Thème: L’individu a t- il besoin d’un modèle ?

Restitution du débat. Café philo de Chevilly-Larue
28 novembre 2007

Nelson Gris Norah. Little brother. 1797

Animateurs : Guy Louis Pannetier. Guy Philippon.
Introduction : Guy Louis Pannetier.

 

Introduction : Qui pourrait prétendre être devenu adulte sans s’être choisi un ou plusieurs modèles ? « L’enfant n’est qu’un projet » dit Jean Paul Sartre. Tous nous avons choisi des modèles, nous avons subi l’influence d’individus, d’hommes, de femmes que nous avons observés et dont nous avons pris des éléments, dans leur « façon  d’être, d’agir », des éléments que nous avons parfois même inconsciemment intériorisés. Peut-on un instant imaginer un individu devenir adulte, sans aucune possibilité d’observer le monde autour de lui. Comment un tel Être humain pourrait-il se construire ? Quel type d’individu aurions-nous : tout au plus un être entre l’animal et l’homme, un être totalement privé de son fond de culture. Nous ne sommes : Êtres sociables, Êtres de culture, uniquement  par ce que nous acquérons dans le contact avec les autres. « Celui dont nous parlons lorsque nous disons « je », n’est pas le locuteur de lui-même, il est une personne faite de tous les liens résultant de ses rencontres. Notre spécificité, la performance qui nous distingue radicalement des autres vivants, est la richesse de nos échanges. Isolés, nous sommes des primates…, au long d’une aventure humaine, tout se joue lors des rencontres.». (Finitude de notre domaine) Albert Jacquard.  Dans les modèles proposés il y a ceux  qui peuvent nous permettre d’évoluer, mais aussi des modèles qui peuvent  nous être néfastes, des modèles qui nous sont montrés pour nous circonvenir, pour nous tromper dans nos jugements, dans nos engagements.. Alors, peut-on vivre, évoluer, sans modèle. Ou faut-il se méfier des modèles, créer d’autres valeurs, se rallier à Nietzsche,  et aller vers « une déconstruction des valeurs, renverser les idoles,  du passé faire table rase.. »
Nous pourrions dans un premier temps essayer de répondre à ces quatre questions : 1. Qui est devenu adulte sans avoir choisi dans son entourage un ou des modèles ? 2. Une société doit-elle toujours se conformer aux modèles existants ? 3. Qu’allons-nous retenir des modèles et contre-modèles qui nous sont proposés? 4. N’y a-t-il pas danger de prolonger les erreurs du passé en voulant prolonger un modèle ?
Débat :    – Je voudrais faire une différence entre modèle et rencontre. Une rencontre c’est quelque chose qui se vit, une relation. Un modèle c’est quelque chose de préexistant auquel on se confronte, c’est quelque chose d’extérieur à soi. On évolue par des rencontres successives à partir desquelles on va se construire.., je ne suis pas persuadée de la nécessité d’un modèle.., mais avec ceux que j’ai rencontrés, j’ai, en fait, compris des choses sur moi.., je n’ai jamais eu d’idole.
– Je ne pense pas m’être modelé avec un modèle, je n’ai pas de référent. Je ne me suis jamais identifié à qui que ce soit, j’ai pris comme référence ce qui me semblait bien, en observant le  bien, le mal, naviguant entre les deux ; les rencontres favorisent nos choix. En fait il me serait plus facile de citer les contre modèles.
– L’éducation on la reçoit aussi  à partir de la façon d’être des adultes. Adolescent je me suis choisi deux modèles, des personnes très différentes. Ils ont consacré un peu de temps à mon éducation, l’un m’apprenant à être par rapport au regard des autres, l’autre m’apprenant à être par rapport à mon propre regard. Pour cela leur comportement m’a servi de référence
– Il y a plusieurs sortes de modèles, modèles donnés, modèles choisis. Les rencontres nous confrontent à la nouveauté, à d’autres modèles, assimilés ou refusés…les modèles sont évolutifs, comme en peinture où les impressionnistes furent rejetés puis adulés pour faire place à d’autres styles.., les modèles évoluent avec la société, ou le contraire ? Un des modèles que crée l’homme est la mode, l’homme conformiste au final « se modélise »…, on a aussi tendance en parlant de modèle a penser morale, au sens de l’exemplarité, on met en avant des personnages, des héros, des saints, des génies.. Mais la société a perturbé cette idée des modèles : ce sera aujourd’hui le plus « biscoteau » en sport, le plus rusé en affaires, le plus riche, le bon tribun…
– « J’ai connu un jeune homme plein de goût qui avant de jeter le moindre trait sur la toile, se mettait à genoux et disait. Mon Dieu, délivrez-moi du modèle » Diderot.
– La peinture surpasse les modèles, mais le métier nous amène à copier, à imiter les sources modèles pour apprendre, le trait, la perspective,  la lumière, les volumes.., et puis tout oublier, pour enfin créer une oeuvre personnelle.
– La recherche consciente ou non d’un modèle, de modèles, ne serait-elle pas au final la recherche de nous-mêmes, de notre identité, de ce que nous souhaiterions être..
– Il y a des modèles qui peuvent être pré-établis, soit des modèles imposés, soit des modèles choisis librement. Les modèles imposés peuvent être religieux, philosophiques, politiques, ou culturels, qui peuvent donner l’impression d’être comme sur  des rails…
– L’éducation que nous recevons est faite de modèle qu’on met en exergue. Mais nous sommes  aussi éduqués et marqués par les contre-modèles qui nous montrent ce qu’il ne faut pas faire. Ce fut le cas entre autre dans la Mythologie : la boite de Pandore, modèle de curiosité dangereuse, puis le mythe d’Œdipe qui symbolise la transgression d’un tabou, l’inceste. Mais les modèles ne sont jamais fournis sans leur mode d’emploi, sans l’interprétation qu’on doit en faire…
– Je me suis construit par les rencontres avec les autres, qui n’étaient souvent que de simples gens, pas des héros, pas des génies.., on a dit qu’on choisi des modèles quand on est jeune, alors je reste jeune car je rencontre encore des modèles, je trouve encore de l’originalité, peut-être n’est-on jamais totalement construit.
– Il est dangereux pour les individus de n’avoir qu’un seul modèle, car alors ils n’ont plus de choix, même pas le droit à l’erreur. On pense aux enfants qui sont élevés dans  de sociétés fermées, sectes ou sociétés religieuses. On a vu  récemment une école coranique au Tchad, une madrasa où les enfants un peu plus difficiles que les autres, les moins obéissants avaient des chaînes aux pieds, et où l’enseignement consistait à apprendre le Coran par cœur.
– Nous avons évoqué le miroir. Vais-je retrouver dans le miroir le modèle que je souhaite dans ma façon de paraître, modèle en phase avec la société, avec la mode ; comportement qui répond bien à l’argument des publicistes, argument des Sophistes, dit aussi « argument quantitatif »: « tout le monde fait comme ça » !
– De grands hommes sont issus d’un modèle, Socrate sera le maître et modèle de Platon, qui sera maître et modèle d’Aristote, chacun prenant son autonomie…La plus grande récompense pour un maître est d’être dépassé par son élève, le modèle est dépassé.
– « C’est un penchant naturel de l’homme que de se comparer dans sa conduite à des gens de plus d’importance, l’enfant se compare aux adultes, l’homme de peu, aux personnes de qualité,  et à imiter leurs façons. Une loi de cette imitation conduisant à ne pas paraître inférieur à d’autres et cela d’ailleurs sans égard à quelque utilité prend le nom de mode… » Kant.
– Les enfants par principe sont très influencés par des modèles, ceux d’autres enfants parfois, celui qui a le plus de caractère, celui qui est plus beau .., le modèle peut se transformer en meneur, et créer une bande. Les gens cherchant toujours un modèle peuvent tomber sur de gourous qui vont les abuser.., le modèle n’est pas toujours positif, mais il est !
– Les sociétés sont en ruptures permanentes avec leurs modèles, organisation économique, sociale.., nous sommes passés de la Cité aux Républiques romaines, puis  royautés, empires, Révolution…., que de modèles proposés, essayés  et balayés. Il était impensable en 1945 de penser que nous aurions le modèle de  société actuelle. En 1989 « un mur » est tombé, un modèle auquel des milliers d’hommes avaient souscrit avec enthousiasme est tombé. Aujourd’hui des personnes se disent en désaccord avec le modèle prédominant, ne le considérant pas encore comme « le bon modèle ». Il n’y a pas de modèle immuable, « Le peuple est moteur de l’histoire » et toujours il s’affranchit du modèle…
– Un modèle par définition est le début de l’arbitraire.., ce qui nous inciterait à différer le plus possible, à « suspendre le choix ». Le modèle à terme nous soumet si on y adhère , d’où une possible réticence du modèle idéologique…Un modèle parfois me séduit et alors je me donne un temps de réflexion…On peut remettre en cause tous les modèles, car au final les hommes peuvent le  pervertir.
– On a parlé d’imiter un modèle, évidement le choix d’un modèle ne doit se limiter à l’imitation pure et simple, le « copier/coller ». L’imitation, la reproduction systématique a mené à la tradition qui n’est que l’imitation du passé, à la fois sécurisante et aliénante ;
– L’individu ne doit pas se glisser dans la peau de son modèle, et surtout ne pas en être esclave..
– A partir du moment où un modèle peut avoir une face positive et une face négative, il n’y a pas de modèle parfait. Le cours du temps le transforme, s’il est figé il est mort, s’il évolue il peut être tout autre chose et plus un modèle…
– La perfection est totalitaire, si le modèle est parfait s’en méfier..
– Nous avons évoqué la mode. Celle ci peut être rapport de classe et rapport de masse. On a vu la société chinoise très stricte avec des vêtements serrés, des cols mao.., et des pays de plus grande liberté où les vêtements sont amples.
– Il y a des individus qui systématiquement prennent le modèle qui leur est présenté, si c’est le modèle que j’ai  devant les yeux, pourquoi chercher ailleurs, et ils vont fidèlement reproduire ce modèle, cela leur apporte un confort intellectuel, qui peut découler de paresse intellectuelle, « mon père a toujours fait comme ça » ! La coutume, la tradition sont du même registre, des personnes trouvent là un cadre, des règles pré établies qui définissent pratiquement tous les actes de vie. Il n’y plus le dilemme du choix, on suit en quelque sorte la notice, on est dans l’application du programme,  on agit mécaniquement. A défaut de règles donnant des indications, nous voyons très souvent le plus grand nombre devenir le modèle. Prendre le modèle qu’on nous indique, est peut-être une forme de sagesse, celle du conformiste, celui qui se coule dans le moule, parce que c’est plus facile, plus confortable, plus bénéfique. Après tout, ne pouvons-nous pas, chacun de nous créer de nouveaux modèles ?
– Nous avons évoqué la tradition qui fige un modèle, mais celle ci est aussi une base de nos différentes cultures, une richesse qui doit résister au risque d’un seul modèle, une seule langue, une seule culture par effet entonnoir. Nous regardons tous les mêmes images à la télé, les mêmes programmes ou mêmes concepts, « de l’uniformité naît l’ennui » !
– Le bon modèle est fugitif, il faut savoir apprécier  la constance de l’inconstance.
Conclusion : Nous reconnaissons pour beaucoup avoir été influencés par des personnes que nous avons pris comme modèles, avec plus ou moins de bonheur. Ceci doit nous amener à considérer qu’à notre tour nous sommes devenus éléments d’appréciation. Nulle société n’a évolué sans se référer à des modèles, nulle société n’a évolué sans briser ses modèles, nous sommes dans une société sans cesse en rupture avec ses modèles. Notre fréquentation du café philo ne serait-elle pas la preuve que nous continuons à chercher un modèle de pensée, que nous ne voulons pas nous enfermer dans la certitude du modèle choisi, cela est peut être le signe que nous ne sommes pas résignés, que nous avons gardé la curiosité, que nous avons pour le moins adopté l’éclectisme et la liberté du choix.   Le modèle est intergénérationnel, et nous donne une certaine responsabilité : « Une génération doit faire l’éducation de la génération suivante.. » nous dit Kant, mais nous devons  promouvoir le choix des modèles, le choix du chemin, éviter de dicter, d’imposer  le fameux droit chemin : A chaque kilomètre/  chaque année /   des vieillards au front borné, /   indiquent aux enfants, la route,/    d’un geste de ciment armé. Prévert.

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Une réponse à Thème: L’individu a t- il besoin d’un modèle ?

  1. SOSSOU dit :

    Le contenu est riche. Merci à l’auteur pour cette reflexion construtive et instructive.
    bon vent

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