Pouvons-nous tout pardonner?

Restitution du débat du 6 décembre 2016 à Chevilly-Larue

Le retour du fils prodigue, par Lucio Massari. 1614. Pinacothèque de Bologne. Italie

Le retour du fils prodigue, par Lucio Massari. 1614. Pinacothèque de Bologne. Italie

Animateurs: Guy Pannetier.
Modératrice: France Laruelle
Introduction: Guy Pannetier

Introduction : D’un individu à l’autre, en regard de notre tempérament, nous sommes plus ou moins enclins au pardon, ou plus ou moins rigide, rancunier. Cela va du laxisme dangereux « Demasiado perdones hacen ladrones » (Trop de pardons font des larrons) dit le proverbe espagnol, à trop de tolérance, à « la bonne poire ». Et cela peut aller aussi, jusqu’à l’entêtement, l’obstination, la rancune tenace, ou la vengeance, jusqu’à « pour un œil les deux yeux, pour une dent toute la mâchoire »
On pardonne à à ceux qu’on aime, on leur pardonne plus parce qu’ils sont un peu nous, et comme nous nous aimons bien ! « Nous nous pardonnons tout et rien aux autres hommes… » dit la fable (La Fontaine) « On pardonne tout à ceux qu’on aime » dit un proverbe, et c’est aussi ce qu’illustre Cabrel dans sa chanson : « Elle rentrera blessée dans les parfums d’un autre, tu t’entendras crier que le diable l’emporte. Elle voudra que tu pardonnes et tu pardonneras. C’est écrit… »
Et l’on pardonne par grande faiblesse d’aimer, et jusqu’à la déraison : « « Ma mère, arrête tes prières, ton Jacques retourne en enfer, Mathilde est revenue     »
Le pardon est l’aboutissement d’une démarche initiée par l’homme, en tant qu’Être de conscience. Parce qu’il connaît instinctivement, par expérience, par éducation, la différence entre le bien et le mal, il aspire au bien, même ayant parfois fait le mal (Pascal
« Pensées ») ; parce qu’il veut conserver l’estime se soi, et pour cela il lui faut des regards non réprobateurs.
Pour celui qui pardonne, comme pour celui qui espère le pardon, une même instance réclame cette paix, c’est sa conscience. La conscience qui dicte à l’homme de ne pas tenir un individu infiniment coupable d’un acte répréhensif, ne pas le condamner moralement sans possibilité d’une rémission, acte qui de plus n’est peut-être répréhensif qu’au seul jugement de soi. Ne jamais pardonner, cela peut être ressenti comme un enfermement en soi.
L’individu a besoin du pardon, cela allège le poids de sa conscience, et l’on retrouve parfois chez des personnes qui avancent en âge, tout à coup un besoin de religion, un besoin, même hors de vagues espoirs d’au-delà, de croire qu’on pourra finir sa vie en étant libéré de tout ce que les hommes appellent, leurs mauvaises actions, ou encore pêchés ; mourir la conscience libre ayant pardonné et ayant obtenu pour soi le pardon des autres ; ou encore, certains veulent « s’alléger en vue du jugement dernier » Malgré la marchandisation de tout, aujourd’hui on ne peut plus, comme il y a quelques siècles encore, acheter des indulgences ; ou le pardon divin en tant que « créance titrisé » avant que le mot existe.
Le pardon participe à la reconstruction de soi, comme une guérison.
Mais le pardon est une démarche difficile, il faut se faire violence, faire taire les ressentiments ; le cœur voudrait bien pardonner, mais la tête résiste, le cœur voudrait que la blessure se cicatrise à tout jamais, et la tête, qui « fait la tête » dit « ce n’est pas moi qui ferai le premier pas ! ». Bien sûr, car offense il y a eu, et souvent offense ressentie par une personne comme par l’autre. Alors des deux « offensés » qui doit faire le premier pas ? Le premier geste, envoyer le premier signal ?
« Peut-être » dit un vers de Racine dans la pièce Bajazet. (Acte III. Scène. 1) « Peut-être il suffira d’un mot un peu plus doux / Roxane dans son cœur peut-être pardonnera….. Peut-être qu’elle attend un espoir incertain, qui lui fasse tomber les armes de la main ».
Alors, comment pouvons-nous comme dans la prière (Pater noster) pieusement : « pardonner à ceux qui nous ont offensé », parfois « ravaler notre orgueil » ? N’aurons-nous pas le sentiment de s’abaisser dans notre dignité, de nous humilier, de « tendre l’autre joue »
Peut-être, (pour être un tant soit peu pragmatique), je dirais qu’il n’y a rien a perdre dans une démarche de pardon, de tentative de réconciliation. Si celui avec qui on veut faire la paix, refuse, s’il met des conditions, s’il demande des excuses, s’il demande allégeance, c’est qu’il n’est pas prêt pour le pardon. Et dans ce cas, celui qui s’en sort le mieux, c’est celui qui a fait la démarche, le conflit n’est pas réglé, mais ce dernier est en paix avec sa conscience, car c’est là que logent ces sales bêtes de la rancune.
Alors, en dehors de comment pardonner, on peut se dire aussi, quand faut-il pardonner ? Est-ce que, si je ne pardonne pas tout de suite, je ne pardonnerai jamais, et là la rancune, l’impardonnable, s’enracine au plus profond.
Et de là, est-ce que je ne vais pas transmettre ma rancœur au-delà de moi-même, dans ma famille, on pense à l’interminable vengeance des Atrides, on pense à la vendetta, où le pardon finit par être impossible parfois, puisque des « Colonna » aux « Orsini » plus personne ne connaît l’origine du conflit. * (Noms choisis au hasard)
Et enfin, pour ne pas exploiter toutes les pistes de réflexion sur le pardon, je laisse pour le débat le soin d’évoquer, par exemple, le pardon breton, le kippour juif (grand Pardon) , les processions où les pénitents vont pieds nus, la quête de pardon collectif via la victime expiatoire (le bouc émissaire), le droit à l’oubli, la confession, (avec l’absolution, la rédemption, et tous les mots en « ion »), la résilience.., et puis, peut-on pardonner à celui qui n’a nulle repentance ? Comment un Tutsi peut-il pardonner à un Hutu.. Pouvons-nous pardonner le crime d’enfant, de personnes âgées, de personnes sans défense, puis pardonner les propos racistes, puis pardonner le viol, etc.
Voyons ce que chacun en pense !

Débat

Débat: ⇒Dans l’étymologie de pardon, il y a « donner », (faire grâce – Tenir quitte), c’est-à-dire une idée de gratuité, sans condition, sans contrepartie, qui ne se monnaie pas. Ça ne peut concerner que deux individus et pas toute une société qui devrait demander pardon, ou pardonner. Pour qu’une chose demande à être pardonnée il faut qu’il y ait un acte condamnable, (de damnare : blâmer, réprouver, condamner), reconnaître l’offense et dire comment elle va être punie. Condamner induit la punition d’une offense ; alors, le pardon est-ce que c’est une réparation, ou juste un appel à la paix, une rémission, une remise en équilibre ? C’est toute une démarche. Démarche qui touche à la psychologie, comme à la morale. Et l’on n’évitera pas dans le sujet les crimes de guerre, où là aussi se pose la question : « peut-on tout pardonner ? », et quel rôle pour l’oubli ?

⇒ Le mot qui m’interpelle dans la question « Pouvons-nous tout pardonner ? » c’est le mot « tout ». Ceci parce qu’on pense à des choses terribles, et pas à des petites querelles de famille. Si on pose la question avec le « tout » on sent que ce sera plus facile de pardonner à un ensemble d’individus, plus qu’à un seul. Il me serait très difficile d’absoudre le crime d’un être cher, même si je sais que la haine est destructrice, et qu’il faudra bien chasser la haine pour se reconstruire.

⇒ Les dictionnaires nous disent que « pardonner » c’est renoncer à punir, cesser d’entretenir de la rancune, et d’avoir de l’indulgence pour excuser…et André Comte-Sponvile dans son dictionnaire, lui, nous dit : « Accorder le pardon, ce n’est pas donner l’absolution qui supprimerait ou effacerait la faute, ce que nul ne peut, ni ne doit. Pardonner, ce n’est pas oublier, ni effacer, c’est renoncer le cas échéant à punir ou à haïr… »
Dans le manuel de philosophie Cuvillier, à la question : pourquoi envisager de pardonner, de pardonner quelque chose de grave ? Il est répondu : que ce sera en fonction de certaines personnes, ayant, ou pas, la faculté de discerner le bien du mal, et d’une conscience morale et intuitive. Celle-ci porteuse de sentiments de bienveillance.
Alors si je me dis : j’ai subi un affront, quelque chose m’a blessée, traumatisée, et que je garde de la haine au fond de moi ; alors, par confort, par lâcheté, vais-je pardonner, pour me soulager de ce poids ?
Après l’attentat du 13 novembre 2015, un homme ayant perdu son épouse dans cette tuerie, disait, j’ai pardonné. Je n’ai pas le choix, car toute la haine qui était en moi m’aurait pourri la vie entière. Qu’aurais-je fait à sa place ? De même ? Mais je ne veux pas pour autant, que le pardon soit la tolérance totale.

⇒ Aujourd’hui nous avons fait la promotion du pardon historique, qui a prit le nom de « repentance », ce qui amène d’une façon paradoxale, à demander aux petits-enfants, voire aux arrière-petits-enfants ; de demander pardon des actes de leurs ancêtres. Ce qui, somme toute, est gratuit, tenant du simulacre où chacun est abusé. Dans le pardon historique, on remarque aussi que par humanisme on pardonne plus à un groupe d’hommes, qu’à un seul être. C’est ainsi, qu’on a pu pardonner au peuple allemand, cela fut symbolisé par la poignée de main à Verdun entre Helmut Kohl et François Mitterrand en 1984; ce qui en aucune façon pardonne Hitler, Himmler, Heydrich, Eichmann, et combien d’autres.

⇒ Cette nécessité du pardon a longtemps été ce besoin de résilience des enfants des Allemands de la génération hitlérienne ; thème développé dans le livre de Bernhard Schlink « Le liseur », comment affronter cet héritage, avec le sentiment de culpabilité.

⇒ Le pardon c’est toujours quelque chose qui remplace la justice sociale par un jugement moral. Le pardon s’il n’est pas lié à une seule personne, peut être le fait de plusieurs personnes, voire d’un groupe, ou d’une famille, comme en Corse ; mais c’est lorsque la justice, en droit, est dépassée par le jugement moral, car le droit n’a pas à pardonner.
Alors ! Est-ce qu’il y a des actes impardonnables ? bien ! Forcément ! Et puisque c’est lié au jugement moral, ça varie suivant les individus, les cultures, les pays. L’insulte que je ne supporterai pas, laissera un autre, indifférent. Alors, oui, pour reprendre l’idée déjà émise, est-ce que le pardon peut être utilisé pour se soulager ?
Le journaliste, Jean-Paul Koffmann, otage au Liban, de mai 1985 à Mai 1988, dira : pour moi pardonner, c’est un acte d’hygiène mentale. Si je ne pardonne pas je deviens fou. Ça veut dire, qu’il n’y pas de pardon vis-à-vis de l’acte, ça se situe par rapport à lui-même.
Et quant à dire, le pardon peut me faire oublier, je pense à Marin Luther King, qui dans son ouvrage : « La force d’aimer », dit : «⇒», mais c’est (dit-il en substance) : si je pardonne, je dois aller jusqu’à l’oubli. On peut, ne pas être tous d’accord sur ce point de vue. Si on pardonne qu’en relation à soi, on n’est pas en mesure de faire comprendre à celui, à ceux, qui ont fait un acte reproché, que l’on veut pardonner.
Alors ! Dans la pardon, est-ce qu’il n’y a qu’un acte en rapport avec soi-même ? Acte d’hygiène morale ? De soulagement ? Ou est-ce qu’il y a une dimension à l’adresse de l’autre, qui lui dit : je veux que tu comprennes, que ce que tu as fait ce n’est pas bien !

⇒ Une petite brouille, on cesse de se voir, le temps passe, on ne veut pas revenir en arrière. Puis survient un décès, on aurait voulu faire un pas, faire un geste, trop tard. Peut-on en tirer la leçon ?

⇒ Est-ce qu’on peut refuser le pardon ? Si en toute sincérité une personne reconnaît une faute, une erreur, il semblerait inhumain de refuser.
Et puis la grande question que tant de personnes doivent se poser : quand le contact avec des personnes proches a été rompu pendant des années, comment raccrocher sans avoir le sentiment de se déjuger? Comment envoyer des signes ?
Pour ceux qui en ont une expérience : comment ça se passe ?

Tour de table; quelques réponses:

⇒ Une tierce personne, parfois, intervient.

⇒ Cela se fait lors d’un événement familial marquant: enterrement, mariage…

⇒ Un proche qui est resté neutre, va remettre les personnes fâchées en contact.

⇒ C’est trop personnel, un tiers ne peut pas « rabibocher » !

⇒ Il faut repenser aux causes, les analyser, et avec le temps, le recul, on se dit, mais c’est ridicule !

⇒ Parfois ce sont les enfants, car ils ne sont pas partie prenante, qui vont faire se rencontrer des parents fâchés, comme pour une naissance par exemple…

⇒ Alors oui, comment raccrocher ? ça peut passer par un mot qu’on fait passer par un tiers, pour voir si il aurait un retour. Aujourd’hui ça peut passer par un SMS à l’occasion d’un anniversaire, d’un moment marquant, ça peut être un message sur Facebook, un « tweet » ; tous ces nouveaux moyens de s’exprimer sans être trop engagé, sans avoir à expliquer.., et là, peut-être que l’autre n’attendant que ça, ou quelque chose comme ça, fera une courte réponse, et là sera créé un premier lien.

⇒ On ne peut pas tout oublier, mais le temps et les sentiments qui lient les personnes peuvent faire beaucoup plus qu’on ne croit. Le cas le plus courant est dans les couples, « le coup de canif dans le contrat », et là c’est la tempête, c’est l’orage, « ça passe ou ça casse » ! Et puis 20 ans, 30 ans plus tard, le couple est toujours, là, et uni, l’amour, qui souvent s’affranchi de la raison, a été le plus fort.

⇒ Il y a là, le pardon de fait, il n’y a pas oubli. Il y a le pardon où je demande, et celui où j’accorde mon pardon. Le pardon de fait ressemble au pardon, mais ce n’est pas le pardon.

⇒ Le pardon est dans toutes les versions des religions du Livre, mais c’est d’abord demander pardon à celui qui n’a pas pardonné. C’est le début de l’histoire, d’une histoire de pomme, faute impardonnable,….
Du Yom kippour, dit aussi « le grand Pardon », à l’Aït el fitr, (dit aussi « petite fête », au lendemain de la rupture du jeûne du Ramadan) on pardonne pour être pardonné, puis avec table ouverte, on attend, on espère la visite pour se réconcilier avec ceux avec qui on est fâché, « il faut pardonner pour être pardonné», disent le Coran, comme la Thora.
Chaque année en Bretagne ont lieu des rencontres religieuses, processions, pour le Pardon (dit : le Pardon breton) où l’on demande à un saint d’intercéder pour que les fautes soient pardonnées. Il est à signaler, que chaque année depuis 1954, dans la commune du « Vieux marché » en Bretagne le pardon réuni des imams qui lisent des versets de la Bible et des curés qui lisent des sourates du Coran.
Cette demande de pardon est toujours au début d’un nouveau cycle, où il faut être déchargé de ses fautes, le jour aussi où l’on doit faire « table rase » des querelles.
Pardonner est ce soulagement qui créé comme une renaissance à soi.

⇒ [Au début de 1980, lors d’une émission Vladimir Jankélévitch déclarait : « Ils ont tué six millions de Juifs, mais ils dorment bien, ils mangent bien, et le mark se porte bien »
Un Allemand Wiard Raveling lui écrirait une très belle lettre, restée célèbre : « Moi je n’ai pas tué de Juif. Que je sois allemand n’est pas ma faute…je suis tout à fait innocent des crimes nazis, mais cela ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille.., et j’éprouve un mélange de honte, de pitié, de résignation, de tristesse. Souvent je reste éveillé pendant la nuit, .. je pense à Anne Frank, à Auschwitz, et à « nuit et brouillard »…
Est-ce que j’ai le droit de me plaindre.., moi le fils du bourreau ?
Mes enfants ne connaissent pas de Juifs.., qu’ils soient nés allemands n’est pas leur faute… Je leur parlerai d’Anne Frank, je leur parlerai de « nuit et brouillard »
Si jamais, Monsieur Jankélévitch vous passez par ici, sonnez à notre porte, vous serez bien reçu, vous serez le bienvenu. On vous fera grâce de notre choucroute et de notre bière.
Peut-être s’il fait beau, vous irez faire une promenade avec nos enfants, et si la plus petite trébuche, vous allez la relever, et elle vous sourira avec ses jolis yeux bleus, et peut-être vous allez lui caresser ses jolis cheveux blonds..
Je vous pris de croire…]

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