Thème: Faire son devoir est-ce faire son possible ?

Essai de restitution du débat. Café-philo de Chevilly-Larue
24 octobre 2007

Royer Lionel. 1899. Siège d'Alésia. Vercingétorix. Musée Crozatier. Le Puy-en-Velay

 

Animateurs : France Laruelle et Michel Perrin                 
Introduction et conclusion du débat : France Laruelle

Introduction : Deux citations pour entrer dans le sujet : « Le possible n’est pas loin du nécessaire » (Pythagore), ou, « Nos devoirs, ce sont les droits des autres sur nous » (Nietzsche). Je choisirai l’expression : Le devoir c’est rendre le « vouloir », possible. Cette expression ouvre un questionnement : c’est quoi faire son possible ? Et quelles sont les formes du possible ? Et, faire son devoir c’est quoi ? Et aussi quels sont les différents types de devoirs ?
Pour moi le devoir, c’est de donner le meilleur de soi-même, pour le mettre au service d’une cause, c’est agir dans le respect de soi et des autres, c’est avoir le culte de la critique en raisonnant d’après le possible prouvé et éprouvé, pour perfectionner  justement ce qui s’est déjà produit afin d’atteindre ce qui jusqu’ici paraissait impossible.
Quelles sont les formes du possible ? J’en vois au moins deux : Dans sa forme objective, c’est tout ce qui est logiquement ou absolument possible, ce qui est moralement possible, ce qui est physiquement possible ; et, si l’idée d’objectif qui distingue de ce qui arrive dans la réalité a été éliminé par certains philosophes dont Spinoza : « l’idée du « peut-être » est impossible à supprimer de la pensée ». Dans sa forme subjective, le « possible », c’est celui qui s’exprime et qui ne sait pas de façon absolument certaine si ce qu’il dit est vrai, c’est-à-dire : il est possible qu’il pleuve demain, à telle heure, à tel endroit ! Dans cette forme, est dit possible, tout ce qui n’est pas condamné d’avance, tout ce  qui vaut la peine d’être examiné, et tout ce qui peut entrer dans nos prévisions. Dès lors, tout ce qui n’est pas rejeté, forme le domaine de la possibilité, enveloppant celui de la probabilité. On doit tenir pour possible tout ce dont on ne voit pas clairement l’impossibilité, donc le possible est ce qui n’a pas été clairement démontré et ce qui n’est pas exclu.
En ce qui concerne le devoir : faire son devoir c’est quoi ? Tout d’abord je dirai que le devoir ne s’impose qu’à des êtres conscients et de devoir ; c’est toute action qu’un homme est obligé d’accomplir en vertu d’une loi ou d’une règle. C’est toute action morale qui tire sa valeur, non pas du but qui doit être atteint par elle, mais uniquement du principe du « vouloir » d’après laquelle elle s’est produite.
– Quels sont les différents types de devoir ? J’en citerai au moins quatre : 1°  Il existe ce qu’on appelle le  devoir lié au droit universel qui s’applique à tous les individus de toutes les sociétés ; c’est-à-dire qu’il découle du devoir moral qui exige d’honorer ses promesses, ses engagements. 2°  Il y a le devoir religieux qui a un caractère individuel, parfait ou imparfait selon son utilisation. 3° Il y a le devoir juridique qui découle d’une règle à caractère obligatoire fondé sur la loi. 4° Le devoir moral qui est une obligation imparfaite, du fait de son caractère individuel, personnel. Alors, comment distinguer ce qui relève du devoir moral ou du devoir juridique ? C’est l’attitude de la conscience qui fait la distinction. Souvent les différents types de devoir se confondent, entre juridique, moral, et religieux.
Le devoir doit être accompli de façon systématique et coutumière, mais il peut être aussi être accompli dans un but déterminé et précis. Alors, cela implique de mettre en action la volonté, la conscience, l’intelligence, l’expérience et le respect du prochain. Dans ce cas, c’est un droit conscient et non une action simplement conforme au devoir ; exemple nous avons le devoir moral de respecter le bien d’autrui, mais nous n’y sommes pas contraints, nous sommes placés devant un libre choix d’agir dans un sens ou dans un autre.
Ces différents types de devoirs induisent des interrogations : 1°La pratique du devoir peut-elle être dangereuse ? 2° Faisons-nous notre devoir juste pour être en conformité avec la loi et la morale ? 3° Faisons-nous notre devoir en mettant en oeuvre notre vouloir pour rendre l’action plus efficace, plus performante, plus humaine ? 4° Faire son devoir du mieux qu’on peut, est-il un acte libérateur ou aliénant ? Et enfin, je dirai : faire simplement son devoir libère d’une contrainte morale ou juridique, mais ne rend pas libre lorsque le but de l’action est simplement d’être en conformité avec ce qui doit être fait. En revanche, faire son devoir dans un but déterminé en agissant avec sa volonté dans le respect d’autrui, rend l’action accomplie, non plus seulement conforme au devoir, mais conforme à la conscience du devoir accompli. Cela devient un acte libératoire me semble t-il, qui  permet d’associer l’idée de faire son possible à l’idée de faire son devoir.

Débat    –  Le devoir religieux a été évoqué, celui-ci nous éloigne du principe de simple volonté. Ce peut être un Livre, un texte, écrit parfois depuis des siècles qui dicte, défini et le possible, et les devoirs : un exemple parmi d’autres : la Tâ’a, obéissance au mari, est considéré par l’Islam comme un devoir religieux : «  Celles de qui vous craignez l’insoumission, faites leur la morale, désertez leur couche, corrigez-les ». (Coran. Sourate IV, Verser 34)
– Lorsqu’on tend à expliquer ce qu’est le devoir, il y a une somme d’informations qui a un poids, une force en rapport avec ce qui nous a construit, c’est une construction intérieure…
– On ne peut limiter le devoir à une obéissance passive à des règles, à des usages, c’est insuffisant, non satisfaisant ; il doit y avoir volonté et conscience…
– Entre ces deux termes, « possible » et « devoir », nous pensons aux impératifs catégoriques (Commandements qui se donnent leur propre raison pratique) évoqués par Kant. Ce dernier insiste sur le libre arbitre, le libre choix, c’est-à-dire un choix non gouverné par les lois empiriques ou non empiriques, ce qui signifie, accessible aux Êtres de raison ; il donne l’exemple du serpent qui, quoique dangereux ne peut être condamné, ou jugé immoral ou moral ; qu’il morde les gens, il est dans son devoir, il se défend…
– Possible : la notion de possibilité, c’est ce qui peut être fait, c’est-à-dire, c’est aisé, c’est facile, universellement reconnu comme valable. Mais ce qui peut être bénéfique pour moi peut ne pas l’être pour les autres, ou pour certains autres. Il faudrait que tout acte, puisse être, à prendre ou à laisser. Ainsi l’impératif catégorique repose sur ce postulat sous entendu dans ce thème du « devoir » et du « possible » :« Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en règle universelle» (Kant),  en gros c’est un dogme ! Bien sûr, il serait plus simple d’en référer à un juge suprême, Dieu en l’occurrence, ce serait simple ! Mais Kant écarte l’idée de Dieu, il la remplace par  la foi. On croit, on ne croit pas, dans les deux cas quelque soit le choix qu’on fait, on fait son devoir.
Nous avons développé le sujet en regard de la morale, en parlant de notion de valeur. On fait des choix, si l’on prend quelques notions chères à la République : Liberté, Egalité, fraternité, on voit bien que ces notions sont parfois sujettes à caution. Ah ! Liberté : que de crimes a-t-on commis en ton nom ! Napoléon a combattu des peuples pour « les libérer du joug des rois ». Pour l’Egalité : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous feront blanc ou noir », c’est dire que la justice est humaine, et si elle humaine elle peut aussi être injuste. Enfin la Fraternité, quand on pense à la guerre, au champ d’honneur, notions aussi discutables que l’inquisition, l’esclavagisme, la colonisation. Toutes ces notions, sont battues en brèche, et la Fraternité reste quelque chose d’extrêmement discutable. Tous les gens qui croyaient à ces notions avaient l’impression de faire leur devoir, et on s’aperçoit, chemin faisant, qu’on met en cause ces notions parce qu’elles ne sont peut-être pas, tout à fait exactes. Exactes par rapport à l’homme qui marche, à celui qui peut se révolter. C’est là autant de pistes de réflexion. Avant de s’arrêter à  des notions définitives, voir un peu: ce qui peut faire que nos actes ressemblent à nos idées ? Et que nos idées soient comparables aux maximes de Kant, ou mieux, à ce que l’on croit de la vie et du sens de la vie. Enfin une approche plus sarcastique : « Je suis anarchiste au point de toujours traverser » si possible «  dans les clous, pour ne pas avoir à discuter avec la maréchaussée*» qui ne ferait que son devoir ! * (Brassens)
– Cette question comporte deux termes « à géométrie variable », nous avons vu toutes les notions de devoirs, toutes les notions des possibles, lesquelles pour beaucoup dépendent de notre subconscient, du « surmoi » freudien, « le petit juge » avec ses exigences. Mais vouloir faire son devoir peut fixer des buts hors d’atteinte, ne pas être réaliste, et c’est alors se « battre contre des moulins » ! Le réaliste et l’idéaliste n’abordent pas de même,  la notion de « devoir ». Le réaliste ne tente pas ou peu, les possibles ; il est conformiste : ce monde n’est pas parfait, mais c’est mon devoir de m’y adapter ! Pour l’idéaliste, ce monde n’est pas comme je le souhaite, je vais faire quelque chose, dans mes possibles pour qu’il ressemble plus à mes vues. Il se fait un devoir, de tenter, d’essayer de concrétiser les possibles, c’est pour lui exigence personnelle qui motive sa volonté.
– Le lien devoir/possible sous entend  la volonté. Tout être humain sait et peut se faire devoir de faire reculer les possibles ; tel cet alpiniste qui grimpe l’Everest tout en faisant des expériences qui vont faire avancer la science…
– Soit ! Nous disons que faire son devoir est faire tout ce qui nous est possible de faire ; mais où est la mesure, quand vais-je garder du temps, de la volonté pour moi, pour me préserver, le devoir peut finir par être ressenti comme contrainte, obstacle à ma liberté…
Dans une interview un artiste disait : « J’ai eu des enfants, j’ai planté des arbres, j’ai écris des livres…, j’ai l’impression d’avoir fait mon devoir » (Victor Lanoux). Cela nous paraît proche, nous parle. Mais il faut pour tous ces possibles une connivence entre hasard et nécessité, conditions nécessaires et suffisantes.
– Puis il y a le choix ! Le devoir c’est une question, et le choix des possibles est  permanent, c’est une propriété, de choisir, de pouvoir, de faire… Le moment de la décision est important,  il faudra abandonner des options ; nous avons toujours plusieurs chemins envisageables, possibles.., et puis nous n’en ferons toujours qu’un ! Seul, on va décider : on le fait, on ne fait pas, on le fait autrement, on fait semblant de faire, et on ne fait pas tout son possible…Ces derniers jours nous avons entendu beaucoup parlé de La guerre 39/45, l’Occupation, la Résistance, ses Héros.., on peut éviter de  se porter en juge, de juger des devoirs d’alors ; qu’est-ce qui était possible ? Qu’est-ce qui n’était pas possible?
– Le devoir commence par de toutes petites choses, parfois de simples obligations envers soi-même, « je me fais un devoir de.. », ce peut-être aussi une question d’éducation, de modèle .Cela peut dépendre du sens du devoir qu’on nous a inculqué, l’habitude d’une conduite avec un minimum de rigueur…
– Le sens de devoir, celui que l’on s’impose, n’est pas le même pour tous. Si c’est pour certains « à minima » nous avons des exemples d’hommes qui ont placé très haut leur devoir, au risque d’en mourir, comme cette époque de notre histoire que nous chantait Léo Ferré dans sa chanson « l’Affiche rouge » sur un poème d’Aragon :

Vous n’aviez ni gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA France
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline,

et je te dis de vivre et d’avoir un enfant.
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent !
Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps !
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant !
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir !
Vingt et trois qui criaient la France, en s’abattant !

Le devoir légal, devoir citoyen côtoie le devoir moral ; je peux considérer que si je suis allé voter, puisque j’ai le cachet sur ma carte d’électeur, il n’y a pas à m’en demander plus ! Maintenant les choses ne dépendent plus de moi ! Mais il y a des personnes pour qui cela ne suffit pas, ils se fixent des devoirs d’agir. Cela, dans certaines circonstances peut aller jusqu’au devoir de désobéissance, par exemple,  faucher quelques pieds de maïs transgénique. La désobéissance peut devenir devoir moral pour un peuple « dès lors que l’opinion publique ne parvient plus à faire entendre sa voix » (Tocqueville).  Le devoir civique, celui qui nous est imposé par les lois en vigueur, peut s’opposer aux lois de la nature : Au nom d’une justice temporelle, justice écrite, définie en temps par un groupe d’individus, Antigone oppose la justice du coeur, la justice de l’amour, de l’honneur, son devoir, à la justice du roi Créon ; elle ira chercher le corps de son frère…Elle est un symbole, encore d’actualité, celui de la désobéissance civique.  
– Ceux qui vont mener des actions de désobéissance civique n’ont pas le sentiment de faire leur devoir, c’est une impulsion d’action, leur subconscient qui leur dicte d’agir..,  ils n’imaginent pas possible de ne pas le faire.
–  On peut marier le plaisir et le devoir.., avoir la satisfaction du devoir accompli ! Un homme dont les enfants étaient morts à la guerre disait : « J’ai fait mon devoir, j’ai donné trois fils à la France » !
Le devoir est aussi une question de formation, apprendre à savoir choisir ou simplement obéir, à exécuter des tâches, des ordres.., le goût d’obéir est dangereux, dans le sens où c’est toujours se référer à quelqu’un pour prendre une décision…
–  Kant parlait d’esprit libre et de règle universelle
– Protéger les gens en difficulté fait partie des possibles, et ce qui peut être aussi un devoir.
– Un philosophe peut se fixer pour devoir de conserver un certain recul. Trop immergé dans l’action, on ne  peut juger de l’action. Cela peut être aussi la position des Stoïciens qui se font devoir  de différer leur jugement, l’impossibilité de connaître annihilant les possibles. Des philosophes suivront peu ou prou cette doctrine comme Pascal  pour qui : « Mieux vaut changer ses désirs, que de vouloir changer le monde », il n’est pas que possible d’être son propre philosophe, c’est notre devoir.
– Quelles sont les réponses jusqu’alors aux quatre principales questions posées dans l’introduction : 1° Devoir et danger : La Résistance a été citée, le devoir de désobéissance, le danger de l’obéissance aveugle… 2°  Faire son devoir pour être en conformité avec la loi : Nous avons vu que le sens du devoir va bien au delà  pour tous. 3° Mettons-nous en œuvre notre volonté ? : Le notion du vouloir dans la décision, l’engagement a été développé sous ses divers aspects. Reste à évoquer l’aspect,  aliénant ou libérateur
– Je ressens plus particulièrement libérateur d’accomplir les devoirs que je me suis fixé, que ceux qui me sont  m’imposés…
– On peut avoir du plaisir à  accomplir des choses désagréables qu’on peut assimiler au devoir, le plaisir peut être de dépasser cette étape, alors le devoir est libérateur !
Conclusion : Lorsque nous faisons notre possible tout en faisant notre devoir nous pouvons dépasser nos propres limites, et c’est grâce a notre volonté mise en œuvre que nous accédons au sentiment libérateur, voire au bonheur.
Métaphore du gâteau dans la vitrine : Le possible est le gâteau exposé dans la vitrine. Le devoir propose plusieurs alternatives, il est soumis au  cheminement de notre pensée : 1°  Se contenter de regarder le gâteau et ne pas l’acheter, il y a alors sentiment de  frustration ! 2°L’acheter, le manger, sans plus réfléchir, c’est alors qu’il y a sentiment de culpabilité ! 3° Acheter le gâteau avec l’idée de le partager ; non seulement ce n’est pas contraire à la loi, mais cela implique notre volonté de façon consciente et résolue. Cette action nous donne une double satisfaction, celle d’avoir surpassé notre égoïsme en partageant, ce que la loi ni la morale ne nous oblige à faire, il faut choisir alors le devoir et son possible !

 

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Une réponse à Thème: Faire son devoir est-ce faire son possible ?

  1. miehcèke dit :

    le devoir, c est avant tout respecter les autres. Tomber et se relever,
    et ne jamais croire que le devoir on le servira toujours, les sentiments de folie
    nous le font souvent oublier, mais c’est avec ce même sentiment que nous nous releverons

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