d’autre voie vers la solidarité humaine que la recherche et le respect de la dignité individuelle. » (Pierre Lecomte du Noüy. Extrait de L’homme et sa destinée.)

« Dignité : Qualité recommandée aux pauvres pour les consoler de leur pauvreté. La dignité s’exprime le mieux lorsque les pauvres ferment leur gueule. » (Tract – 1986)

« Quand je cesserai de m’indigner, j’aurai commencé ma vieillesse. » (André Gide).

Œuvres citées,
Livres :

Où j’ai laissé mon âme. Jérôme Ferrari.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Critique de la raison pure. Kant.
(Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Fondements de la métaphysique des mœurs.
Kant. (Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Aucun de nous ne reviendra.
Charlotte Delbo. Editions de minuit. 1970. (Disponible à la médiathèque de Chevilly-Larue)

Travailler peut nuire gravement à votre santé.
Annie Thébaud-Mory

La dignité, les debouts de l’utopie.
Bernard Doray.

Film :

La vieille dame indigne.
De René Allio. 1965

 

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Une réponse à Qu’est-ce que la dignité?

  1. jack dit :

    Le respect de la dignité d’une personne ne serait-elle pas la compréhension de son paraître en référence à son être, mais au delà des apparences ?

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