Thème: Pourquoi et comment critiquer ?

Restitution du débat du Café-philo de Chevilly-Larue du 25 avril 2012

Daumier (Crispin et Scapin) Musée d'Orsay.

Animateurs : Guy Pannetier, Guy Philippon, Danielle Vautrin.
Modérateur : Lionel Graffin.
Introduction : Marc Ellenberger.

Introduction : Que signifie « critiquer » ? Cela vient du grec «  krinein », qui signifie : discerner, juger. Ce verbe a donné par extension le mot « kriticos », lequel apparaît au 4ème siècle avant J. C. et désigne celui qui juge de la littérature. La critique était ainsi d’abord ancrée dans la littérature.
Critiquer dans le premier sens, c’est exercer son intelligence à démêler le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bon du mauvais, par un examen raisonné et objectif, en vue d’estimer la valeur de l’être ou de la chose soumise à l’examen. Donc, c’est examiner, analyser, apprécier, commenter. Par extension et par réduction, au sens négatif, et c’est surtout l’aspect négatif qui l’emporte dans le sens commun, où, dès qu’on parle de critiquer, « on rentre les épaules » ; c’est émettre des jugements défavorables, d’une façon systématique ou occasionnelle, en ne s’attachant à relever que les défauts et les imperfections. La critique peut se manifester dans beaucoup de domaines, notamment dans la philosophie, dans les sciences, dans la littérature, dans le domaine des arts, dans la gastronomie… Il suffit de voir le nombre de rubriques de journaux, de revues ou de guides spécialisés. Cela peut s’exercer aussi dans le domaine de l’enseignement ou dans les relations avec autrui, notamment en famille.
Alors, pourquoi critiquer ? Est-ce par ouverture d’esprit, en refusant le dogmatisme et les idées reçues ? Est-ce par une sorte de curiosité et d’éveil intellectuel et scientifique ? Est-ce parce que l’on se sent investi d’une mission, d’un désir pédagogique altruiste d’éclairer et de servir de guide ? Est-ce, au contraire, par orgueil, par prétention, pour se mettre en avant, se faire valoir en imposant sa critique ? Est-ce par l’attrait du pouvoir, en jouant un rôle de censeur ? Si on limite la critique aux aspects négatifs, cela peut aussi traduire un caractère aigri et toujours insatisfait, une certaine méchanceté dans les limites du sadisme ou du harcèlement. Cela peut être aussi du masochisme, vu les effets que ça produit sur une personne quand on abuse de la critique ; des critiques acerbes et incontrôlées sont en effet la meilleure façon de se faire des ennemis et de se faire mal voir.
Finalement, a-t-on vraiment besoin de critiquer ? Est-ce bien utile ? Peut-on s’en passer ? On pourrait en effet très bien envisager un monde sans critique (de métier), laissant la latitude à chacun de découvrir par soi-même sans influence extérieure. En matière d’utilité de la critique, tout dépend non seulement du but, mais aussi de la façon de faire.
Ce qui nous amène à la deuxième partie de la question initiale : « Comment critiquer ? » Comment pratiquer la critique pour qu’elle soit rigoureuse, raisonnée et objective ? Quelles sont les méthodes pour que la critique ne froisse pas les susceptibilités, pour qu’elle ne soit pas rejetée, incomprise, méprisée ou négligée? Bref, comment critiquer de façon utile, rigoureuse, raisonnée, positive et constructive ? Comment manifester un vrai esprit critique?
Et enfin, question mi-sérieuse : comment éviter que la critique soit « un cri » et « un tic » ?

Débat : G J’ai pensé aussi à la critique négative et à la critique positive. J’ai pensé au respect nécessaire de l’objet de la critique quand on critique quelque chose ou quelqu’un. Il faut avoir le souci de respecter l’objet de la critique et avoir la distance nécessaire et, ce que je tiens comme le plus important dans la critique, l’honnêteté intellectuelle. Il me semble qu’une démarche critique doit être honnête sur le fond, quelle que soit sa forme, et ne doit pas être là pour démolir. J’ai pensé que la critique, au sens de la critique littéraire, d’une activité artistique, était faite soit pour donner envie, soit pour dissuader. Donc, la critique a quelque chose à voir avec le désir positif ou négatif qui en découle.
Je pense que l’esprit critique est nécessaire à l’évolution de la pensée, à la vie intellectuelle. Je pense que si l’on n’est pas capable d’esprit critique vis-à-vis de soi, vis-à-vis de ses opinions, de ses actes, on aura du mal à avancer ; on aura une pensée  qui risque de se scléroser sur un certain nombre de convictions qui deviennent des poncifs.
Je pense aussi que la critique peut être nécessaire envers quelqu’un ou quelque chose pour se dégager de l’emprise possible de l’objet de la critique et pour garder une distance de sécurité vis-à-vis de lui.
Pour avoir une critique objective on ne doit pas être dans la critique affective qui risque de fausser le jugement.
Je pense qu’il peut exister une critique d’un adversaire qui est uniquement pour asseoir sa position, auquel cas on est prêt à dire n’importe quoi sur l’autre, du moment que cela nous élève, nous conforte. Dans ce genre de critique,  ce n’est  plus un problème d’objectivité qui se pose ; on est dans la perversion du langage qui peut travestir la pensée de l’autre pour mieux affirmer la sienne.  On est alors dans la démolition de ce qui est en face, et, là, est-ce qu’on peut encore parler de critique, au sens objectif de l’acte ? L’actualité nous donne de ces exemples.
J’ai évidement pensé à « La critique est aisée, mais l’art est difficile. »* C’est-à-dire, jusqu’où a-t-on le droit de critiquer quand on ne sait pas de quoi on parle ? Jusqu’où peut-on s’autoriser à critiquer une chose dont on n’est ni acteur, ni décideur ? Quelle est notre degré de liberté dans la critique ?
Ensuite j’ai pensé à deux types de critiques : la critique de l’expert, celui qui sait quand il parle depuis ses connaissances, et la critique du Béotien, qui voit les choses de l’extérieur, tel, par exemple, celui qui regarde un tableau et dit, sans rien en savoir : « ça, j’aime ; ça , je n’aime pas. » Donc, on a le droit de dire « j’aime, je n’aime pas », mais est-ce qu’on peut parler de critique objective chez un Béotien ? Est-ce pour autant que ce sont seuls les experts qui ont le droit de critiquer ou pas ? Et enfin ce qui m’intéresse aussi, c’est la lecture historico-critique des évènements en gardant une distance nécessaire vis-à-vis d’eux, pour toujours avoir le souci de l’objectivité. Pour moi la critique reste une nécessité, une liberté tout en étant parfois un risque.
[* « La critique est aisée, mais l’art est difficile » : Cette locution proverbiale remonte à 1782, où elle figure dans la pièce de théâtre « Le glorieux » de l’auteur et comédien Philippe Néricault, dont le nom de scène était Philippe Destouches ; il a lui-même emprunté cette expression (en la traduisant) à l’historien  grec Polybe.]

G Quand on critique, on doit faire attention. On peut avoir affaire à une personne fragile, on ne peut pas dire toutes les vérités. Si vous faites une critique négative du dessin que vous donne un enfant, vous le démolissez de deux façons ; car, si c’est un cadeau, vous refusez son amour, et ensuite vous le bloquez dans sa forme d’expression, le risque étant qu’il se referme sur lui-même, qu’il perde confiance. Si vous avez affaire à une personne, un adolescent très sensible, vous pouvez même, avec des critiques, le mener au suicide.
En revanche, il y avait un critique de cinéma, Jean-Louis Bory, qui, lorsqu’un film ne lui avait pas plu n’en parlait pas, mais si le film lui plaisait, il en faisait largement l’éloge; souvent il a su détecter ce qui allait avoir du succès. Et, quoi que l’on puisse penser des opinions de Jean Dutourd, il faisait de très bonnes critiques de théâtre. Il faut respecter l’objet de la critique.

G L’encyclopédie de la philosophie (Le livre de poche – La pochothèque), donne cette définition de la « critique » : « Du grec « kritike techne », « art de juger » ; indique un examen qui ne se contente pas seulement du savoir transmis par la tradition, mais passe au crible de la raison sa recevabilité. Ainsi en est-il de la philosophie des Lumières…Par glissement de sens on parle aussi de la critique comme jugement que le goût fait prévaloir ».
Dans son acception la plus courante, ce mot « critique » a une connotation négative, de jugement sévère, de blâme, de désapprobation. Alors que nous avons des critiques littéraires, par exemple, qui peuvent nous dire tout le bien qu’ils pensent d’un livre. Le critique gastronomique nous dira dans un guide les endroits où l’on mange bien.
Reprenant la critique dans son approche psychologique, comportementale, on peut voir chez certaines personnes que la critique peut être systématique, quelque chose comme une compensation, une manie de ces personnes qui cherchent toujours le petit défaut, et qui le trouvent de toute façon ou comme de la jalousie. Cela peut être un reflexe non contrôlé, où la parole va plus vite que la réflexion, tel qu’on le rencontre chez celui ou celle qui dit « moi, je dis toujours ce que je pense », et aussi, quelquefois une propension à « voir la paille dans l’œil de son voisin ».   Cela peut être des petites jalousies, et on cherche à se faire du bien en faisant du mal, un exutoire en quelque sorte, voire, un exutoire d’un mal vivre.
Dans un autre aspect répondant à « comment critiquer », il y a la critique qui passe par l’humour, comme cela est illustré, par exemple, dans le dialogue du duo d’humoristes Les Vamps. Les deux femmes sont désœuvrées et cherchent à passer le temps ; la première dit : «  – Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? – Et si on disait du mal ? – Ah oui ! Ah oui ! Par qui on commence ? Madame Jansen, par exemple. V’la qui paraît, à c’qui paraît, qu’elle ouvre sa porte à tous les r’présentants… ». D’Aristophane aux Vamps, la critique qui utilise l’humour, nous montre nos petits travers, nous met face à nos contradictions, car la critique alors n’épargne personne. C’est un peu comme un miroir de la société qui appelle à plus de modestie.
Concernant les critiques d’art, j’ai en mémoire cette réflexion : « La critique de la part de celui qui ne produit rien est déloyale. C’est comme si un curé vous prenait votre femme ; vous ne pouvez pas lui rendre la pareille ! »

G L’esprit critique permet un contrôle et une réaction contre la crédulité naturelle. Il est un des éléments essentiels de la science, c’est-à-dire ne pas accepter une assertion sans contrôle, sans l’expérience qui valide. Donc, c’est réagir ; ce n’est pas : « je sais tout, j’ai raison ». Quant à « pourquoi critiquer ? », je vois là trois raisons : premièrement, critiquer pour quelque chose, avec raison, pour l’intérêt que l’on porte à la chose, à une idée, un comportement, un concept, et enfin, déjà comprendre le sens qu’apporte cette chose comme avantage, ou comme inconvénient. La deuxième raison de la critique c’est qu’elle permet d’ouvrir un dialogue qui va permettre de tenter d’admettre ou de rejeter une interprétation initialement adoptée. La troisième raison, qui est moins noble, est celle qui émane d’un esprit trivial malsain qui utilise la critique dans l’intention de diminuer celui à qui elle s’adresse, pour nuire ou détruire. A ce sujet, on a parlé d’honnêteté intellectuelle ; pour critiquer, il faut avoir une connaissance du sujet que l’on veut critiquer. Par exemple, s’agissant d’une personne qui n’a pas fait d’études de philosophie et qui aime participer à des débats philosophiques, cette personne est obligée de faire des recherches, de préparer, de s’informer, ce qui n’est pas venir avec juste son texte sans écouter ; donc critiquer cette forme de participation est une diatribe négative.
Revenant à la question « comment critiquer ? », je vois deux manières au moins, l’une positive, l’autre négative. La première qui consiste à donner son avis, un jugement  d’évaluation, ou de valeur qui n’engage que ses idées ou les goûts de celui qui s’exprime. Ce n’est pas parce que j’émets une critique que je suis absolument sûre d’avoir raison, et je ne critiquerai pas pour démolir une personne, mais pour ouvrir un dialogue. Le cas négatif, c’est quand on critique dans le but d’avoir raison à tout prix, et qu’on réfute tous les arguments ; cela se réduit au final à un monologue, il n’en ressort rien. Et sur « que doit-on, que peut-on critiquer ? », je ne peux m’exprimer et critiquer que sur un sujet que je connais bien, que je maîtrise un peu.

G Revenant à la critique envers un enfant, lui dire que son travail est nul, c’est le démolir, c’est une condamnation. Il faut faire la différence entre un jugement critique et une condamnation. Les jugements critiques doivent se faire de personne à personne, sans témoin, sans avoir ensuite à supporter le regard des autres, ce qui peut nuire dans le développement de la personne. La première critique à faire, c’est son autocritique, on doit douter, on doit s’interroger tout le temps. Ne sommes-nous pas parfois, nous aussi, critiquables ?

G Ce sujet me rappelle un débat autour de « Comment, pourquoi s’indigner ? », en référence au texte de Stéphane Hessel « Indignez-vous ! » (publié en 2010), où l’on a l’impression à première vue d’un petit manuel « du bon usage » de la critique, qui définirait en quelque sorte les règles et les bonnes raisons de critiquer, on aurait là, le pourquoi et le comment, pas un catéchisme. Au final, cet ouvrage m’a laissé sur ma faim, car la critique, légitime ou pas, est un acte qui ne supporte pas le « béni oui- oui », ni des règles préétablies. Elle nécessite une étude plus approfondie qui transforme radicalement l’appréciation première du manuel. La critique s’adresse à des individus, un public. Le « pourquoi critiquer »  met en relief aussi le danger de ne pas critiquer et de risquer de consentir à l’inacceptable. Ne rien dire, peut être ressenti comme consenti, « qui ne dit rien, consent ». Le « comment critiquer ? » suggère que nous devons préparer notre critique, consciencieusement, en choisissant bien ses mots, ses expressions, afin qu’elles soient acceptées par tous, et ainsi franchir des lignes de résistance, et que chacun la reçoive pour se protéger des influences extérieures, plus ou moins nocives.

G Je m’élève contre l’expression « Béotien », concernant celui qui critique sans savoir. Aujourd’hui, nous avons des tas d’experts qui nous assomment. Je connais « un Béotien » qui peut dire « ça, c’est beau ; ça, je le ressens ! » Il a le sens inné de ce qui est beau. La critique des Béotiens peut être pertinente.

G Les buts et motivations de la critique (cinéma, théâtre…..), peuvent avoir des motifs cachés ; cela peut n’avoir que des buts commerciaux.

G On peut parler aussi de la critique « de bouche à oreille », où la transmission se fait par ceux qui ont aimé, par exemple, un film, et le public fait alors parfois le succès de ce que les critiques autorisés éreintent.

G La question se pose du but de la critique, qui est parfois propagande, manipulation, publicité.

G Il est parfois difficile d’affirmer son goût. Si je dis : « Telle musique me casse les oreilles. », je peux avoir comme réponse : « Qu’est-ce que vous en savez, vous n’êtes pas musicien ? » Si je dis : « Telle peinture me laisse froid, indifférent. », je risque d’entendre : « Vous n’y connaissez rien, vous n’êtes pas peintre ! »
Nous avons beaucoup évoqué la critique dans le domaine de l’art. Il y a quelques années nous avons eu un débat autour du thème : « Faut-il être initié pour jouir de l’art ? ». Déjà nous avions évoqué cette notion du Béotien ou de l’initié. Dans un film, « Dialogue avec mon jardinier », un critique d’art est devant un tableau unicolore (tout noir) et il commente, en pataugeant dans le snobisme « intello » : « Il faut voir dans la couleur noire, toutes les couleurs de la palette du peintre…, le blanc et le non-blanc, etc. » Nous voyons là ce type de  critique qui s’égare dans son vocabulaire, en fait à la limite de l’imposture. Il peut aussi y avoir un certain cynisme de la part de ceux qui ont « le goût sûr » et qui critiquent avec méchanceté celui qui n’a pas toutes les clefs culturelles pour apprécier totalement. Voir à ce sujet le film : « Le goût des autres ». Il y a, dans certains milieux, une intelligentsia de la culture, un diktat du savoir, de gens parfois imbus de leurs connaissances, ceux « qui savent », même s’ils ne savent pas. On a pu voir ainsi un intellectuel [Bernard-Henri Lévy] écrire un texte sur un philosophe du nom de Jean-Baptiste Botul, soi-disant auteur de « La vie sexuelle d’Emmanuel Kant » ; en fait, c’était un canular du journaliste Frédéric Pagès (situation critique !). Attention parfois au diktat du savoir. Il existe des jugements sains chez des gens culturellement sains.

G La critique des œuvres d’art, comme pour un tableau, prend aujourd’hui en compte le prix. Le prix participe à la notoriété.

G On a dit que critiquer est une liberté, mais pour cela il faut avoir l’esprit critique. Pour l’acquérir, il faut les rencontres, la lecture ; il faut chercher à s’informer. Cela se fait aussi grâce aux médias, sachant que souvent l’information est réservée à des experts, de là, leur critique peut-elle être considérée comme objective ? Il est intéressant pour cela de voir le film « Les nouveaux chiens de garde » (tiré de l’essai de Serge Halimi) ; le synopsis nous dit (Source : RMC.fr) : « Les médias se proclament contre-pouvoir. Pourtant, la grande majorité des journaux, des radios et des chaînes de télévision appartiennent à des groupes industriels ou financiers intimement liés au pouvoir. Au sein d’un périmètre idéologique minuscule se multiplient les informations prémâchées, les intervenants permanents, les notoriétés indues, les affrontements factices et les renvois d’ascenseur. En 1932, Paul Nizan publiait « Les chiens de garde » pour dénoncer les philosophes et les écrivains de son époque qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s’imposaient en gardiens de l’ordre établi. Aujourd’hui, les chiens de garde, ce sont ces journalistes, éditorialistes et experts médiatiques devenus évangélistes du marché et gardiens de l’ordre social. Sur le mode sardonique, « Les nouveaux chiens de garde » dressent l’état des lieux d’une presse volontiers oublieuse des valeurs de pluralisme, d’indépendance et d’objectivité qu’elle prétend incarner. Avec force et précision, le film pointe la menace croissante d’une information pervertie en marchandise. » Comment exercer notre critique face à ce maillage des experts qui ne savent pas mieux que des personnes qui prennent le temps de s’informer, de se documenter et de réfléchir ? Le film nous montre également les dîners du siècle « think tank » qui réunissent chaque dernier mercredi du mois, le gratin politico-médiatico-industriel français à l’hôtel Crillon à Paris. Un rendez-vous où journalistes et politiques « collusionnent ».

G Nous voyons là une orchestration de la critique qui n’est que fausse critique, et qui nous abuse. Ceci n’empêche pas que, dans son fonctionnement, la critique est la confrontation du discours qui appelle l’échange. C’est quelque chose à dire dans une relation ; c’est un discours qui corrige l’autre discours ou qui le refuse ; c’est donc une  nécessité humaine. La critique est un impératif, puisque c’est la recherche d’une vérité honnête. Ainsi, la critique est un éclairage du genre humain et c’est un moteur du lien social.

G Ceux qui ont étudié la rhétorique connaissent bien le principe qui veut qu’on fasse par avance la critique de ses propres propos, de façon de réfuter par avance, de désarmer l’adversaire éventuel, cela s’appelle : la prolepse.

G Les pays où l’on peut encore critiquer, même si les dés peuvent être pipés, restent des démocraties. Nous avons en mémoire des dictatures, où la seule critique possible, était l’autocritique. S’il n’y a pas de pensée critique, la pensée cesse d’exister.

Poème 1 de Florence
La critique.

La critique peut-elle être constructive,
Il était un espoir, soumis à la névrose
D’une idée pêchée là, dans les replis d’un songe
Il s’était infiltré comme un petit mensonge
Un chardon, une épine ou alors une rose
Et malgré son chemin souvent écrit en prose
Même étant anodin, il est celui qui ronge
L’Humain qui imprudent, le boit comme une éponge
Car pour ne pas bientôt en faire une nécrose
Il faut le tutoyer pour s’en faire un ami
Jouer avec les mots éparpillés parmi
Les écueils acérés qui te piquent en plein cœur
Et si tu ne sais pas qu’on en fait un viatique
Il risque de rester une morte-critique
Un nectar succulent pour nourrir ta rancœur.
(Septembre 2003)

G L’autocritique, l’introspection, peut avoir des effets bénéfiques ; ça renvoie au « connais-toi toi-même » de Socrate, mais évidemment dans certains  régimes, on a vu ce que cela donnait. Quant aux experts de toutes sortes, et le titre d’expert vous donne du pouvoir, leurs critiques peuvent les propulser à une bonne place, et si les experts peuvent se permettent d’avoir un langage abscons ou abstrus, c’est qu’ils rencontrent un public acquis.
On avait présenté à des critiques un tableau « moderne » avec de grandes balafres de couleur. Les critiques avaient été élogieux, dithyrambiques, et finalement c’était un canular pour montrer le pédantisme de ces gens. La peinture était due à la queue d’un âne munie d’un pinceau trempé dans la peinture, et le nom de l’artiste, Boronali, était celui inversé de l’âne Aliboron.
En dehors du verbe critiquer, de la critique, du critique et des dérivés comme criticaillon, ce qui me rend perplexe, c’est l’adjectif critique, avec toutes ses acceptions, notamment dans les domaines des sciences, de la biologie, …, parce que, lorsqu’on parle d’une situation critique, d’un état critique, on voit qu’on est dans une période de seuil, de limite, de basculement.

Poème 2 de Florence :

Pourquoi et comment critiquer ?
Si tu es lassé de toujours recommencer
L’idéal absolu se fait insaisissable
Et l’envie de bâcler vient contrebalancer
Un pur et un parfait trop indéfinissable
J’étais un artiste en quête de perfection
Mais mon inspiration s’entête en défection
Action, réaction ! Je change de direction !
Et pour mon alibi j’ai un charmant missile
Le mieux est l’ennemi du bien c’est mon credo
J’ai la médiocrité en mode grosso modo
A l’édredon de mes ébauches un gros dodo
La critique est facile et l’art est difficile

Le monde au point critique et j’ai ensemencé
Des petits grains de sable en un temps périssable
Un conte cadencé, un journal romancé
Je voulais transformer ce pouvoir haïssable
Dans le chaudron bouillant de la révolution
J’ai jeté la faim et j’ai jeté l’ambition
Dans le bouquet final de son exécution,
De nos futurs fossiles s’écrit le codicille
D’un monde qui conserve, ses ressorts féodaux
Que l’on est loin encore de notre eldorado !
Pour une société, dessinée au cordeau
La critique est facile et l’art est difficile

Je suis le chroniqueur, rétribué pour penser
J’ai la critique pour viatique intarissable
Je suis méchant, mon mordant est récompensé
La sincérité accessoire bannissable
J’ai une prédilection pour la dissection
Chez moi dire du mal provoque une érection
Et ce n’est pas que je cherche la perfection
Je suis la bête noire de l’auteur qui vacille
Je suis le cil dans l’œil du maître, le fardeau
Qui sans indulgence fait tomber le rideau
Sur le talent trop fragile et pas de cadeau
La critique est facile et l’art est difficile

Ô critique aiguillon de notre interaction
Tu es l’ustensile qui pique les imbéciles
Une grosse tique sur le dos du bardot
Tu es le placebo d’un aficionado
Fais mon panégyrique toujours crescendo
La critique est facile et l’art est difficile
(21 avril 2012)

G La critique est une histoire sans fin, la critique appelant toujours la critique, la critique peut être fort critiquable.

G Il y a des gens qui sous le couvert de la franchise critiquent sans ménagement, ils y vont avec leurs gros sabots, sans s‘occuper des dégâts Dans ce domaine de la critique et de la relation à l’autre, rentrent : le respect de l’autre, l’amitié, la pudeur des sentiments qui fait que quelquefois on devrait dire des choses dans l’intérêt de l’autre et qu’on n’ose pas, de peur de blesser. Il y a un terme grec qui évoque cette situation du « dire vrai », du « dire le vrai », c’est la parrhésia ; sujet que développait le philosophe Michel Foucault. Il nous disait en quelque sorte que c’est un devoir de dire à autrui, dire à celui envers qui on ne peut être indifférent, et, pour cela, il faut trouver  les mots pour dire. « Il faut que je précise », dit Michel Foucault, « que ce mot parrhésia peut être employé avec deux valeurs. On trouve la valeur péjorative, je crois, pour la première fois chez Aristophane, et ensuite très couramment jusque dans la littérature chrétienne. Employée avec une valeur péjorative, la parrhésia consiste bien à dire tout, en ce sens que l’on dit n’importe quoi (n’importe quoi qui passe dans l’esprit, n’importe quoi pouvant être utile à la cause qu’on défend, n’importe quoi pouvant servir la passion ou l’intérêt qui anime celui qui parle). Le parrèsiaste devient et apparaît alors comme le bavard impénitent, comme celui qui ne sait pas se retenir, ou, en tout cas, comme celui qui est incapable d’indexer son discours à un principe de rationalité et à un principe de vérité. » Une personne, un parent, un ami,  peut s’emballer sur une idée, un projet qui la mène à coup sûr vers « un bide total », quelque chose qui peut lui nuire ; et là, critiquer devient un art difficile, et c’est là, la première valeur : dire vrai, dire le vrai, en respectant son être, sa sensibilité profonde et son interlocuteur.

G Si vous émettez des critiques sur les réseaux sociaux, d’abord, ils ne sont pas votre propriété et, de plus, ils sont consultables par quiconque, par votre employeur, par exemple, ou par l’entreprise dans la quelle vous postulez… Il faut être vigilant sur l’utilisation qui peut être faite de votre critique.

G Tout dépend du champ de la critique, champ privé ou champ public. Le critique professionnel qui écrit un article c’est bien pour le publier et là on peut espérer qu’il a l’esprit objectif et critique. Le champ privé par contre n’est pas toujours préservé, comme on le voit avec les nouvelles technologies. Il nous faut mesurer ce risque de la critique privée.

– Dans un tout de table pour répondre à la question : Faisons-nous confiance aux critiques pour nos choix de spectacles ou de loisirs, de voyages, de restaurants, … ?
Les réactions ont été les suivantes :
« Oui, avec une certaine méfiance. »
« Oui, par rapport à certains journaux. »
« Oui, car, dans bien des cas, on a besoin d’un ouvrage, revue, magazine qui donne la liste des spectacles et expositions. »
« Oui, si nous voyageons, on ne peut aller trop à l’aventure. »
« Il y a des guides qui ont des critiques assez objectives. »
« Je me méfie des battages médiatiques, des modes. »
« Il y a chez les metteurs en scène, par exemple, des valeurs sûres. »
« Non, je vais selon mon désir et parfois selon la bande-annonce. »
« Non, je me fie à mes goûts et pas aux critiques et aux avis des autres. »
« Non, je fais plus confiance au bouche à oreille. »
« Moi aussi, j’écoute le bouche à oreille. »
« Non, j’échange avec d’autres, en famille ou avec des amis. »
« Je connais mes salles. »
« Je fais une étude avant de choisir. »
« Non, je vais voir toujours les mêmes types de films. »
« Non, je vais d’abord voir le film avant de lire les critiques. »
« Les critiques peuvent parfois permettre une ouverture à autre chose que ce que l’on aime ».

G De toutes les approches de la critique, ajoutons les critiques que nous faisons sur nos contemporains, leur allure, leurs vêtements ; parfois, depuis la terrasse d’un café, qui ne s’est pas amusé à observer les gens qui passent devant lui dans la rue ?  Donc,  il ne faut pas trop culpabiliser, « Lorsque vous ne serez plus critiques du tout, c’est que vos contemporains auront cessé de vous intéresser; la phase d’après sera peut-être le désintérêt de tout, voire le désintérêt de vous… ». (Café-philo du 23 septembre 2003 : La critique est-elle constructive ?)

G La critique exige de la lucidité. Ce n’est pas une réponse qui réconforte ou détruit, mais un désir qui conforte. Il ne faut pas avoir l’esprit de contradiction par principe. Ne pas critiquer pour désenchanter le monde.

G Le thème de la critique se retrouve dans de nombreux ouvrages ; par exemple :
La critique de l’école des femmes. Molière. 1663.
Candide. Voltaire. 1759.
La critique de la raison pure. Kant. 1781-1787.
La critique de la raison pratique. Kant. 1788.
Critique de la critique critique et Critique de l’économie politique. Marx et Engels.
Etc.

La critique et particulièrement le critique sont le sujet de nombreuses citations. Elles concernent principalement la critique littéraire et artistique et sont souvent peu flatteuses pour le critique quand elles émanent d’auteurs éreintés revanchards. En voici une sélection :
« C’est une honte de se taire et de laisser parler les Barbares. » Euripide.
« Ayez le culte de l’esprit critique ». Pasteur, dans son discours d’inauguration de l’Institut Pasteur le 14 novembre 1918.
« Hélas, on n’est pas sûr, quand la critique est mauvaise, que le spectacle soit bon.» Coluche.
« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ». Beaumarchais, dans Le mariage de Figaro. 1784.
« Le flambeau de la critique s’allume plus souvent pour détruire que pour éclairer. »Jean-Benjamin de La Borde, dans Pensées et maximes. 1791.
« Critique : Toujours éminent. Est censé tout connaître, tout savoir, avoir tout lu, tout vu. Quand il vous déplaît, l’appeler Aristarque* ou eunuque. » Flaubert, dans son Dictionnaire des idées reçues.
[* Aristarque de Samothrace (vers 220 – 143 avant J. C.), grammairien et philologue fondateur d’une école critique, était réputé pour sa rigueur.]
« La sotte occupation que celle de nous empêcher sans cesse de prendre du plaisir ou de nous faire rougir de celui que nous avons pris !… C’est celle de la critique. » Diderot, dans De la critique, tiré de Pensées détachées sur la peinture, la sculpture et la poésie. 1781.
« La critique pour moi, comme pour Monsieur Joubert, c’est le plaisir de connaître les esprits, non de les régenter. » Sainte-Beuve, dans Les cahiers. [Sainte-Beuve a lancé la critique littéraire.]
«  La critique, comme le philosophe, crée des valeurs. L’œuvre d’art ne conclut pas. Là où il y a conclusion, il y a critique. » Rémi de Gournon, dans Promenades philosophiques. 1931
« C’est bien le moins qu’un cul-de -jatte ait le droit de critiquer un champion cycliste. » Louis Scutenaire, dans Mes inscriptions.
« Ces gens qui vous demandent des critiques veulent seulement des éloges. » Somerset Maugham.
« Critique : bêcheur à la ligne. » Barthélémy Verdu, dans Dictionnaire des bons mots et d’humour.
« Je connais un critique… qui est en même temps auteur…, ce qui le met en tant qu’auteur dans une situation critique ! » Raymond Devos, dans son sketch L’auteur critique ou un cas de dédoublement.

Œuvres citées :
Livres :
L’encyclopédie de la philosophie. Le livre de poche. La pochothèque. 2002.
Indignez-vous ! Stéphane Hessel. Editions Indigène. 2010.

Films :
Dialogue avec mon jardinier. Jean Becker. 2007.
Le goût des autres. Agnès Jaoui. 1999.
Les nouveaux chiens de garde. Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. 2011.

 

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