Peut-on balayer les souvenirs?

               Restitution du débat du 23 septembre 2015 à Chevilly-Larue

Jean Miro. Sublime. 1936

Jean Miro. Je Sublime. 1936

Animateurs : Guy Pannetier. Danielle Vautrin. Guy Philippon.
Modératrice : Ahoua Sanou
Introduction : Guy Pannetier

Introduction : C’est d’abord une chanson d’Edith Piaf qui m’a amené à poser ainsi la question du débat « Non, je ne regrette rien » dit-elle dans cette chanson où elle balaie les souvenirs, avec les trémolos….…pour repartir à zéro. Elle balayait tous ces souvenirs parce qu’elle était à nouveau amoureuse. C’est qu’un fol amour, soudain, peut faire de nous une toute autre personne, et parfois le désir d’avenir efface partiellement le passé.
Ensuite je me suis dit, que balayer les souvenirs, n’est pas balayer les bons souvenirs, ceux-là on voudrait plutôt les garder, et que c’était surtout vouloir balayer les mauvais souvenirs, au sens de : s’en débarrasser.
Ma vie, notre vie à tous est un immense puzzle de souvenirs. Ces souvenirs, sont des marqueurs, des sédiments successifs; ils sont comme des balises qui jalonnent, qui bornent et  relient tous les moments, les évènements de notre vie ; ils font l’individu que nous sommes. « Un homme sans souvenir est un homme perdu »  (Armand Salacrou)
Nos souvenirs sont la part la plus importante de notre individuation, je suis moi et mes souvenirs. Chaque souvenir, laisse sa trace, et  reste à tout jamais en nous, consciemment ou inconsciemment, car « Nul ne peut arracher une page de l’histoire de sa vie »  (Georges Sand). Ils sont là, tous présents, comme tapis en nous, ils rôdent ; parfois ils resurgissent au hasard, ou, il se peut qu’ils resurgissent si je les rappelle, si je retrouve le fil conducteur qui me mène jusqu’à eux. Ce fil peut être une association d’idée, un mot, une odeur, une chanson, qui fait renaître un bout de passé, ce qu’on nomme aussi réminiscence, toute chose pouvant les ramener à la surface : «  Et tout d’un coup » écrit Proust (dans « du côté de chez Swann »),  « le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin…… La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté….. ». La réminiscence c’est, pour Spinoza : «  l’âme qui pense à cette sensation » J’ajouterais, une sensation qui revient du passé.
C’est un peu pour moi, comme une odeur de prunes cuites; et tout à coup « il revient à ma mémoire » (autre chanson : Douce France) : les femmes qui préparaient les grands repas les journées de battage à la ferme quand j’étais encore un enfant, c’était pour moi des moments de joie, de jubilation. Les souvenirs, dit-on, se gravent plus fortement dans notre mémoire lorsqu’ils sont associés à une émotion, nos souvenirs seraient les empreintes de nos émotions.
Voudrait-on balayer ses souvenirs, qu’on ne le pourrait pas ; car malgré nous, le disque dur enregistre. Même si nous les avons oubliés, le rêve chaque nuit vient défragmenter tous ces souvenirs, et parfois, alors qu’on ne s’y attendait pas, les restituer. Nous ne pouvons pas ranger nos souvenirs comme des paires de chaussettes ; les circonstances et le subconscient font un travail qui nous échappe, et pour nous  préserver, même le subconscient pratique des coupes comme nous le dit Bergson dans « Matière et mémoire ».
Imaginons un instant que nous ayons souvenir de chaque instant de notre vie, que nous puissions rappeler les souvenirs avec toutes les sensations qui leur sont liées. En me souvenant d’un mal de dents, j’aurais les douleurs que j’ai ressenties alors. Bien sûr, je revivrais les instants merveilleux, avec toutes les émotions. Mais vivre avec une telle mémoire, des événements, des réactions affectives, cela serait-il vivable ?
Fort heureusement, l’oubli, remplit son rôle et nous protège : «  L’oubli » nous dit Nietzsche, « est une vertu qui permet d’effacer les événements. L’oubli va permettre de réinitialiser le processus de quête de bonheur ».
   Alors, pour survivre nous avons ce balai qu’est l’oubli, lequel, nous permet de repartir, même si ce n’est pas « repartir à zéro » comme dans la chanson d’Edith  Piaf, déjà citée.
En revanche, certaines personnes ne veulent perdre en route aucun souvenir: et elles se complaisent dans le passé, c’est la nostalgie : c’est l’envoûtement des souvenirs. Ceci est imagé par le mythe de la femme de Loth qui se retourne vers la ville de Sodome qui est en flammes, et elle se trouve tout à coup transformée en statue de sel. Cela nous dit qu’il n’est pas bon de vouloir trop vivre dans les souvenirs, et qu’il faut laisser faire ce « balai », l’oubli, pour ne pas, comme la femme de Loth se trouver pétrifié dans ce passé, et ne plus pouvoir affronter le présent.

Débat

 

Débat : ⇒Le terme balayer m’ennuie car c’est nettoyer pour rejeter. Rejeter les souvenirs n’est pas possible. Nettoyer pour ne garder que les bons, bien sûr, c’est ce que chacun de nous voudrait pouvoir faire, mais c’est impossible, alors la question me perturbe. Car d’un autre côté, c’est à partir de tous nos souvenirs qui sont nos expériences qu’on mûrit et qu’on devient plus sage. Tous nos souvenirs, enfouis ou non, sont notre richesse, donc il faut pouvoir en profiter, et en faire profiter d’autres personnes. Alors, les balayer, non !

⇒ Dans la question il y a la connotation négative, d’effacer, de fuir les souvenirs, parce que la problématique, c’est cette possibilité ou pas d’effacer les souvenirs. Pour analyser le problème on doit rapprocher la question de la mémoire, et quand je dis : «  je me rappelle » c’est différent de : «  je me souviens », bien que tous les deux fassent appel à la mémoire, fassent appel au passé.
On peut mémoriser un événement sans nécessairement s’en souvenir plus tard ; parce que se rappeler est un fait concret. Se souvenir ce n’est pas, identifier un fait objectif, mais le sentir subrepticement avec tout l’être, voire parfois avec les tripes (si l’on peut dire).
On n’emmagasine pas les souvenirs de la même façon suivant qu’on est un enfant, ou qu’on est un adulte. Les jeunes ont plus de mémoire ; par contre, plus on est vieux moins on a de mémoire, mais on a plus de souvenirs.
Je voudrais partir d’un exemple : nous avons vécu ma femme et moi un tremblement de terre au Chili (magnitude 8,8). Je ne peux préciser avec exactitude la date, mais il m’est plus facile d’évoquer les souvenirs liés à cet événement, un moment de fin du monde.., les enfants qui eux aussi ont vécu cet événement, ont moins de sensations dans leurs souvenirs, parce que la mémoire globale chez eux prime sur le souvenir précis plus ancien. J’ai retenu que Spinoza disait que les souvenirs c’est l’ensemble de nos émotions, c’est-à-dire, que tout ce qui est du subjectif fait les souvenirs, et la mémoire c’est plus large, c’est événementiel et c’est aussi social, pratique, théorique…
Et bien sûr que des souvenirs on voudrait pouvoir effacer les mauvais pour ne conserver que les bons.

⇒ Je  pense qu’il faudrait peut-être décortiquer le mot souvenir et entrevoir dans ce mot les deux aspects de deux petits mots : « sous » et « venir », faire revenir à la surface, ce qui était « en-dessous ». Et là, nous avons un organe tout à fait précis qui est le cerveau qui garde les souvenirs. Mentalement, les souvenirs s’égrènent, disparaissent, reviennent. Le cerveau fait revenir le souvenir au contact de quelque chose, un événement, un visage. De ce point de vue il est difficile de bannir les souvenirs, nous ne pouvons pas commander au cerveau de trier. Si nous allons au niveau social, pour les souvenirs il y a des mots : les lieux de souvenirs, les journées du souvenir. Ce sont des événements importants qui sont rappelés aux citoyens, leur disant ce qui a été leur histoire, et ces souvenirs-là, il est difficile de les balayer. En fait, ces souvenirs permettent le formatage des comportements.
Cette question de « balayer les souvenirs » appelle deux réponses. La première, c’est qu’on ne peut pas, que c’est difficile d’inviter le cerveau à balayer les souvenirs. La deuxième, c’est, quel type de souvenir est-il utile de garder pour la société entière. ? Souvenirs de paix, souvenirs de guerre, d’un événement qui a déchiré la société ? Nous avons des souvenirs conservés comme, dans les musées de la guerre, et là ils sont fixés de manière pérenne, pour qu’au niveau collectif, on n’oublie pas.
J’ajouterai que l’homme est fait de tout, et même de ses souvenirs, c’est un substrat qui fonde sa personnalité.

⇒ J’ai mes souvenirs, tous ceux de mon vécu, et j’ai aussi les souvenirs qui m’ont été transmis par d’autres, ce qu’on m’a raconté, ce que j’ai gardé.
Alors comment sont stockés en nous ces milliers de souvenirs ? Je les comparerais à des fantômes, ils sont là, invisibles, ils errent en nous, apparaissent ou disparaissent à leur gré.    Alors où se cachent ces fantôme dans notre maison de l’âme? Dans la cuisine où ils alimentent l’esprit, dans la bibliothèque leur lieu de pensée, dans la penderie là où ils sont rangés temporairement, là où on ira les rechercher, car disait Freud: «  Les souvenirs oubliés ne sont pas perdus ». Ou, ils sont dans la salle de bains où ils sont toilettés, ou tranquillement dans la chambre où ils reposent. Ils sont tels des empreintes, devenus comme je l’ai dit des fantômes qui hantent notre esprit, et donc, si on ne peut pas saisir un fantôme, on peut encore moins « le balayer ».

⇒Inscrits en nous les souvenirs, bons ou mauvais, avec toute leur subjectivité, définissent nos façons d’agir. Depuis les bons souvenirs qu’on va répéter, ceux qui nous sont agréables, puis ceux qu’on tâche d’éviter. Mais parfois pour les éviter on les reproduit, parce qu’ils sont inscrits dans notre chair, et on les transforme en maux.
Pour moi, ce ne sont pas des fantômes.

⇒ On parle des souvenirs, mais souvent il s’agit là de souvenirs indolores. Je voudrais parler des souvenirs toxiques, ceux qui empêchent de vivre parce qu’ils sont traumatisants et qu’ils obligent à tout un travail sur soi, pour que, tant bien que mal, arriver à les apprivoiser et à les rendre supportables.
Je voudrais aussi dire qu’il y a un certain nombre de souvenirs qui ne sont pas perdus (comme le dit Freud), mais qu’on a des souvenirs en situation. On ne peut pas dire qu’on a des souvenirs, en réserve, en stock, parce que là l’accès n’est pas facile. Mais quand on se retrouve dans une situation où l’on parle de quelque chose qu’on a vécue, cela nous renvoie à notre passé. Et là, on n’a pas que des souvenirs enrichissants, on a aussi des souvenirs invalidants.

⇒ Je crois qu’il faut bien distinguer, souvenir et mémoire. On a évoqué le cerveau, et là, il y a des zones de mémoire différentes : mémoire à long terme, et mémoire immédiate. Je pense que le souvenir c’est quelque chose qui s’est ancré, qui s’est gravé profondément. Les malades d’Alzheimer, par exemple, n’ont pas de mémoire immédiate, mais des souvenirs précis qui remontent très loin.
Je voudrais dire également, que si un jour « on balayait les souvenirs », on se balaierait nous-mêmes, parce que si, comme nous le disait Shakespeare : « Nous sommes de  l’étoffe dont nos rêves  sont faits», nous pouvons dire aussi, que nous sommes faits de l’étoffe de nos souvenirs.
Revenant sur les souvenirs dont on ne peut se débarrasser, il y a des souvenirs qui vous hantent toute la vie, les prisonniers, les déportés ne se débarrassent pas de leurs souvenirs.
Le souvenir est quelque chose de tellement ancré en nous, que dans certains cas, on ne sait plus ce qui est acquis, ce qui est souvenir propre. Par exemple la main de l’artisan, le geste, c’est un souvenir inconscient, c’est la répétition  mémorisée d’un geste qui s’est répété tant de fois.
Par ailleurs, dans les bons souvenirs (car il y en a quand même) il ne faut jamais oublier que notre volonté falsifie la réalité parfois. Il y a un proverbe burkinabé qui dit : «  Quand la mémoire va chercher du bois mort, elle ramène toujours le fagot qui lui plait » (Citation du conteur Birago Diop). C’est très vrai, et très significatif ; notre mémoire manipule et ce qui devient souvenir n’est pas que la réalité ; le temps a transformé le souvenir.

⇒ Il y a certains souvenirs personnels qui devraient être collectifs. Je pense aux souvenirs transmis aux générations suivantes; parce qu’au bout d’un certain temps, et avec la mort, il y a des gens qui balaient les souvenirs des anciens pour refaire l’histoire. Je connais des gens qui ont vécu des événements importants, et qu’ils vont raconter dans les écoles.
Les souvenirs sont balayés s’ils ne sont pas transmis.

⇒ Poème de Florence :

Les Souvenirs

Les souvenirs sont entrés par la porte
Comme au hasard
Adoucis par les ans comme une escorte
Qu’on avait cru semer dans le blizzard

Et je crois bien qu’ils cherchaient le pardon
Ou l’amnésie
Tu as rêvé, tu n’étais qu’un lardon
La douleur s’estompe avec l’amnistie

Je prononce l’anesthésie de vos angles
La déchirure
Prospère, bien cachée sous le triangle
Bourreau, victime, sauveur, en parjure

Les souvenirs je les ai recueillis
Comme un secret
J’ai enfoui les remords dans les taillis
De la belle aux bois dormants, sans regrets

J’ai habillé de nouvelles couleurs
Le désespoir
Maquillé d’un arc en ciel de douceur
Un futur grandiose pour encore y croire

Alors les souvenirs se sont rangés
Très sagement
Serrés comme des ressorts bien remontés
Dans la boite à rythme des sentiments

⇒ Evidemment, j’ai aussi pensé à « la madeleine de Proust », et celui-ci parle du registre sensoriel de la mémoire, laquelle « garde pendant un très court laps de temps, (quelques millisecondes) l’information sensorielle, c’est-à-dire, les sons, les images, etc, les odeurs… qui  atteint la plupart du temps inconsciemment » (Définition Wikipédia). Et pour compléter la citation de Proust (citée dans l’introduction au débat) celui-ci poursuit : « Mais quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à porter sans fléchir l’édifice immense du souvenir »
   Je pense qu’on a tous, notre petite madeleine de Proust. J’ai fait un jeu cette semaine avec ma famille, et je me suis rendu compte combien le souvenir était subjectif. Par exemple ma sœur me disait que la mousse au chocolat de mamie, jamais on ne la fera aussi bonne. Il est vrai que dans notre vie on en a sûrement mangé des meilleures, sauf que celle de mamie elle avait autre chose, elle avait tout, et d’en parler j’ai des larmes dans la gorge. Je ne pleure pas sur la mousse au chocolat, mais c’était l’amour de ma grand-mère, c’était mon enfance.
Ensuite, je me suis rendu compte que pour un même événement nous n’avons pas tous le même souvenir. Comme il n’y a pas qu’une seule vision de la réalité, la part de subjectivité intervient, et sur cet événement, personne ne vous racontera la même chose. Donc je me demande jusqu’où les souvenirs ne sont pas construits.
Puis, j’ai voulu voir la définition de la mémoire sélective, qui nous dit qu’on n’enregistre pas tous les éléments de notre vie ; cela est lié en fait à une sélection à partir des émotions liées à un événement qui agit.
De tous les romans que j’ai lus, certains ont créé des émotions, alors je me souviens de ceux-là et plus des autres, la mémoire a trié.
Des définitions de la mémoire sélectives nous disent que la mémoire choisit pour éviter le trop-plein, pour ne pas saturer la mémoire ; « …inconsciemment ou non, vous privilégiez les moments négatifs ou positifs qui affectent votre sensibilité. Les moments « ordinaires » sont rarement gardés, alors que les meilleurs, et les pires instants sont difficiles à effacer. La mémoire sélective tend d’ailleurs à donner priorité  aux bons moments, afin de protéger notre ego » (Source : http:// tout sur la mémoire.com)

⇒ Il y a une fonction psychique qui peut faire le balayage des mauvais souvenirs. Quant à la différence du souvenir d’un même fait par plusieurs personnes, il n’y a pas de balayage, il y a sélection parce que nous sommes des personnes différentes, avec des vies différentes.

⇒ Poème de Florence:

Le voyageur de la vie a déposé ses bagages.
Si comme lui vous avez envie de vous lancer dans l’aventure, vous devrez vous alléger. Ne voyagez pas en touriste de l’existence, qui de peur de s’envoler, se leste à tout bout de champ de souvenirs frelatés, d’impérieuses nécessités, de priorités inventés, tout ça ne fera pas joli sur votre buffet, d’ailleurs que feriez-vous d’un buffet ? Vous pouvez très bien danser sans lui !
Vous ne garderez que les souvenirs qui sont plus légers que l’air, tout ce qui pèse vous le brûlerez, impitoyablement ! La cendre s’envole et n’a besoin que d’un souffle de vent pour aller plus loin, toujours plus loin ! Et s’il reste quelques scories, surtout ne les enfouissez pas dans les trous de votre mémoire, déposez les sur le bord du chemin, en petits tas, comme un autel dédié au sacrifice des remords inutiles.
Pour les souvenirs qui vous suivent, pas à pas, et dont vous ne pouvez pas vous débarrasser, ceux qui se dérobent quand vous tentez de les saisir, soufflez leur dessus en visant la faille de leur intégrité. Gonflés à l’air chaud, ils vous porteront.
Essuyez soigneusement les larmes des souvenirs tristes, elles pourraient geler au contact d’une réalité trop froide. N’hésitez pas à les déguiser, à les travestir, ils vous feront une véritable escorte de carnaval, bruyante et animée, elle tiendra à distance les démons des doutes et des hésitations.
Ainsi équipé vous pourrez suivre votre guide ; choisissez le meilleur qui soit un instinct impulsif, sans réflexion aucune, conduisant un attelage de rêves indomptés. Et si vous tombez parfois dans un fossé, ce qui ne manquera pas d’arriver, profitez-en pour manger les quelques mûres que vous trouverez là, jamais vous n’en goûterez de plus juteuses !

⇒ Je retiens déjà dans de récentes interventions, la différence entre « je me rappelle » et « je me souviens ». Je me rappelle demande  une démarche, un travail intellectuel, on va chercher, alors on se rappelle. Alors, que « je me souviens » ressort là du subjectif total, le souvenir revient tout seul du passé, c’est spontané !
Puis dans le travail sélectif de la mémoire, entre bons et mauvais souvenirs, le tempérament de chaque individu a sûrement sa part, les optimistes vont plutôt garder les bons souvenirs, les pessimistes vont plutôt garder les mauvais souvenirs. Les premiers voient le verre à moitié plein, les seconds, le verre à moitié vide.
Et puis bien sûr, on habille nos souvenirs : « Le présent colore le passé » dit Freud.
Et enfin, je dirai, que j’ai maintenant tellement de souvenirs, que je ne souviens plus de tous mes souvenirs, l’armoire est pleine, j’ai un container de « madeleines de Proust ».

⇒ Nous sommes tous d’accord sur le fait qu’il y a des souvenirs très subjectifs, mais il faut relativiser comme on l’a dit ; chacun se souvient comme il veut, comme il peut, et il y a des souvenirs brillants, c’est pour ça que quand le souvenir est trop noir, il y a un mécanisme mental qui fait écran, et la mémoire va jusqu’à maquiller ce souvenir, écarter ce souvenir qui dérange notre ego.
Dans un autre domaine il y a la mémoire consolidée, ce sont les faits de la mémoire collective, comme les commémorations du 14 juillet. Ce sont des souvenirs construits par la société, pour la société. Cela nous rappelle également, qu’il y a des pouvoirs qui manipulent les souvenirs des peuples.

⇒ Le subconscient balaie, ou plutôt cache certains souvenirs, les psychanalystes connaissent bien ce phénomène de censure.  « Souvenir attention danger ! » dit la chanson de Serge Lama
Le subconscient a son programme, nous dirions aujourd’hui avec le langage informatique qu’il a son « antivirus » et que le souvenir toxique, traumatisant, tel un « malveillant » est  mis en « quarantaine », pour ne pas perturber notre programme.
La censure est une notion reprise par Freud, lequel explique que des agents psychiques établissent comme une barrière qui empêche certains souvenirs de revenir à la conscience ; ils sont profondément enfouis, et une des instances de notre conscience, le « moi » le refoule, car il est issu d’un traumatisme qui insciemment continue à nous perturber, et il peut être cause d’une névrose. La thérapie sera de le faire revenir du passé, l’affronter, avec l’aide du thérapeute, pour pouvoir entamer une résilience, une guérison. Ce serait alors le retrouver pour le balayer

⇒ Les psychiatres fouillent dans les souvenirs, souvenirs cachés, enfouis profondément dans la mémoire, et que parfois ils arrivent à faire remonter à la surface. Mais y a t-il vraiment une technique, une méthode pour arriver à oublier les souvenirs toxiques ? « Il n’y a de vraiment détruit, que ce qui a été remplacé » dit Madame de Staël.

⇒ Je ne pense pas qu’on puisse oublier ou balayer les souvenirs toxiques, nous sommes faits de tous nos souvenirs, et on apprend à vivre avec.
Je voudrais avoir un avis sur les souvenirs qu’on n’a jamais vécus, et dont certaines personnes arrivent à nous persuader que nous les avons vécus ?

⇒ Il n’y a rien de pire que les commémorations, pour moi, c’est la perte du souvenir. Je fais partie de la fondation pour la mémoire de la déportation, et si on a choisi le mot mémoire, c’est bien pour montrer qu’il y a une différence entre commémoration et souvenir, et faire en sorte que les choses du passé restent en mémoire, du concret pour la société ; laquelle société perd peu à peu ses souvenirs, les transforme, les falsifie. Le jour où la société sera capable de dire notre passé, ou, en fait notre mémoire, alors ce passé ne s’oubliera pas, parce qu’il deviendra présent.

⇒ Il faut transmettre notre mémoire, la transmettre à nos petits enfants, il y a une mémoire transgénérationnelle, si on ne la transmet pas, elle est perdue, balayée pour toujours.

⇒ Le temps fait des dégâts dans l’armoire des souvenirs et avant, que de mes souvenirs, le temps fasse, comme « le vent du nord » avec « les feuilles mortes » – avant que les souvenirs ne s’envolent – avant « qu’ils ne se ramassent à la pelle » – avant qu’ils ne s’éparpillent « dans la nuit froide de l’oubli », il me faut surtout  avec l’âge, revenir sur les sentiers de ma mémoire, et alors fixer certains souvenirs pour les transmettre.
Dans ce sens, j’ai fait un livre de famille qui est surtout lié à la vie de ceux qui m’ont précédé. C’est témoigner d’une époque, c’est raconter « le temps d’avant », c’est faire revivre pour les générations futures, les protagonistes qui sont aussi leur histoire, leur identité. C’est fixer « du temps à l’état pur », et ce sera  plus tard « du temps retrouvé »
Car, nous dit François Ellenberger dans son ouvrage « Le mystère de la mémoire » « Il y a dégradation du souvenir avec le temps […..] Le souvenir me glisse entre les doigts [….]  Ces vieux souvenirs s’évoquent toujours très fragmentairement. L’on voudrait revivre le passé, voir et sentir davantage ce qui est offert si parcimonieusement ; l’on complète par l’imagination ce qui manque [….] je veux mon passé : s’il m’échappe, je me duperai moi-même en le restaurant à neuf. Mais un jour je m’apercevrai qu’il me reste une simple image, construction artificielle, contenant peut-être encore quelques matériaux authentiques, mais perdus à jamais dans les apports du « Je » idéomoteur  ». (Le mystère de la mémoire. François Ellenberger P, 141)

⇒ Aujourd’ hui on voit que nombreux sont ceux qui confient leurs souvenirs à Facebook. Il arrive à chaque heure, chaque minute, tellement de souvenirs, qu’ils seront balayés, noyés dans le flot des souvenirs. Ils seront les déchets de l’oubli semblables à ces déchets plastiques qui forment une île dans l’océan.

Plus deux citations entendues lors du débat :
«  Les souvenirs d’un homme constituent sa propre bibliothèque » (Aldous Huxley)
« La différence entre les jeunes et les vieux, c’est que les vieux ont beaucoup de souvenirs et beaucoup moins de mémoire » (Paul Ricœur)

Références :

Livres

Du côté de chez Swann. Marcel Proust
Le mystère de la mémoire. François Ellenberger. 1947. Editions du Mont-blanc. Genève.

Musique/Chansons

Non, je ne regrette rien. Interprète, Edith Piaf. Musique et paroles de Charles Dumont
Douce France. Auteurs : Charles Trenet et Rghioni
Souvenirs, attention danger ! Compositeurs : Serge Lama, Tony Stéphanis
Les feuilles mortes. Paroles de Jacques Prévert. Musique de Joseph Kosma

N.B. Le « je » sublime certains souvenirs, pour notre ego, comme cela a été dit.Le « Je Sublime » est le titre du tableau de Miro, choisi comme illustration pour de ce débat

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