Les hommes ont fait l’histoire, ou, quelques hommes ont fait l’histoire?

Restitution du café-philo du 9 avril 2014 à Chevilly-Larue.

Bonaparte franchissant le Grand-Saint Bernard. David 1801. Château de la Malmaison

Animateurs : Edith Perstunski-Deléage, philosophe, Guy Pannetier
Modératrice : Martine Gahéry
Introduction : Guy Pannetier
Introduction: L’Histoire n’est pas faite que des faits et événements majeurs relevés et transmis à la postérité, elle est aussi le résultat d’un faisceau d’événements plus ou moins importants, plus ou moins connus, tels ceux qui sont classés dans la petite histoire, et qui n’en ont pas moins influencé le cours de l’Histoire (avec un « H » majuscule).
De  là, nous avons deux, voire trois approches :
1° Celle de Condorcet, qui dit que le peuple est le véritable moteur de l’histoire, ce que nous explique aussi, tout au long de ses écrits, Machiavel, pour qui les peuples, tout autant que les princes, font l’histoire.
2° Ou celle, par exemple, d’Alexis Carrel, dans son ouvrage L’homme, cet inconnu : « L’humanité n’a jamais rien gagné par l’effort de la foule. Elle est poussée en avant par la passion de quelques individus, par la flamme de leur intelligence, par leur idéal de science, de charité ou de beauté. »
3° Et enfin, on ne peut évacuer le fait que l’Histoire, telle qu’elle nous est transmise, fut la transcription, voire l’interprétation, qu’en firent les historiens.
L’Histoire, avec un grand « H », est aussi faite de toute notre histoire, nos histoires, avec des petits « h ». Ce sont comme des milliers et des milliers de ruisseaux qui alimentent ce grand fleuve qu’est l’épopée humaine depuis sa création. Parfois, un petit événement passé inaperçu peut avoir une influence plus ou moins importante sur le déroulement de l’histoire des hommes : c’est un peu l’effet papillon, ce léger déplacement d’air.
J’ai retrouvé le goût de la lecture avec l’Histoire. Pas la grande histoire, mais avec la petite histoire. Un adulte de mon entourage lisait beaucoup ; cela m’intriguait. Il m’a prêté le premier volume d’une série : Vieilles maisons, vieux papiers, petite histoire au temps de la Révolution Française et de l’empire, par G. Lenôtre [de son vrai nom Théodore Gosselin].
Ainsi, pour prendre un premier exemple : lorsque le révolutionnaire Camille Desmoulins intègre à l’âge de 16 ans le lycée Louis-le-Grand à Paris, depuis quelques mois l’ordre des  jésuites a été supprimé. Désormais, on n’enseigne plus l’histoire vue par les Pères de l’Eglise, mais la démocratie d’Athènes, de Sparte, et les Révolutions romaines. Ce nouvel enseignement dans des esprits jeunes, propres à s’enflammer, va former des esprits comme : Robespierre, Saint-Just…
Ce monde, son histoire, à mon sens et en désaccord  avec Hégel pour qui l’histoire aurait un sens caché, c’est celle des individus, comme des peuples, laquelle est soumise aux lois de la contingence, d’un faisceau de hasards, puis d’un « chemin qui se fait en marchant », d’où peuvent émerger des meneurs. L’émergence de personnages hors du commun va, bien sûr, influencer le cours de l’Histoire, mais, seuls, ils ne seraient jamais passé à la postérité, comme nous le dit Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-tombe : « Napoléon entre en plein dans ses destinées : il avait eu besoin des hommes, les hommes vont avoir besoin de lui ; les événements l’avaient fait, il va faire les événements. »
L’histoire, à mon sens, n’a pas de programme ; c’est l’imprévu qui est au programme, c’est lui « le pilote dans l’avion » de l’Histoire. Mais nous ne pouvons pas, pour autant, dire que seul le hasard et que seuls les peuples décident de leur destin. Toujours, des groupes d’intérêts, économiques, politiques, religieux, philosophiques, poursuivent une vision d’un idéal, et ceux-là tâchent d’imposer leurs idées. De plus, aujourd’hui, ils possèdent et disposent de puissants moyens médiatiques pour agir sur l’histoire et l’orienter.
Enfin, nous ne pouvons pas échapper à cette question actualisée : quel est, aujourd’hui,  le poids de la volonté d’un peuple dans son devenir ? C’est aussi le questionnement de l’écrivain Hartmut Rosa dans son ouvrage Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive : « Les acteurs sociaux ressentent leur vie individuelle et politique comme étant instable, sans direction, comme s’ils étaient dans un état d’immobilité hyper-accélérée. »
Alors, quel rôle, dans cette déjà longue histoire, fut celui des peuples, dans ce conflit permanent entre le désir des puissants, des plus riches, et le désir des peuples ? Quel pouvoir de faire son histoire reste-t-il aux peuples ? La question reste posée et l’on va en débattre.
Débat G Ceux qui font l’Histoire, ce sont d’abord les historiens, suivant une discipline enseignée, même si on peut se poser la question de savoir si c’est une science ou pas. Ils témoignent des faits, avec peut-être leur part de subjectivité.
Mais revenant à la question initiale : Est-ce que les individus ont eu une action déterminante sur les événements ? Ou n’ont-ils été que les exécutants d’un mouvement qui partait du collectif ?
Nous avons différents types, différents domaines d’histoire : de l’histoire des sciences, par exemple, à l’histoire de l’industrie, ou tout autre genre dans lesquelles interviennent de multiples acteurs. Autour de nous, chaque jour, dans nombre de domaines, nous voyons l’histoire des événements courants. La plupart du temps, elle est orientée par un groupe, une équipe, voire un animateur. L’orientation n’est jamais complètement collective.
G Cette question, pour moi, implique deux problèmes. D’une part, que signifie « faire l’histoire » ? D’autre part, qui fait l’histoire ?
1° Que signifie « faire l’histoire »?
Le mot histoire a deux sens différents que le français ne distingue pas ; il y a l’histoire réelle, ce qui s’appelait en latin les « res gestas », les faits accomplis, le passé tel qu’il fut, l’histoire des hommes historiques, et il y a l’histoire comme discipline, en latin, « l’historia rerum » « gestarum », la connaissance du passé, l’histoire des historiens. On ne connaît la première (celle du passé humain) que par la seconde. L’histoire est d’abord un récit, comme l’écrivait en 1983 Paul Ricœur dans Temps et Récit. Mais la seconde n’existe que par la première : «  Les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils  font.* », comme l’a écrit Marx dans la préface à la Contribution à la critique de l’économie politique (1859).
[* Cette citation est aussi attribuée à Raymond Aron.]
2° Qui fait l’histoire ?
Dans la tradition judéo-chrétienne, l’histoire humaine, accomplissant le dessein divin, conduit à « la Cité de Dieu », à « la Jérusalem céleste ». C’est le sens de l’histoire selon le Discours de l’histoire universelle de Bossuet (1681). Mais dès que les hommes sont censés faire  librement leur histoire et dès que le dieu organisateur des fins suprêmes cède la place aux lois déterministes des processus naturels, se pose la question du sens (signification et direction) de l’histoire et de qui fait ce sens. Quels humains? Je dis bien « quels humains », car, implicitement, la question, telle qu’elle est posée, exclut les femmes et pourtant il y eut des individus femmes (Cléopâtre, Jeanne d’Arc, etc.) et des mouvements de femmes : les suffragettes  en Europe au 19ème siècle et des mouvements de femmes au 20ème siècle en France, pour  la liberté de l’avortement, par exemple.
Le cours de la nature obéit à un déterminisme causal auquel aucune finalité, aucune signification ne peut être assignée. Mais les êtres humains agissent en vue de fins dont ils sont conscients. Avec le développement des sciences et des techniques, les humains des temps modernes ont voulu se rendre non seulement « comme maîtres et possesseurs de la nature », comme le préconisait Descartes, c’est-à-dire en avoir une connaissance claire et distincte, mais   se rendre maîtres et propriétaires de toute la nature, de tous les biens naturels communs et y compris de la nature humaine, et ainsi s’approprier et utiliser la nature toute entière. Nous sommes aujourd’hui dans la civilisation contemporaine de la mondialisation économique et du « Big Brother » numérique, qui semblent obéir à un « plan caché de la nature », selon l’expression de Kant au 18ème siècle (dans l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique), mais qui relèvent, de fait, de projets humains collectifs : le projet du progrès social et moral accompagnant la progression des sciences et des techniques ; ce fut le projet des philosophes occidentaux des Lumières au 18ème siècle et celui des utopistes du 19ème siècle d’une société d’hommes  libres et égaux. L’Etat rationnel s’est incarné dans la puissance de la bureaucratie et le totalitarisme. Le socialisme réel est devenu le social-libéralisme et le communisme réellement existant a pris les traits des dictatures. Avec les catastrophes, réellement morales et celles écologiques probables de notre siècle, nous n’avons plus la confiance des modernes dans le progrès de  la raison.
Les « grands hommes » en ce sens seraient des individus qui sont à la fois portés par et porteurs de projets collectifs dont les causes et les conditions de possibilité sont étudiés par les historiens. Mais, nous sommes toujours contemporains d’idéaux et de valeurs qui orientent notre histoire : à chacun de nous de choisir librement lesquels nous voulons voir triompher et, par là, choisir les individus porteurs de ces valeurs .C’est là de la responsabilité de chacun (qui semble s’effacer aujourd’hui en France), si nous sommes d’accord que nous, humains, faisons l’histoire dans les deux  sens du terme : faits accomplis et récit de ces faits.
G Faire l’histoire, effectivement, est-ce dans le sens de la vivre ? ou dans le sens de la raconter ? Et l’on dit que l’homme « rentre dans l’histoire » à partir du moment où il y a l’écriture et quand sont transcrits des témoignages directs.
Le récit historique a eu quelque fois le rôle du mythe, et c’est vrai que l’Histoire est souvent écrite par les vainqueurs, avec des témoins qui ne sont pas forcément objectifs, et c’est cette histoire qui va passer à la postériorité. Donc, elle peut être racontée dans un but précis ; par exemple, lorsque les Carolingiens reprendront le pouvoir aux Mérovingiens, il fallait les détrôner dans l’esprit du peuple ; donc, ils sont devenus ces fameux « rois fainéants » ; cela permettait de déconstruire le mythe de ces rois puissants. Dans un autre cas, nous pensons tous que Rolland a été tué à Roncevaux par les Sarrasins, alors que ce sont les Basques qui se sont vengés du pillage de Pampelune. Ce mythe participait à l’installation du royaume catholique en accusant les Maures.
G Je suis de l’Afrique de l’ouest, et, à l’école, la colonisation a imposé l’Histoire de France. Donc, mes ancêtres étaient les Gaulois. Quand j’ai dis cela à mes parents, cela les a surpris. En revanche, rien sur mon pays et rien sur l’empire de Sunga Kéita.
G Quand on dit « faire l’Histoire », s’agissant des individus, il faut penser agir sur l’Histoire, être dans l’Histoire, et bien sûr non la faire. Même en étant un grain de sable, on a sur l’Histoire une action, aussi infime soit-elle.
Par ailleurs, depuis une trentaine d’années, nous sommes rentrés dans ce qui sera à mon avis considéré comme la troisième ère de la civilisation sur cette terre, c’est l’ère du numérique. Nous sommes dans un basculement total, de par le numérique, et tous les progrès exponentiels qui y sont liés. Dans un demi-siècle, le monde ne ressemblera en rien à ce qu’il fut lorsque je suis né (1938). Ce ne sera pas des grands hommes, militaires ou politiques, qui auront changé ce monde, ce sera uniquement le fait de scientifiques. Dans 200 ans, quand on va étudier notre époque, le Jules César du 21ème siècle, ce sera peut-être Bill Gates ! Nous sommes aujourd’hui, sans bien nous en rendre compte, acteurs et spectateurs d’un grand événement historique.
G J’ai scindé la question en deux : Ou certains hommes ont agi sur le cours de l’Histoire par leur pouvoir, leur position, tel le roi, le soldat, l’économiste, le politique. Ou, certains hommes ont permis d’avancer dans des domaines scientifiques, culturels, qui ont fait avancer  l’Histoire.
C’est, par exemple, les progrès de la marine qui nous ont amenés à découvrir de nouveaux mondes, d’autres cultures. Plus près de nous, des physiciens, tels Marie et Pierre Curie, des biologistes, etc., vont faire avancer l’Histoire d’un grand pas. La liste serait longue de tous ceux qui furent par leur travaux, leurs découvertes, les grands acteurs de l’Histoire : depuis ceux qui, dans la préhistoire, ont taillé les premières pierres, puis de l’alphabet des phéniciens, de Galilée, de Gutenberg jusqu’aux frères Lumière, tous ceux là ont fait les grands événements qui sont la chaîne de notre histoire.
G Nous revenons toujours à la question initiale, l’histoire faite par un individu, un meneur avec un groupe d’individus. J’aurais tendance à penser qu’elle n’est pas le fait d’un individu, mais de groupes et d’événements ayant agi sur l’Histoire. J’ai trouvé dans cet esprit ce texte* de l’historien Charles Seignobos, confirmant que ce qui donne le sens de l’Histoire part d’un groupe : « L’homme instruit par l’Histoire sait que la société peut être transformée par l’opinion, que l’opinion ne se modifiera pas toute seule et qu’un seul individu est impuissant à la changer. Mais il sait, que plusieurs hommes, opérant ensemble dans le même sens, peuvent modifier l‘opinion. » Par ailleurs, l’Histoire peut être utilisée pour l’endoctrinement ; on peut la manipuler, et cela peut ne jamais être révélé. Quels sont les documents qu’on peut tenir pour incontestables. On sait qu’on peut difficilement revenir sur un fait dit « historique », même si il y a d’autres versions qui parviennent sur des récits.
[*extrait dune conférence sur : L ‘enseignement de l’histoire comme instrument de l’éducation politique.]
G Les témoignages sont parfois sujets à caution, mais il y a des documents irréfutables, tels des actes d’état civil, des actes notariés ou autres pièces officielles, qui donnent des bases solides. Les recherches en archives, directement ou « en ligne » par Internet (lorsque les documents anciens ont été numérisés) ouvrent la porte du passé aux chercheurs ; il leur incombe de mesurer le degré de fiabilité du document consulté et d’en tenir compte dans la synthèse de leurs recherches. Des événements connus peuvent ainsi être confirmés, éclairés, nuancés ou infirmés. On peut même parfois redécouvrir des acteurs que l’Histoire n’a pas retenus ou dont on n’avait pas eu connaissance alors.
G Chez les historiens, il y a trois tendances depuis le 19ème siècle. Il y a l’Histoire événementielle, comme celle de l’historien Seignobos (déjà cité), c’est-à-dire l’histoire des événements marquants, et, là, c’est l’historien qui décide de ce qui est marquant ou pas.
Et puis, il y a l’Histoire marxiste, où c’est l’historien qui considère que pour comprendre les événements, il faut en connaître la cause en dernière instance, la cause économique.
Et puis, il y l’Histoire de l’Ecole des Annales du 20ème siècle, où l’historien considère qu’il y a, à la fois, des causes, notamment économiques, mais en même temps la liberté individuelle. L’historien a cette tâche difficile de faire se rapprocher les causes collectives, propres à un groupe, à une société, et  les individus.
G L’historien, c’est un « voyant », un chercheur, un curieux. C’est celui qui veut savoir pour faire savoir. Le sens du mot histoire étant lié à voir. Il donne à voir, il apporte un témoignage, il mène une enquête, laquelle passe par un processus de science historique, pris entre une sauvegarde de mémoire, et une résistance éclairée à sa tyrannie, parce que même nos adversaires ont leur mémoire.
G Le simple fait de vivre nous fait participer à l’Histoire ; qu’on le veuille ou non, nous serons dans les strates de l’Histoire, et l’on participe pleinement aujourd’hui à une phase de l’Histoire : alors qu’on nous avait seriné avec cette rengaine que le 21ème siècle « serait religieux ou pas »*, la réalité nous dit plutôt qu’il sera écologique ou pas. Interviewé sur l’ouvrage Une histoire de l’énergie, qu’il a coécrit avec Jean-Claude Debeir et Daniel Hémery, Jean-Paul Deléage nous dit que, dans les vingt à trente ans qui viennent, les grandes décisions que devront prendre les hommes politiques seront d’abord d’ordre environnemental. C’est là une autre dimension du sens de l’Histoire. Nous sommes arrivés, nous disent des chercheurs en écologie, dans l’ère de l’anthropocène, c’est-à-dire une nouvelle ère géologique  où il nous faut prendre conscience que notre survie sur terre est étroitement liée à notre environnement, à la Terre Mère, que les peuples de la forêt d’Amérique du sud appellent « la pacha Mama ». Négliger cette question mènerait à la fin de notre Histoire.
[* La phrase « Le 21ème siècle sera religieux [ou « spirituel »] ou ne sera pas. » a souvent été attribuée à André Malraux, mais il la récusa.]
G L’histoire prend un sens souvent en regard de celui qui la dit, qui la raconte. D’où parle-t-il ? La parole du griot, porte-parole du roi, était considérée comme parole historique, la plus sûre. Le griot est celui qui retransmet l’histoire d’un pays, d’un peuple, d’une famille. C’est en Afrique un historien, mais cela reste dans l’oralité.
G Quelles ont pu être, au cours des siècles, les altérations des faits historiques ? Ainsi les événements de Mai 1968 nous sont proches, nous en connaissons la plupart des détails, mais qu’en restera-t-il dans cent ans ? Cela nous pose la question de la fiabilité de l’Histoire.
G Je vous propose qu’on en reparle ensemble dans cent ans.
.

Horace Vernet. 1858. Barricade de la rue Souflot à Paris le 25 juin 1848. Musée Carnavalet.

G Vouloir émettre le moindre doute sur des faits classés historiques soulève des polémiques ; « c’est écrit ! », « tous les historiens disent la même chose depuis des siècles », donc c’est indiscutable. Cela relève parfois du fondamentalisme historique : ainsi, récemment, un écrit posait la question de la véritable identité de Jeanne d’Arc ; ipso facto, l’auteur a été classé comme révisionniste, par certains. Il en va de même pour des faits bibliques ; voir, ou plutôt lire dans ce sens l’ouvrage de Schlomo Sand, historien israélien professeur à l’Université de Tel Aviv, Comment le peuple juif fut inventé, où il dit que la foi dans le Livre fait foi et que le fait biblique devient fait historique incontestable.
G Le poème de Florence :
Les hommes ont fait l’histoire,
ou quelques hommes ont fait l’histoire ?
Là dans la fourmilière du monde
Le chaos installe ses quartiers
Tout ce qui faisait sens à la ronde
Fait ventre pour les grands argentiers
Sur les drapeaux et les étendards
J’écris avec le sang et les larmes
Le héraut chante dans le vacarme
La gloire des rois et des soudards
Dans les sillons d’une terre féconde
Poussent des milliers d’arbres fruitiers
Lorsque le lait et le miel abondent
Le soldat s’ennuie de son métier
Et le héros n’est plus qu’un pillard
Déchu poursuivi par les gendarmes
Que sonne le glas, sonne l’alarme
L’aventurier n’est plus qu’un vantard
Les mensonges de la mémoire se fondent
L’historien est un brin cachottier
Quand la vérité est vagabonde
Le pirate est un fier flibustier
Le perdant est un fieffé pendard
Un tyran, il a rendu les armes
Il sera oublié sous le charme
D’un récit officiel ou standard
G Pendant longtemps, comme cela a été évoqué, on n’a retenu de l’Histoire que l’événementiel, les guerres, les batailles, ce qui rapproche du proverbe : « peuple heureux n’a pas d’histoire ». Bien sûr, aujourd’hui, la transmission de l’Histoire est toute différente ; elle est enrichie et elle s’appuie sur d’autres disciplines.
Par ailleurs, on peut considérer que parfois le recul sur les événements est nécessaire, car alors les passions se sont éteintes, il n’y a plus ces désaccords entre certains témoins.
G En dehors des grands hommes, des groupes ou des peuples ayant fait l’histoire, on ne peut pas éliminer la grande part du hasard, de ces petites choses qui auraient pu changer le cours de l’histoire, ce qui est illustré avec la formule du « nez de Cléopâtre* », et « la face du monde » ou si Madame Bonaparte mère n’avait eu que des filles… Bref, cela fait partie d’un style en littérature nommé l’uchronie, c’est-à-dire tenter de réécrire l’histoire à partir d’un élément très différent, comme dans l’ouvrage d’Eric-Emmanuel Schmitt La Part de l’autre, où nous  est racontée l’histoire d’Adolf Hitler, telle que nous la connaissons, et l’histoire imaginée du même personnage s’il avait été reçu à son concours des Beaux-Arts à Vienne.
[* « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de terre aurait changé. » Blaise Pascal. Pensées, 162.]
G Dans les récits anciens, comme chez Homère, c’est la muse Clio qui est invoquée ; c’est elle qui va inspirer celui qui va écrire l’Histoire. L’Histoire est dans tous les récits de l’aède qui entend les muses.
G Et c’est Clio qui tient le volant de l’Histoire !
G En revenant aux causalités des événements, on trouve, par exemple, pour la Révolution française, des causes économiques (mauvaises récoltes, imposition lourde…), des causes politiques (montée de la bourgeoisie…), des causes psychologiques (mollesse de la personnalité de Louis XVI…) et des causes idéologiques (la philosophie des Lumières… La Révolution française est-elle née de ces quatre causes additionnées ?
G « Si nous cherchons à contempler le miroir en soi, nous ne découvrirons finalement rien d’autre que les choses qui s’y reflètent. Si nous voulons saisir les choses, nous n’atteignons finalement rien d’autre que le miroir. Tel est l’histoire universelle de la connaissance. » Cette phrase de Nietzsche [dans Aurore] veut peut-être nous dire que, nous-mêmes écrivant notre Histoire, nous n’y voyons que ce que nous voulons y voir, que nous ne savons pas voir au-delà du miroir.
G On ne peut connaître le miroir en soi. Telle est l’idée de Nietzsche. Pour lui, les historiens nous parlent de l’Histoire selon eux-mêmes. En fait, cela sous-entend : est-ce que les historiens « racontent des histoires » ?
G Longtemps l’Histoire, le sens de l’Histoire était surtout défini par des puissants, par des dynasties, des grandes familles, des idéologies. Aujourd’hui, il semble que « le pilote dans l’avion » soit la puissance financière, l’argent comme maître du monde. Beaucoup, déjà, nous disent que les différents systèmes politiques ont perdu le contrôle. « Les politiques sont-ils encore aux manettes ? », tel est le titre d’un article dans ce sens, publié par Philosophie magazine N° 66 de février 2013 dans le dossier « Y a-t-il un pilote dans l’histoire ? », et qui débute ainsi : « C’est un sentiment viscéral de désorientation qui nous gagne. Le sentiment que l’histoire se déchaîne en tous sens sans que nous ayons la moindre prise sur son cours : à l’image d’un avion volant à plein régime mais au cockpit désespérément vide. […] L’avenir jadis tout tracé est devenu si illisible que certains nous parlent d’une « fin de l’histoire ». Et pourtant ! Les philosophes – de Saint-Augustin à Hegel en passant par Machiavel – nous invitent à identifier des logiques cachées à l’œuvre sous le cours apparent des événements. L’histoire est-elle cyclique comme les saisons ? S’apparente-t-elle à une succession de luttes ou encore à un processus rationnel indépendant des volontés individuelles ? Selon la réponse qu’on donne à cette question s’esquissent différentes parades à la menace du déclin. »
Nombreux sont ceux-ci qui constatent, hélas qu’ils ne peuvent plus orienter l’histoire des peuples. L’ère de « l’égoïsme intelligent » du philosophe anglais Thomas Hobbes serait advenue, nonobstant quelques modèles qui résistent, comme en Amérique du sud. Nous entendons que nous sommes arrivés à « la fin de l’histoire » (concept hégélien repris récemment par Francis Fukuyama) : alors le pilote automatique serait-il en route ?
Tour de table en reposant la question initiale : Qui fait l’Histoire ?
G (Florence, notre poétesse) Pour moi, ce sont les muses.
G Tout le monde participe à écrire l’histoire, déjà à partir de notre histoire personnelle qui s’inscrit dans l’Histoire collective.
G Ce sont les « voyants », au sens du regard objectif, ceux qui ouvrent réellement les yeux, les clairs-voyants.
G C’est toujours un groupe, avec un meneur ou des meneurs.
G Mais nous-mêmes, qui suivons les meneurs, participons en plein à l’Histoire ; c’est en sens que le peuple fait l’Histoire.
G Je ne vois pas l’Histoire actuelle comme la résultante d’intérêts individuels au détriment de l’intérêt collectif ; il y a des réactions identiques de gens qui ne se connaissent pas forcément, alors l’Histoire prend corps.
G Avec le temps, qu’avons-nous laissé paraître et décidé de retenir. Ainsi, qu’en est-il vraiment de nos manuels scolaires ? On a pu nous raconter des histoires, avec un petit « h ».
G Il y a différents groupes ou cellules avec leur histoire, telle la famille, mais chaque groupe est influencé par d’autres groupes plus ou moins larges. Dans notre histoire actuelle, nous voyons que des décisions primordiales sont prises à des niveaux hors de notre contrôle démocratique ; par exemple, les lobbies agissent auprès de la Commission européenne, comme actuellement pour forcer à l’exploitation du gaz de schiste.
G Nous sommes tous dans le train de l’Histoire. Et puis, globalement, combien de gens connaissent vraiment l’Histoire ? Plein de gens sont persuadés qu’Hélène de Troie est un personnage historique.
G C’est la mémoire qui est l’histoire et les historiens sont les passeurs de mémoire.
G Je pense aux astrologues ; souvent les hommes politiques les ont consultés avant de prendre d’importantes décisions.
G Il ne faut pas éliminer le rôle des mythes. Mais je persiste à penser que ce sont les mouvements sociaux qui font l’Histoire, qui la « fabriquent » ; et en même temps il y aura toujours  des individus « clairs voyants », qui ont le sens de ce qui est en train de se passer, qui pressentent, et qui deviennent, de ce fait, de grands hommes.
Œuvres citées :
Livres :
L’homme, cet inconnu. Alexis Carrel. Plon. 1935, réédité en 1999.
Vieilles maisons, vieux papiers. G. Lenôtre (de son vrai nom Théodore Gosselin). Librairie académique Perrin. 1900-1929. Réédité en dernier lieu par Tallandier en 2013.
Mémoire d’Outre-tombe. Chateaubriand.
Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive. Hartmut Rosa. La Découverte. 2012.
Temps et récit. Paul Ricoeur. Seuil. 1983. Réédité par Points en 1991.
Discours sur l’histoire universelle. Bossuet. 1681.
Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Kant. 1784.
Une histoire de l’énergie. Jean-Claude Debeir, Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery. Flammarion. 2013.
Comment le peuple juif fut inventé. Schlomo Sand. Fayard. 2008.
La Part de l’autre. Eric-Emmanuel Schmitt. Le Livre de Poche. 2003.
Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux. Nietzsche. 1881.
Conférence :
L’enseignement de l’histoire comme instrument de l’éducation politique. Conférence de Charles Seignobos publiée dans Conférence du Musée pédagogique. L’enseignement de L’Histoire. Imprimerie nationale. 1907. Réédité dans Etudes de politique et d’histoire. Charles Seignobos. PUF. 1934.
Magazine :
Philosophie magazine, N° 66, février 2013, dossier : « Y a-t-il un pilote dans l’Histoire ? »
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3 réponses à Les hommes ont fait l’histoire, ou, quelques hommes ont fait l’histoire?

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