Thème: « La solitude est-elle un cocon, ou une réalité? »

Restitution du  débat- Café-philo de Chevilly-Larue
26 mai 2010

Solitude. Serusier. 1891. Musée des beaux-Arts, Rennes

 

Animateurs : Guy Pannetier – Danielle Vautrin – Guy Philippon.
Modératrice : France Laruelle
Introduction : Guy Pannetier

Introduction : Les hérissons dont nous parlait Schopenhauer se rapprochaient lorsqu’ils avaient froid, ainsi nous nous rapprochons quand nous avons besoin de compagnie ; mais les hérissons parfois devaient s’éloigner, car trop  près les uns des autres, ils étaient incommodés, ils subissaient les piquants de leurs congénères. Est-ce que nous ne serions pas un peu tels les hérissons : Tantôt besoin de sentir la présence des autres ? Tantôt besoin de nous libérer de cette présence qui nous gêne, qui nous importune ?
« Nous ne sommes », nous répètent les philosophes, « que dans notre rapport avec les autres », et pourtant, qui est satisfait d’être tassé, compressé dans le métro, dans le train, ou autre situation de promiscuité désagréable ? Tour à tour nous cherchons un endroit calme, puis nous allons ensuite chercher un endroit où il y ait de l’ambiance !
Comment puis-je maîtriser cet aspect du partage du temps avec les autres ? Le misanthrope finit par vivre seul : « Enfin seul! » « … Et l’on se sent tout seul peut-être, mais peinard » (Avec le temps. Léo Ferré). Mais est-ce que cette solitude que s’impose le misanthrope, ces barrières qu’il dresse autour de lui, vont faire qu’à terme sa chère solitude, cette tour d’ivoire, cette citadelle du moi, son beau cocon, devienne la prison qu’il s’est construite ? Dans un des romans d’Amélie Nothomb, Mercure, le personnage arrive sur une île, l’île, ce symbole par excellence de la solitude: morceau, comme détaché du continent, comme détaché du rythme de vie du monde. La jeune femme du roman se pose cette question : « Habiter une telle solitude est-elle une liberté, ou une prison sans espoir ?».
Sans un peu de solitude puis-je construire mon altérité ? Trop immergé avec les autres ne vais-je pas être qu’un reflet des autres ? Au final, puis-je faire de ma solitude un cocon et réaliser ce que nous préconisait Horace : « Dans la solitude, soyez un monde à vous-même » ? Le sujet principal de ce débat sera peut-être : autour de  la solitude voulue et de la solitude subie. Quelle  est notre responsabilité en regard de la solitude de l’autre, quelle est sa propre responsabilité? Autrement dit : comment puis-je agir ? En quoi et pourquoi suis-je concerné par la solitude de l’autre, des autres ?
Débat : G Florence nous lit ce texte, La solitude, de Léo Ferré :
« Je suis d’un autre pays que le vôtre, d’un autre quartier, d’une autre solitude. / Je m’invente aujourd’hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous. J’attends des mutants. / Biologiquement,  je m’arrange avec l’idée que je me fais de la biologie : je pisse, j’éjacule, je pleure. / Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s’il s’agissait d’objets manufacturés. / Je suis prêt à vous procurer les moules. Mais…
La solitude… / La solitude…
Les moules sont d’un texture nouvelle, je vous avertis. Ils ont été coulés demain matin. / Si vous n’avez pas, dès ce jour, le sentiment relatif de votre durée, il est inutile de regarder devant vous, car devant c’est derrière, la nuit c’est le jour. Et…
La solitude… / La solitude… / La solitude…
Il est de toute première instance que les laveries automatiques, au coin des rues, soient aussi imperturbables  que les feux d’arrêt ou de voie libre. / Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience et qui n’est qu’une dépendance de l’ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau. Et pourtant…
La solitude… / La solitude !
Le désespoir est une forme supérieure de critique. Pour le moment, nous l’appellerons « bonheur », les mots que vous employez n’étant plus « les mots » mais une sorte de conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience. Mais…
La solitude… / La solitude… / La solitude, la solitude, la solitude… / La solitude !
Le code civil, nous en reparlerons plus tard. Pour le moment, je voudrais codifier l’incodifiable. Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties. Je voudrais m’insérer dans le vide absolu et devenir le non-dit, le non-avenu, le non-vierge par manque de lucidité. / La lucidité se tient dans mon froc ! Dans mon froc ! »

 

G Pour répondre à Léo Ferré, je dirais avec Gilbert Bécaud : « La solitude, ça n’existe pas », mais, comme il dit dans « Je t’aime », « Quand on dit ça à un fauteuil, / Dans une chambre où l’on est seul, C’est effrayant comme on est seul. » Il faut différencier cocon et servitude. Le cocon a un rôle protecteur, d’intime, de repli sur soi, d’autosuffisance, c’est doux, c’est soyeux, mais ce n’est jamais qu’une étape dans un développement ; je pense aux insectes et à leurs métamorphoses du cocon à la chrysalide et de la chrysalide à l’imago, l’adulte.  On n’est pas dispensé d’être chrysalide un jour et, si possible, de prendre son envol, devenir l’imago, l’insecte adulte. Cette solitude du cocon peut être nécessaire à certaines périodes, dans des passages de vie où l’on se replie pour élaborer une étape suivante. La servitude est plutôt une entrave à la liberté. Quand on est dans la servitude, on n’est pas totalement libre. Dans la question initiale, de quelle solitude parte-t-on ? Solitude choisie ou servitude subie ? Le cocon peut être choisi, auquel cas il est bénéfique, il protège, dans le cas contraire, il étouffe… La servitude peut être choisie ou pas, il y a des gens qui se mettent en situation de servitude quasi volontairement. Il peut y avoir des solitudes malheureuses…

G Il se peut qu’une personne parvienne à s’isoler dans la foule, s’isole en elle-même pour aller chercher toutes ses forces possibles, par exemple : un athlète qui se prépare pour tenter de battre un record. Il rentre en lui – un grand silence dans le stade – l’athlète s’est retiré en lui-même, il n’entend plus rien, ne voit plus rien… et le record d’Europe est battu ! Autre exemple : Lors d’un tournage, l’acteur (c’était mon mari) devait tourner une scène où il allait « pleurer à chaudes larmes ». Il y a eu un grand silence sur le plateau, il est allé chercher en lui-même et puis il a réussi. Quelquefois on a besoin pour être au maximum de ses possibilités de « mettre le mur ». Les auteurs, écrivains, poètes vont parfois s’isoler pour créer, mais on a vu des auteurs s’isoler en eux dans un café plein de monde et écrire ainsi… Pour la solitude subie, celle qui dure, celle-là est mortelle. On a tous besoin des autres pour communiquer, pour échanger, comme ce soir tout simplement…

G Extrait du livre « Qui suis-je et, si je suis, combien ? Voyage en philosophie » de Richard David Precht  : « Les êtres humains sont sociables par nature, comme d’ailleurs tous les primates, sans aucune exception. Parmi les deux cents espèces de singes, il n’y en pas une seule qui vive de façon absolument solitaire. Il existe bien sûr des gens plus sociables que d’autres, mais celui qui est totalement asocial a manifestement un trouble de comportement. Il est possible qu’il soit devenu amer à la suite de frustrations ou de déceptions. Dès lors, il ne se comporte plus comme un homme « normal ». Les gens « normaux » vont à la rencontre des autres parce qu’ils y trouvent de l’intérêt. Ils le font parce que cet intérêt pour d’autres personnes leur fait à eux-mêmes du bien. Car la vie d’un individu qui reste prisonnier de son petit monde conduit nécessairement à des atrophies psychiques. Beaucoup de gens qui vivent seuls souffrent pour ainsi dire de claustrophobie dans leur propre existence. Ils organisent leur petit univers de façon très étriquée, ils deviennent raides et inflexibles, et ont du mal à supporter une quelconque influence du monde extérieur. Comme il leur manque la possibilité de comparer leurs impressions, ils se trompent souvent quand ils se jugent ou jugent les autres. »

G On a dit dès l’introduction qu’il fallait faire la distinction entre solitude voulue et solitude subie. Je pense notamment au film « Seul au monde » de Robert Zemeckis avec l’acteur Tom Hanks (2000). Le naufragé sur une île déserte finit par se parler à lui-même. Un jour, sur la plage, il trouve un ballon, il lui parle de tout ce qui l’interpelle, de ce qui l’inquiète, parfois à la limite de la folie. Il est dans la recherche de fraternité, de lien. On se trouve là en opposition avec ce qui a été dit sur la solitude choisie, constructive, une solitude qui est un enfer. En contrepoint, il y a des personnes qui peuvent s’exclure du monde pour chercher une vérité ; ce fut un tas de mystiques plus ou moins célèbres qui ont pu voir leur image s’imprimer dans une grotte tant ils ont regardé la paroi. On a des légendes et parfois des miracles, des apparitions, peut-être fruits de l’imagination, tant on a envie, besoin de pas être seul.
Chercher un sens sans les autres, sans le regard des autres, ça paraît dérisoire. Au quotidien, j’ai l’impression qu’on se nourrit de tout ce qui nous entoure et c’est d’autant plus facile de se nourrir des autres qu’on peut nouer un contact, ne pas rester seul. Seul comme par exemple avec un animal de compagnie, où l’échange est limité, il n’y a pas de retour.
Il y a souvent des personnes, comme des scientifiques, qui ont des intuitions à un moment donné, moment où ils sont seuls avec eux-mêmes, mais aussi avec tout ce que les autres leur ont donné, ce qu’ils ont, même inconsciemment, pris des autres. L’homme est un être social et, en contrepoint, en société, il faut aussi arriver à regarder au fond de soi ce que les autres nous ont révélé.

G La  solitude peut avoir un aspect biologique : le monde animal nous donne des exemples, on voit des groupes et aussi des solitaires, le loup solitaire… Il y a des périodes où le mâle s’éloigne du groupe.
Pour revenir au mot « cocon », ce dernier (dans son sens lié à la nature) n’est pas un éternel passage, c’est un passage pour autre chose. On peut évoquer les rites d’initiation où le jeune, « homme en devenir », est isolé, ainsi que des rites d’isolement dans les sociétés secrètes, et c’est alors comme une métamorphose…On a vu dans la Bible des prophètes s’isoler, faire l’expérience du désert. On a plusieurs fois cité en café-philo,cocooning Montaigne : « … le sage doit en dedans retirer son âme de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses.»
La solitude est aussi un fait de société : dans la région parisienne plus de 70%  des personnes vivent seules, parfois des personnes âgées. On a vu ce que cela a donné lors de la canicule… C’est une solitude physique, solitude souvent non choisie.
Revenant au cocon, il a un dérivé dans le terme anglais « cocooning » : volonté de transformer son foyer en cocon, en abri parfaitement protégé. Avec son aspect sécurisant, feutré, c’est finalement assez égoïste, ce que permettrait un peu plus la société actuelle : on achète sur le Net, on a une ouverture sur les autres, sur le monde, en restant chez soi. On peut aussi évoquer la solitude dans la littérature : Robinson Crusoé est seul, mais quand arrive Vendredi, est-il vraiment moins seul avec un être aussi différent ? On dit qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné…
On reste un, unique, seul, même au sein d’un groupe. La solitude peut alors être l’impression de solitude, un ressenti… On peut aussi se sentir seul dans un couple, ce n’est plus le cocon, c’est un manque de partage ou l’incompréhension. On peut aussi se sentir seul en famille.  Tout dépend si cette solitude est temporaire, circonstancielle ou accidentelle.

G (Témoignage) J’ai vécu pendant des années la solitude de la surdité d’un proche ; même avec la lecture labiale, la communication était difficile. La surdité peut isoler. C’est un handicap qui handicape tant la personne sourde que son interlocuteur entendant. Certaines personnes sourdes s’isolent volontairement pour ne pas risquer de mal comprendre, d’être mal comprise.
La solitude peut parfois être un soulagement et un repos. Durant la seconde guerre mondiale, certains prisonniers de guerre pouvaient en venir à souhaiter l’isolement du cachot plutôt que de vivre continuellement dans la promiscuité insupportable obligée des grandes chambrées.
Être seul permet aussi « d’exprimer sa conscience » en toute liberté et en toute indépendance ; exemple : le symbole de l’isoloir dans les votes.

G En réaction à trois interventions : Il a été évoqué, la créativité, l’exploit que l’on trouve dans une solitude au plus profond de soi ; cela fait lien avec une autre intervention qui nous dit que de la solitude peut jaillit l’intuition, laquelle, fruit de tout ce qui est reçu des autres, était inconsciemment présente.
Enfin sur la surdité qui isole : ceux qui fréquentent des personnes qui deviennent « un peu sourdes » voient  parfois qu’elles finissent  par ne mettre leurs appareils pour s’isoler du bruit ambiant ; c’est le danger qu’elles s’installent ainsi dans un cocon/prison, se déconnectent.

G Après ce que j’ai entendu, je me pose la question : Comment faire pour lutter contre cette solitude ? Pour qu’elle soit choisie et non subie ? On a évoqué les solitudes subies ou choisies, solitudes positives ou négatives. Nous avons besoin des autres, soit ! Mais le regard des autres nous fige, nous enferme, nous isole dans un personnage et nous tue, comme nous le montre Sartre avec les personnages de « L’enfer, c’est les autres ». Si j’ai bien compris la pensée de Sartre, comment faire pour échapper à « La foule solitaire » (titre d’un livre de David Riesman, dont le sous-titre est : « Anatomie de la société moderne »), à la personnalité choisie comme solitude.
Il y a de plus en plus de moyens de se retrouver avec les autres et en même temps nous sommes solitaires avec les autres, solitaires de manière négative. Comment échapper à la solitude, à la « foule solitaire » ?

G Pour commencer à répondre cette question précédente, demain matin, dites bonjour à vos voisins d’immeuble, ce sera un début ! …

G L’idée de solitude s’applique toujours à une situation partielle et se corrige par son contraire qui est relation et réciprocité avec d’autres humains, êtres choisis, et non pas avec la masse imposée par le hasard. D’autres choisissent de ne pas être seuls avec Dieu, avec la vie et les choses du monde, et finalement avec eux-mêmes. Mais cette solitude est rendue absolue par la seule rhétorique qui s’accorde de toute situation, sentiment de la haine de l’immersion dans la foule, ou situation du navigateur solitaire, il y a bien des images…
C’est le monde de l’écrivain Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes, c’est-à-dire celui où il y a tellement de monde, tellement de bruit, qu’il n’y a pas un moment où on est tranquille, où on est au calme, en paix, seul ! On est entouré par les faits divers, par la brutalité, on n’est pas seul, mais beaucoup sont isolés. Ce besoin de séparation bénéfique à l’individu, comme à la société, qu’on peut remplir par une économie de temps vécu, est nécessaire à une personne pour déployer les facultés d’intelligence. Pour le poète, il faut des heures de solitude pour que quelque chose se forme, se crée. Le prix à payer est élevé pour la solitude du cœur comme de l’esprit. : « L’homme le plus fort au monde entier c’est celui qui est le plus seul » (Henrik Ibsen). « Au fond, c’est ça la solitude, s’envelopper dans le cocon de son âme, se faire chrysalide et attendre la métamorphose, car elle arrive toujours… » (August Strindberg).
L’Etat, la société, se défient des solitaires, ils n’aiment pas les gens qui pensent seuls. Mais quand nous sommes isolés, nous ne sommes pas seuls si nous avons été éduqués à penser.
Lorsqu’on a des sociétés aussi industrialisées, technicisées et plus encore totalitaires, elles font tout pour supprimer la tentation de la solitude. Pourtant, malgré tout un système sauvage, il est naturel de croire en Dieu lorsqu’on est tout seul la nuit et qu’on songe à la mort. Mais on n’est jamais seul à présent. Nous faisons en sorte que les gens détestent la solitude et nous disposons la vie de telle sorte qu’il soit impossible de la connaître jamais. Il n’y a pas que les sectes où l’on ne laisse pas les gens totalement seuls.

G Personne (ou pratiquement personne) ne vit seul, il faut bien se déplacer, il faut bien se nourrir, il faut bien des ressources, on dépend des autres.
Voici quelques extraits de chansons qui nous parlent de la solitude :
– « On est deux mon amour / Et l’amour chante et rit / Mais à la mort du jour / Dans les draps de l’ennui / On se retrouve seul » … « On est deux à vieillir / Contre le temps qui cogne. / Mais lorsqu’on voit venir / En riant la charogne / On se retrouve seul » (Seul. Jacques Brel).
– « Je l’ai trouvée devant ma porte, / Un soir, que je rentrais chez moi. / Partout, elle me fait escorte. / Elle est revenue, elle est là, / la renifleuse des amours mortes. / Elle m’a suivie, pas à pas. / La garce, que le diable l’emporte ! / Elle est revenue, elle est là. / Avec sa gueule de carême, / Avec ses larges yeux cernés, / Elle nous fait le cœur à la traîne, / Elle nous fait le cœur à pleurer, / Elle nous fait des mains blêmes / Et de longues nuits désolées. / La garce ! Elle nous fait même / L’hiver au plein cœur de l’été. / … » (La solitude. Barbara)
– « Pour avoir si souvent dormi / Avec ma solitude, / Je m’en suis fait presque une amie, / Une douce habitude. / Elle ne me quitte pas d’un pas, / Fidèle comme une ombre, / Elle m’a suivi, ça et là, / Aux quatre coins du monde. / (refrain) Non, je ne suis jamais seul / Avec ma solitude. / … » (Ma solitude. Georges Moustaki).
– « Ce soir mon  petit garçon / Mon enfant, mon amour,  / Il pleut sur la maison, / Mon garçon, mon amour. Comme tu lui ressembles ! / On reste tous les deux, / On va bien jouer ensemble, / On est là tous les deux, / Seuls ! / … » (Le petit garçon. Serge Reggiani)

G Poème de Florence :

La solitude est-elle un cocon ou une prison ?

Je suis au chaud dans mon cocon
Personne ne me contredit
Je n’ai pas le moindre interdit
J’ai brisé tous les ostracons

Et j’ai franchi le rubicond
Personne ne me contredit
Je n’ai pas le moindre interdit
Mes rêves sont les plus féconds

J’ai accouché de beaux fantômes
J’embrasse le vide et le vent
La réalité ci-devant
Explose en des milliards d’atomes

Et je ne suis plus qu’un symptôme
J’embrasse le vide et le vent
La réalité ci-devant
M’a laissé quelques hématomes

Je voulais être papillon
Quitter enfin ma chrysalide
J’ai rampé, meurtrie, invalide
Affamée comme un oisillon

Et au milieu du tourbillon
Quitter enfin ma chrysalide
J’ai rampé, meurtrie, invalide
Pour accepter le bataillon

Des contradictions nécessaires
Grandir, vivre, enfin exulter
J’accepte d’être chahutée
Voir d’être le bouc émissaire

Dans cette histoire de faussaire
Grandir, vivre, enfin exulter
J’accepte d’être chahutée
Pour un miroir vivant, sincère

G La solitude, ça peut être sortir du cocon familial, cocon protecteur de la famille, entrer dans le mariage, dans un couple, avec le risque de relation de servitude et retrouver sa liberté. J’ai pensé à la fable « Le loup et le chien » de La Fontaine, avec celui qui est enfermé et qui a tout ce qu’il faut pour vivre heureux, sauf la liberté, et le solitaire qui n’a rien, mais qui est libre et qui court où il veut. Quand je me suis retrouvée seule, j’ai mis longtemps à me rétablir et à finir par découvrir mon propre désir, ce que j’avais envie de faire et de réaliser. Tout d’abord, on peut être dans le manque terrible. Et c’est du manque que naît le désir peu à peu.  Et au bout d’un certain temps de solitude, on retrouve ses désirs à soi, surtout pour les filles qui dans le mariage suivent parfois davantage leur mari qu’elles n’expriment leurs souhaits.  Dans un couple, il peut y avoir deux solitudes face à face.
Aujourd’hui, mes amis, quand je suis dans la solitude, c’est la musique et ce sont les écrivains. Chez moi, je ne suis jamais seule, les écrivains et les musiciens sont là, présents.  Et quand je prends un livre ou quand j’écoute une musique, je suis avec eux et je les reçois pleinement. On peut vivre sa solitude de façon positive, mais cela demande du travail et du temps.

G « Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie » (Paul Valéry).

G Croire humain ce qui nous est particulier, voilà la grande erreur !

G La solitude c’est l’unicité : un seul a toujours tort, mais à deux commence la vérité. Chez un individu, il y a de l’unique et de la conscience.

G On parle de solitude créative, mais est-ce vraiment solitude ? C’est celle de l’auteur, du poète. Quand on a besoin de se retrouver, de fait, on coupe la communication avec un univers précis pour se connecter avec un autre univers ; ça peut être avec soi-même, avec son passé, sa mémoire. Ce n’est pas un isolement. Un isolement, c’est subi. C’est par exemple une personne « mise au placard » dans son emploi, solitude organisée ; et là c’est une carence profonde de communication. Alors trois sources possibles à cette solitude : physique, venant des autres ou alors organisée par la personne même, laquelle a du mal à communiquer avec les autres, du mal à s’affronter dans le regard des autres, et peut-être aussi qu’elle ne s’aime pas suffisamment.

G A la solitude volontaire et à la solitude subie, j’ajouterai qu’il existe la solitude volontaire qui permet de se concentrer, se ressourcer, d’être face à soi-même, et  l’isolement source d’angoisse,  la solitude repli sur soi, cette solitude où l’on se fuit souvent soi-même, on s’enveloppe de plein de questions pour s’échapper. Qu’est-ce qui se cache derrière cette solitude ? Faut-il en conclure que celui qui se retranche derrière cette solitude, c’est de sa faute ? Ou plutôt, faut-il chercher à comprendre pourquoi il est ainsi ? Est-ce que ce n’est pas de la souffrance ? Souffrance qui empêche un individu de se mêler aux autres. Cela peut être excès de timidité, de pudeur, de manque de confiance, une peur d’affronter sa différence. C’est peut-être aussi parce que la solitude n’est pas  facile à expliquer : serait-ce un sentiment de mépris de l’autre, un sentiment d’égoïsme, de supériorité. Dans ces cas là, il n’y a que le « je » qui compte, au point que le « nous » est insupportable. Se laisser enfermer dans la solitude, c’est s’enfermer dans une burqa qui masque le visage, le corps.., qui cache l’Être humain avec ses pensées, avec ses expressions ; c’est un obstacle à la communication, une barrière qui suscite un malaise.
Alors solitude prison ou solitude cocon ? « L’homme », nous dit Kant « est fait d’un bois noueux et  il est animé à la fois, d’une propension à s’associer  et d’une tendance opposée à l’association. Cette insociable sociabilité interdit à la société de se croire à jamais arrivée au terme de son histoire » ; l’homme a besoin des autres pour évoluer.

G Il y a plusieurs formes de solitudes ; on a oublié d’évoquer la solitude comme torture. Dans les prisons, il y a des quartiers d’isolement. Les Turcs jetaient les prisonniers dans des culs de basse fosse tout noirs, avec une seule ouverture d’où on leur  jetait de la nourriture. Les prisonniers devenaient fous. De même l’isolement pour les prisonniers de la bande à Baader, à la différence qu’on ne leur éteignait jamais la lumière. Une autre solitude est la solitude cachée : quand vous vous promenez dans les parcs, vous voyez de moins en moins d’enfants handicapés, de mongoliens, et pourtant une famille sur cinq est touchée par ce problème ; on ne veut pas les montrer, on les cache. Des familles s’isolent d’elles-mêmes pour cette cause et ne fréquentent pas d’autres familles, toujours la crainte du regard des autres… C’est une solitude prison !

G Les formidables moyens de développement de la communication sont-ils de nature à rompre les solitudes ? Du mobile, véritable GPS de notre vie sociale, aux réseaux toujours plus nombreux sur la Toile, de  Second Life, à Face Book, à Twitter, et autres communautés virtuelles moins connues, nous voyons plein de personnes seules qui ont plein d’amis,  plein d’amis tout aussi seuls qu’eux, et chacun le reste. Car les tchatches les plus débridées n’amèneront pas à ce que l’interlocuteur passe un jour le seuil de la porte. Lorsque l’écran s’éteint, un univers s’éteint, le cocon disparaît,  et la solitude retombe comme une chape de plomb. Quel serait alors le contraire souhaitable de la solitude ? Est-ce un monde commun où nous partageons en direct la même information au même moment ? Un monde où nous consommons pratiquement tous les mêmes mauvais produits ? Où nous sommes matraqués d’une unique culture commerciale abêtissante ? Ce n’est ni le cocon, ni la prison : c’est le village mondiale des anonymats, là où fleurit l’individualisme, c’est tout, sauf un progrès social, même l’horreur pour certains !

G Témoignage : Dans toute mon enfance j’ai vécu avec des sourds. Mon père avait accepté sa surdité, mais pas ma mère. Elle restait isolée et ne voulait pas, elle, apprendre la langue de signes (que, moi, j’avais apprise). Elle ne comprenait pas pourquoi je me consacrais aux sourds… Maintenant, elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer, il n’y a plus du tout moyen de communiquer, c’est la solitude la plus totale, une prison !

F Mais la carence de communication d’une personne n’est pas toujours nécessairement liée à son handicap.

G « Le résultat que je puis tirer de toutes ses réflexions est que je n’ai jamais été propre à la société civile où tout est gêne, obligation, devoir, et que mon naturel indépendant me rendit toujours incapable des assujettissements nécessaires à qui veut vivre avec les hommes. Tant que j’agis librement,  je suis bon et je ne fais que du bien ; mais sitôt que je sens le joug, soit de la nécessité soit des hommes, je deviens rebelle ou plutôt rétif, et alors je suis nul. » (Les rêveries du promeneur solitaire. Rousseau)

G Rousseau a toute sa vie été un solitaire, il avait du mal à vivre en société et a fini seul. Il était de plus paranoïaque, et souvent les paranoïaques, ceux qui voient et qui imaginent de la méchanceté venant des autres, qui pensent qu’on leur en veut, finissent seuls. C’est encore le cocon/prison.

G Florence nous illustre la grande solitude avec une histoire humoristique :
Un alpiniste dévisse, il tombe, il se retrouve pendu à sa corde, il ballote. Et vraiment personne autour de lui. Il appelle : « Y a quelqu’un ? Y a quelqu’un ? » ; et là il entend une voix d’outre-tombe qui dit : « Je suis Dieu, coupe la corde, saute, je te rattraperai »  – Oui ! Oui !, pense l’alpiniste. Puis il appelle encore : « Y a pas  quelqu’un d’autre ? ».

G Il y a des moments où l’on se retrouve vraiment seul dans une situation. Lorsque la solitude  est vécue de manière prolongée et systématique, elle me fait penser à la vie intra-utérine  qui se déroule dans un univers feutré, protégé, un cocon où peu de choses doivent arriver. Mais il faut croire que le fœtus est curieux de découvrir d’autres horizons puisqu’il vient vivre dans le monde de ce qui se voit, de ce qui se sent, et d’aller vers une autre solitude… Mais on naît seul et on meurt seul.

G J’ai pensé avec compassion à certains solitaires. Il y a ceux pour qui la solitude amène la méditation, voire la prière ou la spiritualité, comme dans le cas de la claustration monacale. On a vu, au fil du temps, des anachorètes, des cénobites, des ermites… On a parlé de Diogène dans son tonneau, de Montaigne et sa librairie, d’Erasme ou de Pascal, tous deux maladifs,  qui travaillaient de façon isolée. Et nous avons parlé d’interdépendance, ce dont nous parlait ainsi Martin Luther King : « Le matin, je bois mon café du Costa Rica, je mets ma chemise de Macao, … ».
Puis il y a aussi la solitude des premiers de la classe, ceux qui pigent très vite et que les autres ne supportent pas. Et il existe la solitude des nantis, comme dans le livre de Fritz Zorn, « Mars », où il explique comment s’est développé son cancer dans un mode de solitude, d’ennui et de conventions sur la rive dorée du lac Léman en Suisse.
*Enfin, la solitude, si elle peut conduire à la création artistique ou littéraire, peut aussi conduire à l’ennui, ou à l’ « acédie », cet ennui mortel qui fait qu’à un moment donné, on ne désire plus rien. Alors la solitude, prison ou cocon ? La question reste posée, cela dépend de ce que l’on fait de cette  solitude.

G Vivre seul dans un milieu fermé ou vivre en société est un choix ou le résultat de circonstances. En 1961, le volcan de l’île de Tristan da Cuhna se réveille. Cette île à 2 000 km au sud de Sainte Hélène, compte alors 264 habitants (des colons d’origine anglaise) ; c’est au total huit familles, vivant hors toute modernité, avec leurs propres règles. Puis, le volcan menace, il faut évacuer les habitants ; ils se retrouvent en Angleterre, passant d’une certaine solitude à la vie trépidante d’une grande ville. Ils découvrent, avec effroi souvent, la modernité ; il s’ensuit des drames, entre parents et enfants, dans les couples, et surtout de terribles déprimes. En 1963, ils regagnent leur île, n’ayant pas eu le temps d’être trop abimés par la société, ils récupèrent leur cocon, leur sérénité. Ils sont aujourd’hui 290 habitants. (Les bienheureux de la désolation. Hervé Bazin. Livre publié en 1970).

G On a évoqué toute sorte de solitudes, des petites aux plus grandes. Je pense que la solitude totale, la plus extrême, la pire, elle ne s’exprime que dans une courte durée, dans un instant extrêmement court ; c’est quand on est face à « la fin », dans ces quelques secondes qui précèdent « la fin ». Cette pire solitude, c’est Tabarly qui tombe dans l’eau en pleine nuit. Là, c’est l’expérience de la pire solitude, la plus intense. La solitude, c’est le malade qui a reçu l’extrême-onction, il va vers la fin, c’est fini, et ce n’est pas encore fini. Et autre moment d’intensité de solitude, c’est la personne qui va se jeter de la falaise et qui hésite, et puis c’est quand elle « fait le pas » que la solitude se révèle extrême dans ce bref laps de temps où il est encore conscient. La solitude, celle qui n’a pas de couleur, pas d’odeur, c’est celle-là. Quant à se mettre hors du monde, entre parenthèses, dans une secte, dans un monastère, ou aller jusqu’où vont les yogis qui vivent encore alors qu’ils sont inertes, proches de la mort, c’est un tout autre aspect. Le moment le plus intense de la solitude, c’est quand « c’est trop tard ». La vraie solitude est ultime, dans les autres solitudes, on n’est jamais tout à fait seul.

G Depuis le début du débat, nous somme allés vers des approches différentes, et là c’est un peu plus intime, au plus profond de l’individu.

G La solitude arrive parfois avec l’âge. Nous avons pleins d’amis, plein de copains quand nous avons 18 ans. Puis passent les années et les amis se font plus rares. La solitude s’installe-t-elle doucement autour de nous sans que nous puissions y faire quelque chose ? Ou sommes-nous responsables de cette solitude ? Vivre avec les autres n’est pas sans risque ! Nous avons tous entendu parler de ces personnes qui ont fait une croisière ensemble et qui ne se sont plus jamais parlé de leur vie ensuite. Des personnes vivent refermées sur elles-mêmes par crainte des aléas de la vie, créent le cocon de solitude. Ces personnes par contre connaissent tout de la vie de gens qui ne leur sont rien, ils connaissent toute de la vie des « peoples ». C’est la chanson de Jean-Jacques Goldman qui nous parle de cette solitude : « … Elle vit sa vie par procuration / Devant son poste de télévision, /  Elle apprend par la presse à scandale / La vie des autres qui s’étale. / … ».  La solitude a bien des dimensions : les prisonniers sont parfois terriblement seuls dans des prisons surpeuplées ; ils se sentent isolés. Moins sérieusement,  les amoureux, dit-on, sont seuls au monde ! Quelle belle solitude ! Et lorsqu’il y a une tempête sur la Manche, les Anglais disent que le continent est isolé ; nous voilà enfermés dehors !

G La solitude est bonne aux grands esprits et mauvaise aux petits. La solitude trouble les cerveaux qu’elle n’illumine pas » (Victor Hugo).

Conclusion par Guy Louis : Il semble que nous supportons de moins en moins la solitude. De fait, nous évoquons ce sujet entre personnes habitant en ville, alors que quiconque a vécu à la campagne, sait que la solitude est le lot du plus grand nombre, et que souvent ils en sont satisfaits. L’accélération du mode de vie nous a fait perdre cette aptitude à être en bonne compagnie avec soi. Deux tendances s’opposent : comment vivre en paix seul avec moi ? Et comment m’accorder avec l’autre, les autres, et échapper à la solitude ? Alors que je rencontre une personne dans certains lieux  avec plaisir, je ne pourrais absolument pas vivre avec cette personne, tant elle est maniaque ou tant elle est désordonnée. Alors l’enfer est-ce les autres ? Est-ce ceux qui ne peuvent s’accorder avec moi, ou est-ce moi qui suis incapable de m’adapter aux autres ? Nous voyons chaque année ce thème de la difficulté de vivre à deux. Se sont les grandes réunions de célibataires. Et lorsque ceux-ci sont interrogés, inévitablement ils vont présenter leurs doléances, « je veux qu’il fasse ceci, je veux qu’elle fasse cela » ; l’idée de pouvoir changer, s’adapter pour correspondre à ce que désire l’autre n’est pas abordée, il y a impossibilité de sacrifier quoi que ce soi du désir de l’égo, de faire des concessions… On peut se poser la question de savoir si, comme nous l’a dit et l’a réalisé Rousseau, l’homme est fait ou pas pour vivre en société ? Autrement dit, est-ce que la société n’est que compétition et que c’est ce qui rend l’homme mauvais ? Que sa bonne nature n’existerait que dans une relative solitude ?  Ce qui nous intéresse dans la philosophie, c’est l’apport, l’aide qu’elle pourrait nous apporter dans notre vie quotidienne. Construction d’un cocon, d’un soi citadelle ? Ou construction d’un soi prison. ?

Ouvrages cités :
Mercure. Amélie Nothomb. (Livre de poche)
Qui je suis, et si je suis, combien ? Voyage en philosophie. Richard David Precht. (Belfond. 2010)
La foule solitaire. Anatomie de la société moderne. David Riesman. (Artaud. 1964)
Le meilleur des mondes. Aldous Huxley. (Pocket)
Les rêveries du promeneur solitaire. Rousseau. (Livre de poche)
Les bienheureux de la désolation. Hervé Bazin. (1970. Livre de poche n° 3447)
Mars. Fritz Zorn. (Livre de poche)

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Une réponse à Thème: « La solitude est-elle un cocon, ou une réalité? »

  1. Guy louis dit :

    C’est toujours bon de se réunir et d’être nombreux pour parler de la solitude

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