Faut-il comprendre le mal ?

Thème :       « Faut-il comprendre le mal » ?
       
Essai de restitution du café-philo de Chevilly-Larue
                                 25 janvier 2006

 Modérateur : Pierre Bernard.
Introduction au débat : Christian Lacaud.                                                    
Animateurs : Guy Philippon. Guy Louis Pannetier.

 Introduction : Le mal est aussi défini comme : mal horrible.., il suscite l’effroi, la haine, il est odieux, il est compris comme une absence de Bien. Les religions lui doivent en partie leur existence. Le philosophe Juif Andalou Maimonide classe le mal en trois espèces :1° le mal physique ; 2° celui qu’on s’inflige mutuellement comme la tyrannie par exemple ; 3° ce qui arrive à chacun de nous par son propre fait. Leibniz, lui le classe en : mal physique, celui du corps – mal moral, psychologique – mal métaphysique, mal d’imperfection. Le mal reste un mystère, une énigme pour la pensée….pourquoi ? Nous voyons, nous subissons le mal, et nous ne pouvons agir…Le mal semble parfois un mur infranchissable à notre compréhension, par exemple quand on pense à la Shoah, le question reste entière : comment ont-ils pu faire cela ?

 Débat :    – Il faut bien sûr chercher à connaître le mal avant que d’essayer de le comprendre. Comprendre n’étant pas l’accepter et le connaître peut permettre de s’en préserver.
     – Le mal appelle parfois le mal ; nous voyons dans un procès d’actualité les parents de la victime manifester leur haine, leur envie de vengeance. On ne peut pas rentrer en empathie avec le criminel, mais laissons à la justice le soin de juger le mal…
    -Celui qui commet un tel acte, quels modèles a-t-il eus ? Dans l’enfance, parfois, il n’a connu que le mal, et peut aussi subir le mal…
    – Michel Onfray dans «L’antimanuel de philosophie» soutient une théorie spécifique sur le mal : « Un éducateur pédophile choisit-il sa sexualité ?» demande t-il. Il développe : « Sûrement non, sinon il choisirait vraisemblablement une autre sexualité, socialement moins dangereuse, moins risquée. La pédophilie d’un individu signifie une attirance sexuelle irrésistible…Les enfants en l’occurrence. Avoir le choix suppose de pouvoir opter pour une pratique plutôt qu’une autre, ainsi le pédophile ne choisit pas. Victime de cette sexualité qu’il ne veut pas comme vous ne voulez pas la vôtre. Il subit son impulsion sans pouvoir y résister, il est victime du déterminisme». Pour étayer cette théorie il cite Socrate chez qui la relation pédagogique avec ses jeunes élèves s’accompagnait d’une relation sexuelle ; aujourd’hui nous dit-il, Socrate croupirait en prison. Michel Onfray prend ses références en un autre temps pour justifier le mal, justifier un crime. L’éthique est fort heureusement évolutive. Rappelons que Socrate avait des esclaves dont l’un était son amant ; suivant le même raisonnement pourquoi ne pas reconnaître de nouveau l’esclavage. La théorie où le pédophile n’est que la victime d’un déterminisme est très ambiguë et difficile à suivre.
    – L’évaluation du mal est comme l’éthique, évaluable dans son époque. Il y encore une trentaine d’année un chauffard ivre qui tuait bénéficiait des «circonstances atténuantes »…
    – Revenons aux coupables de crimes odieux, chercher à comprendre ne doit pas tendre vers excuser, même si les modèles n’ont pas été des meilleurs, ne tombons pas dans le déterminisme au mal, ce serait nier notre liberté de choix
     – Le mal peut être utilisé pour un désir de justice…, le risque étant toujours que pour aller contre le mal on fasse tout autant de mal, comme faire souffrir un pays tout entier, en voulant punir un chef  d’Etat criminel, (Iraq).
    – Les raisons souvent nous échappent pour comprendre ou connaître des origines qui sont parfois enfouies au plus profond des êtres, dans des refoulements…
    – Le mal est inhérent à l’individu…, n’avons-nous pas survécu, évoluer en tuant, le mal est un élément de survie….
    – Le monde animal ne connaît ni le bien ni le mal, mais l’homme est un « animal raisonnant », il ne devient humain, il n’accède à son humanité qu’en luttant contre ses instincts primitifs, en luttant contre le mal  « en chassant le babouin » qui est en lui..
    – Un récent documentaire nous montrait des chimpanzés suite à une importante réduction de leur territoire développer une violence extrême, violence entre eux, contre eux-mêmes ; alors que plus loin sur un vaste territoire des groupes de bonobos vivent, eux, épanouis…
    – Le territoire des chimpanzés et celui des bonobos s’appelaient-ils respectivement : Clichy s/bois et Neuilly s/Seine ?
    – Une adhérente qui pour raison de santé ne peut venir (France), dans un courrier nous dit ceci en substance : « Une mise à l’écart du monde social, comme celle de nombre de jeunes dans les banlieues est de nature à créer des réactions violentes, nous l’avons vu récemment. Cette violence devient un moyen pour faire entendre leur « mal vivre ». L’adhésion de celui qui fait le mal est nécessaire pour corriger le mal, mais il reste insuffisant si l’on se contente de combattre l’effet sans agir sur la cause, ou les causes.. »
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Le mal nous dit Jean Jacques Rousseau n’est pas inné chez l’homme : « L’homme naît bon par nature, la société le corrompt, le rend mauvais ».
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L’absurdité et le scandale  de la manifestation du mal sont banalisés. C’est toujours scandaleux qu’un être souffre parce qu’un autre l’a décidé. Où est la volonté du bien, la volonté du mal ? Des individus avec détermination font le mal et vivent très bien
    – Dans la Bible de Jérusalem, Job nous parle du mal : « Moi-même quand j’y songe, je suis épouvanté, ma chair est saisie d’un frisson, pourquoi les méchants restent-ils en vie ? Veillissent-ils et accroissen-ils leur puissance ? Leur postérité devant eux s’affermit, et leurs rejetons sous leurs yeux subsistent, la paix de leur maison n’a rien à craindre, des rigueurs, Dieu les épargne….».
    –
Deux auteurs nous donnent des approches pleines d’enseignements : « Je ne crois pas au mal, je ne crois qu’en l’ignorance ». Georges Sand, ou, « Il est permis de tout faire, sauf de faire du mal à autrui » Gustave Flaubert
    – La lutte pour le bien, l’appréciation du mal ont fait l’objet par des grands hommes politiques d’approches diverses : « Je suis profondément convaincu que tout système régulier, permanent, administratif, dont le but sera de pourvoir au besoin des pauvres, fera naître plus de misère qu’il n’en peut guérir, dépravera la population qu’il veut secourir et consoler, réduira avec le temps les riches à n’être que les fermiers des pauvres, tarira les sources de l’épargne, arrêtera l’accumulation des capitaux, comprimera l’essor du commerce, engourdira l’activité de l’industrie humaine ». Charles Alexis de Tocqueville. Libéral 19 ème  siècle.
    – Ou une autre illustration, La fable des abeilles : « Les abeilles riches et raffinées, ne se rendent pas compte que les vices cachés et la malhonnêteté dont elles se plaignent continuellement sont le fondement réel de leur prospérité. Elles prient les Dieux d’en être définitivement délivrées. Jupiter finit par les exaucer : les abeilles sont à présent honnêtes, mais les vices disparus, la prospérité quitte la ruche. Les métiers fondés sur l’amour du luxe, sur l’orgueil et le crime dépérissent et meurent, chacun se contente du minimum indispensable pour vivre. Les abeilles, devenus pauvres et vertueuses, en sont réduites à l’état de survie, seule condition qui convienne à la vertu ». Bernard Mandeville, (philosophe hollandais, 1670-1733).
     – L’évolution du langage fait qu’aujourd’hui nous utilisons l’expression manichéisme comme un principe qui classe ce qui est bon, ce qui est  mal, sans laisser de place entre les deux pôles. Alors que cette doctrine est tout autre. C’est à la suite des vives critiques de Saint Augustin, manichéen lui-même à l’origine, que sera modifiée l’acception du mot. Le manichéisme prenait à l’origine en compte la nécessité de cheminer entre le bien et le mal ; donc dans ce sens plus une philosophie qu’une religion…ce sont les scholastiques qui se sont montrés les plus manichéens au sens actuel de ce mot..
    – Hors ma volonté de ne pas faire le mal, je ne puis affirmer être du côté du bon, ou du côté du mal, peut-être m’arrive t-il de franchir la « ligne blanche », mais où est cette ligne ? Hitler est un monstre ! mais il a fallu tout un monde derrière lui, un peuple qui ait cru en lui après ce qui fût ressenti comme un affront, le « traité de Versailles ».., puis le peuple obéit par la force, on ne peut plus exercer sa volonté…
    – « Qu’aurais-je fait si j’étais né allemand » (J.J.Goldman), mais je n’aurais pas aimé être de ces Allemands qui après la guerre déclaraient : «  Nous ne savions pas » !
    –
Ce que nous définissons comme mal peut être un moyen pour créer son « Bien », son bien sans forfanterie, des actions condamnables, sur la servitude…Les plus grandes fortunes de Bordeaux se sont faite à partir de l’esclavage.., des richesses faites lors de la dernière guerre sont pour certaines dues à la spoliation des biens juifs. On n’en parle pas, c’est mal, mais on s’habitue !
    – On vit nous le savons dans une société injuste. Certains personnages par volonté de puissance imposent leurs règles. Est-ce mal que de protéger son mode de vie, ses privilèges de classe ? Ils positionnent le curseur où cela leur convient.
    – La notion du « mal nécessaire »ouvre diverses approches : « Le mal n’est pas cruauté quand il se justifie lui-même comme raison » Göring.
    – Le mal réfléchi et ciblé n’est-il pas parfois nécessaire à la survie, n’est-il pas alors, utile ? Comme la grève, la guerre défensive, jusqu’à l’action terroriste…
    – On forme l’individu  pour le bien, on peut parfois le former pour le mal. Des hommes au siècle dernier, comme à Auschwitz : lire : « La mort est mon métier » Robert Merle.
    – Au nom du bien pour la société on peut vouloir justifier le mal comme dans la théorie du tortionnaire : L’humanisme nous interdit de justifier la torture, torture c’est tuer l’humain dans l’individu. Il faut se méfier des théories bien construites, mais néfastes comme : « Le terroriste, se plaçant sciemment hors les normes de la société qu’il combat, les lois de celle-ci, dés lors ne lui sont pas applicables ».
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Souvent le mal est « le fait du mâle », l’homme est violent et parfois cruel..
    – La femme s’achemine vers l’égalité ? Alors nous pourrons vérifier cette théorie.
    – Machiavel nous dit que dans Tite Live (historien Romain ; 17 après J.C) : « Les anciens s’affligeaient du mal et se lassaient du bien, et que ces deux affections différentes, le bien et le mal dont on se lasse amenaient les mêmes résultats. Il affirmait qu’il était infiniment plus sain de temporiser avec ce mal, que de chercher à l’extirper », «  ce qui demeure » nous rappelle Alain Rey «  le dogme encore aujourd’hui de toute Realpolitik ». La tentation du mal elle est où nous sommes libres : elle est cette liberté même, quand elle se juge et se commande. Qu’est-ce qui est moral ? Nul ne peut répondre à notre place. Que ferais-tu ? Que ne feras-tu pas ? Est-ce par honnêteté ? Par calcul ? Par précaution ? La peur d’être puni, condamné, ou l’hypocrisie ? Respecter la propriété d’autrui, son intimité, ses secrets, sa liberté, sa dignité, sa vie ; la réponse ne dépend que de toi, tu ne dépends que de ta réponse. Tu vaux ce que tu veux, c’est ce qu’on appelle la vertu. « L’amour de soi pris comme principe de toutes nos maximes est  la source du mal  » (Kant).
    – C’est aussi la base du droit de nature, justifiant bien des mauvaises actions : « C’est dans le principe du droit de nature, les gros poissons mangent naturellement les petits  » (Kant).
    – La vertu nous préserve du mal. Aristote définit deux formes de vertu/sagesse. La vertu qui dépend de la morale, de l’éducation, et celle qui n’est que prudence, crainte, la Phronésis des grecs. La recherche du juste milieu peut amener à ne pas s’engager, à accepter la situation donnée, être finalement conformiste, le Stoïcisme !
    – Le mal ou le bien est source de problème de conscience, où l’on se débat entre les deux, où l’on est tiraillé.., ce peut être le chef d’entreprise qui doit licencier, le syndicaliste qui doit arrêter une entreprise..
    – Je me dis : « c’est pas possible » ! Quand je vois cette femme du « Hamas » (organisation politique Palestinienne), fière d’avoir incité, sacrifié ses deux enfants à devenir terroristes, kamikazes, martyrs de la cause.. Et puis je me demande si je puis bien juger, quel parcours… Peut-on défendre une cause comme cela ? Où est réellement l’héroïsme ?
    – Même si  l’on est prêt à chercher à comprendre le mal, même si le cœur peut pencher vers la cause palestinienne, comment peut-on accepter de tuer délibérément des innocents, des femmes, des enfants pour sa cause ?
    – Ayant vu des atrocités en 1939/45, j’exècre le mal. Y a-t-il des conditions inévitables pour que cela puisse arriver, faut-il un peu de fumier pour faire pousser les roses ? Y a-t-il un terreau favorable au mal ? Ceux qui aujourd’hui arborent les signes nazis m’inquiètent, ces êtres me semblent si différents, ils restent cet autre que je n’arrive pas à rencontrer, (à comprendre), cela crée une sorte de désespoir !
    – Le mal peut être un engrenage, des enfants élevés, dressés pour tuer. On a vu la cruauté des enfants soldats en Afrique. L’éducation préserve du mal nous dit-on ; des enfants « bien élevés » embrigadés dans les jeunesses hitlériennes dénonçaient leur parents s’ils ne se montraient pas de bons nazis.
    – Les premières images de guerre au Kosovo, nous montraient des enfants exhibant des armes, enfin ils jouaient à la guerre « pour de vrai », c’était jubilatoire ! N’inculque t-on pas la passion de tuer avec des jouets, avec les jeux vidéos.., de la fiction à la réalité pour de jeunes esprits il n’y a qu’un pas !
    – Dans « Les fleurs du mal » Baudelaire nous donne une définition du mal : « Tout homme digne de ce nom  a dans le cœur un serpent jaune….Installé sur un trône, qui, s’il dit, je veux ! Répond non ! Quoiqu’il ébauche, ou qu’il espère l’homme ne vit pas un moment sans subir  l’avertissement de l’insupportable vipère ».
    – Nous avons évoqué les horreurs des médecins des camps, rappelons que le concepteur d’extermination par les chambres à gaz  est Français, qu’il fut « Prix Nobel » en 1912, Alexis Carrel, (L’homme cet inconnu) ? et que nos achetons des produits ménagers , aérosols de la marque « Bayer » , entreprise qui a fait une partie de sa fortune pendant cette dernière guerre en fabricant le gaz de la mort , le Zyklon B !
    – L’homme se libère du mal par l’exercice de la vertu. Pour la religion cet exercice passe par la soumission au dogme, par le respect des préceptes religieux. Pour les philosophes elle passe par l’exercice librement consenti de la vertu.

Conclusion : (Christian) : Nous pouvons conclure que le mal est la limite de l’art,  limite de la pensée, limite de la philosophie. Le mal est aussi  la limite de l’humain dans l’humain. Comprendre le mal, passionnellement ou symboliquement, c’est donc être possédé par le mal dont le propre est de se répandre comme une maladie contagieuse ; c’est peut-être la signification symbolique du mythe du diable. Et enfin  citant sa maman, (Jeanne) : « Pour apprécier le bien il faut avoir connu le mal, ou la souffrance ».

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Une réponse à Faut-il comprendre le mal ?

  1. Finely dit :

    Très intéressante conclusion !
    Je ne pense pas qu’on soit obligé d’avoir connu le mal mais bel et bien de comprendre en quoi nos actions nous ne se révèlent pas « durables » pour l’humanité.

    Merci beaucoup

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