La servitude volontaire est-elle encore de notre temps?

Restitution du débat du 14 mai 2014 à L’Haÿ-les-Roses

Etienne de la Boétie.

Etienne de la Boétie.

Introduction – Guy Philippon 
L’idée de la servitude volontaire nous vient d’Etienne de La Boétie et de son œuvre écrite en 1549 : Discours de la servitude volontaire ou le Contr’un.
Le texte de La Boétie a un écho moderne, si nous réfléchissons à comment vivent les gens aujourd’hui en regard de la politique : cherchent-ils une autre manière de vivre que celle de la soumission, de la servitude volontaire ?
Si plusieurs siècles après, les mêmes causes produisent les mêmes effets, qu’est-ce qu’on n’a pas su faire pendant les siècles écoulés ? Nous n’aurions pas su écouter « La Boétie qui nous invite à la révolte contre toute oppression, toute exploitation, toute corruption » (introduction de l’édition des Mille-et-une-nuits du Discours de la servitude volontaire), bref, contre la nature même du pouvoir, lequel pouvoir dans l’esprit de son œuvre est surtout le fait du pouvoir d’un seul, d’un pouvoir absolu. Une soumission, qui encore aujourd’hui peut découler de « la peur, voire de la complaisance, de la flagornerie, jusqu’à l’humiliation de soi-même. » « C’est une leçon éthique et morale, c’est aussi une leçon politique. Au-delà de ce message, c’est un appel à rejeter hors de nous-mêmes la figure menaçante, cruelle, adorée du tyran. » (Ibidem)
Nous avons des exemples récents de tyrannie : Mussolini, Franco… Tout un pays subissait la tyrannie pour quelques-uns qui collaboraient avec le tyran. « La servitude » nous dit Vauvenargues, « abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer. » Quand le tyran est très fort, certains de ceux qui subissent mettent parfois les autres en servitude.
La Boétie nous explique cela : « Si j’avais à débattre, avant même de rechercher quel rang la monarchie doit occuper par les divers modes de gouverner la chose publique, je voudrais savoir si l’on doit même lui en accorder un, attendu qu’il est bien difficile de croire qu’il y ait rien de public dans cette espèce de gouvernement où tout est à un seul. » Il s’interroge sur le fait  « que tant d’hommes supportent quelquefois un tyran qui n’a de puissance que celle qu’ils lui accordent. »
La Boétie nous dit que « les hommes peuvent être fascinés, pour ainsi dire ensorcelés par le nom d’un seul, alors que chacun sait que le chef est seul. » Il nous demande si, lorsque des millions d’hommes acceptent cette soumission, c’est de la lâcheté ou de la couardise ?

Débat: G Un dictateur a toujours avec lui l’armée et la police, la soumission c’est aussi la force et la peur. Dans l’armée, dans la police, les ordres arrivent d’en haut, on obéit, on exécute, un point, c’est tout. L’idée de ne pas se soumettre n’existe pas. Mais il y a d’autres servitudes; des servitudes volontaires que celles des pouvoirs absolus, ce sont celles des recluses dans les couvents, des moines, avec toutes les interdictions, voire jusqu’à ne pas parler…

G Je reprends pour partie une analyse d’un discours lu sur Internet (http://www.dokamo.nc/) et qui propose :  » La question qui se pose dans La Boétie est de savoir pour quelles raisons des hommes acceptent de servir sans se révolter. Comment se fait-il qu’un seul puisse commander à tous ? Qu’est-ce qui fait qu’un peuple puisse être l’instrument de son propre esclavage ? »
Pour l’auteur trois raisons peuvent expliquer cette attitude :
1°) L’habitude ou la coutume – 2°) La manipulation du puissant – 3°) L’intérêt ou le profit.
L’habitude  ou la coutume : Pour La Boétie, tous les hommes veulent vivre sur le même pied d’égalité fraternelle et, comme les animaux, cherchent à défendre leur liberté. Ceux qui acceptent de se soumettre sont donc dénaturés, ils ne sont plus alors des hommes. Si la force peut contraindre un homme à obéir, c’est surtout l’habitude qui asservit, une habitude qui fait oublier à l’homme qu’il était libre…
La manipulation du puissant : Pour maintenir son pouvoir, le tyran cherche à abrutir ses sujets. L’alcool, le sexe, les jeux : autant de moyens de contrôler le peuple en assouvissant ses désirs les plus bas. A cela s’ajoutent la religion et la superstition, auxiliaires du pouvoir…
L’intérêt ou le profit : Pour se maintenir en place le tyran a besoin d’un petit nombre d’individus qu’il laisse profiter du système. Il les « tient » par l’appât du gain, des honneurs. Ainsi se maintient la structure pyramidale de la société que le tyran contrôle du  sommet à la base grâce à une chaîne ininterrompue d’hommes à son service profitant de ses bienfaits. A la base de cette pyramide, le peuple ne fait que soutenir la domination d’une « bande organisée » dont le chef est « sacré ».
Ainsi, il suffirait que la base de cette structure renonce à soutenir l’édifice social en place pour que celui-ci s’écroule de toutes pièces.
Nous ne sommes pas dans une tyrannie ; nous sommes en démocratie et, en ce sens, l’appel au peuple et à sa liberté que propose La Boétie n’a pas le même sens, mais certains éléments d’aliénation du peuple sont semblables à ceux qu’analyse et dénonce La Boétie, d’abord et essentiellement, l’habitude ou la coutume d’un mode de vie. Nous sommes liés au mode de vie  capitaliste et à sa modalité numérique, nous sommes assujettis à l’idéologie du progrès  et à celle du libéralisme. Les nouvelles technologies recomposent le monde selon leur propre logique, celle de la performance et de l’efficacité ; c’est devenu l’habitude pour nous, nous qui sommes contemporains de cette révolution.  Elles renforcent le règne de la compétition et l’exigence d’aller toujours plus vite, de se mobiliser complètement pour son entreprise et aussi sur les réseaux sociaux, enfin, d’être capable de s’adapter à toutes les évolutions techno-culturelles, sous peine d’être exclu. Elles prétendent construire un monde sans conflit, grâce au progrès technologique (une techné est un savoir-faire), qui se caractérise par un développement technique associé à l’industrialisation de la société.
Les hommes communieraient ensemble grâce à leurs machines, affranchis de toutes les contraintes et toutes limites, dans une société fondée sur la fluidité et l’instantanéité des échanges, organisée sur le modèle du réseau informatique, une forme de marché idéal ; l’utopie libérale se réaliserait grâce à la révolution numérique en cours. Certes, il y a eu, et il y a encore, des mouvements d’indignés, il y a des résistances à l’idéologie libérale et à ses manifestations réelles, comme d’habitude ancrées dans la consommation et le productivisme. Il y a aussi le développement d’une conscience écologique de la nécessité de prendre soin de la terre que nous habitons.
Mais ce sont là des mouvements individuels, parcellaires, locaux, tout comme si la manipulation, dont parle La Boétie, était toute puissante. Car il s’agit d’une manipulation, non par un tyran puissant, mais par la puissance de l’économie et du numérique mondialisé.
Quand La Boétie parle du petit nombre d’individus qui servent le tyran, tenus par l’appât du gain et les honneurs, il y a une analogie possible avec les courtisans du pouvoir que sont certains élus et des hommes des médias.
Mais, ce que nous dit aussi La Boétie, c’est qu’il ne faut pas oublier que nous sommes fondamentalement libres, c’est-à-dire qu’on peut sortir de la servitude, mais à condition d’avoir un idéal, et pas seulement une analyse critique, bref, qu’il faut, pour se libérer de la servitude, être « pour » des valeurs (avoir des idées qui nous orientent) et pas seulement « contre » ce qui existe réellement.

G Je retiens que la servitude, c’est aussi ce pli social de l’habitude, de la règle, de l’usage, toutes ces ornières où nous sommes engagés malgré nous et dès l’enfance. Celui qui veut sortir totalement de ce carcan de soumission, se retrouve très vite  exclu de son groupe, hors de la société, marginalisé.

G On pouvait penser que bien après l’époque d’Etienne de la Boétie et de son oeuvre si célèbre le Discours de la servitude volontaire, qu’après trois révolutions sanglantes en France, qu’après des luttes pour se libérer du joug des pouvoirs absolus, de l’emprise de la religion, qu’après toutes ces actions pour être un homme ou une femme libre, on ne verrait plus personne se mettre en servitude.
C’est oublier que l’allégeance, la soumission, voire l’esprit servile, l’obséquiosité, l’amour du maître, furent et restent de tout temps la propension par tempérament chez certains individus. S’assumer seul, choisir, opter, prendre des décisions, prendre le risque de…, tout cela, pour certaines personnes, est au-dessus de leurs forces. C’est là, je précise, un jugement de fait et non un jugement de valeur.
Il est des personnes pour qui choisir, c’est quitter, c’est perdre les autres choix possibles, et, pour cela, elles préfèrent s’en remettre à autrui, quitte à sacrifier une part importante de leur liberté  individuelle. Pour cela, il y a plein de refuges offrant cette liberté de ne pas choisir. Cela fait des bataillons pour l’armée, les couvents, les sectes, des organisations où une règle définit les principales actions de la vie, et, dès lors, il n’y a plus à choisir, on suit la règle. « Peu d’hommes sont enchaînés à la servitude ; beaucoup s’y enchaînent. » (Sénèque. Épitres, 22)
A côté de cela, nous savons que toute notre volonté de liberté de choix ne nous permet pas pour autant de définir par nous-mêmes nombre de nos actions. Ainsi, à moins d’être né d’une famille très riche, nous sommes tous appelés, dès l’entrée dans le monde du travail, à nous plier à une autorité établie, l’obéissance étant un des éléments fondamentaux de l’édifice social. Mais on ne peut pas parler de servitude puisqu’il s’agit d’un échange (plus ou moins égal, on le sait) entre un entrepreneur et un salarié.
Mais, même dans ce domaine réglementé par un code (le code du travail), nous pouvons rencontrer des situations qui s’apparentent à un chantage à l’emploi. Ainsi, des personnes, pour conserver un emploi (si précieux dans notre époque), va accepter, bon gré, mal gré, des situations qui ne sont pas de leur choix ; ceux-là se retrouvent, se mettent bien malgré eux,  en servitude. Alors, enchaînés contents ou enchaînés mécontents la plupart de temps, cela ne change rien à l’affaire, pourrait-on penser, sauf qu’au cours de ces dernières années, certains, pris dans cette impasse, des hommes, des femmes, qui allaient travailler « la peur au ventre »,  ont préféré mettre fin à leurs jours.
Il faudrait que La Boétie revienne pour de nouveau nous expliquer cette énigme : pourquoi « L’homme est né libre et partout il est dans les fers.» ? (Jean-Jacques Rousseau. Le contrat social)

G Les dictionnaires nous donnent comme définition de la servitude : être privé d’indépendance, être contraint de, être assujetti à, être dans l’obligation de, sous des raisons diverses : par obéissance, par soumission, par peur, ou pour des raisons mercantiles, ou pour des récompenses.
En vérité, la servitude volontaire, on la côtoie chaque jour : dans le monde politique, le monde du travail, dans la famille, dans le domaine religieux.
Dans le domaine politique, il y a des personnes nées pour être des leaders, des dominants, et ils savent s’entourer, pour constituer un parti politique, partant d’un seul.
Dans le domaine du travail, certains dirigeants font pression sur les salariés pour obtenir d’eux de plus en plus, avec parfois implicitement le chantage à l’emploi à la clef ; c’est une forme de harcèlement.
Dans les familles, on a souvent décidé du mariage des enfants ; parfois, on les a empêchés, on leur a interdit en fonction d’appartenance religieuse ou de classe sociale. On voit encore des jeunes qui, dans ce domaine, obéissent à leurs parents, à ces normes de groupe ; ils se soumettent volontairement.
Dans les villes, nous voyons des bandes qui prennent le contrôle de tout un quartier et qui soumettent une population.
Dans le domaine religieux, de par le monde, nous voyons nombre de femmes soumises aux règles religieuses, et mêmes certaines qui, pour être en accord avec leur groupe, acceptent (par exemple) des contraintes vestimentaires, qu’elles n’auraient pas forcément envie de porter si elles étaient libres de choisir.
Au quotidien, nous vivons des servitudes, volontaires ou non. Donc, c’est pour ces raisons que je réponds « oui ! » à la question initiale : la servitude volontaire est-elle encore de notre temps ?

G La volonté individuelle est parfois la volonté qui se plie à la volonté des autres, du groupe ; c’est alors le choix face au non-choix.

G Nous avons un exemple qui n’est pas si loin, c’est l’époque de l’Occupation où des hommes, des femmes, ont fait le choix de ne pas se soumettre et sont entrés en résistance ; certains ont pris « le maquis », d’autres ont résisté sur place. D’autres encore sont allés plus loin dans la soumission : ce furent les miliciens.
Par ailleurs, dans de nombreux domaines nous sommes tyrannisés par la norme, les règles, les usages ; il faut, nous dit-on, nous adapter ; cela tue toutes les aptitudes à se forger un idéal, à créer des valeurs autonomes. Nous pouvons, par là, créer une acculturation sociale et psychologique. N’oublions pas que le mot servitude est de la même famille que le mot « serf », celui qui était la propriété d’un autre.

G On a beaucoup critiqué les réseaux sociaux d’Internet. Néanmoins, il y en a qui, telle l’organisation internationale non-gouvernementale de cyber-militantisme Avaaz, dénoncent les injustices et invitent à signer des pétitions. Par exemple, dans l’affaire Amina El Filali, cette jeune fille marocaine qui devait épouser son violeur par jugement du tribunal et qui s’est suicidée le 10 mars 2012, plus d’un million de signatures ont amené la révision de l’article 475 du code pénal marocain. D’autres cas sont dévoilés régulièrement et ces sites sont des moyens modernes de se battre, de lutter contre les mises en servitude, de nos jours.

G Avec ces moyens numériques, c’est vrai, on peut lutter. Mais, en vérité, on a toujours pu lutter, mais qu’est-ce qu’il faut pour vouloir lutter ? C’est justement ce que nous dit la Boétie, c’est qu’il faut d’abord considérer qu’ « on est libre », mais pour cela il faut avoir un idéal, ou bien on sera assujetti.

G On a beaucoup évoqué les tyrans, mais la soumission nous l’avons le plus souvent connu sous le pouvoir absolu des rois « aimés du peuple » ; deux siècles après La Boétie, le baron d’Holbach, philosophe allemand, écrit en 1764 un succulent ouvrage : Essai sur l’art de ramper à l’usage des courtisans. C’est ouvrage peut aujourd’hui encore servir de livre de chevet pour certains qui s’asservissent honteusement.

G Dans la récente pièce  de théâtre de Judith Bernard Bienvenue dans l’angle alpha, tirée du livre de Frédéric Lordon Capitalisme, désir et servitude, le thème nous rappelle les différentes motivations du travailleur, lesquelles furent manger à sa faim, et ensuite ce fut s’assurer un revenu pour se loger, se nourrir, pour ses loisirs ; puis le néolibéralisme, après plusieurs tentatives pour s’établir au cours des siècles passés, a réussi dans la seconde moitié du siècle dernier à s’emparer des esprits, en ayant  « colonisé les âmes ». Et là, nous voyons une nouvelle phase où le travailleur, l’employé, le cadre, épouse les objectifs, les valeurs de l’entreprise, et finit par poursuivre très précisément les mêmes buts que ceux des actionnaires.
Dans son œuvre Leçons d’éthique, Kant aborde comment les affects peuvent être mis au service de la servitude humaine. Poussé, par ce que Kant appelle son « conatus », c’est-à-dire, l’énergie fondamentale, « la poussée vers », nécessité d’action ; celle-ci devient pour lui au-delà d’un besoin de reconnaissance, aussi et en plus, le désir illimité de l’argent. Il lui faut créer, déployer lui-même son employabilité, prouver en quoi il est utile au système qui l’exploite pour ne pas en être rejeté. De là, l’auteur de la pièce imagine un angle aigu d’environ 30°, dont une des droites (des deux vecteurs) est le « désir maître », celui de l’entreprise, de ses dirigeants, des actionnaires, et dont l’autre droite (le second vecteur) est le désir de l’employé : « grand D » et « petit d ».
Toute « l’intelligence » déployée par les penseurs du système néolibéral amène peu à peu la ligne « petit d » à se rapprocher de la droite « grand D », réduisant l’angle le plus possible, afin d’unifier au mieux les orientations, les désirs. Avec un discours bien rôdé depuis les années Reagan, les années Thatcher, avec les formules du « travailler plus pour gagner plus », l’attrape-nigaud du « contrat gagnant/gagnant », comme si ce genre de contrat excluait tout rapport de forces et tous les autres pièges sémantiques ; ainsi, au fil du temps, peu à peu, le désir de l’employé, du cadre,  est devenu un désir de soumission. Il y a alors, ce qu’on peut nommer une aliénation, c’est-à-dire, suivant l’étymologie, un autre moi, autre chose, « alienus » (en latin : l’autre, l’étranger), qui prend le contrôle de mes décisions. Et puis, si la soumission ne se fait pas naturellement, on va faire appel à des consultants qui vont mener un « salutaire » travail de déstabilisation dans toute l’entreprise, créant parfois l’état d’esprit du « chacun pour soi ». La technique consiste parfois à demander à un(e) employé(e) d’écrire toutes ses tâches journalières, à partir du moment où la personne prend son service. C’est bien le diable si elle n’a pas oublié de remplir certaines petites plages horaires. De là, la preuve lui est apportée qu’elle peut assumer une autre tâche pendant ce temps mort, et ainsi on finira par supprimer quelques postes. L’employé participe à son insu au licenciement d’un ou d’une de ses collègues.
Aujourd’hui, combien d’employés, de cadres vivent dans une soumission plus ou moins volontaire, guettant avec crainte le regard approbateur ou désapprobateur du chef, combien vont accepter de s’abaisser pour être, suivant l’expression, « dans les bons papiers » ?
Cela nous pose la question essentielle en cette époque : aujourd’hui, qu’est-ce qui pousse réellement les individus à cette forme de servitude volontaire ?

G Dans un film qui va sortir prochainement [le 21 mai 2014], une employée a Deux jours, une nuit * (titre du film) pour convaincre ses collègues d’abandonner une prime afin qu’elle conserve son emploi. Il lui faudra trouver elle-même son argumentation ; elle se substitue en fait à l’autorité de l’entreprise et va obtenir une forme de soumission volontaire d’un groupe.
[* Film des frères Dardenne, présenté au festival de Cannes 2014.]

G La Boétie nous démontre très bien la structure de la tyrannie. Le tyran n’est pas seul ; il a ses courtisans, qui sont aussi, à leur niveau, des tyrans avec des courtisans, etc. Il en fait « les complices de sa cruauté, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et partagent les butins de ses pillages. » (La Boétie)
Quand on regarde l’histoire, ces dictatures ont souvent eu le soutien de puissances extérieures, de mouvements, de coalitions politiques. Alors, comment se libérer aujourd’hui des mises en soumission, dans le travail ou même par la consommation, car c’est bien là souvent une soumission volontaire bien organisée. Qui n’a pas son lot de crédits, parce qu’il faut la voiture, la nouvelle télévision, partir en vacances comme tout le monde, etc. Ce qui arrive, c’est qu’on ne peut plus faire grève, car cinquante euros de moins à la fin du mois, c’est peut-être cinquante euros de découvert à la banque.

G Certains hommes de mon âge, ont connu les prisons militaires pour insoumission (durant la guerre d’Algérie de 1954 à 1962) ; pour cela, j’apprécie la suppression du service militaire, où des petits chefs pouvaient tyranniser des jeunes gens, les détruire, les casser moralement pour les soumettre ; c’était déshonorant pour tout le genre humain.
Par ailleurs, nous sommes dans nos pays européens de plus en plus libres, de moins en moins soumis. Par exemple, nous avons la chance d’être libres de nos choix politiques, philosophiques, religieux… 0n peut exprimer ses choix sans risquer la potence, le bûcher, la guillotine. Quel chemin parcouru depuis « les Lumières » !
De plus en plus, nous voyons tomber la soumission de la norme. Par exemple, l’homosexualité n’est plus fustigée mais reconnue ; des lois dans ce sens ont été édictées ; on peut choisir son mode de vie. On n’est pas prisonnier ; on peut même choisir d’être parmi les grains de sable de toute machine à soumettre.

G Le poème de Florence :

Sonnet enchaîné

Tisser les liens de ma domination
Avec les fils de ton incertitude
Les chaînes dorées de ta servitude
Font l’illusion d’une bonne ration

C’est la magie de l’acculturation
Habiter la maison de l’habitude
Maquille les cris de la foultitude
En clameur zélée d’une acclamation

J’ai suivi mon Machiavel dans le texte
Car quel que soit le temps ou le contexte
Je suis le calife et tu es vizir

Je n’ai pas d’amis, j’ai un auditoire
Et rien que pour ma gloire j’écris l’histoire
Parce que tel est notre bon plaisir

Le vers final du sonnet est inspiré de la formule : « Car tel est mon bon plaisir. » que François 1er faisait figurer à la fin de ses ordonnances royales.

G Nous avons vu que le peuple tunisien a voulu se libérer de la soumission dans laquelle il était, mais voilà qu’il va peut-être, et volontairement, se mettre dans une autre soumission, celle des intégristes religieux.
Par ailleurs, nous avons vu que souvent les artistes ont un grand rôle émancipateur face aux soumissions. Par leur expression, ils passent des messages ; je pense, par exemple à « Charlot » (Charlie Chaplin) avec des films comme Le dictateur ou Les temps modernes

G Quelle est la raison qui nous amène de nos jours, pour beaucoup, à nous soumettre au-delà de ce qui semble raisonnable ? Cela me semble être en premier lieu notre addiction à une consommation toujours plus grande. Nous sommes, pour beaucoup, engagés dans des crédits, de l’appartement, la maison, de la voiture, du réfrigérateur, du dernier Smartphone, ou de je ne sais quoi (parfois pas tellement indispensable). Cela dit, maintenant, il faut faire face à ses engagements financiers ; le champ des libertés s’en trouve quelque peu réduit. Bien faibles sont les possibilités de dire non à son patron, de refuser les heures supplémentaires, la polyvalence, les nouvelles tâches. Comme dans la fable de La Fontaine, le loup, s’il devient chien, devra chasser pour ses maîtres s’il veut manger. C’est la nouvelle servitude. Des mouvements ont tenté de se créer, des mouvements de décroissance, par exemple, mais cela semble trop tard, nous nous sommes mis la corde au cou.

G Lorsqu’on étudie la philosophie, les philosophes épicuriens nous enseignent déjà comment sortir de nos servitudes et déjà de la servitude de nos désirs non nécessaires. Déjà, ne pas craindre les dieux, s’ils existent. Déjà, cultiver l’amitié, ce que nous nommerons aussi solidarité. Les hommes solidaires sont plus difficiles à soumettre, d’où la volonté politique d’une certaine forme de tyrannie économique de promouvoir l’individualisme. Mais, même si nous sommes nés libres, est-ce que nous sommes prêts à en payer le prix ?

Quelques citations entendues au cours du débat :

« Ils sont grands parce que nous sommes à genoux. » [Phrase injustement attribuée à La Boétie et déformée. La formule exacte, tirée d’un discours prononcé en 1792 par Pierre Victurnien Vergnaud, est : « Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous ! »]

« Telle est pourtant la faiblesse des hommes : contraints à l’obéissance, obligés de temporiser, ils ne peuvent pas toujours être les plus forts. » (La Boétie. Discours de la servitude volontaire.)

« Certains hommes, nous dit Schelling, sont de tempérament indépendants, et ont besoin de croire à leur liberté, les autres qui dépendent dans leur pensée et leurs sentiments, trouvent leur esclavage commode, et ont besoin de croire en leur impuissance. Les uns, poursuit-il, sont nés idéalistes, les autres sont des dogmatiques nés. Ainsi, c’est le caractère de l’homme qui détermine son choix entre ces deux points de vue philosophiques. La philosophie que l’on choisit dépend de l’homme que l’on est. » (Fichte. Introduction to the Wissenschaftslehre)

« Ne soyez pas esclaves des hommes ! Ne souffrez pas que vos droits soient impunément foulés aux pieds ! Ne vous humiliez pas devant les grands de ce monde ! Celui qui se fait ver de terre, peut-il  se plaindre d’être écrasé ? » (Kant)

Œuvres citées :

Livres :
Discours de la servitude volontaire ou le Contr’un. 1549. Etienne de La Boétie. Editions Mille-et-une-nuits. 1997.
Essai sur l’art de ramper à l’usage des courtisans. 1764. Baron d’Holbach.
http://www.ebooksgratuits.com/pdf/holbach_art_de_ramper.pdf
Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza. Frédéric Lordon. Editions La Fabrique. 2010.
Leçons d’éthique. Kant. Le livre de poche. 1997.

Théâtre :
Bienvenue dans l’angle alpha.
Pièce de Judith Bernard créée au Théâtre de Ménilmontant du 7 janvier au 26 février 2014.

Cinéma :
Deux jours, une nuit. Film des frères Dardenne sorti le 21 mai 2014.

 

 

 

 

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