Thème: Peut-on échapper au conformisme ?


Essai de restitution du débat. Café-philo de l’Haÿ-les-Roses.
9 avril 2008

Albert Einstein.

Introduction : Guy-Louis: Le conformisme est par définition une tendance à agir selon les comportements les plus usuels de la société, à s’aligner strictement sur les croyances et pratiques de la majorité, une soumission passive aux normes, aux usages, et aux  valeurs du groupe. Les autoroutes du conformisme sont des expressions comme: « Tout le monde dit que… », ou «  Tout le monde pense que… », « « Tout le monde fait comme ça… » ou encore : « L’opinion généralement admise veut que … ». Les synonymes sont souvent : suiviste, moutonnier, docile, grégaire, béni-oui-oui, phénomène de mimétisme…Parfois les philosophes n’ont pas été les derniers à avoir les pieds enlisés dans le conformisme : « Il faut que chacun se soumette aux moeurs et aux lois établies, non parce qu’elles sont justes  », dit Montaigne, « mais parce qu’elles existent déjà ». Les contraires sont :   anticonformiste, original,  marginal, Voltairien, ou, encore « mouton noir », « Non » nous dit Brassens «  les bonnes gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux… ». Mais nous nous construisons tous, consciemment ou inconsciemment dans l’influence du groupe dans lequel nous vivons, ce qui nous rend inévitablement conformes au modèle de société.  Nous ne choisissons somme toute que parmi les modèles qui nous sont donnés à voir. De ce fait, nous nous ressemblons par nos comportements, nos modes vestimentaires, nos goûts, nos modes de pensée…..
1° Le conformisme n’est-il qu’une façon d’être bien avec les autres ?
2° Le conformisme est-il le confort d’une route toute tracée ?
3° Est-on conformiste par nécessité, voire par modestie ?
4° Le conformisme n’est-il pas aussi refus, crainte d’assumer une différence ?
5° L’anticonformiste présente t-il  un danger pour le groupe ?
6° L’anticonformisme ne serait-il pas lui aussi parfois, une mode ?
Alors, pouvons-nous échapper au conformisme ?

Débat:     – Vouloir « échapper » au conformisme sous entend inévitablement que l’on est « dans » le conformisme. La question aurait peut-être été plus ouverte avec « éviter le conformisme ». Déclarer vouloir échapper au conformisme met dans une posture conformiste, nouveau conformisme, celui par exemple d’échapper à «  la bien pensance », le politiquement correct…
– Les Anarchistes ne sont-ils pas les conformistes de l’anticonformisme, se voulant différents, et avec  les mêmes signes de reconnaissance vestimentaire, un conformisme en soi…
– N’y a t-il pas parfois,  dans le conformisme simplement l’envie d’éviter un conflit, une simple attitude pour éviter un désaccord avec l’autre ? Et, le conformisme n’est-il pas aussi, une forme de soumission à un discours dominant, à l’opinion. Dans le rapport « Dominant/dominé », le conformiste n’est-il que le « dominé » ?
– Le conformisme ne serait-il pas une certaine forme de lâcheté, le refus d’assumer  sa différence de conception, ou d’être…
– Echapper au conformisme, est-ce échapper à tous les conformismes ; alors que certains sont nécessaires ; nous nous conformons aux règle morales et éthiques…
– Pour chacun de nous le conformisme n’est-il pas souvent, « le passage obligatoire » ?
– Le conformisme est incontournable dans certaines situations de la vie ; on ne rentre pas  à l’Opéra sans cravate ; dans un poste de commercial on doit avoir une tenue correcte, on est l’image de son entreprise…
– Le vêtement et ses codes de conformité véhicule bien des messages, par exemple on voit des femmes ayant obtenu des hautes fonctions qui finissent par s’habiller comme des hommes…
– Dans les cas comme l’Opéra, il faut une règle, sinon pourquoi l’ouvrier ne viendrait-il pas en bleu, le ramoneur « en ramoneur »…, il faut s’adapter au cadre, à l’usage, s’adapter reste une forme d’intelligence.
– Le mot conforme évoque également, respect de l’authenticité. Quand on parle de « copie conforme », c’est une référence, un modèle initial.
– Quand c’est validé « conforme » c’est recevable. La conformité est la règle, celle-ci peut être écrite : règlements, lois, et des règles non écrites qu’on respectera, peut-être par conformisme ! Même si cette règle n’est pas écrite, il est normal et non-conformiste par exemple de dire bonjour lorsqu’on entre quelque part…
– Au cœur de nos rapports, le conformisme a été évoqué en tant qu’élément « d’étalonnage ». Etalonnage  de nos comportements.., à partir d’archétypes on étalonne en musique, dans les couleurs…, dans maintes expériences scientifiques. On besoin de repères,  puis après on fait ses choix.
– On peut être conformiste par timidité, pour se fondre dans la société, pour ne pas se faire remarquer, par manque de savoir, de connaissance, être très influençable. . On préfère ne rien dire, attendre que la majorité formule une réponse à laquelle on adhèrera, on suit sans trop se poser de questions, on est dans le respect stricte de la norme établie, la norme commune…
Poème de Florence : Peut-on échapper au conformisme ?Qu’on forme des réformes ou des contre-réformes
Je m’informe, je me déforme et je forme
Des projets sans forme qui toujours me glissent entre les doigts

Conforme ? Vous avez dit conforme ?

Mais j’ai beau faire et j’ai beau dire
Tout a toujours été, déjà dit, déjà produit
Le conformisme est mouvant comme la forme insaisissable de la contestation
L’opposant d’hier est le conforme de demain
Et nous n’en finissons pas de former les cons
Doutons, doutons toujours, il en restera bien quelque chose
Entre la forme et la réforme j’espère et je cherche ma conscience
Elle chuchote à mon oreille
Est-ce bien elle qui me parle ? Ou l’écheveau entremêlé des consciences partagées ?
Doute… toujours douter… de tout
Conforme ?

– La liberté individuelle nous donne le choix de se conformer ou non, mais nous restons contraints de respecter les règles essentielles.., les choix nous appartiennent toujours et cela nous amène à ne rendre compte qu’à soi-même.., du moment qu’on ne se met pas hors-la-loi.
– Conformisme et individualité : « Désirant être connu par les autres, on se conforme aux images qui leur plaisent, et l’on perd de vue ce que l’on est » (J.J. Rousseau)
– On a évoqué les lois, qui sortent en fait du cadre du conformisme. La loi on s’y soumet, on ne peut s’en détourner aisément, le conformisme étant lui, adhésion ou non adhésion.
– Pourquoi se conforme t-on ? : « Soudain, je ne sais comment, le cas fut subi, je n’eus loisir de le considérer. Panurge, sans autre chose dire, jette en pleine mer son mouton bêlant et criant. Tous les autres moutons, criant et bêlant en pareille intonation, commencèrent à se jeter et sauter en mer après, à la file. La foule était à qui le premier y sauterait…Il n’était pas possible de les en empêcher, comme vous savez, du mouton le naturel, toujours suivre le premier, quelque part qu’il aille » (Pantagruel. Rabelais).
Un autre exemple : expérience filmée : un homme entre dans un ascenseur, il attend face à la porte, entrent 10 comparses pour l’expérience. Ils se mettent tour à tour face à la glace au fond de l’ascenseur, tournant ainsi le dos à la porte. Le premier, le « cobaye » reste seul à faire face à la porte. L’ascenseur démarre, on voit le cobaye qui s’interroge, puis tout doucement ses pieds tournent pour venir dans le même sens que les autres. « Si plusieurs personnes », va-t-il penser, «  semblent d’accord entre-elles, je peux finir par croire qu’elles ont raison ; pourquoi  se tromperaient-elles toutes?  D’autant plus que la réalité n’est pas toujours évidente, et,  peut-être possèdent-elles une information que je n’ai pas… .Pourquoi se faire remarquer ?». Et puis se fondre dans le groupe dilue toute responsabilité,  faire du groupe le seul responsable permettra de dire : « C’est pas moi, c’est les autres, les autres… » (Abd Al Malik)
– On a plusieurs fois évoqué le mot « échapper » placé au début de la question initiale. Le terme est choisi sciemment, plutôt de que « éviter » comme suggéré. Le conformisme est comme un  courant, celui d’une rivière ou dans ce cas celui d’une société en mouvement, ce courant  nous emporte ; pour y « échapper » il y a la rive,  c’est se mettre hors la société, et c’est alors s’arrêter de vivre.
– On ne peut échapper au courant, nous sommes dans un collectif qui d’une façon ou d’une autre doit être « cadré », avec ses règles, ses lois écrites ou non. Alors on obéit ou non ; obéir c’est par définition « Ouïr au-delà », ouïr au niveau de l’esprit de la chose et pas seulement à la lettre.., obéissance n’est pas conformisme, il reste le choix du degré d’adhésion…
– On peut toujours sauvegarder son identité, sa différence, son originalité, c’est parfois se mettre en dissidence, position bien plus difficile que de se laisser porter par l’opinion de la majorité…
–  N’y a-t-il pas conformisme dans cette idée qu’être, social , c’est être de gauche….
– Pour échapper au conformisme il faut parfois un certain courage…Comment alors ne pas trahir son groupe, comment  ne pas se trahir soi-même ?
– On a évoqué le conformiste des militaires : marcher au pas, la tenue, le règlement…Dans cette veine il y a les sectes, on se conforme à la règle…mais en France on peut dire qu’il y a pas mal d’anticonformistes si l’on en juge par toutes les pétitions qui circule, les manifs…
– A quand le parti des anticonformistes ?
– Avec une formule manichéenne, le conformisme politique est illustré par Jean D’Ormesson : « Si à vingt ans vous n’êtes pas de gauche, c’est que vous n’avez pas de cœur, si à cinquante ans vous êtes toujours de gauche, c’est que vous n’avez pas de tête ».
Le psy face à un sujet qu’il va aider à devenir soi-même, va lui suggérer un projet quelque part conforme…Comment tolérer celui qui n’est pas conforme, qui nous dérange, qui va nous entamer dans nos certitudes, nos convictions.., on cherche toujours à imposer sa norme.., en refusant d’autres qui nous mettraient « en soumission »…
– L’ennemi intérieur du conformisme c’est toujours le « Surmoi » freudien. Si la réalité de ce monde n’existe qu’à travers les autres, une certaine fierté, cette satanée conscience, le sens responsable, nous amène à analyser nos actes, ne pas se rendre systématiquement à la règle, ne pas se faire complice de ce qu’on désapprouve. Mais vais-je me distinguer, être rebelle, être l’empêcheur de tourner en rond, et affronter l’opprobre des autres. Ce n’est parce qu’une majorité pense ainsi que je dois m’y conformer. Il se peut que cette majorité soit influencée par une minorité agissante, minorité active, tel collusion pouvoir et communication. Alors vais-je agir pour être en accord avec les autres, ou être en accord avec moi, avec mon « surmoi » !
– Heureusement que l’anticonformiste n’est pas toujours celui qui est sanctionné, celui qui échoue, souvent il nous montre une autre voie, parfois il est créatif…
– Les adolescents sont extrêmement conformistes, ils sont dans un monde codifié, ils ont souvent un instinct grégaire développé.., un côté normatif pour être en phase avec les amis….celui qui ne porte pas les baskets de la marque, X,  Y,  Z, est un ringard c’est le formatage total….
– Le principe « dominant/dominé » commence dan la cour de récré… Chez les adultes où également rien n’est prédéterminé, nous voyons parfois des évolutions, le conformisme n’est que factuel… Chacun ayant choisi sa voie, peut ne pas «  réussir dans la vie »  au sens commun,  mais avoir « réussi sa vie »
– « Il faudrait que durant les premières années de sa vie, l’enfant se développe dans les seuls rapports à lui-même, ….ainsi serait-il prémuni contre le danger d’être les autres, c’est-à-dire d’être, inauthentique ». (Traité de l’éducation. J.J. Rousseau)
– Toute notre enfance nous sommes soumis aux règles et normes de la société : c’est dans la famille, c’est à l’école. Arrivés à l’adolescence nous prenons conscience que quelques personnes peuvent s’écarter du conformisme, mais nous entendons également les jugements à leur encontre. Puis on entre dans le monde des adultes, le monde du travail, où l’on doit se conformer à une organisation, obéir à une hiérarchie, et là on voit que les plus dociles, ceux qui respectent les conventions sont souvent les plus récompensés. Les principaux acteurs de tout ce conformisme sont solidaires, ils se soutiennent pour être assurés qu’ils détiennent la bonne façon d’agir, la bonne façon d’être…, pour se rassurer peut-être ?
– Chaque société, région, Etat, pouvait avoir développé ses conformismes, mais nous sommes dans un « village global » qui mine de l’intérieur ces différences, ces individualités spécifiques. « Lorsque des dizaines, voire des centaines de millions de téléspectateurs regardent simultanément le même programme en direct, les consciences du monde entier intériorisent les mêmes objets temporels. Et, si, tous les jours, elles se répètent à la même heure et très régulièrement, le même comportement de consommation audiovisuel parce que tout les y pousse, ces « consciences » finissent par devenir celle de la même personne » .(Bernard Ziegler)
– Nous retrouvons des conformismes dans tant de domaines : tel le petit pavillon de banlieue, son jardin.., il y a aussi des conformismes, modes de consommation dictées par les circuits économiques .., ou encore des groupes d’intellectuels, ou pseudo intellectuels qui pensent juste, ce qui s’apparente parfois à une dictature du goût…
– L’anticonformisme d’aujourd’hui peut devenir le conformisme de demain. En 1917 un artiste Marcel Duchamp présente une oeuvre pour une exposition à New York il propose  l’œuvre appelée fontaine et qui est en fait un urinoir. Ce sera dira t-il pour se moquer du snobisme américain, qui s’extasiait un peu sur commande devant tout et n’importe quoi. L’œuvre est refusée par le musée, mais quelques années plus, elle sera considérée comme œuvre d’art « Art ready made » (Œuvre d’art toute faite), le musée Pompidou en fera faire une copie. Voilà bien un domaine, où prévaut un certain suivisme, où quelques marchands vont décider de ce qu’est art, de ce qui ne serait pas, et par conformisme, l’imposture s’est imposée, par ceux qui auraient le bon goût. Tout le monde aime et vante tel peintre moderne, tel auteur, tel compositeur.., et celui qui va oser dire qu’il n’aime pas va de suite être considéré comme un Béotien, il y a là et un mélange de snobisme et de conformisme…On n’impose pas un goût. Ne pas aimer, ne pas apprécier, n’est pas refuser…..
– Nous constatons que nous avons du mal à échapper au conformisme, on est pris dans l’engrenage…, comment y échapper et si l’on y échappe quel sera le prix ?
– Quelles sont les conséquences de l’anticonformisme pour la société, en la remettant en cause. La société ne finit –elle par  récupérer sa différence, voire sa créativité, et la transformer en positif…
– Rien ne prédispose plus au conformisme que le manque de formation.
« Les gens sans doute veulent être surpris, mais avec ce qu’ils attendent ». (Tristan Bernard)

Conclusion : Le conformisme a  parfois aveuglé des populations, les maintenant dans  une stagnation du développement social, voire entraîné des régressions. On  pense à l’obscurantisme religieux qui  a sévit sur nos pays, on pense à des idéologies comme le nazisme, et dans un autre domaine, à l’idéologie du bien être par la consommation, ce conformisme qui nous entraîne à notre insu, comme un courant.  La philo doit nous aider à ouvrir les yeux, être conscients, et, comprendre pour croire, et non pas, « croire pour comprendre* ». (* Saint Augustin) C’est peut-être parce  ce que nous ne sommes pas, ou moins conformistes que nous nous  intéressons à la philo, laquelle  s’adresserai peut-être plus à des individus soucieux de leur individualité, des personnes qui redoutent le suivisme, qui ne veulent  ne pas « se laisser tirer les ficelles par mes autres », qui ne veulent pas mettre en veilleuse leur indépendance.  Même s’il favorise la cohésion sociale, le conformisme, le désir d’appartenance au groupe ou, ce qui revient au même, la crainte d’en être  rejeté, a un revers, un danger : le mimétisme stupide : « Être réaliste, c’est tenir compte de la réalité telle qu’elle est. Être conformiste c’est s’en contenter. L’aspiration au changement est jugée irréaliste ou utopique par ceux qu’elle dérange : le qualificatif polémique prétend impossible ce qui n’est pas souhaité. Le conformisme réduit la réalité à sa configuration momentanée, qu’il feint de croire indépassable » (Henri Pena Ruiz)

 

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Une réponse à Thème: Peut-on échapper au conformisme ?

  1. Dorian dit :

    Bonjour,

    Dans l’objet d’un devoir de philosophie, j’aurai aimé connaitre vos sources et plus spécialement la citation d’Henri Pena Ruiz.

    Bien cordialement

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