Café-littéraire autour de l’oeuvre « No et moi « 

Café-littéraire :   Autour de l’œuvre de Delphine de Vigan
« No et moi »
« Jusqu’où peut-on  aider l’autre ? »
Restitution du débat. Café-philo de Chevilly-Larue.
25 février 2009

                                                     Delphine de Vigan.  Auteure du roman: « No et moi »

Animateurs: Guy  Pannetier. Alain Brossard. Guy Philippon.
Introduction : Guy  Pannetier
Modérateur : André Sergent

Introduction: L’auteure, Delphine de Vigan voyant un nombre croissant de jeunes femmes vivant dans la rue, voulait évoquer ce sujet. Sujet qui concerne chacun de nous, présentant l’échec de ces personnes « cassées », et également échec de notre société. Ce sera ce roman avec pour base,  les deux personnages d’adolescentes, Lou, No, attachantes l’une comme l’autre. Le personnage de Lou, avec sa spontanéité, sa fraîcheur,  va lui servir d’interface, pour éviter le « je »  pour évoquer ce sujet, et y mettre du sentiment  sans tomber dans le pathos, dans le mélo. Au-delà de cette fiction le thème nous pose une question essentielle : face à notre désir de venir en aide, entre altruisme, et simple compassion, comment agir ? Quelle prise de risque ? Quel engagement raisonnable ? Jusqu’où aider l’autre ?

Débat:  ⇒ Le personnage de Lou (Moi) est une extrême jeune fille, elle est à un moment donné, définie physiquement…On s’aperçoit que dans la classe à l’école c’est un gnome, c’est à dire  qu’elle est avec des jeunes femmes, alors qu’elle est à peine

⇒ Une jeune fille. Elle est petite, elle n’a pas encore de poitrine…On va voir l’évolution vers la jeune femme, et ce sera dans le dernier chapitre quand elle embrasse le garçon, qu’elle passe de la démarche intellectuelle à l’amour, à cet affect recherché. Donc nous avons là, entre autre, la construction de cette jeune fille.

⇒ No ! Pourquoi ce prénom ? Celle qui n’est pas moi ? Le négatif ? Tout semblerait les opposer. Lou, un QI de 160, qui gamberge sans cesse, à toute vitesse, une famille, un avenir…Dans cette rencontre No va d’abord écouter, ne pas s’ouvrir à Lou ; mais lorsqu’elle va lui demander quelque chose ce sera « est-ce que tu peux me parler ? », en quelque sorte, parle-moi, pour que je puisse sortir de moi, faire mien ce que tu vas me dire de ton monde à toi. Il y a une attraction entre Lou et No, on le voit dans son souci de la dépeindre : comment elle se coiffe, elle se déplace…Lou est intriguée.., comment peut-on vivre comme cela ? Seule, sans maison ? A la merci de tout. No est « l’autre » (voir Lacan) qui attire et qui intrigue, et nous sommes vite au-delà de la compassion…, ce lien ira jusqu’à une fugue commune. Mais la réalité reprendra le dessus, et c’est No qui s’en charge : « Je ne suis pas de ta famille, Lou. C’est ça qu’il faut que tu comprennes, je serai jamais de ta famille » (P.199) et No sortira de sa vie. Il y a un symbole : l’histoire commence dans une gare, « La gare d’Austerlitz j’y vais souvent … » (P15) et fini dans une autre gare, « Le vent s’engouffrait dans la gare, le dernier train de Cherbourg venait de partir…No m’avait laissée, No était partie sans moi » (P278/279).

⇒ La gare d’Austerlitz, c’est un passage, une scène qui révèle Lou, son intérêt des autres, et que va-t-elle chercher dans cette gare ? Quelque chose qui lui manque ?

⇒ Dans la  famille de Lou j’ai apprécié la solidité du père, sa présence, son acceptation, il ne rejette pas No. L’accueil de Lou nous dit que si chacun prenait un sans abri, il n’y aurait plus de sans abri, mais cela n’est pas sans risque…

⇒ No et Lou sont complémentaires, l’une est dans sa déconstruction physique et matérielle, l’autre au niveau affectif. Toutes les deux ont un énorme manque, ce qui explique en partie la gare, où Lou retrouve le spectacle de l’affect, des effusions, des sentiments….

⇒ La psychologue qui va recevoir Lou, qui est « en avance » la compare à une voiture extrêmement moderne, dotée de toutes les options : « ce n’est pas pour autant que tu connais le code de la route, ni que tu sais conduire » (p38/39), Lou est consciente qu’elle ne maîtrise pas : « Je vois bien que je n’arrive pas à grandir dans le bon sens…, je ne maîtrise pas mon véhicule » (P39), ce qui la rend encore plus attachante, elle n’a pas de certitude

⇒ Le mot « surdouée » ne figure pas dans l’ouvrage, mais cette idée d’avance et décalage est toujours présente : « En attendant je regarde mes pieds, mon lacet est défait comme d’habitude. D’où vient qu’avec un QI de 160 je ne sois pas foutue de faire un lacet ? » (P14)

⇒ Lou revient souvent sur une certaine incapacité à faire certaines choses, à être, comme les autres : « …comme si j’avais une maladie contagieuse.., je me tiens à  l’écart.., en dehors de l’image » (P31)  Cet intellect en avance sur le physique la rend différente, l’isole…

⇒ La démarche de Lou envers No nous intéresse, nous nous sentons concernés. On suit, on participe, on est un peu « dans le personnage » on s’identifie, on voudrait qu’elle réussisse, ce serait « notre réussite » ; et puis on sent venir cette issue, ce « coup d’épée dans l’eau ». Pouvait-il y avoir une autre fin ? Si cela avait « bien tourné », on aurait été dans le conte de fée, on s’en serait sorti à bon compte, on serait dédouanés, alors que là, l’auteure a bien vu, nous restons face à notre responsabilité, au problème des sans abri. Et Lou nous interpelle: « Je pleure…, je dis n’importe quoi, de toute façon vous vous en foutez pas mal de No comme de moi, vous avez jeté le manche, vous avez renoncé, vous essayez juste de maintenir le décor…, mais moi je ne renonce pas, je me bats » (Page 264)

Le style est direct sans formulation pompeuse, sans excès, sans emphase, ce qui irait peu avec l’aspect dramatique de la situation de No. La vivacité du personnage de Lou, ses élucubrations, ses remarques, sont comme une soupape pour évacuer la tristesse. Il y a parfois des formules qui sont  poétiques : « No est rentrée au petit matin, je dormais en surface… » (Page 205). La retenue entre les deux personnages laisse la place aux non-dits : « Avant de rencontrer No je croyais que la violence était dans les cris. Maintenant je sais qu’elle est aussi dans le silence, qu’elle est parfois invisible à l’œil nu…, elle se tait, ne se montre pas … » (Page 261). On peut y ajouter, « le baiser/machine à laver », et aussi ce passage, très beau et qui à la fois fait sens : «,…je croyais que la violence était dans les cris, les  coups, la guerre et le sang…….La violence est ce temps qui recouvre les blessures, l’enchaînement irréductible des jours, cet impossible retour en arrière…. » (P 261). Ou encore : « Je suis une bonne fois pour toutes qu’on ne chasse pas les images, et encore moins les brèches invisibles qui se creusent au fond des ventres, on ne chasse pas les résonnances ni les souvenirs qui se réveillent quand  la nuit tombe au petit matin, on ne chasse pas l’écho des cris et encore moins celui du silence » (P57). L’écriture est facile, légère, malgré le sujet, écriture digne, on ne tombe pas dans le voyeurisme ou le misérabilisme, on est dans le vrai, et l’on est entraînés à lire plus vite pour savoir plus vite, on est captivés…Il ya des fulgurances dans les propos de Lou : « A partir de quand il est trop tard ? », ou encore : »…un cadeau qui modifie les couleurs du monde et qui remet en question les théories », dans un petit bout de phrase quelque chose de fondamental, tel encore que : « Je ris, et si c’était ça le bonheur ? Pas même un rêve, pas même une promesse, juste un instant ! » Tous ces passages m’apportent presque plus que l’histoire…

Le rythme est lié, enchaîné, pas de retour en arrière, de « pauses dissertation », l’intérêt ne retombe jamais. Un bel équilibre entre les deux personnages : Lou, la marche en avant, No, la statique, comme prisonnière de son présent. Tout au cours du roman on a l’espoir que No va se  sortir de sa « galère ». Pour compenser la déception, l’échec, l’auteur ajoute en épilogue « La rotation de la langue » dans le baiser final. Le rythme du développement varie souvent, des moments intimistes aux changements brusques, différents rythmes, divers genres, comme un orchestre.., mais tout au long c’est émouvant. Nous avons avec la scène de la gare, une séquence de film : les personnages, les images mises en scène défilent devant nos yeux

La syntaxe. Lou dans son fouillis lexical, son trop plein de mots, amène des formules, des élucubrations, comme : « Je suis insomniaque, un mot qui finit comme maniaque, patraque, hypocondriaque, quelque chose qui se détraque », ou encore (page 88) « il pleut « des » seaux », plus qu’une licence orthographique, c’est chaque fois  une petite soupape de plus pour évacuer la tension, une fenêtre qu’on ouvre. Tout comme à la page 204 : » Alors, j’ai pensé aux adverbes et aux conjonctions de coordination,(Néanmoins, par contre, cependant…). J’ai cherché à en faire l’inventaire…Alors j’ai pensé que la grammaire a tout prévu, les désenchantements, les défaites et les emmerdements en général » . Les phrases sont simples, dzsenchantrementssujet – verbe- complément, ça introduit de la vitesse, de la mobilité,  pour passer d’une idée à l’autre, on va parfois à la vitesse de Lou, trop vite, même pour elle : « Ouf ! si je pouvais trouver un peu de repos, ne pas penser. Mais se dire qu’on peut ne pas penser, c’est encore penser… ». ou : « …c’est formidable, ça organise le monde.. » et plus loin : «  la grammaire c’est un mensonge pour nous faire croire que les propositions s’articulent entre-elles dans une langue que l’étude révèle, un mensonge perpétué depuis des siècles ».

⇒ Un des passages les plus durs et ce moment de basculement, de traumatisme : « Un dimanche matin, j’ai entendu le cri de maman, un cri que je n’oublierai jamais…j’ai vu maman qui secouait Thaïs en hurlant…, elle pleurait en disant non non non… » (P54)

⇒ On  retrouve souvent le lien entre réalisme indépassable, acceptation  et état d’adulte : « Les choses sont ce qu’elles sont, et il y en a beaucoup contre lesquelles on ne peut rien. Voila sans doute ce qu’il faut admettre pour être adulte »(P91), puis : « La vérité c’est que les choses sont comme elles sont. La réalité reprend toujours le dessus et l’illusion s’éloigne sans qu’on s’en rende compte…Il ne faut pas espérer changer le monde car le monde est bien plus fort que nous » (P217), (encore un thème de philo : être adulte c’est accepter ?), ou encore : « je pense à l’Egalité, à la Fraternité, à tous ces trucs qu’on apprend à l’école et qui n’existent pas » (P114)

⇒ Il y a chez l’auteure une retenue, une pudeur, jamais elle n’accuse la société, c’eut été facile ; c’est son personnage qui affronte seule. Le roman est intimiste, c’est avant tout la relation entre deux adolescentes différentes, (a priori) et toutes les deux fragiles : « J’ignore laquelle de nous deux soutenait l’autre, laquelle était le plus fragile »

⇒ On peut retenir ce passage poétique et qui nous ce qu’on ne voit pas ou qu’on feint de ne pas voir: « Elle récupère. A la voir on pourrait croire qu’elle rentre d’un long voyage, qu’elle a traversé le désert et les océans, marché pieds nus sur les sentiers de montagne, longé des kilomètres de nationale, foulé des sols inconnus. Elle revient de loin. Elle revient des terres invisibles et pourtant si proches de nous » (P135). Ce passage comme bien d’autres est une pépite, le surnom de Lou).

⇒ L’histoire nous renvoie à notre incapacité à répondre au cas des sans abri, problème plus particulièrement lié au développement de vie urbaine, des grandes cités où des milliers d’inconnus se croisent, se côtoient, s’ignorent : « Comment peut-on laisser des gens vivre au bord du périphérique ? » (P203). Ce serait là l’objet d’un long débat ; on ne sait pas, on ne sait plus intégrer à notre société ceux qui ne sont pas des « battants » des « winners »…, nous savons que le pas est assez vite franchi quand des processus s’enclenchent.

⇒ Pour aider l’autre, il faut déjà être bien dans sa vie. Nous avons beaucoup de gens qui « vivent mal », mal chez eux, mal au travail, stressés, voire parfois en détresse…

Un instant de discussion générale : il y avait pas de SDF en milieu rural, pourquoi ? Pourquoi avons-nous de plus en plus de SDF ? Comment communiquer avec eux ? Des échecs personnels pour aider sont évoqués…, on entend l’expression « notre clochard »…

⇒ En général pour nous SDF c’est un (e) adulte. Alors adolescent et SDF choque encore plus. Nous voyons tant de jeunes qui quittent l’école les mains vides, sans diplôme, là le risque est grand. De plus en plus le niveau demandé va les rendre « inutiles », « Les choses sont ce qu’elles sont ! »

⇒ Jusqu’où peut-on aider l’autre ? 1°Déjà, est-ce qu’on est certain d’avoir les capacités nécessaires et ne pas courir le risque d’aggraver une situation. 2° Est-ce qu’on vraiment le désir d’aider l’autre pour le sauver lui, ou un peu pour nous sauver nous-mêmes ? 3°Est-ce qu’on a la certitude que celui qu’on veut aider en a envie ? (On touche à la liberté). Et enfin 4° N’y avait-il pas le risque que Lou et Lucas se perdre avec No ? « Il faut bien s’aviser à ne pas se noyer en voulant secourir ceux qui se noient ». (Balthazar Gracian 1637)

⇒ La compensation de l’échec, c’est Lou qui « retrouve » sa mère : « J’ai sonné à la porte. J’ai vu sa tête toute défaite, ses yeux rougis…, puis elle m’a attirée contre elle sans dire un mot », c’est la flamme qui  se rallume, quelque chose qui renaît…l’achèvement d’une crise.

⇒ Le texte nous rappelle que les gens en difficulté sont vulnérables, le regard des autres les accusent, ils construisent alors un mur autour d’eux. C’est Lou qui vient vers le monde de No, qui essaie de comprendre cette énigme… Toujours comment communiquer (sujet de philo ?), bonne distance dans la relation, ne pas brusquer accepter la différence, apprivoiser l’autre ! « Si tu veux un ami, apprivoise-moi » Apprivoise-moi je t’en prie /Si tu as besoin d’un ami /Et jusqu’à ma dernière seconde /Tu resteras unique au monde (Le Petit Prince. Saint- Exupéry)

⇒ La fin du livre est d’une lucidité terrible. C’est un constat et il n’apporte aucune solution. J’ai eu l’impression avec le dernier passage d’être sur la plage et que la vague venait de détruire le château de sable.

Conclusion : On a le sentiment qu’on a mémorisé une bonne partie du livre, il est encore là, avec cette intelligence du cœur, sa pudeur, son émotion, que des passages entiers laisseront leur trace en nous. Cette fiction est attachante, souvent émouvante, et au-delà de la fiction elle nous rappelle déjà deux choses : 1° Qu’on peut dépasser ses propres problèmes en aidant les autres, c’est le cas pour Lou,  pour qui cette expérience, cette aventure s’avère être une thérapie pour reconstituer sa famille, également expérience initiatique pour quitter l’enfance. 2° Que l’exclusion, l’errance, le décrochage social total, cela est de tous les jours autour de nous, ce n’est pas qu’une fiction. A partir de là comment aider les autres ? On ne doit pas forcer, ou faire culpabiliser ceux chez qui l’altruisme n’est pas un reflexe naturel ; après il y a la conscience : « J’ai beau tricher, j’ai beau fermer les yeux, il y aura toujours un chien malheureux quelque part qui m’empêchera d’être heureuse » (La sauvage. Jean Anouilh). Aider ? Comment ? Jusqu’où ? Nous voyons ceux qui s’engagent, seules, ou dans des associations, puis ceux qui ne veulent pas voir de trop près, ne pas se faire mal, qui n’osent pas, qui s’en remettent aux œuvres caritatives. Vouloir aider c’est parfois aussi des « coups d’épée dans l’eau », la volonté ne règle pas tout. « Et notre silence est chargé de toute l’impuissance du monde » (P69), « …mais tout cela n’a pas de sens, rien de tout cela n’est compréhensible, même avec le plus gros QI du monde, je suis là le cœur en miettes, sans voix, en face d’elle, je n’ai pas de réponse.. »(P77) « Je les regarde avec cette honte…, d’être du bon côté.. » (P90)
C’est la dernière phrase du professeur qui s’adresse à Lou qui donne le message final :
« Mademoiselle Bertignac ? – Oui ? – Ne renoncez-pas ! »

Danielle, empêchée au dernier moment avait préparé des notes pour ce débat, lesquelles finissaient par : « Elles vont suivre leur chemin…, mais elles ne s’oublieront pas. Chacune reprend sa vie mais le livre reste ouvert… »

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3 réponses à Café-littéraire autour de l’oeuvre « No et moi « 

  1. MIMI dit :

    ce qui se passe a la fin ? pk No s’en va ? et PK elle ne veut pas rammener avec elle Lou?

  2. Ping : No et moi de Delphine de Vigan - Pas ce soir, je lis

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