« Peut-on être citoyen du monde ? »

Restitution du débat du Café-philo à L’Haÿ-les-Roses 8 avril 2015

Citoyens du monde

Citoyens du monde

Introduction par Edith : Nous usons et abusons du vocabulaire de la citoyenneté, alors que la plupart des grandes démocraties, et notamment la nôtre, en France, subissent un vaste mouvement de désintérêt à l’égard de la chose publique. Les actes les plus ordinaires de la vie sociale doivent, pour avoir quelque valeur, être affublés du qualificatif « citoyen » : la politesse, le respect, la tolérance, le souci des exclus, l’action humanitaire, voilà les traits contemporains de cette nouvelle citoyenneté. Mais cet usage sans mesure du mot ne traduit-il pas le fait que nous sommes en train de perdre le sens de la citoyenneté?
Je vais soutenir que, dans notre société postmoderne,  le citoyen,  né en Grèce il y a quelque 2500 ans, n’est plus une figure pertinente de l’existence digne de l’homme et que la cosmo-citoyenneté est une belle idée  pour en retrouver le sens, mais aussi que la plupart  des efforts pour réaliser cette idée ont échoué.
La démocratie est née en Grèce (et la philosophie aussi, qui « est fille de la démocratie »),  comme l’écrit Jean-Pierre Vernant, historien spécialiste de l’antiquité dans son ouvrage Mythe et pensée chez les grecs (paru en 1965). La démocratie est née à Athènes, avec les réformes de Clisthène (510 avant J.C.), qui ont fait passer la ville-Etat d’Athènes d’un gouvernement monarchique à un gouvernement démocratique, non seulement d’une forme de gouvernement à une autre, mais aussi de comportements individuels et collectifs à d’autres. Clisthène réalisa de grandes réformes. D’abord une réforme administrative ; la ville d’Athènes était divisée en trois cercles concentriques : au centre, les riches propriétaires, puis, les habitants de classe moyenne, puis, à la périphérie, les artisans, les paysans et la population pauvre de la ville. Clisthène proposa de diviser la ville en 10 quartiers (les dèmes) de sorte qu’en chaque quartier soient mêlés riches, moyennement riches, et pauvres.
Ensuite, Clisthène réalisa une réforme politique : la « Boulé » ; le parlement doit être composé de 500 membres. Ainsi, chaque quartier élit 50 représentants du quartier pour légiférer, qui ont le pouvoir exécutif et qui gouvernent à tour de rôle un mois par an.
Ainsi, règne le principe d’isonomie : égalité devant la loi et égalité de tous les habitants de la cité pour légiférer et gouverner. Clisthène a inventé réellement la démocratie. Et cela entraîne un mode de vie et des comportements nouveaux. Les Athéniens doivent tous participer à l’élaboration des lois qui régissent la cité. Ils doivent prendre la parole lors des assemblées générales de quartier. Le secret, les privilèges et les combines de factions doivent faire place à la liberté de parole, ce qui implique que tous doivent apprendre à parler pour que chacun défende son point de vue de manière argumentée, d’où le rôle  important  des Sophistes, professeurs de rhétorique.
Et nul n’est censé ignorer la loi, d’où l’importance de l’écriture (sur les tablettes de cire), qui devient ainsi une obligation démocratique pour toutes les décisions politiques. En ce sens, Aristote dit de l’être humain qu’il est « un animal politique » : ce qui lui confère dignité, c’est sa capacité à gouverner la cité. C’est par là qu’il manifeste sa liberté naturelle. Evidemment, ne soyons pas anachroniques : les étrangers (les métèques), les femmes et les esclaves n’étaient pas considérés comme des êtres de liberté.  Ce que j’en retiens, c’est que la citoyenneté n’est possible que là où il existe un espace public, là où les êtres humains se rencontrent directement, là où la parole est action. Ce qu’exprime la citoyenneté grecque, c’est une certaine conception de la vie digne d’un homme,  une vie qui n’est pas enfermée dans la sphère privée, mais qui s’exprime d’abord dans l’espace public.
Cela signifie que les intérêts privés – aussi importants soient-ils en pratique – ne peuvent dominer la vie publique. D’où la condamnation comme « contre nature » de l’activité qu’il appelle chrématistique, c’est-à-dire l’activité consacrée à la recherche de l’argent pour lui-même.
Dans le contexte contemporain, peut-on instituer un monde réellement démocratique ?
D’une part, nous sommes dans la mondialisation de l’économie et sous le règne de la logique du profit ; nous vivons dans des sociétés aux cultures différentes, mais avec un modèle dominant, le modèle du toujours plus de consommation et sans fin ; nous sommes dominés par l’idéologie individualiste et hédoniste de la recherche du plaisir sans limite. Par ailleurs, les inégalités sociales s’accroissent et les communautarismes se développent comme si le repli sur soi permettait de dépasser les difficultés. Souvenons-nous de la formule de Le Pen « Je préfère mes filles à mes nièces, mes nièces à mes cousines, etc. » (ce qui incluait au final l’étranger), formule significative de cette mentalité anti-cosmopolite. Nous sommes dominés par cette mentalité en période de crise sociale.
On lit dans l’Encyclopédie (dans le tome 4 paru en 1754) à propos du mot « cosmopolitique » : « On se sert quelquefois de ce nom en plaisantant, pour signifier un homme qui n’a point de demeure fixe, ou bien un homme qui n’est étranger nulle part. Il vient de « cosmos », monde, et de « polis », ville. » Comme on demandait à un ancien philosophe d’où il était, il répondit: je suis cosmopolite, c’est à dire citoyen de l’univers. « Je préfère, disait un autre, ma famille à moi, ma patrie à ma famille et le genre humain à ma patrie. » Diderot et les encyclopédistes valorisent la démarche cosmopolitique parce qu’ils valorisent la recherche d’un monde commun à toute l’humanité. C’est aussi en ce sens que Kant, au 18ème  siècle, écrit l’Idée (l’idéal) d’une histoire universelle de l’humanité d’un point de vue cosmopolitique. Kant a pensé les conditions de possibilité de la SDN, de la Société des Nations, précurseur de l’ONU, Organisation des Nations Unies.
C’est aussi en ce sens que sont pensées les organisations internationales : « les prolétaires n’ont pas de patrie »,  a écrit Marx et aussi : « Prolétaires de tous les pays, unissez vous ! »  dans  le Manifeste du parti communiste en 1848. Et il a créé la 1ère  internationale ouvrière pour coordonner les luttes syndicales et populaires face au capitalisme mondial. C’est  aussi en ce sens que Trotski, en 1938, crée la 4ème internationale contre Staline qui affirmait pouvoir réaliser, je cite, « le socialisme dans un seul pays ». C’est avec le même esprit que se mettent en place les forums sociaux mondiaux. Le premier ayant eu lieu en 2001 à Porto Alegre au Brésil, pour faire se rencontrer des organisations citoyennes (ONG et associations) sensibles à la cause altermondialiste, « un autre monde est possible », pour créer des espaces ouverts aux débats d’idées et à l’élaboration de projets face à la mondialisation économique et à celle des réseaux sociaux.
Par ailleurs, nous sommes de plus en plus conscients des risques que court notre planète et de notre responsabilité à son égard. Le philosophe Hans Jonas a publié en 1979 Le principe responsabilité pour nous alerter sur la nécessité de  mettre en place une éthique du futur pour l’humanité et la terre que nous habitons.
Et, avec le développement du fanatisme islamique à l’échelle mondiale, nous sommes appelés à réfléchir aux conditions concrètes d’une résistance cosmopolitique.
Mais quand j’ai vu, dans ma fonction élective, et quand je vois  maintenant combien la participation à la démocratie à l’échelle locale d’une ville est difficile, et comme elle l’est encore plus à l’échelle d’une communauté d’agglomération, et aussi quand je vois l’impuissance d’organisations comme l’ONU face aux conflits,  je me dis que ce bel idéal d’une citoyenneté cosmopolite  est complètement utopique, ce qui est attristant.

Débat

Débat :  → Après les grandes guerres avec leurs hécatombes en vies humaines, telle 1914-1918, après la barbarie déchaînée, comme dans la guerre de 1939-1945,  revient cette belle utopie d’une fédération des peuples dans cette « communauté cosmopolitique » dont nous parlait le philosophe Kant.
Déjà, en 1924, l’Américaine Lola Maverick Lloyd et la Hongroise Rosika Schimmer, après la grande boucherie de la première guerre mondiale, ont proposé la mise en place de cette constitution mondiale. L’idée « d’alliance des peuples » (suivant l’expression de Kant) a été reprise avec non moins de force à l’issue de la dernière guerre mondiale, en 1948, par Garry Davis, qui va en relancer l’idée.
Pilote américain, son avion est abattu en Allemagne et, là, il découvre les ruines, la désolation créée par les bombardements. Il a un choc psychologique ; il va déchirer son passeport américain. En 1948, lors d’une séance aux Nations Unies, il interpellera l’assemblée à partir d’un discours fait par Albert Camus. On peut retenir (pour faire court): « We, the people, want the peace which only a world government can give. » (Nous, le Peuple, voulons la paix que seul un gouvernement mondial peut nous donner ». Il va créer à la suite le mouvement des Citoyens du Monde. Il sera rejoint dans sa lutte par nombre d’intellectuels, de personnalités : Jean-Paul Sartre, Camus, Gide, Einstein, l’Abbé Pierre, etc. Des villes, dans le monde se sont déclarées « villes citoyennes du monde », dont Cahors en 1949 pour le France.
Kant pensait qu’un peuple devenu République, avec des citoyens électeurs, deviendrait le modèle autour duquel pourraient se rallier tous les peuples du monde dans une fédération des peuples. Aujourd’hui, combien de Républiques, d’Etats où le peuple est dit souverain ? Mais où est le modèle ? Non seulement modèle en tant que structure politique, mais modèle en tant que valeurs morales, en tant qu’égalité des hommes et particulièrement égalité hommes/femmes. Le chemin à parcourir semble encore bien long pour atteindre le modèle kantien de « l’alliance sociale civique ». « Nombreux sont ceux, écrit Kant, qui affirment que ce devrait être un Etat des anges, parce que les hommes à cause de leurs inclinations égoïstes sont incapables d’une constitution d’une forme aussi sublime. »
Comment imaginer que la souveraineté des peuples puisse s’exercer au niveau mondial, alors qu’elle ne peut déjà plus s’exercer au niveau national, puisque les hommes politiques, qui pourtant sont élus, sont subordonnés pour les plus grandes décisions au pouvoir de l’économie de marché ?
A vrai dire, nous sommes déjà, pour une large partie du monde, fédérés dans la globalisation des consommateurs, ce qui finalement rejoint d’une certaine façon cette approche de Kant, (je cite) : « …car l’esprit de commerce ne peut coexister avec la guerre, qui tôt ou tard s’empare de chaque peuple », ce qui aujourd’hui reviendrait à dire que le commerce international, l’économie de marché a plus éloigné les conflits que l’action concertée des hommes. Mais l’idée d’une citoyenneté du monde défendant des valeurs communes qui nous lient, défendant l’amour du prochain, est une belle idée, hélas qui semble aujourd’hui encore, utopique.

→ Comment peut-on se poser la question de savoir si on peut être citoyen du monde ? Pour moi, c’est évident. Mais je ne suis pas persuadée que dans le modèle de la démocratie grecque, le droit de parole donné aux plus pauvres des gens ait pu obliger en quoi que ce soit les plus riches. Du local au mondial, la parole du citoyen, c’est « cause toujours ! »

→ Au premier degré, si on dit que la notion de citoyenneté se rattache à l’appartenance, à une collectivité organisée dans laquelle on a des droits civils, des droits politiques, et des devoirs, logiquement, on ne peut souhaiter être citoyen du monde que si on est à nouveau dans un ordre politique mondial. Donc, faute d’en avoir un, on pourrait arrêter là le débat ; il n’y a pas de citoyenneté mondiale possible,  puisqu’il n’y a pas d’ordre politique mondial.
Mais essayons d’aller plus loin, voyons d’autres pistes : la citoyenneté, ce n’est pas seulement l’appartenance à une politique, mais également la manière d’agir, la manière d’être en relation dans une communauté. Donc, on voit la double difficulté, pas d’ordre politique mondial, et cette difficulté d’être sans relation avec les autres.
Nous ne sommes plus les citoyens de la cité grecque, nous sommes 7 milliards et 150 millions d’habitants sur cette Terre (chiffres de   janvier 2014) ; cela change les choses.
Si on regarde aujourd’hui comment font les Etats : ils essaient d’avoir des traités internationaux, des conventions, sauf que cela repasse toujours par la ratification de l’ordre politique ; et d’ailleurs, les deux grands pays qui ne respectent pas les conventions internationales, ce sont la Chine et les Etats-Unis, car ces deux pays ne supportent pas l’idée qu’il y aurait un ordre politique qui leur serait imposé, quel qu’il soit.
Ainsi, si on reste dans une approche  de citoyenneté, on peut également se dire, je milite pour un ordre politique mondial, donc je peux me décréter citoyen mondial, et là cela devient cohérent. Par contre, on peut dire qu’en tant qu’être humain, appartenant au genre humain, à une morale, tout ne se résume pas à l’ordre politique, et c’est bien parce que cela doit déborder l’ordre politique que je n’utiliserai pas ce mot de citoyenneté.
Donc, au nom de la morale, je dépasse la frontière de la politique, et, y compris au nom de la morale, de ne pas respecter la loi.
C’est plus dans ce sens que je peux envisager une approche mondiale de l’existence de l’être humain.

→ Kant avait vu la difficulté ; il a dit que pour qu’il y ait une citoyenneté, il fallait une fédération des Etats. Alors : un Etat mondial ? Là, c’est le risque de la dictature ; donc la citoyenneté mondiale, là, n’a plus de sens. Ou une fédération d’Etats ? Là, le risque est qu’il n’y ait pas de traités internationaux.

→ Voici les paroles de la chanson Citoyen du monde  par le groupe HK et les Saltimbanks :

Je n’ai pas d’hymne guerrier, pas de patrie, pas de président.
Je n’ai pas d’autre armée que celle de ceux qui veulent combattre pour l’amour en dépit des lois de l’argent
Je n’ai pas d’hommes à exploiter pas de richesses à créer pour mon compte
Je n’ai pas de territoire à défendre contre ces pauvres gens qui viennent des quatre coins du monde
Et si il nous fallait crever de faim ici tous ensemble, soyez les bienvenus
Plutôt mourir que de vivre dans l’abondance, couvert de vêtements quand tellement d’autres sont nus
Refrain
Il y a le bon étranger, celui que tu accueilles les bras grands ouverts
Et il y a le mauvais, celui que tu pourchasses dès qu’il a franchi ta frontière
Il y a le bon, celui qui te sera utile
Et il y a le truand , celui que tu ne veux surtout pas voir arriver dans ta ville
Si tu cherchais la brute, va là où on parle dollar cash et pétrole brut
Mais ne cherche surtout pas le shérif je l’ai shooté quand il m’a dit qu’il ne défendait que les riches……

Refrain
Et si ta part ne suffit pas, tu en prendras d’autres sans avoir à te battre
Il y a tellement de petits sur cette Terre, tellement faciles à abattre
Vois toutes ces frontières ce ne sont que de sombres cicatrices
Plaies ouvertes d’anciennes conquêtes, vestiges de vains sacrifices
Tant de pauvres soldats envoyés au charbon sont morts
Quand bien au chaud la victoire était fêtée au champagne, par leurs colonels
Il y a qu’un seul rêve que je poursuive, qu’une seule phrase qui en moi résonne
Par-delà les frontières la Terre doit appartenir à tous ou à personne
Refrain

 →Être citoyen du monde, effectivement, si on parle de citoyenneté au sens où cela a été dit jusqu’à maintenant, il n’y a pas de structure mondiale qui se prête à cela. Il faudrait trouver un autre mot que citoyen, l’habitant de la cité.
Si on rattache cela à des structures politiques, c’est, pour moi, impossible, et cela a déjà été résumé.
Je ne peux pas comprendre qu’on puisse demander à un Grec (par exemple) de se sentir citoyen du monde à l‘heure actuelle, alors que l’Europe le met complètement plus bas que terre. Mais je crois qu’on peut se sentir citoyen du monde, et les mots sont faits pour évoluer avec le temps, et là je parle d’attitude que je vais rapprocher de la philosophie, de la raison de vivre, etc. Citoyen du monde, pour moi, cela veut dire je suis un habitant du monde, j’ai des racines : occitanes, françaises…(ce qu’on veut) ; cela veut aussi dire je défends mes racines, mes idées, mais je reçois aussi celles des autres, et j’adhère même à des idées auxquelles je n’avais pas pensé, à celles que je ne connaissais pas, et je les adopte quand elles me plaisent parce qu’elles m’enrichissent, mais je les combats quand je les trouve dangereuses pour l’humanité en général. C’est-à-dire que je suis dans une attitude de réception de tout ce qui se fait dans le monde entier, et là je peux dire que je suis citoyen du monde. J’en prends tout ce qui m’enrichit, c’est-à-dire, j’accueille la réalité du monde, et j’élimine ce que je pense être nuisible.  Ça peut être cela aussi se sentir citoyen du monde.

→  Si je me sens citoyenne du monde, c’est aussi une question de culture. Je me sens très proche de toutes les femmes du monde, de toutes celles qui souffrent. Je suis citoyenne du monde en étant une femme parmi toutes ces femmes, et comme j’ai des petits-enfants, j’ai le sentiment que tous les enfants du monde sont aussi, mes petits-enfants.
Je suis citoyenne d’un monde superbe, avec, hélas ses frontières, ses murs, ses interdits, ses dictateurs, ses ayatollahs… Je me sens citoyenne du monde au sens où plein de cultures me passionnent.

→ Je voudrais connaître ce qui a motivé la personne qui a proposé ce sujet extrêmement difficile.

→  (Réponse d’Edith) J’ai proposé ce thème parce que j’ai eu pendant longtemps la conviction qu’on pouvait effectivement être internationaliste, que c’était une manière d’être citoyen du monde ; et je me suis rendu compte que cette très belle idée d’internationalisme n’a pas débouché sur ce que j’espérais ; aujourd’hui, cette idée ne me stimule plus, même si je suis à la recherche d’idéaux. Cet idéal d’internationalisme me paraît abstrait. Et je suis triste d’avoir été en quelque sorte flouée par cette conviction que j’ai eu pendant longtemps.

→  S’il n’y pas d’action possible, pas d’ordre international, il y a quand même des causes mondiales. En premier, je pense au prochain sommet international sur l’environnement à Paris. On y parlera de l’eau et de l’air qui deviennent une marchandise ; cela concerne tous les citoyens du monde. La planète, cela nous concerne tous. Et puis, nous avons des institutions comme l’OMS, l’OMC, le FMI…  Mais que font-ils quand il y a tant de causes à défendre ?
Déjà j’aimerais bien me dire Européenne, mais vu l’état politique de l’Europe, on n’a plus envie, quoi !  Et, être citoyenne du monde, cela me semble être très difficile. Autre handicap, les plus beaux reportages sur l’Inde, l’Amérique du sud… Mais cela ne peut remplacer une expérience, celle du vécu d’une culture…

→  Etre citoyen pour moi, ce n’est pas un problème, mais citoyen du monde, alors là, comment ?  Parce qu’en fait, pour que je sois citoyen du monde, cela voudrait dire que tous ceux qui vivent sur ce monde peuvent aussi être, se sentir, citoyens du monde, sinon, tant qu’il restera des humains non citoyens du monde, il n’y a pas de raison que je le sois. Je suis alors, citoyen de quelque chose, de quelque endroit, mais pas du monde. Or, il faudrait déjà qu’on arrive à harmoniser un certain nombre de choses. Un des principaux problèmes pour cette citoyenneté, c’est qu’il faudrait avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs, sinon on ne peut pas être citoyens du monde. Donc, cela veut dire qu’il faut d’abord que les lois, la justice, et un ordre moral soient plus universels. Et cela dépend quand même en grande partie des cultures.
D’accord, on peut faire la cour internationale de justice, et il y aura des règles communes, mais, pour un certain nombre de peuples, ce qui est pour nous amoral ne l’est pas pour eux. Il faut déjà réussir à uniformiser les lois, puis les principes moraux, et ce n’est pas du tout gagné !
Donc, devoirs communs, règles communes, morale harmonisée, cela nous amène à une civilisation commune et universelle ; là aussi, on en est très loin.
La seule chose qui puisse nous permettre d’aller vers une civilisation commune, c’est la culture, et tant qu’il y aura des gens qui n’auront pas accès à la culture, qui n’auront aucune idée de ce qui se passe dans d’autres pays, qui ne sauront pas lire, pas écrire (principe athénien), qui ne sauront pas ce que d’autres disent et pensent, on ne pourra pas avoir la base commune pour une citoyenneté mondiale.
Donc, je pense que l’action fondamentale, si on veut y arriver, c’est que les gens aient accès à la Connaissance (avec un grand C), c’est-à-dire la possibilité d’apprendre. Des milliers de gens n’ont pas accès à un journal, ils ne savent parfois que ce que le chef du village ou l’iman, leur raconte. Tant que l’égalité d’accès à la connaissance dans le monde ne se fera pas, on ne pourra pas s’approcher de cette citoyenneté du monde.

→ Moi, je n’ai pas de racine, je ne suis pas une plante, et je suis citoyenne du monde, c’est-à-dire que je me sens co-responsable de tous les habitants de ce monde. Quant aux organismes, tel L’ONU, on s’interroge sur leur réelle efficacité.
J’ai hébergé et j’héberge chez moi des personnes en danger dans leur pays, et cela m’embête d’être aussi impuissante face à tous ces gens qui, dans le monde, se font massacrer.

→ Le poème de Florence :         

Peut-on être citoyen du monde ?

Je suis un oiseau sur sa branche
Qui salue le soleil levant
Nous sommes tous les jours dimanche
Et moi je vais où va le vent
Je suis l’éternel estivant
Qui veut voir si la terre est ronde
Et dans mon cœur je suis vivant
Je suis un citoyen du monde

Lorsque les âmes se retranchent
Derrière un mur de paravent
Des mots qui tuent, des lois qui tranchent
La liberté entre au couvent
C’est le réveil du ci-devant
La frontière est nauséabonde
Le barbelé est énervant
Je suis un citoyen du monde

J’ai médité une revanche
Contre tous les moulins à vent
Des mots qui pleuvent en avalanche
Des mots futiles et émouvants
J’écris peut-être à contrevent
Mais je t’invite dans ma ronde
Le ballet fou des engoulevents
Je suis un citoyen du monde

Ô toi qui joue au cerf-volant
Et qui a l’âme vagabonde
Viens, je suis marchand ambulant
Je suis un citoyen du monde

→ C’est vrai que quand on regarde la définition de citoyen, et de citoyen du monde en l’occurrence, on penser à la vastitude de ce que cela sous entend : appartenance à une même nation, à un même gouvernement ?  Mais il y a un autre sens à la citoyenneté mondiale, c’est justement ce sentiment d’appartenance à la Terre, à ce monde. Je ne suis pas sûre qu’une gouvernance mondiale dans tous les domaines soit souhaitable, parce que cela peut être une dictature au-delà de celle qui, d’une certaine façon, existe déjà, celle du capitalisme.
C’est un peu comme la Déclaration des droits de l’homme, elle est quand même centrée sur des principes pour tout le monde, alors que les humains sont très divers, avec bien des façons de voir les choses. Donc, citoyenneté mondiale, c’est peut-être appartenir à une même humanité sans être obligé d’avoir les mêmes devoirs, de suivre les mêmes règles.

→  Déjà se pose la question, est-ce qu’il y a une loi universelle que tous les pays respectent, est-ce qu’on a une base, un appui, un point de départ sur lequel on pourrait commencer à développer le concept de citoyenneté universelle?
Et maintenant, je me suis dit, si cette idée, aussi merveilleuse soit-elle, devait se réaliser, qu’avons-nous à y gagner ? Qu’avons-nous à y perdre ? Par ailleurs je me sens l’héritier de ceux qui ont vécu et agi avant moi, de ceux qui ont fait la Révolution, de 1936, de ceux qui ont participé au Conseil National de la Résistance ; nous pouvons perdre des pans entiers de nos valeurs. Déjà, on va perdre la laïcité : combien de pays reconnaissent et acceptent le principe de laïcité ? Que deviennent la fraternité et la solidarité ? Où sont les droits communs (même minimum) des femmes ? Quels pays bénéficient d’une exception culturelle ? Et enfin, que devient tout ce qui fut acquis de haute lutte et dont nous devrions être les gardiens ? Déjà, dans cette perspective, le philosophe Bergson anticipait ce que nous nommeront « globalisation » : « Quel genre de monde aurions-nous si ce mécanisme (globalisation)  s’emparait de toute la race humaine, et si les peuples, au lieu d’avancer vers une diversité plus riche et plus harmonieuse, comme font les personnes, se confondaient en une uniformité ? »
Alors, abandonner les richesses de nos différences, c’est à coup sûr aller vers une culture entonnoir, avec une seule langue, dont on devine déjà laquelle, tout cela ne m’enchante guère.
En revanche, je rejoins l’idée émise « d’attitude », de partage, d’ouverture dans différents niveaux, à partir de la cité, de la région, d’une nation,  du monde, mais en ayant toujours la vigilance de ne pas aller vers une gouvernance sans domicile fixe ou un monde orwellien.

→  Dans les droits qu’on peut considérer comme universels, il y a les règles de l’ONU, les Droits de l’homme et du citoyen, les Cours de justice internationales, où ont été jugés et condamnés des criminels de guerre. Aujourd’hui, nul dictateur n’est totalement à l’abri de la justice internationale. Mais à côté de cela, nous voyons des multinationales qui ne sont pas poursuivies pour des crimes à grande échelle, on pense à la catastrophe de Bhopal, à l’action de firmes comme Monsanto…

→  Au fur et mesure de ce débat nous voyons des points d’ancrage, mais ils ne sont pas encore universels.

→  Une personne qui s’est exprimée et qui reçoit chez elle des émigrés de toute nationalité, est, de fait, une vraie citoyenne du monde ; c’est « faire sa part », c’est le travail du « colibri » de la fable.
On a beaucoup parlé de culture. En fait, c’est surtout les connaissances et l’éducation qu’il faut mettre en avant. Il y a un gros barrage à cette citoyenneté du monde, ce sont les langues, même si une langue tend à dominer dans de nombreux domaines : économie, informatique…
Je suis relativement confiant, car dans de nombreuses rencontres, nous voyons des organisations de jeunes qui veulent prendre leur destin en main, qui créent des « Fab lab »*, des jardins dans les villes… Enfin, cela bouge ! Et là, il y a un lien mondial ; on profite des expériences des autres pays pour de nouveaux concepts.
Alors, avec cette petite note d’optimisme, je propose, plutôt que « citoyen du monde », les termes « acteur du monde ».
* « Contraction de l’anglais fabrication laboratory : lieu ouvert au public où il est mis à sa disposition toutes sortes d’outils, notamment des machines-outils pilotées par ordinateur, pour la conception et la réalisation d’objets. » (Source : Wikipédia).

→  Je vais revenir sur le point concernant la cour de justice internationale et son peu de pouvoir. En fait, ce qui me gène un peu, c’est le mot « pouvoir ». Quand on a décidé qu’un organisme a du pouvoir, a-t-on cherché à savoir si les peuples sont d’accord ? Cela fait un peu dictatorial. On va imposer à tel pays qui ne respecte pas nos lois, notre morale, de se mettre dans le moule. C’est pourquoi, je pense qu’il faut oeuvrer à l’harmonie des opinions morales pour que tous les pays puissent rentrer dans le système international. Il faut que cela se passe dans l’autre sens, il faut que les citoyens soient partie prenante des droits et devoirs universaux.
Maintenant, c’est vrai que la langue est un problème important ; beaucoup aimeraient un espéranto, une langue commune, mais il y a un tas de mots dans les langues qui ne sont pas traduisibles dans d’autres langues, et, avec les mots, on change les idées, et de là, on change la culture. Il faudra continuer à traduire, car traduire c’est toujours accroître nos connaissances, et c’est faire partager plein d’autres expériences.

↔  Si on parle de citoyenneté du monde en partant des institutions internationales, lesquelles on le sait marchent très mal, il y en une qui n’a pas été encore citée, et qui pourtant est faite pour harmoniser et respecter les cultures, c’est l’UNESCO ; cela fait même partie de sa charte. Il y a d’ailleurs à l’UNESCO quinze langues officielles et la revue est traduite dans toutes ces langues. Mais l’Unesco fonctionne très mal parce que des pays, comme les Etats-Unis ne participent plus au financement.
Si on considère que la démocratie ne peut être que si elle a une réelle existence dans l’espace public, cela devrait être pareil au niveau mondial C’est-à-dire qu’il devrait y avoir quelque chose qui nous permette d’intervenir dans un espace public. Cela ne peut se faire que s’il y a des contre-pouvoirs ; c’est d’ailleurs l’idée chez Cicéron qui, au temps des Romains, où la Républiqu s’était un peu dénaturée, disait (en substance) que la démocratie telle qu’elle est à Rome, n’est pas suffisante, c’est la République qui doit être, et avec des contre-pouvoirs institutionnels indépendants les uns des autres, comme la justice, notamment. Ce qui demande des contre-pouvoirs citoyens même au niveau mondial, pour qu’ils défendent les droits humains, de l’environnement, etc.
Je pense qu’une réalité de citoyenneté mondiale c’est le respect des cultures diverses, mais aussi la possibilité dans un espace public d’intervenir de plus en plus pour obliger les institutions à faire un certain nombre de choses et à respecter leurs engagements. On voit un certain nombre d’accords internationaux, sur le climat, ou autres, qui ne sont jamais respectés. Il n’y a que les interventions publiques qui peuvent faire en sorte que ces institutions agissent comme elles devraient le faire.

→  Je pense que les langues sont un handicap insurmontable, car nous avons déjà des systèmes de traduction, ils vont se perfectionner, être de plus en plus efficaces. Et dans un autre domaine je voudrais « tirer mon chapeau » (que je n’ai pas) pour le travail des réalisateurs de films qui nous apprennent comment on vit dans des pays étrangers ; ils nous plongent dans leurs cultures, d’autres cultures…

→ On distingue dans ce débat, et le sentiment d’appartenance, et le sentiment de citoyenneté au sens purement politique. Et c’est d’autant plus important qu’on est dominé de plus en plus par des sentiments d’appartenance communautaire, et il faut revendiquer justement ce sentiment d’appartenance au genre humain. Puis, effectivement, la démocratie réelle ne peut fonctionner qu’avec des contre-pouvoirs ; on a, dans notre monde dominé par la Toile, la possibilité de signer des pétitions en ligne, de soutenir des associations, des mouvements avec des sites comme « Avaaz », « Mes opinions », etc. Et effectivement, on peut rester optimiste, même si on est déçu par le fait que l’idée d’internationalité, de cosmopolitisme, reste une idée sans effectivité, mais il y plein d’initiatives citoyennes alternatives qui se développent.

→  On a donné l’idée du cosmopolitisme à Kant, même si elle était déjà chez les Présocratiques, puis chez les Stoïciens. Mais si Kant revenait aujourd’hui, que verrait-il, que nous dirait-il devant ce qu’il est advenu de son idée : a-t-on fait de l’homme cette fin pour un monde commun, ou, au niveau mondial, a-t-on fait de l’homme un moyen ?
Déjà, Kant préconisait que les organismes ne pourraient pas seuls créer ce citoyen du monde. Voici un extrait de Vers la paix perpétuelle : « On ne peut guère compter sur l’intention morale du législateur […], le soin de réaliser par une volonté commune une constitution de droit ; il faut s’attendre déjà par avance, à un grand écart entre cette idée (théorique) et l’expérience effective. » Parmi les erreurs dans l’histoire des hommes, je relève que toujours on a voulu changer la société, sans commencer par changer les hommes. Ce qui, à mon sens,  invalide la proposition de Kant pour qui « …le problème ne requiert pas l’amélioration des hommes. »
Aujourd’hui, l’expérience nous montre que l’idée ne fonctionne pas déjà au niveau de la seule Europe. Et là, on voit ceux qui préconisent malgré tout le fédéralisme, face à ceux qui préfèrent une Europe des Nations. Je suis méfiant devant ces idées fédéralistes et les volontés d’indifférenciation des peuples, d’effacer nos singularités, des idées qui vont vers le relativisme, le conformisme, et l’individualisme qui semble être le modèle d’une nouvelle citoyenneté du monde.

→  Dans les contre-pouvoirs agissant au niveau mondial, on doit citer Greenpeace, qui est très actif, puis Médecins du monde, Attac, Reporters sans frontières, Amnesty International…
Lorsque sont survenus les événements de Charlie Hebdo en janvier de cette année, il y a eu une réaction, une compassion presque mondiale, et quand est survenu l’accident de l’avion de la Lufthansa, il y a eu beaucoup de communication, bien sûr en Europe. Mais quelques jours après, pour 148 étudiants Kényans chrétiens massacrés (le même nombre de morts), peu d’écho sur les antennes ; ce qui nous montre que quand cela se passe ailleurs que dans notre monde occidental, cela nous concerne déjà beaucoup moins ; la compassion n’est pas universelle.
Mais, malgré tout, le monde est en train de se construire grâce à de nouvelles technologies telles que les « open source », ces programmes mis gracieusement à disposition de tous, et auxquels tous, du monde entier, nous pouvons apporter des modifications, des améliorations.

→  Nous avons déjà un début avec la wiki-citoyenneté mondiale.

→ Pour tenter de faire une société plus universaliste, il faut déjà arriver à faire société autour de soi, c’est le point de départ souvent oublié. Et lorsqu’on parle de phénomènes pouvant changer la société, on pense à des fictions, au cinéma, comme Les Dieux sont tombés sur la tête, ou, en littérature, au monde orwellien de 1984, et bien d’autres œuvres… Nous naviguons entre dangers et espoir pour aller, si vraiment « l’homme est perfectible », vers ce que nous avons redéfini  comme « sentiment d’appartenance à un monde commun », comme une « attitude humaniste », ou comme « acteur de monde », ce qui vaut bien une citoyenneté mondiale utopique

Ouvrages cités

Livres:

Vers la paix perpétuelle. Kant. Editions Flammarion (Le Monde de la philosophie). 2008.

Mythe et pensée chez les grecs. Jean-Pierre Vernant. Editions La découverte (Poche). 2005.

Le principe responsabilité. Hans Jonas. Editions Flammarion (Champs). 2013.

 

Chanson.

Citoyen du monde par le Groupe HK et les Saltimbanks. 2011.

 

 

 

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