Thème: « Les mythes au coeur de notre culture? »

En partenariat avec la Maison du conte de Chevilly-Larue
Restitution du café-philo du mercredi 24 novembre 2010
à la Maison du conte

Philosophe : Edith Perstunski-Deléage.
Conteur : Julien Tauber.
Animateurs : Michel Jolivet. Guy Pannetier.
Modérateur : Louis Joaquim.
Introduction : Guy Louis Pannetier.

Allocution de réception par Michel Jolivet, co-directeur de la Maison du conte: Pour la quatrième année, la Maison du conte, maison de la parole, est ravie de recevoir le café-philo. Nous avons à faire ensemble dans cet art oral qui est aussi dans votre recherche. Au cours de ces trois dernières années, avec vous, nous avons reçu nos conteurs transmetteurs, ceux qui depuis 20 ans essaient de transformer cet art singulier : Bruno de la Salle, puis Pépito Mattéo, ensuite Abbi Patrix, et aujourd’hui c’est la jeune génération qui nous rejoint avec Julien Tauber, qui a eu un prix des conteurs en 1999. Nous sommes comme dans un fil rouge, entre philosophie et conte, depuis les rencontres sur « la parole », « l’imagination »  et « raconter des histoires ».

Introduction : Le Grand Robert de la langue française donne comme définition : « mythe : récit fabuleux, le plus souvent d’origine populaire, qui met en scène des êtres incarnant sous une forme symbolique des formes de la nature… Les mythes sont profanes, païens ou religieux. »
Tous les mythes n’avaient qu’un rôle, donner une explication humaine ou humainement saisissable à des phénomènes que la raison humaine ne pouvait expliquer. L’homme que nous avons nommé « primitif » ne peut pas encore former des concepts. Il les a présents, il les éprouve intellectuellement ; c’est alors une histoire qui raconte, qui va imager et donner corps à cette représentation-concept. Ce qui peut faire l’objet d’une pensée, mais qui ne peut être connu, se crée alors sous forme de  mythe que la mémoire va conserver. Les mythes donnaient d’une certaine façon des règles de conduite en s’adressant directement à l’imaginaire, ce qui échappe à l’esprit cartésien, dirions-nous aujourd’hui. L’esprit commun aime les histoires toutes faites, avec leur morale. Le mythe semble révéler une vérité connue comme par intuition, c’est un discours symbolique, qui parfois au travers d’une allégorie, une métaphore véhicule les valeurs d’une société et nous permet d’interpréter intuitivement le monde; ce sont des scènes mémorables, des événements qui pénètrent les imaginations, lesquelles s’inscrivent dans la mémoire collective et forment, dirait Jung, « l’âme du peuple ». Le mythe pour Lévi-Strauss est un langage, on y reviendra sûrement. C’est « le plus archaïque des langages » pour Mauss ; on utilisera aussi l’expression de « métalangage ».
Nos cultures et, pour ce qui nous concerne, notre culture occidentale véhiculent des milliers de mythes, qui nous ont été transmis soit par voie orale, par le conte, la poésie, la tragédie, soit par la peinture, la sculpture, par l’écrit, puis plus tard par le cinéma. Les mythes nous ont donné les muses qui président à différentes expressions artistiques : « Le mythe fournit un univers poétique, une donnée que l’on façonne à sa guise, à l’image de sa propre vérité intérieure » (Pierre Grimal. La mythologie grecque). Car le mythe est interprété par celui qui le conte et par celui qui l’écoute.
Si des civilisations européennes sont riches de mythes comme les peuples scandinaves, ceux qui sont dans notre culture sont en grande partie les mythes issus de la mythologie grecque. Notre langage est truffé de références mythiques que nous employons sans même nous en rendre compte. Les religions monothéistes ont lutté contre les anciens mythes, ceux des sociétés animistes, religions polythéistes, mythes païens, pour les renvoyer au-delà de la frontière de « la raison », puis pour les remplacer par d’autres mythes ou se les réapproprier.  Nous sommes ce soir à la Maison du conte ; qui pourra nous dire où se trouve la frontière entre le conte et le mythe, tant les contes nous ont laissé des personnages devenus des mythes. Beaucoup de récits utilisent les références mythiques. Toute notre culture évoque les mythes: Dédale, Apollon, l’épée de Damoclès, pauvre comme Job, la boîte de Pandore, le fil d’Ariane, l’échelle de Jacob, le talon d’Achille, le baiser de Judas, le jugement de Salomon…,  pour n’en citer que quelques-uns parmi les plus utilisés. Tous ces mythes remplissent notre imaginaire collectif.
La connaissance même basique de tous ces mythes est un sésame indispensable pour appréhender, comprendre, apprécier notre langage et toutes les expressions artistiques qui font notre culture.
Débat : G Edith : Je pars des idées énoncées dans l’introduction : le mythe nous donnerait des règles de conduite ; il révélerait une vérité d’ordre sacré ; les mythes présenteraient plein de variations ; dans notre culture occidentale subsisteraient de très nombreux éléments issus de la mythologie grecque. Ces différentes idées font du mythe une pensée qui a une valeur égale à celle de toute pensée, qu’elle soit politique, philosophique ou religieuse. Or, cela n’a pas toujours été pensé ainsi. Ce n’est le cas à ma connaissance que depuis le 20ème siècle et ce, grâce à Freud, Nietzsche, des ethnologues et anthropologues, comme Lévi-Strauss et d’autres, qui ont souligné que la pensée mythique n’est pas une pensée inférieure à la pensée scientifique. Je voudrais insister là-dessus, parce que cela nous donne des éléments pour réfléchir sur la fonction du mythe, non seulement dans notre culture, mais dans toute culture. C’est en m’appuyant sur Lévi-Strauss que je vais essayer de développer cela.
Ce que nous apprend Lévi-Strauss, c’est que dans la civilisation occidentale moderne, depuis le 17ème siècle et encore plus le 19ème siècle, a dominé la pensée scientifique, c’est-à-dire la pensée selon laquelle le savoir, la recherche de savoir, sont orientés par le savoir-faire, et où la recherche est de plus en plus orientée par un impératif technique, et donc de profit économique. Cette société occidentale qui fait dominer cette pensée scientifique dénonce le mythe comme une forme de pensée infantile, irrationnelle, inférieure. Pourquoi ? Parce que cette civilisation occidentale, depuis le 17ème siècle, et cela va en s’accroissant, a pour finalité que les savoirs permettent à l’homme de se rendre « comme maître et possesseur de la nature »  (Descartes). Or, Lévi-Strauss met en évidence le fait que, dans toute civilisation, cette hiérarchie entre la forme de pensée mythique et les autres formes de pensée, notamment la forme de pensée scientifique et technoscientifique, existe en dévalorisant la pensée mythique, en la traitant comme une aberration. Je lis ce que dit Lévi-Strauss : « Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines a fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur, fureur de cette civilisation occidentale, tant que nous serons là, et tant qu’il existera un monde, demeurera, montrant la voie de notre esclavage, à défaut de la parcourir, la contemplation que procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : contempler un minéral, respirer le parfum d’un lys,  échanger un clin d’œil alourdi avec un chat : c’est ce que fait le mythe, c’est ce que fait la pensée mythique » et, ajoute-t-il : « Il faut réfléchir sur les rites et sur les mythes, parce que réfléchir sur les mythes, et sur les mythes des sociétés victimes de la civilisation occidentale, c’est réfléchir sur des modes de vie et de pensée, autres que ceux qui sont imposés[…] par la société prédatrice et destructrice des autres civilisations ». Or, dit-il : « Quand on étudie les mythes des sociétés indiennes d’Amérique du sud, on se rend compte que cette forme de pensée n’est pas du tout inférieure, n’est pas du tout infantile, mais qu’elle a une structure… » Lévi-Strauss va montrer la portée de la pensée mythique de ces civilisations avec des mythes, comme par exemple celui de la potière jalouse.

G Julien : Qu’est-ce qui est de l’ordre du merveilleux ? De l’ordre du fantastique ? Qu’est-ce qui est de l’ordre de la légende ? Et qu’est-ce qui est de l’ordre du mythe fondateur? C’est Jean-Pierre Vernant qui dit : «  On a beau trouver toutes les définitions du mythe, chaque fois qu’on regarde la mythologie ou les mythologies, il n’y a pas une seule définition qui convient réellement ». Je prends les mythologies grecques ou latines,  celles que je connais le mieux, que tous nous connaissons le mieux, c’est un peu le berceau de notre culture. Si on regarde chaque mythe précisément, on voit dans les structures comment chaque personnage entre en jeu, à quel moment, et comment l’affaire se résout. Dans la mythologie, il y a beaucoup de récits qui ne cherchent  pas à expliquer ; ils racontent une histoire, une histoire que parfois on rencontre dans d’autres cultures, dans d’autres mythes, comme le mythe d’Eros et de Psyché : Eros doit rester dans le noir, mais Psyché veut le voir ; une goutte de cire tombe sur Eros pendant que Psyché le regarde. On retrouve cette histoire dans les traditions norvégiennes, qu’on classe dans les mythes nordiques, parce qu’elles sont liées aux dieux nordiques. Dans la mythologie grecque, on trouve toutes sortes de récits ; en fait, c’est un assemblage. Et qu’est-ce qui fait, pour nous, cohérence ? C’est que l’on retrouve les personnages que nous connaissons, qui circulent d’une histoire à l’autre. Cette cohérence fait partie du fondement de notre société. Le mythe va revenir très fort dans notre culture à partir de la Renaissance, quand arrivent les sciences. C’est aussi le moment où les peintres, les poètes vont à Rome se plonger dans les antiquités grecques et romaines. On redécouvre des auteurs, des œuvres d’art. Cette nouvelle société qui se développe va aller chercher ses racines. Le monde qui se construit alors, c’est le classicisme qui se fonde sur les mythes. Depuis, on a coutume de raconter les mythes ; on monte encore du théâtre, des tragédies liées au mythe. C’est comme une référence qui reviendrait vers l’origine de notre pensée.

G Roger Caillois nous dit dans L’homme et le sacré: « C’est dans le mythe que l’on saisit le mieux, à vif, la collusion des postulations les plus secrètes, les plus virulentes du psychisme individuel et des pressions les plus impératives et les plus troublantes de l’existence sociale ». Les mythes sont au carrefour de nous-mêmes et des autres. Un mythe aztèque rapporté par Bernardi de Sahàgun, dans l’œuvre Historia général de las cosas de la nueva España met en scène d’extraordinaires personnages, des dieux nommés « Teotihuacan», « Tecciztecal» ou «el buboso», qui sont confrontés à l’épreuve du feu. Le mythe nous raconte comment furent créés le soleil et la lune, le jour et la nuit…

G Il est quand même intéressant de noter qu’on a des formes de cinéma, par exemple, qui véhiculent les mythes. J’ai aussi trouvé un livre qui est le parfait mode d’emploi sur comment écrire, comme utiliser l’idée du mythe dans une ambition d’écrire une histoire mythique. Le livre Le héros aux mille-et-un visages, écrit par Joseph Campbell, donne le parfait mode d’emploi pour faire un film avec un mythe, comment le porter à l’écran. Ces mythes reprennent les mythes grecs, les plus connus, avec des personnages archétypiques, avec le voyage du héros, les épreuves. Je vous passe toute la liste des films de Disney que j’ai vus avec mes enfants. Mais quand on commence à y regarder d’un peu plus près, on retrouve par exemple Macbeth de Shakespeare dans Le roi lion ; on se dit : cela me rappelle quelque chose. Au fur et à mesure, on est dans une volonté d’atteindre une forme d’imaginaire consenti. Les plus jeunes enfants acceptent plus facilement un certain nombre de règles morales ou, en tout cas, d’explications merveilleuses. Le mythe nous parle, parle aux enfants. Par exemple, un DVD, Hercule, parle d’un petit bonhomme qui est devenu un super balèze, passant de zéro à héros ; d’abord rejeté par tout le monde, il finit par faire le bien de tous…
Un film récent a beaucoup de succès parce que là on touche à un fondamental, à un mythe moderne, c’est Avatar, où l’on parle à un moment donné du mythe religieux de « l’Eden » ; on montre un monde idéal et puis des gros méchants viennent tout détruire, en méprisant le monde ; à la fin, c’est grâce à la communion entre une communauté et la nature qu’on arrive à terrasser le mal. Indirectement, un mythe insinue en nous une idée qui nous laisse à penser.

G Je voudrais relater à ma façon certaines expressions courantes dans notre vocabulaire qui sont  liées à la mythologie: Il était une fois un homme nommé Hercule qui en expiation de ses fautes fut condamné à accomplir 12 exploits en 12 années. Il fut soumis à différentes servitudes, à des tâches titanesques, des tâches herculéennes. Pourtant, et malgré ces exploits, n’allez pas croire qu’il sortait de la cuisse de Jupiter. Il dut affronter des forces destructrices à cause d’un problème avec un centaure nommé Nessus, qui pour se venger de son ennemi avait offert à Déjanire, épouse d’Hercule une tunique censée ramener l’époux infidèle. Fatale vengeance : à peine eut-il revêtu la tunique qu’Hercule se consumait ; la douleur fut telle qu’il préféra se brûler lui-même sur le Mont Oeta. Autre héros malheureux, Tantale était le seul mortel autorisé à boire le nectar et l’ambroisie à la table des dieux. Outrepassant ses droits, il fit goûter le nectar aux mortels, quelle outrecuidance ! Tantale fut donc condamné éternellement à la faim et à la soif dans les enfers, le supplice de Tantale ; lequel semble nous dire: orgueil, regarde où tu nous entraînes. Souvent, chez les dieux, surviennent des disputes, comme celle-ci : lors d’un repas de noces auquel étaient conviées les déesses, l’une d’elle nommée Discorde, plus malfaisante que les autres, lança aux invités une pomme en or sur laquelle était gravée l’inscription : à la plus belle. La pomme fut attribuée à Aphrodite, ce qui mit les autres déesses dans une grande colère, ce qui nous laisse l’expression : pomme de discorde. Tous ces personnages auraient mieux fait de jouer à la roue de la fortune, avec la déesse du même nom, Fortune, avec laquelle parfois on pourra toucher le pactole. Cependant, nul n’est à l’abri de certains périls, tel Damoclès ; invité à un somptueux festin, il aperçut, suspendue au plafond au-dessus de sa tête, une épée tenue juste par un crin de cheval. Il comprit alors que toute élévation dans la société ne tient souvent qu’à un fil. Un autre fil, le fil d’Ariane, permettait de ne pas se perdre et de retrouver toujours son chemin dans le labyrinthe de l’architecte Dédale. La mythologie nous fait d’autres suggestions utiles, tel avoir des yeux de lynx, comme ceux de Lyncée, ou encore éviter trop de curiosité et d’ouvrir la boîte de Pandore. Ces mythes nous invitent à ne pas s’exposer au danger et à méditer sur le talon d’Achille, à rester vigilants pour ne pas tomber dans le tonneau des Danaïdes, ce qui nous ferait passer notre temps à remplir un tonneau percé de cent trous. Est-ce que ces citations vous ont tenus éveillés ou êtes-vous tombés dans les bras de Morphée ? J’espère que ce succinct raccourci sur la mythologie ne vous rappellera pas la triste tentative d’ascension de Sisyphe avec son rocher, c’est-à-dire un travail qui n’aboutit à rien.

G Pour moi, les mythes sont vivants ou doivent le rester pour qu’ils fonctionnent et parlent au peuple de leur histoire. Il me paraît indispensable que les gens puissent y adhérer pour se construire. Je fais une différence entre les religions, les mythes, les légendes ; il n’y a pas le même degré d’adhésion possible. On n’est pas sur le même plan, ces notions n’ont pas le même rôle dans la société. Il n’y a pas la même possibilité d’identification, selon les cas.  Cela se comprend quand on a bien en tête ce qu’est une religion et ce qu’est un mythe au niveau de la façon dont cela fonctionne. Le mythe, la légende sont des produits de l’imaginaire. La portée symbolique n’a pas toujours la même force. Toutefois, on peut citer aussi la portée symbolique des contes que l’on retrouve par exemple dans un livre qui s’appelle L’interprétation des contes de fées de Marie-Louise Von Franz.

G Le mythe a à la fois une fonction didactique et pédagogique et une fonction de reconnaissance mutuelle, d’appartenance à un groupe. Quand on évoque le mythe, cela permet de faire des raccourcis, des images que tout le monde comprend, à condition de connaître l’histoire. Par exemple, cela permet de saisir des concepts  complexes en utilisant la pensée intuitive. Geneviève Droz, dans son livre Les mythes platoniciens, relève trois fonctions qui sont développées par Platon : 1°) divertir, délasser, faciliter la compréhension, suggérer efficacement ; 2°) remplacer la dialectique sur des sujets qui se conceptualisent mal, au-delà du concevable, tels que l’âme, la mort…, et les présenter comme des croyances salutaires, méritant qu’on y ajoute foi ; 3°) donc, étant grâce à cela à la frontière de la pensée intuitive, approcher une autre forme de pensée…

G Il y a des mythes qui sans cesse se créent et parfois ces derniers tuent d’anciens mythes. C’est le cas de l’œuvre Don Quichotte (Don Quijote, en espagnol) de Cervantès, qui va ridiculiser la chevalerie et annoncer la fin du Moyen Age. Alors que nombre d’entre-nous se sont copieusement ennuyés en étudiant « La chanson de gestes », ils sont ravis à la lecture de Don Quichotte, où Cervantès ne fait que reprendre une partie de cette œuvre du 11ème siècle et du roman épique Amadis de Gaule du début du 16ème siècle. Ce mythe de Don Quichotte va marquer les premières œuvres romanesques ; on y retrouve le mythe de « l’amour courtois », de « l’amour platonique » ; nous gardons en mémoire « Dulcinea del Toboso », sa « Dulcinée ». Puis, il subsiste aussi  « la rossinante » ou « se battre contre des moulins à vent» ; c’est la reprise du « chevalier errant », qui « défend la veuve et l’orphelin » ; c’est le symbole de celui qui poursuit des chimères, du redresseur de torts,  ou encore de celui qui a un rêve et qui cherche, comme le chantait Brel, « l’inaccessible étoile ».
L’œuvre de Cervantès et son personnage Don Quichotte restent une parabole, un thème maintes fois repris, analysé. Sancho Panza et Don Quichotte sont aussi compris comme images symboliques d’une dualité, soit l’homme de bon sens et l’idéaliste qui se trouvent en nous. Le philosophe  Schopenhauer l’exprime ainsi  dans Le monde comme volonté et comme représentation : « Don Quichotte exprime allégoriquement la vie de tout homme qui ne se contente pas, comme les autres, de suivre son propre bonheur, mais veut atteindre un but objectif, idéal, qui s’est emparé de sa pensée et de sa volonté ; ce qui lui donne, dans ce monde, une attitude singulière ». « Le mythe arrive à enfermer dans une image les pensées morales qui en sont le fond ».

 

G C’est difficile d’appréhender le mythe puisqu’on est là dans le monde de la fable, de l’affabulation, de l’imaginaire… Le mythe se retrouve dans toutes les créations de l’esprit, littérature, poésie, théâtre…On sait bien qu’on n’est pas dans la réalité. Mais on peut grâce au mythe essayer de mieux comprendre la réalité. Il y a aussi toute une qualité littéraire qui montre un monde merveilleux, fantastique, de dieux, un monde épique. Le mythe se rapproche au point de vue littéraire de la légende et des récits religieux ; là-dedans, il y a toujours une part de création, de jaillissement littéraire. Mais ce qui fait la substance du mythe, c’est que c’est un consensus social, un fondement de la société. Un mythe se crée dans une époque et c’est dans cette durée qu’on a pleinement conscience qu’il y a un mythe qui nous habite. C’est une sorte de patrimoine hors réalité, pour mieux vivre la réalité.

G Chaque époque a créé ses propres mythes avec son langage, ses expressions qui nous restent comme celles de films célèbres : « T’as d’beaux yeux, tu sais !» ou « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » et tant d’autres, tout aussi connues que « tomber de Charybde en Scylla ».

G «  De Charybde en scylla » est recyclé aujourd’hui avec l’expression « la peste ou le choléra »

G C’est vrai que quand j’écris un poème, j’ai tendance à faire référence assez fréquemment à des mythes. Justement, en réfléchissant au poème par rapport au mythe, je me demande : le mythe est-il une création pure ? Ou est-ce qu’il existerait quelque part ? Il n’est pas arrivé là par hasard. J’ai l’impression qu’il y a une espèce d’aller-retour entre la pensée rationnelle, scientifique et la pensée mythique. Dans la plupart des civilisations, on retrouve les mêmes mythes, comme des mythes qui se répondent. « Chaos » et « Big bang » sont un peu frères et sœurs, c’est le récit de la création du monde. On retrouve le déluge dans les mythes d’autres civilisations, de même que le mythe du paradis terrestre qui fait pensée à la punition de Prométhée. On peut se demander si les mythes ne viendraient pas d’une ancienne connaissance qui nous serait transmise au cours des générations.

G Finalement, le dialogue, là où tout s’est instauré, met en question ce que Lévi-Strauss essaie d’analyser, à savoir la structure entre la pensée mythique et la pensée scientifique. La dernière essaie d’expliquer clairement et rigoureusement par observation, hypothèses, vérifications et raisonnements déductifs, l’autre utilise le raisonnement intuitif.
Que la pensée essaie d’expliquer ce que les mythes ont raconté, c’est possible. Un mythe est un récit qui parle des origines, qui raconte une histoire qui concerne tous ceux qui appartiennent à un groupe et cela leur donne un sentiment d’appartenance et des règles pour vivre ensemble.

G Denis de Rougemont dans L’amour et l’occident disait : « Le caractère le plus profond du mythe, c’est le pouvoir qu’il prend sur nous généralement à notre insu ». Tout le mythe est là ; il fait partie de la vie et de la pensée, mais, par reconnaissance, la volonté d’en faire une catégorie, un type de discours, une pratique culturelle globale, cela ne lui fait-il pas perdre sa vie intime ? ».

G Ce qui peut nous interroger, c’est la place du mythe aujourd’hui. Y a-t-il toujours une place ? Un professeur d’un centre pour enfants en difficulté racontait tous les matins un mythe et cela, disait-il, avait des vertus extraordinaires chez ces enfants qui n’avaient jamais entendu parler  de ces histoires. Il y a quelque chose comme une vibration très ancienne, voire archaïque, qui fait que, d’un seul coup, ils ont l’impression qu’on leur parle de leur vie. Pourquoi ne raconte-t-on plus de mythes dans les écoles, les lycées ?
Nous aurons l’an prochain un conteur, Wajdi Mouawad qui va monter les sept tragédies d’Euripide, parce qu’il pense que là, au cœur de ces tragédies, on peut tout raconter.

G Le mythe transcende son époque ; ce qui nous reste de mythique au cours de l’Histoire, c’est ce qui a transcendé les réalités contingentes de son époque.

G Le mythe ce n’est pas que de la pure imagination, mais plutôt un début de réalité que l’homme a brodé sur l’histoire, genre Avatar !

G Si j’ai bien compris ce qui nous est dit par Lévi-Strauss, le mythe semble une possibilité de relation de l’interprète à une culture autre que la sienne.
Si j’avais un autre mot à donner à la mythologie, je dirais un mot plus moderne : qui nous instruit, « institutrice », quelque chose qui popularise un savoir, une culture de manière ludique en racontant des histoires toujours liées à une situation bien précise, tant sur les sujets de civilisation, d’amour, de haine, que de religion, de coutume, de pouvoir…

G «  Donc au commencement il y eut les Chaos dans l’immensurable abîme, violent comme une mer sombre, prodigue, sauvage » (Hésiode). « La nuit aux ailes noires déposa un œuf né du vent dans le sein du sombre érèbe. Et tandis que passait les saisons, vint celui que tous attendaient, l’amour aux ailes d’or étincelantes » (Aristophane).
Ce mythe dans la théogonie d’Hésiode nous parle de création du monde.

G Le poème de Florence :

Les mythes au cœur de notre culture

Lors était le chaos traversé de frissons
Un big-bang liturgique attendait là son heure
Le destin attentif, surveillait la cuisson
Tout était programmé sur son ordinateur

Or le jour attendait dans sa sombre demeure
Et la nuit se fit mère et le verbe incarné
Les parques s’activaient de leurs doigts décharnés
Pour tisser le destin de tout ce qui sera
Le ciel étreint la terre et de ses flancs naitra
Tout ce qui vole et rampe et ce qui sort de terre
Le soleil dans un char, dans la barque de Râ
Le mythe est canevas, le mythe est un mystère

C’est alors que l’on vit frissonner les buissons
il avait nom Adam et le grand accoucheur
L’avait fait tout nu dans sa grande distraction
Les Dieux sont versatiles, il fallut un voleur
Ou un serpent, les Dieux sont manipulateurs
La mort et la douleur, le travail acharné
La boîte de Pandore, cadeau empoisonné
Les Dieux sont des machos et Eve enfantera
Homo Habilis par le feu, Sapiens sera
L’homme est un jardin qui se cultive à l’envers
Le décor est planté, c’est l’heure de l’opéra
Le mythe est canevas, le mythe est un mystère

A la recherche de l’absolue perfection
Dieu est infaillible mais son œuvre majeure
Est un chantier brouillon sans cesse en gestation
Le libre arbitre n’est-il après tout qu’un leurre ?
Les marchands d’indulgence en ont bien fait leur beurre
Dieu est joueur, la vérité, miroir brisé
L’homme cherche dans ses morceaux éparpillés
Les certitudes qu’un déluge emportera
Eros et Antéros ont serré dans leurs bras
L’écume de la mer, les plaisirs de Cythère
Au fond de la caverne projeté sur un drap
Le mythe est canevas, le mythe est un mystère

Destin, grand architecte, quelque soit ton nom
Quel est le fil d’Ariane qui nous guidera
Hors de ce dédale où nous sommes faits comme des rats
Et le vent fait tourner les moulins à prières
L’agnostique est le roi et qui vivra verra
Le mythe est canevas, le mythe est un mystère

G On a évoqué le déluge qu’on retrouve dans d’autres mythes.  Nombreux sont les mythes impliquant ou non des divinités que nous retrouvons presque à l’identique dans des cultures différentes. Le déluge se retrouve ainsi tout d’abord dans le récit védique hindou  2000 ans avant notre ère, puis chez les Sumériens, puis chez les Grecs et enfin dans la Bible et le Coran ; ce mythe se retrouve également en Chine et dans la culture précolombienne.
Nous retrouvons également le mythe de l’enfant sauvé des eaux dans les Védas, puis dans un texte Babylonien… « On recense dans toutes ces civilisations environ 60 récits similaires » (Mythes et Mythologies. Le point hors série. Août 2007)
Nous avons évoqué le Big bang, puis, chez Hésiode,  l’œuf (symbole de vie) posé sur un nuage. Cela est très moderne, en fait ; on image, là,  la création de la  première cellule du vivant, ce qui rejoint la remarque que certains mythes nous expliquent des choses que nous n’avons pas encore comprises.
Par ailleurs, il est à noter que le mythe n’a pas toujours bonne réputation ; on entend parfois: Bah ! Ce n’est qu’un mythe !

G Julien : Nous avons parlé de la forme un peu consensuelle des mythes dans le sens où chacun y reconnaît quelque chose et se l’approprie. Le fondamental du mythe est la transmission orale. On connaît les mythes grecs par Hésiode et Homère, mais ils n’ont jamais dit qu’ils étaient les inventeurs de ces mythes ; ce sont des histoires populaires transmises. Si ces mythes ont acquis une telle force et sont venus jusqu’à nous, c’est justement cette forme de construction qui fait qu’en se racontant de conteur en conteur cela donne une forme archétypale qui dépasse ceux qui les racontent… Les mythes, en fait, laissent de multiples interprétations. On a beaucoup glosé sur la mythologie grecque et pourtant on n’a pas épuisé toute cette source de sens contenue dans le mythe.

G Il y a un formidable texte de Jacques Rancière qui s’appelle Le maître ignorant, texte qui  explique qu’on transmet à partir d’une position dominante. On dit : « toi, tu sais ! », « moi, je sais, moi je vais t’apprendre ». Je crois que le mythe, quelque part aussi, nous place dans une position de maître ignorant ; c’est-à-dire, on raconte quelque chose qui nous touche, nous fait vibrer, nous interpelle ; on transmet comme un chemin à quelqu’un d’autre par l’intermédiaire du mythe. Le grand conteur africain Amadou Hampâté Bâ reprend cela à sa manière, avec cette formule : « Il y a celui qui sait et qui sait qu’il sait, celui-là c’est un génie, il faut peut-être le suivre. Il y a celui qui sait, mais qui ne sait pas qu’il sait, celui-là c’est un endormi, il faut le réveiller. Et puis, il y a celui qui ne sait  pas et qui sait qu’il ne sait pas, celui-là, c’est un chercheur, il faut l’aider. Enfin, il y a celui qui ne sait pas et qui ne sait pas qu’il ne sait pas, celui-là c’est un danger public ».

Pour clore cette belle soirée sur les mythes, Julien Tauber, le conteur, nous dit,  avec tout son talent qui nous captive, l’histoire de la déesse Athéna (Pallas) et du satyre Marsyas au talent de joueur de flûte, de ses démêlées avec Apollon, qui iront jusqu’aux oreilles du « pauvre » roi Midas. Histoire, nous dit-il, qui n’a pas de morale, sinon que : méfiez-vous des dieux, tout de même !

Œuvres citées
La mythologie grecque. Pierre Grimal. Que sais-je?
La mythologie. Edith Hamilton. 1940. Marabout.
La potière jalouse. Lévi-Strauss. Pocket.
L’homme et le sacré. Roger Caillois. 1939.
Le héros aux mille-et-un visages. 1949. Joseph Campbell. Oxus.
Psychanalyse des contes de fées. Bruno Bettelheim. 1976. Pocket.
L’interprétation  des contes de fées.  Marie-Louise Von Franz. 1990. Editions Jacqueline Renard. La fontaine de Pierre.
Le monde comme volonté et comme représentation. Schopenhauer. Tome 1. PUF. 1942. P, 372
Le maître ignorant. 2008. Jacques Rancière. 10/18.

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3 réponses à Thème: « Les mythes au coeur de notre culture? »

  1. Guy louis dit :

    Mythe: communication subliminale de l’antiquité

  2. Ophelie dit :

    Quand et qui a inventé le mythe de sisyphe ?

    • cafes-philo dit :

      Nombre de mythe nous viennent des védas
      mais je pense que vous avez une autre explication
      qu’il serait intéressant de connaître
      De fait pouvons-nous être sûrs d’une origine dans ce domaine?
      Merci de l’intérêt que vous portez à nos débats
      Guy Louis

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